
L'étrangère
Ce matin-là, c'était le printemps. Comme ça. D'un coup. Ma mère l'avait décrété en ouvrant les volets. Devant le ciel brumeux, son enthousiasme s'était brusquement obscurci. Mon père annonça que la sortie prévue était annulée. Il lirait à voix haute le roman d'Hector Malot Sans famille, qui paraissait en feuilleton dans le quotidien Le Dauphiné Libéré. Ainsi venait d'en décider le maître des lieux. Il y avait, outre l'odeur humide de l'orage, un étrange parfum dans l'air; quelque chose de mystérieux planait au-dessus de nos têtes, tel un danger imminent. C'était la première fois qu'une journée pluvieuse me rendait aussi craintive. J'avais peur… je ne saurais dire de quoi. Au pied de notre immeuble, l'Isère charriait une eau boueuse qui trimbalait toutes sortes de saletés, parfois même des cadavres gonflés, que les pompiers retiraient de l'eau juste sous nos fenêtres. C'étaient des gens qui en avaient eu assez de leur vie. Pourtant, sur ce même cours d'eau, des athlètes mettaient leurs embarcations étroites à l'eau, installaient les avirons dans les tolets.
Le vent du souvenir
Le mistral la poursuit dans les rues de Marseille… ou d'ailleurs, quelle importance ! Il est froid, cinglant, brutal. Il l'est toujours dans ces circonstances. Elle essaie d'oublier celui qu'elle a tant chéri et qu'elle a eu aussi en horreur… Elle n'y arrive pas. Il fait partie d'elle. Il est la chair même de son existence, mordue jusqu'à l'âme. Les années au loin, sous le souffle turbulent d'un hiver perpétuel, l'exil dont on dit qu'il guérit de tout, n'ont rien changé. Au contraire. Quelqu'un la suit. Elle marche plus vite. Ses bagages écorchent ses épaules. Derrière elle, les pas se font rapides, la respiration saccadée. Il fait froid. Tellement froid. Il fait nuit. Tellement nuit. Il fait vent. Tellement vent. Il va la rattraper! Elle voudrait qu'il n'ait jamais existé. En traversant la place du marché, elle tente de se rassurer. " Ce ne peut être lui. " Le doute s'accroche. Elle s'enroule dans son châle, s'efforce de trouver une chaleur qui la fuit. " Le Savoy Bar n'est pas encore ouvert, il est beaucoup trop tôt. Le Bar des Routiers, peut-être. " L'individu la talonne toujours, il marmonne, ricane, fait tinter son trousseau de clés. Cette manière de tripoter dans la poche de son pardessus… Et cette façon particulière et unique de retenir son souffle, comme s'il redoutait d'être démasqué. Mon Dieu, est-il possible que ce soit…?
L'immigrant
Le village respirait à peine, tout comme un certain jour de l'année 1948, quelque vingt ans plus tôt. Walter Bolten avait quitté l'Allemagne, traversé l'océan, acheté une île, construit une maison et fait l'acquisition d'un cheval noir aux pattes trop fines pour les travaux de la terre. L'enfer était derrière lui. Le choix de l'exil en faisait un homme libre, lavé de toute souillure, de toute mémoire… Il avait trouvé ici une indifférence qui le renvoyait implacablement à un passé qu'il aurait voulu rayer de son existence, et qui l'isolait du reste de l'humanité pour toujours. Unique survivant de la famille, Walter Bolten bénissait le ciel d'avoir épargné à Helga, la haine aveugle. Elle était morte à vingt-cinq ans en accouchant de leur premier enfant, un bébé mort-né. Généreuse et douce, la jeune femme ne voyait que le meilleur chez les gens. À aucun moment de sa courte vie, sa confiance en l'être humain ne faillit. Aux rumeurs de la guerre, Helga disait : " Les hommes ne recommenceront plus cela. Jamais nous ne retournerons à la barbarie. Nous sommes civilisés, maintenant. " Civilisés. L'hiver de cette année-là fut particulièrement rigoureux. Walter Bolten vint se ravitailler à plusieurs reprises au village. Aujourd'hui, le stockage était des plus importants, le dernier sans doute avant un mois, peut-être davantage. Il n'avait pas choisi ce pays. Il avait fui à l'autre bout du monde, voyageur sans but, apatride, fantôme d'homme. Il n'y avait que le froid pour éteindre le brasier qui le consumait. Seule une existence d'ermite ne révélerait pas qu'il était " un de ceux-là ".
