Les familles Anctil en Amérique ©

Le colporteur Guillot et le navigateur Anctil

par Paul-Henri Hudon

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Les négociants de Québec dépêchaient parfois des marchands ambulants dans les côtes, soit pour acheter à bas prix des produits agricoles, soit pour distribuer des objets divers d'utilité courante. Un acte du notaire Joseph Dionne nous fait connaître un de ces colporteurs, son fournisseur et des marchandises qu'il transportait dans un coffre. C'est intéressant pour l'historien, toujours un peu voyeur, de fouiller les valises, et de connaître la liste des <<pacotilles>> qu'un habitant moyen pouvait s'offrir à l'époque. Soulignons aussi la prudence du sieur Anctil qui refuse de garder chez lui ces marchandises, ainsi que la facture: bonnets de laine, images pieuses, mirroirs, couteaux, boucles, boutons, fils, hameçons, collier... Anctil se fait accompagner par le fils d'un officier de milice lors de l'ouverture du coffre. Il ne sera pas dit que M. Anctil a dérobé quoi que ce soit!!!

Ouverture et inventaire du coffre appartenant au sieur Gillot. Laissé en la maison du sieur Anctil. (Joseph Dionne : 21 septembre 1751).

<<L'an mil sept cent cinquante-un, le vingt un septembre, en vertu de l'ordonnance de mon seigneur l'intendant en date du quinze juillet dernier, et à la réquête du sieur Olivier, créancier du sieur Charles Gillot, qui fait élection de domicile en la ville de Québec, en la maison du sieur Levasseur, sise en la haute-ville, et en la paroisse de Sainte-Anne en la maison du notaire soussigné, pour vingt quatre heures seulement et non autrement, j'ai Joseph Dionne, notaire, et huissier royal en la Côte-du-Sud, en la prévosté de Québec, résidant en la paroisse de Sainte-Anne, soussigné, fait l'ouverture du coffre appartenant au dit sieur Gillot, par lui laissé en la maison du sieur Jean Anctil, habitant de la dite paroisse de Sainte-Anne, où je me suis exprès transporté, où étant, et comme le dit Gillot a emporté la clef, j'ai fait lever la serrure du dit coffre, et en ai fait l'ouverture en présence de Pierre Boucher et Joseph Lizotte, le cadette (sic), habitants du lieu, témoins exprès avec moi; dans lequel coffre, nous avons trouvé ce qui suit, savoir:

- premièrement: un paquet de quatre bonnets fins, rouges et blancs, enveloppés dans du papier, - un de six bonnets à cadet, rouges et noirs, - un autre de six bonnets dont trois fins rouges et blancs, et trois à cadet rouges et blancs, - quatre, violet de sin messent (de Saint-Maixent)[1], - trois, vinés, - deux, blafards, - trois, bruns, - cinquante et une grosses images, - vingt de plus fines et plus petites, - cinq douzaines (?) et quatre ciseaux, - onze petits papiers d'équille, (aiguilles ou épingles) - vingt-trois petits mirroirs carrés, et deux de plus, - une douzaine de couteaux à manche de corne, - sept couteaux à bouchevon (?), - quatre paires de boucles de tanidor (?),

- un papier de boutons de tombac (?) de douze paires de boutons chaque papier, - vingt-huit paires d'autres boutons de tombac - vingt-huit échevaux de fil d'epinet (d'Épinay)[1], - deux petits paquets d'ins, (hameçons) un à truite, et l'autre de plus petits hameçons, - un petit collier de grenat à trois branches, aux deux bouts desquels il y a à chaque bout un quart de ruban blanc, - la facture de marchandises qu'il a reçues, le dit Gillot du sieur Olivier; toutes lesquelles marchandises le dit sieur Jean Anctil n'a pas voulu s'en charger, pour en rendre compte quand et à qui il appartiendra, ce que voyant, j'ai emporté le tout chez moi pour pouvoir rendre compte suivant mon procès verbal; et dont le dit sieur Anctil a signé en présence des témoins cy-devant nommés, desquels le dit Lizot avec le dit Anctil et nous susdits notaire ont signé le présent, et a le dit Boucher déclaré ne savoir signer de ce enquis suivant l'ordonnance, les jour et an que dessus. Signes: Joseph Lizot; Jean Anctil; Joseph Dionne.>>

Les acteurs de cet incident:

Le sieur Gillot (Guillot): serait Charles Gillot dit Larose, célibataire, décédé à Notre-Dame de Québec le 24 février 1760, âgé de 75 ans. On trouvait ce Charles Guillot, témoin à un mariage à Notre-Dame de Québec le 14 février 1752. En quittant La Pocatière il serait vraisemblablement retourné à Québec.

Arrivé à la fin de sa vie, question d'arrondir les fins de mois, il se fait commis voyageur. Le <<coureur des côtes>>, ou colporteur, aussi dit <<pacotilleur>>, l'équivalent de notre <<peddler>> d'aujourd'hui, vendait de porte en porte. La saison idéale pour les vendeurs courait de juillet à octobre, après les récoltes. Est-ce qu'il se déplaçait à pied? à cheval? Où couchait-il? Où mangeait-il? Toutes questions sans réponses.

