Fugitive (Synthia Ngoma)
J’aimerais tant vous dire, comme une enfant en cage, qu’il est bon de fuir, délivrée par la pensée. Les montagnes de pierres, qui emprisonnent mon âme, ne me résistent pas quand le songe émerge en moi. Sa main charmante, enivrante et dominante, va et vient en époussetant les ruines de ma jadis prison. Puis elle s’étend vers moi, m’invite à tout oublier, le temps d’une courte danse, d’une petite évasion, avant que ne me capture à nouveau la voix de la raison.
Ils ne font que passer (André Loiseau)
Ils ne font que passer, les rêves, mais certains les retiennent pour les mener à terme, avant que d’autres ne s’en emparent et qu’ils deviennent nostalgies ou lambeaux d’existence. Il faut les récupérer. Ils annoncent la bonne nouvelle à un monde aveugle et sourd, la chemise prise aux épines de l’esprit pratique. Les rêves sont rarissimes. Ils nous parviennent à petites doses. Sérum ou drogue insidieuse, le passeur de rêves les emmagasine, s’en nourrit puis veut partager l’arc-en-ciel, le feu du chalumeau. Pour ce faire, le passeur poète couche son béguin sur la page blanche qu’il barbouille de tempêtes océanes ou neigeuses, de soleils ou de pluie noire.
Les éveilleurs (Jeanne Galland)
Connaissent-ils eux-mêmes la grandeur de leur mission ? Ont-ils conscience de la profondeur de leur langage ? Comme ils s’adressent au monde dans un élan d’amour qui les submerge, ils avancent fébrilement sans s’apercevoir qu’ils soulèvent des gerbes de lumière sur leur passage et ramènent à la vie ceux qui, harassés, n’arrivent plus à suivre leur étoile.
Les ailes d’Angelina (Alain Daumont)
Le soleil déclinait lentement sur les lions de l’arsenal. Seule l’extrémité de leurs pattes bénéficiait encore des bonnes grâces de la lumière du couchant. Les ombres qui recouvraient peu à peu ces pierres vieillissantes leur donnaient un aspect patibulaire. C’est alors qu’Angelina quitta sa demeure du Rio Terra San Leonardo pour aller se promener de l’autre côté du Canal Grande. Sur son passage, même les femmes murmuraient que sa grâce était incomparable et, paradoxalement, cette beauté attisa les noirceurs de l’âme humaine. Ce soir-là, elle prenait son temps, la ville était si belle la nuit.
La plus douce des illusions (Mouloud Belabdi)
C’est entre le gris du ciel et la blancheur de la neige que je suis débarqué à Montréal, chargé de rêves et de l’incertitude des lendemains. Je n’étais ni le premier ni le dernier. Pourtant, comme pour ceux qui m’ont précédé, ceux qui viennent et ceux qui viendront, il y a un feu qui s’ingénie à brûler le passé et qui veut tout recommencer. Fort des illusions du Nouveau Monde, je demeure tapi derrière mes rêves et attends le grand recommencement.
La nuit déploie ses ailes sur Montréal. Le silence des étoiles s’impose. Plus un souffle.
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Maryvonne Griat
Tél : 450 670-1064L'étrangèreCe matin-là, c'était le printemps. Comme ça. D'un coup. Ma mère l'avait décrété en ouvrant les volets. Devant le ciel brumeux, son enthousiasme s'était brusquement obscurci. Mon père annonça que la sortie prévue était annulée. Il lirait à voix haute le roman d'Hector Malot Sans famille, qui paraissait en feuilleton dans le quotidien Le Dauphiné Libéré. Ainsi venait d'en décider le maître des lieux. Il y avait, outre l'odeur humide de l'orage, un étrange parfum dans l'air; quelque chose de mystérieux planait au-dessus de nos têtes, tel un danger imminent. C'était la première fois qu'une journée pluvieuse me rendait aussi craintive. J'avais peur… je ne saurais dire de quoi. Au pied de notre immeuble, l'Isère charriait une eau boueuse qui trimbalait toutes sortes de saletés, parfois même des cadavres gonflés, que les pompiers retiraient de l'eau juste sous nos fenêtres. C'étaient des gens qui en avaient eu assez de leur vie. Pourtant, sur ce même cours d'eau, des athlètes mettaient leurs embarcations étroites à l'eau, installaient les avirons dans les tolets.