ExtraitsPort d'attaches
Par delà le serpent bleu
de ma convoitise,
il y a l'élan de ton corps
qui bat du cœur
comme une voile
sur nos reins en bataille.
Par devant petite mort
sexuellement étoilée,
existe la tendresse
pour chaque icône
de ton halo de chair
magnifié
d'anges égarés.
Dire
que j'ai une femme
dans chaque pore
de ta peau
où navigueront mes doigts
cherchant naufrages!
Le serpent n'a plus les dents
utiles à son venin,
il n'a plus que ses lèvres
pour dessiner les branches.
Les jours s'écroulent
Les jours s'écroulent, se dispersent
puis surgissent à l'envers du bon sens.
Je te porte, ce n'est pas rien,
au pinacle des plantes,
en cet alcôve où tu respires la vie,
n'en perdant pas une miette.
Bien que tu sembles voler
par tes propres moyens,
un oiseau t'emporte ailleurs
souriant aux nids d'arcades
incrustés au plafond des lunes.
En ce trois et demi dénudé,
sans fortune autre que nous-mêmes,
j'habite le sanctuaire
du ventre paniqué que je lèche.
Tes mains, lorsqu'elles pleurent,
dénouent les nœuds
coulant au bout de leurs ongles.
Les guerres ont assailli
le corps de ta mémoire.
Tes jambes, que j'arpente
de mes paumes
entraînent en cathédrale d'oubli.
Se pourrait-il que nous unissions
nos vécus à deux rues l'un de l'autre,
que nous existions vingt années que pour nous?
Les jours se sont écroulés
à l'envers de la mort.

Maryvonne Griat
Extraits
Il y a autant de salades Waldorf que de chefs, me direz-vous et c’est très vrai. Chacun y va de son imagination, voilà pourquoi les invités ont souvent de belles surprises. Aujourd’hui, pourquoi ne pas essayer la mienne? Rafraîchissante et colorée à souhait, parions qu’elle vous séduira!
Ma Waldorf
2 pommes vertes (ou 1 verte 1 rouge) tranchées finement
2 branches de céleri tranché finement
125 g de canneberges confites (bio)
4 c. à soupe de mayonnaise-maison
4 c. à soupe de yogourt nature
1 c. à thé de moutarde de Dijon
Le jus d’un citron biologique
Sel — Poivre
Cresson ou mesclun
Quelques noix de Grenoble (optionnel)
Dans un saladier, mélanger la mayonnaise, le yogourt, la moutarde, le sel et le poivre. Ajouter les canneberges. Mélanger. Trancher les pommes non pelées, les arroser avec le jus de citron. Verser dans le saladier. Ajouter le céleri. Bien mélanger et réfrigérer. Faire une couronne de cresson ou de mesclun dans chaque assiette. Garnir le milieu du mélange de pommes.
Ah! les choux à la crème de Tante Blanche. Ils étaient incontestablement
les meilleurs au monde. Les restaurateurs et hôteliers lui en commandaient
pour toutes les grandes occasions! Fière de ses délices, Tante Blanche
demeurait modeste, avec un petit sourire entendu qui ne trompait personne.
