Étude monographique sur les orgues de la cathédrale de Chicoutimi



 

(extrait du Progrès du 15 octobre 1937)

Une église paroissiale et trois cathédrales. - La paroisse de St-François-Xavier en est à son quatrième orgue. - Historique et description de chaque instrument. - Programmes d'inauguration et nombreux devis. - Faits intéressants.

Par FRANÇOIS-JOSEPH BRASSARD

Instrument d'origine incertaine. Tuyaux muets. Curieux témoignages. La " brimbale ". De la première église à la première cathédrale.

La première église paroissiale de Chicoutimi fut construite en 1847. Les chantres s'y passèrent d'abord d'accompagnement. Est-ce qu'on n'en fait pas tout autant aujourd'hui à la Chapelle Sixtine et à la cathédrale de Westminster, à cette différence près qu'on n'y est pas contraint par la rareté d'excellents instruments accompagnateurs? Toutefois, aux grandes cérémonies, les voix étaient soutenues par des violons. Plus tard seulement on eut un orgue. Et quel orgue, nous le verrons tout à l'heure!

Ce n'est qu'après avoir résonné bien des années en d'autres temples qu'il s'introduisait dans le nôtre. Il y arrivait on ne sait au juste quand ni par quelle route, au hasard peut-être de ces mille objets que recevait à des intervalles irréguliers M. le Curé Racine de son frère, alors desservant de la paroisse St-Jean-Baptiste à Québec. Ce qui est sûr cependant, c'est qu'il était déjà chicoutimien en 1873, année de la fondation du Séminaire, puisque les annales de cette institution, si complètes qu'elles soient, se taisent à l'endroit de son entrée au Saguenay.

Après avoir participé des années durant aux offices de l'ancienne église, il est transporté le 2 août 1878 dans la nouvelle sous la surveillance de l'abbé D.-O.-R. Dufresne, organiste. Le nouveau temple était érigé en cathédrale le jour même de sa bénédiction, le 7 du même mois, avec le sacre de Mgr Racine.

À partir de Noël 1879, pour peu que l'on sorte de l'ordinaire, l'on apporte à l'orgue le concours ou plutôt le secours de la fanfare naissante du Séminaire. Est-il besoin de rappeler que cela se passait à une époque antérieure au Motu Proprio?

Enfin, le 12 septembre 1895, tous les yeux et les pas convergent vers la gare, attirés par la riche création du facteur québécois Déry. Devant le nouvel arrivé, l'ancien, on le comprend, dut battre en retraite, et s'en aller dormir... on ne saura jamais où, puisque les hangars ne parlent pas.

De l'instrument lui-même, les anciens ont conservé d'assez vagues réminiscences. Une boite carrée, guère plus large que le clavier, haute de huit pieds environ et profonde de cinq ou six. Un seul clavier. Un pédalier qui ne fonctionnait plus en 93, et n'avait probablement jamais servi à Chicoutimi. Sept ou huit jeux et accouplements se tirant de chaque côté du clavier; à remarquer que les jeux eux-même n'étaient pas complets: une partie de leurs tuyaux, rebelles à tout commandement, servaient au Séminaire tant aux expériences en acoustique qu'aux ruses de quelques éternels mystificateurs. Une pédale d'expression. Deux pédales de combinaisons, l'une appelant une registration de détail et l'autre l'ensemble des jeux et des accouplements. Enfin, ce dispositif essentiel à l'orgue ancien et qui frappait bien des imaginations, la " brimbale "; nos pères désignaient volontiers ainsi tout ce qui était levier ou manivelle, et on n'est pas surpris de leur entendre appliquer ce vocable au levier actionnant la soufflerie de l'orgue.Tout approximatives qu'elles soient, ces données sont les plus exactes dont on dispose.

Au surplus, nulle plaque à la console qui nous éclairât sur le nom de son auteur ou sur l'année de sa construction. On le pensait de facture européenne, on le disait vieux comme le chemin.

Ceux qui l'ont joué ou entendu ne sont pas hommes à nous cacher leur sentiment: " Une mauvaise machine, dit l'un, pas du tout la même chose que le Déry qui lui succéda. Il ne valait certainement pas celui de St-Alphonse (inauguré en 90), rappelle un musicien qui les toucha tous les deux. Quand les jeux étaient tous ouverts, écrit un de ses titulaires, c'était une cacophonie épouvantable. " Et ainsi de suite: les témoignages ont beau venir des quatre points cardinaux, ils se ressemblent fatalement. Il faut donc l'avouer, c'est incontestable, cet instrument ne valait pas grand'chose. Pauvre premier orgue de notre première cathédrale!