Le vent du souvenir
Le mistral la poursuit dans les rues de Marseille… ou d'ailleurs, quelle importance ! Il est froid, cinglant, brutal. Il l'est toujours dans ces circonstances. Elle essaie d'oublier celui qu'elle a tant chéri et qu'elle a eu aussi en horreur… Elle n'y arrive pas. Il fait partie d'elle. Il est la chair même de son existence, mordue jusqu'à l'âme. Les années au loin, sous le souffle turbulent d'un hiver perpétuel, l'exil dont on dit qu'il guérit de tout, n'ont rien changé. Au contraire. Quelqu'un la suit. Elle marche plus vite. Ses bagages écorchent ses épaules. Derrière elle, les pas se font rapides, la respiration saccadée. Il fait froid. Tellement froid. Il fait nuit. Tellement nuit. Il fait vent. Tellement vent. Il va la rattraper! Elle voudrait qu'il n'ait jamais existé. En traversant la place du marché, elle tente de se rassurer. " Ce ne peut être lui. " Le doute s'accroche. Elle s'enroule dans son châle, s'efforce de trouver une chaleur qui la fuit. " Le Savoy Bar n'est pas encore ouvert, il est beaucoup trop tôt. Le Bar des Routiers, peut-être. " L'individu la talonne toujours, il marmonne, ricane, fait tinter son trousseau de clés. Cette manière de tripoter dans la poche de son pardessus… Et cette façon particulière et unique de retenir son souffle, comme s'il redoutait d'être démasqué. Mon Dieu, est-il possible que ce soit…?
Maryvonne Griat
ExtraitsIl y a autant de salades Waldorf que de chefs, me direz-vous et c'est très vrai. Chacun y va de son imagination, voilà pourquoi les invités ont souvent de belles surprises. Aujourd'hui, pourquoi ne pas essayer la mienne ? Rafraîchissante et colorée à souhait, parions qu'elle vous séduira !
Ma Waldorf
2 pommes vertes (ou 1 verte 1 rouge) tranchées finement
2 branches de céleri tranché finement
125 g de canneberges confites (bio)
4 c. à soupe de mayonnaise-maison
4 c. à soupe de yogourt nature
1 c. à thé de moutarde de Dijon
Le jus d'un citron biologique
Sel & Poivre
Cresson ou mesclun
Quelques noix de Grenoble (optionnel)
Dans un saladier, mélanger la mayonnaise, le yogourt, la moutarde, le sel et le poivre. Ajouter les canneberges. Mélanger. Trancher les pommes non pelées, les arroser avec le jus de citron. Verser dans le saladier. Ajouter le céleri. Bien mélanger et réfrigérer. Faire une couronne de cresson ou de mesclun dans chaque assiette. Garnir le milieu du mélange de pommes.
Ah ! les choux à la crème de Tante Blanche. Ils étaient incontestablement les meilleurs au monde. Les restaurateurs et hôteliers lui en commandaient pour toutes les grandes occasions ! Fière de ses délices, Tante Blanche demeurait modeste, avec un petit sourire entendu qui ne trompait personne.
Choux à la crème de Tante Blanche
250 ml de farine blanche
250 ml d'eau de source
1 c. à soupe de beurre
1 c. à thé de sucre
¼ c. à thé de sel
4 oeufs
Mélanger l'eau, le beurre, le sucre et le sel dans une casserole et porter à ébullition. Retirer du feu et ajouter la farine d'un coup. Remettre à feu doux et remuer jusqu'à ce que la pâte se détache des parois de la casserole. Retirer du feu et battre vigoureusement. Ajouter un oeuf à la fois et mélanger bien après chaque addition. N'ajouter le dernier oeuf que si la pâte n'est pas à point, c'est à dire qu'elle doit être coulante sans être liquide. Au besoin, n'ajouter qu'un demi-oeuf. Déposer de la pâte de la grosseur d'une clémentine sur un moule à biscuits non graissé. Cuire au four à 375F. durant 30 minutes. Il peut être nécessaire de laisser cuire quelques minutes de plus. Sortir du four et laisser refroidir. Fendre en deux et retirer les membranes molles qu'il y a à l'intérieur des choux. Certains remettent les choux au four, à mon avis ce n'est pas nécessaire.