Choux à la crème de Tante Blanche
250 ml de farine blanche
250 ml d’eau de source
1 c. à soupe de beurre
1 c. à thé de sucre
¼ c. à thé de sel
4 œufs
Mélanger l’eau, le beurre, le sucre et le sel dans une casserole et porter à ébullition. Retirer du feu et ajouter la farine d’un coup. Remettre à feu doux et remuer jusqu’à ce que la pâte se détache des parois de la casserole. Retirer du feu et battre vigoureusement. Ajouter un œuf à la fois et mélanger bien après chaque addition. N’ajouter le dernier œuf que si la pâte n’est pas à point, c’est à dire qu’elle doit être coulante sans être liquide. Au besoin, n’ajouter qu’un demi-œuf. Déposer de la pâte de la grosseur d’une clémentine sur un moule à biscuits non graissé. Cuire au four à 375F. durant 30 minutes. Il peut être nécessaire de laisser cuire quelques minutes de plus. Sortir du four et laisser refroidir. Fendre en deux et retirer les membranes molles qu’il y a à l’intérieur des choux. Certains remettent les choux au four, à mon avis ce n’est pas nécessaire.
Crème fouettée :
500 ml de crème épaisse
Sucre
Vanille naturelle
Fouetter la crème en ajoutant le sucre en pluie, petit à petit, en continuant à fouetter jusqu’à ce que ferme mais pas trop : elle tournerait en beurre! Ajouter une cuillère à thé de vanille naturelle. Remplir les choux de crème. Replacer les petits « chapeaux » et saupoudrer de sucre glace.
Dès les premiers jours du printemps, une petite escapade à la campagne pourrait bien vous faire découvrir un mets encore trop méconnu au Québec : le chevreau de lait ! Tendre et savoureux, les chasseurs que j’ai connus m’ont dit que son goût s’apparente à celui du chevreuil.
Chevreau à la broche
Un chevreau de lait de 4 à 6 kilos
Premier mélange :
7 ou 8 grosses gousses d’ail dégermé
2 ou 3 c. à soupe de grains de coriandre
Sel-Poivre
125 g de beurre ou de margarine
Deuxième mélange :
125 g de beurre ou de margarine
3 c. à thé de grains de cumin
2 c. à thé de thym haché
2 c. à thé de paprika moulu
Piler les graines de coriandre avec l’ail, le sel et le beurre ramolli. Piquer le chevreau avec ce mélange et badigeonner aussi l’intérieur du chevreau avec le reste du mélange. Recoudre la peau du ventre et bien essuyer toute la surface. Enrober le dessus du chevreau avec le deuxième mélange. Cuire à la broche ou au four très lentement. Le chevreau sera tendre s’il cuit lentement à feu doux. Cette viande tolère très mal le feu vif. Servir avec des légumes frais.
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André Loiselet
Extraits
Ton duplex
tu as des yeux girouettes
de fenêtres éclatées
qui me regardent partout
en m’accusant
les mains dans les poches
comme d’habitude
je n’ai pourtant rien fait
tu me regardes de la hauteur
d’un nez en l’air
propriétaire du pitou
qui enterre
tes humeurs de crottes
derrière lui
tu as un cœur-fournaise
sans foyer
de grand duplex payé par l’autre
j’aimerais bien par accident
reposer le mien
près du chauffage central
mais je suis complice du petit rien
tout neuf
mal chauffé
où je vis et qui m’inspire
souffleuse
des jours décembre
inhalant de glacés insectes
dans ses naseaux rouillés
dehors, près de ta maison
se rebiffant du mépris
les eaux jacassent
contre toi
à l’envers des arbres
qu’ils essaient de briser
les roches se sont noyées
la gueule
à l’accordéon d’un ruisseau
se jouant des mambos
pour achever chansons
pour les sourds
pour achever les sourds
une chance que mon loyer à moi
ma roulotte presque
se trouve de l’autre bord
des sautes d’humeur
en cet endroit béni où les chiens
ne cherchent plus leurs puces
Saisons
que les saisons
soient blanches ou vertes
nos cœurs informés d’amour
souhaitent le bleu
au soleil Montréalais
quand la terre se retrouve
imbibée de tempêtes
elle les verse au puisard