Le deuxième orgue

Construit à Québec. Un festival improvisé. Le musicien Ernest Gagnon. Un premier ministre figure au concert. Chant du cygne.

Promu au siège épiscopal de Chicoutimi en 1893, Mgr Labrecque songea immédiatement à remplacer le vieil orgue de la cathédrale.

Celle-ci était en effet passée, dès l'année 1881, de la Paroisse à l'Évêché. L'instrument projeté devait être digne d'un temple réputé splendide. Il devait également et de par sa construction être prémuni dans la mesure du possible contre l'intermittence du chauffage en hiver. Le musicien québécois Ernest Gagnon se chargea de composer un devis où compte serait tenu d'exigeances qui se faisaient aussi légitimes que difficiles. Il le fit d'ailleurs gratuitement en y mettant toute son âme, selon le témoignage même de ses contemporains.

En janvier 1895, le facteur québécois Napoléon Déry signait le contrat de l'orgue dont il entreprenait immédiatement la construction sous la surveillance des frères Ernest et Gustave Gagnon. Le parachèvement de l'oeuvre provoqua dès les premiers jours de septembre tout un émoi à Québec. Plusieurs jours durant, on vit affluer aux numéros 502-506, rue St-Jean, sur l'emplacement de l'actuelle Académie St-Jean-Baptiste, et les musiciens et les messieurs du clergé. Les journalistes se mirent aussi de la fête. Et ce fut dans la vieille capitale un véritable festival de l'orgue, avec ses récitals, avec ses visites techniques, avec son ambiance recherchée et ses commentaires dans la presse. Celle-ci répétait à loisir les opinions échangées chez Déry, et en venait invariablement à la conclusion que le nouvel orgue comptait parmi les plus beaux et les plus puissants du pays. Remarquons en effet que Déry n'avait auparavant obtenu d'autre contrat important que celui de St-Jean-Baptiste, que les frères Casavant eux-mêmes n'avaient construit avant 1895 que cinq orgues dépassant les 25 jeux.

Le nouveau Déry arrivait à Chicoutimi le 12 septembre. Ernest Gagnon l'avait suivi de près et, dès le 22 suivant, il accompagnait, aux claviers de l'orgue à peine installé, une répétition générale. Il profitait aussi, lit-on, de la circonstance pour prendre un petit exercice, histoire de se former la main. Or tout comme à Québec, cela se passait devant un public choisi duquel cependant les journalistes n'avaient pas été exclus. " L'acoustique de la cathédrale, conviennent-ils, est admirable, et l'orgue y fait grand effet, se distinguant par l'ampleur aussi bien que par la qualité et la richesse du son. Quelques jeux sont d'un timbre exquis. "

L'inauguration fut fixée au dimanche, vingt-neuf, jour de la Saint-Michel et fête patronale de Mgr Labrecque. Elle s fit conjointement avec la bénédiction d'un nouveau maître-autel. Il y avait de plus ce dimanche-là inauguration du nouvel aqueduc de la ville, distribution de médailles du mérite agricole au Séminaire, et l'on avait parlé d'allumer le soir les premières lampes électriques.

La journée fut grandiose. Plusieurs trains spéciaux amenèrent de Québec, du Lac-St-Jean ou d'ailleurs, des milliers de personnes. Mgr Laflèche, évêque de Trois-Rivières bénit les orgues à la messe; et l'après-midi à vêpres, ce vieillard de 77 ans prononça le sermon de circonstance, célébrant tour à tour, dit la chronique, la gloire du colon et le rôle quasi divin assigné à l'orgue dans nos offices religieux. De leur côté, les élèves du Séminaire sous la direction de M. l'abbé Narcisse Degagné, chantent la Messe en mi bémol de Fauconnier. L'honorable Taillon, premier ministre de la province chanta en solo accompagné par Ernest Gagnon. Ce dernier que l'Oiseau-Mouche va jusqu'à surnommer notre Mozart canadien, toucha les nouvelles orgues pendant les deux cérémonies.

L'instrument vécut 17 années. Les gens l'aimaient. L'orgue qu'on ne se lasse pas d'entendre lit-on dans le Progrès. L'incendie du 25 juin 1912 devait l'emporter. La veille encore, il avait joué à la messe de la St-Jean: c'était son chant du cygne.