Crème fouettée :
500 ml de crème épaisse
Sucre
Vanille naturelle
Fouetter la crème en ajoutant le sucre en pluie, petit à petit, en continuant à fouetter jusqu'à ce que ferme mais pas trop : elle tournerait en beurre ! Ajouter une cuillère à thé de vanille naturelle. Remplir les choux de crème. Replacer les petits «chapeaux» et saupoudrer de sucre glace.
Maryvonne Griat
Extraits de "Une mort brève"
Page 20...Une adolescente rieuse glisse de table en table, propose des bouquets de mimosa aux clients qui la chahutent gentiment. Margot lui fait signe, enfouit le nez dans le parfum presque oublié des petites boules jaunes duveteuses, ferme les yeux de contentement. C'est le premier mai, il fait un temps superbe et elle est à Paris. Le spectacle des rues de la ville lumière, Margot ne s'en lasse jamais. Tout à coup, un bouillonnement la fait sursauter, la tasse de café se renverse, des chats hurlent; des relents d'égout lui parviennent en rafales, le soleil l'éblouit, la jeune fille aux fleurs sourit avant de se dissoudre, évanescente. Margot frémit, prise d'une frayeur subite. Le décor chavire, un arôme de torréfaction l'arrache de nouveau à sa patrie, la ramène au pays de Victor.page 51Parfois un coeur s'emballe, se déchire ou cesse de battre. Un corps choit. Chute lente et sourde comme le déclin du jour. Une clameur sillonne les rues, puis tout s'arrête et se fige. Une ambulance disparaît. Le suaire noir du silence se déploie, recouvre le pénitencier, l'emprisonne dans ses mailles serrées. La lumière crue des projecteurs de surveillance mitraille les murs du pénitencier fédéral. La solitude se creuse sur des fantômes privés d'amour. Dans les yeux derrière les barreaux s'allument des braises. Au loin, au fond des cours des fermes, on entend des abois de fureur.
Gabriel Goulet, Maryvonne GriatExtraits de "La belette"Page 20
… Toute ma vie, j’ai en vain escaladé des montagnes, descendu des ravins par des chaleurs inhumaines auréolées de mouches noires qui vous dévorent. Et ces mois d’enfer que sont les hivers québécois… Puis, un jour, d’un routinier coup de pic surgit une pépite ensoleillée qui vous dit : Salut l’ami ! Après ces longues années de recherche, tu m’as enfin trouvé, je t’appartiens. Pourquoi es-tu si hésitant tout à coup…? Allez, hâte-toi avant que je redevienne ce que j’ai toujours été : illusion ! "Est-ce vraiment moi que tu cherches ? " Cette question on s’empresse de la noyer dans l’océan de l’oubli. On se sent soudain plus fort que le Mistral, plus élevé que l’Everest. Mais bientôt survient le réveil. Devant nous, la vie, la vraie, avec ses aspérités et ses blessures : il faut tout recommencer. Réapprendre à vivre et à aimer. Lentement le paysage redevient jardin fécond, le quotidien plus noble et l’homme… grand comme l’infini qu’il porte en lui.Page 153
…L’intimité se glisse avec sa gêne et ses frissons. Mani dégrafe sa robe. À la lueur chancelante de la lampe, le visage de l’Indienne évoque tantôt une déesse de l’Antiquité, tantôt une amazone. La danse de la flamme s’éternise sur le cuivre de sa peau. Ses narines dilatées aspirent la sensualité qui afflue. Ses lèvres quémandeuses de plaisir, ses seins mûrs aux cycles d’une génération se tendent, mais la jeune femme retient encore sa féminité pour en apprécier toute la force, tout le délire. Daniel effleure les épaules d’ambre, les seins exaltés et mouvants, les lèvres gonflées et humides, et tout à coup la digue se rompt ; les deux amants s’enflamment, torpillés par le désir. Leurs peaux se greffent sous la brûlance de la passion, et dans la volonté des dieux, leurs sangs se mêlent et se retrouvent.