l’eau courante
est suffoqué de vies
prises en otage
et dégorgées
bras battants
nous respirons
tête hors du lac
avec des musiques
de survie
c’est par nos ritournelles
que la chair des saisons
s’enhardit de péchés
qui ameutent la lumière
ayons la moitié du courage
de l’aveugle
quand il sort
face à la froideur consentie
des gens
et des hivers
que les saisons
soient blanches ou vertes
n’ayons seulement
qu’une moitié de son courage
Extraits de "Une mort brève"
Page 20
…Une adolescente rieuse glisse de table en table, propose des bouquets de mimosa aux clients qui la chahutent gentiment. Margot lui fait signe, enfouit le nez dans le parfum presque oublié des petites boules jaunes duveteuses, ferme les yeux de contentement. C’est le premier mai, il fait un temps superbe et elle est à Paris. Le spectacle des rues de la ville lumière, Margot ne s’en lasse jamais. Tout à coup, un bouillonnement la fait sursauter, la tasse de café se renverse, des chats hurlent; des relents d’égout lui parviennent en rafales, le soleil l’éblouit, la jeune fille aux fleurs sourit avant de se dissoudre, évanescente. Margot frémit, prise d’une frayeur subite. Le décor chavire, un arôme de torréfaction l’arrache de nouveau à sa patrie, la ramène au pays de Victor.
page 51
Parfois un cœur s’emballe, se déchire ou cesse de battre. Un corps choit. Chute lente et sourde comme le déclin du jour. Une clameur sillonne les rues, puis tout s’arrête et se fige. Une ambulance disparaît. Le suaire noir du silence se déploie, recouvre le pénitencier, l’emprisonne dans ses mailles serrées. La lumière crue des projecteurs de surveillance mitraille les murs du pénitencier fédéral. La solitude se creuse sur des fantômes privés d’amour. Dans les yeux derrière les barreaux s’allument des braises. Au loin, au fond des cours des fermes, on entend des abois de fureur.
Gabriel Goulet, Maryvonne Griat
Extraits de "La belette"Page 20
… Toute ma vie, j’ai en vain escaladé des montagnes, descendu des ravins par des chaleurs inhumaines auréolées de mouches noires qui vous dévorent. Et ces mois d’enfer que sont les hivers québécois… Puis, un jour, d’un routinier coup de pic surgit une pépite ensoleillée qui vous dit : Salut l’ami ! Après ces longues années de recherche, tu m’as enfin trouvé, je t’appartiens. Pourquoi es-tu si hésitant tout à coup…? Allez, hâte-toi avant que je redevienne ce que j’ai toujours été : illusion ! "Est-ce vraiment moi que tu cherches ? " Cette question on s’empresse de la noyer dans l’océan de l’oubli. On se sent soudain plus fort que le Mistral, plus élevé que l’Everest. Mais bientôt survient le réveil. Devant nous, la vie, la vraie, avec ses aspérités et ses blessures : il faut tout recommencer. Réapprendre à vivre et à aimer. Lentement le paysage redevient jardin fécond, le quotidien plus noble et l’homme… grand comme l’infini qu’il porte en lui.
Page 153
…L’intimité se glisse avec sa gêne et ses frissons. Mani dégrafe sa robe. À la lueur chancelante de la lampe, le visage de l’Indienne évoque tantôt une déesse de l’Antiquité, tantôt une amazone. La danse de la flamme s’éternise sur le cuivre de sa peau. Ses narines dilatées aspirent la sensualité qui afflue. Ses lèvres quémandeuses de plaisir, ses seins mûrs aux cycles d’une génération se tendent, mais la jeune femme retient encore sa féminité pour en apprécier toute la force, tout le délire. Daniel effleure les épaules d’ambre, les seins exaltés et mouvants, les lèvres gonflées et humides, et tout à coup la digue se rompt ; les deux amants s’enflamment, torpillés par le désir. Leurs peaux se greffent sous la brûlance de la passion, et dans la volonté des dieux, leurs sangs se mêlent et se retrouvent.
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