L'orgue était un deux claviers d'environ 25 jeux. Il pesait 17 000 livres et coûtait 3 000 $. Le devis en est perdu. Son premier titulaire cependant, le R. P. Émile Poirier, s.s.s. a pu nous le communiquer de mémoire.

Grand Orgue. Montre 8', Flûte 8', Bourdon 8', Gambe 8', Salicional 8', Prestant 4', Doublette 2', Nazard 2 2/3', Fourniture 3 rgs, Trompette 8', Clairon 4'.

Récit. Bourdon 16', Flûte traverse 8', Principal 8', Violina 4', Flûte harmonique 4', Flûte d'amour 4', Voix céleste 8', Hautbois 8', Trémolo.

Pédale. Bourdon 16', Soubasse 16', Flûte 8'.

Accouplements. Grand Orgue au Récit, Octaves du Grand Orgue, Octaves du Récit, Pédale au Grand Orgue, Pédale au Récit. (Notons que les accouplements 1, 4 et 5, s'écriraient aujourd'hui: Récit au Grand Orgue, Grand Orgue à la Pédale, Récit à la Pédale.)

5 ou 6 pédales de combinaisons. Pédale d'expression du Récit. Étendue des claviers, 56 notes, de do à sol. Étendue du pédalier, 25 notes, de do à do. Mécanisme à action directe. Buffet, de rougeâtre teinté, que fermait, en façade un écran joli de tuyaux dorés.

Sa soufflerie fut d'abord manuelle et plus tard électrique. Comme le courant électrique était, alors beaucoup plus qu'aujourd'hui, chose problématique et suspecte, on avait souvent encore recours au souffleur.

Son mécanisme, avons-nous dit, était à action directe. Dans les actions pneumatique ou électrique généralisées depuis, c'est l'air ou l'électricité qui se charge de transmettre aux tuyaux le travail fait à la console. Dans l'ancien système, c'était l'exécutant qui faisait tout: était-il discret, doux ou recueilli, il avait tâche facile; mais s'il devenait puissant, solennel et imposant, il l'était à la sueur de son front.

" L'instrument, note le R. P. Poirier en marge du devis, était remarquablement puissant, tout en étant pourvu de jeux très doux. Le tout formait un bel ensemble, agréable à entendre. On n'a jamais trouvé qu'il manquait d'homogénéité. Il aurait pu durer longtemps, le travail de construction ayant été fait avec beaucoup de soin. "

Dans ce simple paragraphe, le Père semble répondre à la plupart des critiques qui furent faites contre les orgues de Déry. Si l'organier du Faubourg était en effet bon ouvrier, il n'était pas harmoniste. Il achetait du facteur américain Pearce d'excellents jeux de métal et construisait lui-même des jeux de bois d'une homogénéité discutable. Il ne réussissait pas généralement à harmoniser le tout. La machine elle-même, avec une action directe laborieuse, une pédale expressive et des combinaisons incertaines, ne ralliait pas, il s'en faut, tous les suffrages. Il semble bien cependant que, fabriqué sous le contrôle des frères Gagnon et à une époque où le facteur s'accréditait déjà de plusieurs années d'expérience, il semble bien que l'orgue de la cathédrale ne méritait pas en général ces reproches.

Les souvenirs de ceux qui l'ont entendu ne sauraient sur ce point laisser subsister d'équivoque. Tous appuient sur les mots en rappelant la qualité et la variété de ses timbres. Il est vrai que, venu après un instrument très mauvais, il avait pour lui des circonstances dont il ne pourrait plus aujourd'hui profiter. Détail absolument sûr, c'est qu'il fut aimé en ce temps-là comme un objet extraordinaire, un bijou unique cet orchestre archangélique dont parle Nelligan et que mène la belle sainte au fond des cieux!

Le troisième orgue

Béni par S.E. le Cardinal Bégin. Orgue de valeur qui ne dura pas quatre ans. Circonstances d'un incendie dont les témoins se souviendront longtemps.

Une nouvelle cathédrale était bénite et un nouvel orgue inauguré en la fête de Noël 1915. Son Éminence le Cardinal Bégin, ancien évêque de Chicoutimi avait présidé la cérémonie liturgique. M. Arthur Bernier alors organiste à l'église Jacques-Cartier de Québec, tint l'orgue au concert du soir. Son programme comprenait l'Offertoire sur O. Filii, de Baptiste; Con moto et Finale, de Boellmann; Scherzo Minuetto et Intermezzo, de Widor; Fantaisie rustique, de Wolstenholme; Toccate, de Fleuret; Le Cygne de Saint-Saëns-Guilmant; Fanfare, de Lemmens; Final, de Vierne.