Comment croire qu'un homme pouvait gagner sa vie de cette façon? Pourtant la tradition orale rapporte que Pierre Casgrain (1771-1828) a débuté ainsi dans le commerce en transportant sa <<cassette>> sur son dos le long de la Côte-du-Sud. Il a fait un mariage brillant et a terminé sa vie seigneur de Rivière-Ouelle et de L'Islet. Pas mal quand même!

Nous ignorons pourquoi le sieur Gillot abandonne son coffre de marchandises à La Pocatière. Peut-être la maladie l'a-t-elle forcé à rentrer chez lui, en emportant la clef. Peut-être le sieur Anctil l'avait-il hébergé quelque temps. On ne saura jamais.

Joseph Olivier est un marchand de Québec. Il est le fils de Claude-Joseph Olivier négociant en la ville de Marseille, et de Françoise Hayraud. Il épouse le 3 janvier 1752 (Notaire Barolet) Françoise-Agnès Levasseur, 20 ans, fille de Noël-Pierre Levasseur, sculpteur et arpenteur, demeurant rue Mont-Carmel à Québec, et de Françoise-Agnès Lajoue. Le marié déclare avoir 22 ans. Le Marseillais Joseph Olivier travaille à titre de commis-marchand dans le commerce de son beau-père Levasseur.

Ce couple fait baptiser à Notre-Dame de Québec le 6 juin 1754 Joseph-Antoine Olivier; et le 24 août 1758, un autre enfant mort-né. (PRDH Notre-Dame de Québec)

Pierre-Noël Levasseur (1690-1770), bourgeois et sculpteur, et Agnès Lajoue son épouse réalisent un mariage brillant la même année avec un autre Marseillais. En effet le 6 novembre 1752 (Barolet), leur fille Madeleine Levasseur épouse Nicolas Bernard, <<garde des magasins du Roi à la rivière Saint-Jean, côte de l'Acadie, fils de feu Pierre-Nicolas Bernard, écrivain du Roi au poste de Marseille, paroisse de Saint-Féréol et de Lucie Girard>>.

Furent présents à ce mariage: <<le puissant seigneur, François Bigot, chevalier, Conseiller du Roi. Bréard, conseiller du Conseil Supérieur, contrôleur de la marine et des fortifications en Nouvelle-France; Henry Albert, écuyer, sieur de Saint-Vincent, baron de Narcy, capitaine d'une compagnie de troupes de la marine en garnison en ce pays; ... secrétaire de M. le gouverneur; Joseph Olivier, Lemercier, Ignace Levasseur, prêtre, curé de L'ancienne-Lorette>>. Cette famille des Levasseur est très reputée pour leurs oeuvres de sculpture. On leur doit la décoration de plusieurs églises et chapelles; le maître-autel de la chapelle de l'Hôpital Général, et le retable de la chapelle des Ursulines constituent des rares pièces témoignant de leur art.

Jean Anctil (1710-1787) est un cultivateur, navigateur et entrepreneur de pêcheries de La Pocatière. Il s'agit de Jean Anctil dit Saint-Jean, Français originaire d'Avranches, Normandie. Il avait épousé Marguerite Lévesque à Rivière- Ouelle le 25 novembre 1738. C'est l'ancêtre de tous les Antil (Anctil) dit Saint-Jean du Bas-Saint-Laurent. C'est un personnage très populaire et fort actif dans sa localité, où il participe à toutes les entreprises de paroisse, dont la pêche aux marsouins et à la morue. (Voir: Joseph Dionne: 4 mars 1749 et Saint-Aubin, 14 janvier 1769. Au greffe de Joseph Dionne, le 15 mai 1772, nous trouvons une donation de terre par Jean Anctil, père à Jean Antil, fils).

Joseph Lizotte (1685-1768) est un habitant de La Pocatière, qui a épousé Françoise Dancosse à Rivière-Ouelle le 24 novembre 1710. C'est un grand propriétaire terrien; il est aide-major des milices de Rivière-Ouelle, La Pocatière et Saint-Roch. Il s'occupe de l'industrie des pêches à marsouins. Le personnage ici cité est son fils, surnommé <<le cadet>>. Ce Joseph Lizotte, fils, avait épousé Geneviève Talbot à Saint-Pierre-du-Sud le 4 fevrier 1750. Le testament de Joseph Lizotte, <<capitaine des côtes d'en bas>> se trouve au greffe du notaire Saillant (Saillant: No 1058, 5 mai 1760. L'inventaire de sa communauté se trouve au greffe de Joseph Dionne le 18 juin 1769.)

Les colporteurs, étaient-ce des indésirables qu'on tolérait? ou des bienvenus qu'on suspectait?

Note

1. SÉGUIN Robert-Lionel, La civilisation traditionelle de l'habitant au XVII et XVIIIèmes siecles, p.479 et 498.


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