André Loiseau
ExtraitsPort d'attaches
Loin du serpent bleu
de la convoitise,
il y a l'élan du corps
qui bat coeur au vent,
blanche voile
sur reins en bataille.
Loin de petite mort
sexuellement étoilée,
existe la tendresse
pour chaque icône
en tous recoins
de ton halo charnel
magnifié d'anges cornus.
J'ai une femme
dans chaque pore
de ta peau
où navigueront mes doigts
cherchant naufrage.
Le serpent bleu
n'a plus les dents
utiles au venin,
il n'a plus que ses lèvres
pour aimer.
Ciel de lit
J'espère,
longtemps encore,
voir la mer de tes yeux
se confondre
au drap du lit perlé.
Même au plus froid
des glaces qui viendront,
grotesques et mornes,
je survivrai
en me laissant guider
par le flot des désirs.
Combien de fois encore
devrais-je t'abandonner
aux nombreux métros
qui creusent une fosse
sur le quai des départs
jusque dessous le fleuve,
remuant une boue
semblable aux solitudes
quêteuses de lendemains.
J'espère,
longtemps encore,
voir nos yeux tristes
revivre mille combats
sous notre ciel de lit.
André Loiselet
Extraits
LES ARBRES SONT DES DANSEUSES
les arbres sont des danseuses qui brassent
leurs crinolines
aux ruses des bourrasques
ils ont le derrière feuillu
les chanteurs s'agenouillent
aux bancs de leurs chapelles
les nids se coltinent
pour l'épiderme des parchemins
à moins d'abattre ces solitaires
dans une guerre sans souvenirs
ils nauront point pitié
respectons les danseuses
plus que la marguerite des champs
protégeons leur souffle
les oisillons feront ripaille
les arbres sont des danseuses
qui arrachent leurs robes
regardez bien
juste avant que la pluie ne débarque
les feuilles ne bougeront pas
OÙ SONT PASSÉES
où sont passées nos endormantes
certitudes
le chat de ma voisine les a bouffées
le chien les a rongées
dire que je n'avais que faire
de la vantardise des fraudeurs
déjà milliardaires
serait bien peu
sans parler
de la relative pauvreté
m'accusant d'envie
en s'en léchant les doigts
où sont passées
les certitudes bénies
alors que je pinçais la harpe
en croyant aux guitares
à chaque accord de blues
qui a bu le fort
que je gardais caché
dans mon cochon
durant le bref moment
où j'éclaterais de rires
autant qu'un kamikaze
chatouillé par ma plume
le milliard est gratuit
là où rien ne s'achète
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André Loiselet
Extraits
Ton duplex
tu as des yeux girouettes
de fenêtres éclatées
qui me regardent partout
en m'accusant
les mains dans les poches
comme d'habitude
je n'ai pourtant rien fait
tu me regardes de la hauteur
d'un nez en l'air
propriétaire du pitou
qui enterre
tes humeurs de crottes
derrière lui
tu as un coeur-fournaise
sans foyer
de grand duplex payé par l'autre
j'aimerais bien par accident
reposer le mien
près du chauffage central
mais je suis complice du petit rien
tout neuf
mal chauffé
où je vis et qui m'inspire
souffleuse
des jours décembre
inhalant de glacés insectes
dans ses naseaux rouillés
dehors, près de ta maison
se rebiffant du mépris
les eaux jacassent
contre toi
à l'envers des arbres
qu'ils essaient de briser
les roches se sont noyées
la gueule
à l'accordéon d'un ruisseau
se jouant des mambos
pour achever chansons
pour les sourds
pour achever les sourds
une chance que mon loyer à moi
ma roulotte presque
se trouve de l'autre bord
des sautes d'humeur
en cet endroit béni où les chiens
ne cherchent plus leurs puces
Téléphone: 450-670-1064
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