Celui-là, comme l'autre, devait périr avec la cathédrale dans l'incendie de janvier 1919. On raconte que les flammes l'avaient partiellement gagné lorsque la tribune s'effondra. Alors, avec d'autres débris, il alla s'écraser sur le portique, masse encore grandiose qui se brisa dans un choc sinistre, paquet de feu qui culbuta en jetant dans la nuit une lueur vaste et lugubre...

Le devis en avait été préparé par M. l'abbé Herménégilde Fortin et le R.P. Émile Poirier de connivence avec les facteurs Casavant de St-Hyacinthe. C'était un beau 3 claviers de 32 jeux, à action pneumatique.

Grand Orgue: Montre 16', Montre 8', Principal étroit 8', Salicional 8', Flûte double 8', Prestant 4', Flûte harmonique 4', Doublette 2', Mixture 3 rangs, Trompette 8'.

Récit: Bourdon 16', Principal 8', Bourdon 8', Viole de gambe 8', Voix céleste 8', Flûte traverse 4', Octavin 2', Cornet 3 rangs, Trompette 8', Hautbois 8', Voix humaine 8'.

Positif: Mélodie 8', Dulciane 8', Viole d'orchestre 8', Flûte douce 4', Flageolet 2', Clarinette 8'.

Pédale: Flûte ouverte 16', Bourdon 16', Flûte 8', Bourdon 8', Bombarde 16'.

Accouplements, combinaisons libres, boutons à double action, pédales d'expression et crescendo, et le reste selon les meilleures formules Casavant.

On dit parfois que l'orgue ne réussissait pas à remplir de ses pourtant amples sonorités le vaisseau sonore pour lequel il avait été construit. Mais quels chatoyants timbres de détail, quelles étincelantes régistrations d'ensemble!

L'orgue actuel

Le virtuose français Marcel Dupré et l'orgue actuel de la cathédrale. Magnifique instrument dont on s'inspire encore chez Casavant.

Notre cathédrale en est rendue à son quatrième orgue. Depuis l'instrument d'origine et de destin inconnu, la progression a été constante, et l'orgue actuel n'a jusqu'ici été qualifié que de superbe.

Son histoire aussi est des plus intéressantes. Ce fut d'abord tout un problème et un long que de le commander. À partir du projet de simple et exacte reprise de l'instrument incendié jusqu'à l'orgue tel que construit, que de projets, que de devis esquissés et remaniés, que de pourparlers entre organiers et acheteurs! Les organistes Arthur Bernier et Henri Gagnon de Québec furent mêlés à l'affaire. Le premier composa un devis et le second plusieurs, dont l'un était soumis en mars 1919 à la maison Casavant. Celle-ci tout en évaluant la réalisation à 11 000 $, le reconnut comme " un modèle du genre ". Si l'orgue eut été construit selon le devis de M. Gagnon, nous aurions à la cathédrale un instrument dont les 44 jeux seraient répartis sur leurs trois claviers et leur pédalier dans l'ordre suivant:

Grand Orgue: Montre 16', Montre 8' grosse taille, Principal étroit 8', Flûte traverse 8', Flûte double 8', Salicional 8', Flûte harmonique 4', Prestant 4', Doublette 2', Mixture 3 rangs, Nazard ' (ou quinte), Trompette 8', Clairon 4'.

Récit: Bourdon 16', Principal 8', Bourdon 8', Flûte harmonique 8' (en métal), Viole de gambe 8', Voix céleste 8', Flûte traverse 4', Prestant 4', Octave 2', Cornet 3 rangs, Trompette 8', Hautbois 8', Voix humaine 8'.

Positif: Principal 8', Mélodie 8', Dulciane 8', Flûte cheminée 8', Flûte douce 4', Flageolet 2', Cor anglais 8', Clarinette 8'.

Pédale: Flûte ouverte 16', Bourdon 16', Gambe 16', Gedeckt (ou bourdon doux) 16', Montre 16', Bombarde 16', Flûte 32' (acoustique).

Sur ces entrefaites, la cathédrale passa de l'Évêché à la Fabrique de St-François-Xavier. La question de l'orgue était résolue presque en même temps, et M. Charles Chapais venait bientôt étudier le nouveau vaisseau sonore pour le compte de la maison Casavant. Il composait en consultation avec M. l'abbé H. Fortin, le devis définitif:

Grand orgue: Montre 16', Montre 8', Principal 8', Flûte ouverte 8', Bourdon 8', Gemshorn 8', Prestant 4', Flûte harmonique 4', Doublette 2', Mixture IV, Bombarde 16', Trompette 8', Clairon 4'.

Récit: Bourdon 16', Principal 8', Bourdon 8', Viole de gambe 8', Voix céleste 8', Prestant 4', Flûte traverse 4', Piccolo 2', Cornet IV, Trombone 16', Trompette 8', Voix humaine 8', Hautbois 8', Clairon 4'.

Positif: Bourdon 16', Diapason 8', Grosse flûte 8', Mélodie 8', Dulciane 8', Viole céleste 8', Viole d'orchestre 8', Viole 4', Flûte douce 4', Clarinette 8', Hautbois d'orchestre 8', Tuba magna 16', Tuba mirabilis 8', Tuba Clairon 4'.

Pédale: Flûte ouverte 16', Bourdon 16', Violon 16', Bourdon doux 16', Flûte 8', Bourdon 8', Quinte ouverte 10 2/3', Bombarde 16', Trompette 8'.

Accouplements et accessoires nombreux...

Or pendant que l'instrument était sur le chantier, l'illustre organiste français Marcel Dupré accomplissait sa première tournée américaine. Une lettre reçue à New-York lui apportait de la part de Samuel Casavant une invitation ainsi conçue: " Cher monsieur, Afin de vous sentir plus près de votre chère France, venez dans la Province de Québec, vous y entendrez votre langue, nous vous montrerons nos instruments et vous visiterez notre manufacture. " Dupré arrivait bientôt à St-Hyacinthe. Dans le Monde musical (numéro du 31 janvier 1930), il s'étend longuement sur ce voyage.

" Ma visite à l'usine de Saint-Hyacinthe, écrit-il entre autres choses, fut d'un intérêt passionnant. Tout y est fabriqué sur place: tuyaux, buffets, matériel électrique, touches d'ivoire, etc., grâce à une installation de premier ordre pourvue de tous les perfectionnements modernes. Je pus ainsi suivre de salle en salle, la construction des multiples parties d'un orgue, jusqu'à la grande salle de montage dans laquelle s'achevait la mise au point d'un orgue de 55 jeux pour la Cathédrale de Chicoutimi. A ce moment, un timbre retentit et, quelques instants après, je vis entrer un flot d'ouvriers et d'ouvrières. Samuel Casavant me les présenta et c'était un spectacle touchant de voir de nombreux groupes composés de familles entières, pères, mères, frères, soeurs, enfants, qui tous travaillaient à l'usine, dont le contingent se recrute presque exclusivement dans la petite ville de Saint-Hyacinthe. Samuel Casavant me demanda alors si je voulais bien jouer un morceau de musique française, ce que je fis de grand coeur. De morceau en morceau, cela devint un véritable récital et je n'oublierai jamais la joie et l'enthousiasme de tous ces ouvriers en entendant vivre " leur orgue " sous mes doigts. "

Le 26 février 1923, un autre maître français, Joseph Bonnet, inaugurait l'orgue dans un inoubliable récital à la cathédrale. Voici comment se lisait son programme: Trumpet Tune and Air, de Purcell; Soeur Monique, de Couperin; Prélude, de Clérambault; Toccata et Fugue en ré mineur, de J.S. Bach; Adagio-Allegro du Dixième concerto, de Haendel; Pièce en fa majeur, de Padre Martini; Pastorale, de Franck; Berceuse et Romance sans paroles, et Rhapsodie catalane, de Joseph Bonnet; Marche funèbre et Chant séraphique, de Guilmant; Toccata de la cinquième Symphonie, de Widor.

L'orgue actuel est un instrument dont se félicitent d'ailleurs tout particulièrement ses auteurs. Un harmoniste de Casavant nous disait que c'était, rive nord du Saint-Laurent, le meilleur de leurs orgues. " Mais, avons-nous remarqué, la rive nord, cela comprend Québec et Montréal ".

" C'est cela ", nous fut-il répondu. Nous en avons installé de plus considérables, mais pas de plus parfaits. Si bien qu'à St-Hyacinthe, il est arrivé, pratique tout à fait exceptionnelle en facture d'orgue, qu'on l'ait reproduit fidèlement dans des instruments subséquents. Et si vous passez bientôt par Valleyfield, allez entendre à la cathédrale un instrument dont on a voulu faire, à quelques détails près, une réplique parfaite de l'orgue de Chicoutimi. Vous m'en donnerez des nouvelles!