Flagrants délits
Suite de Deux Carmélites en cavale

Les jours suivant leur première escapade, sœur Scolastique et sœur Blanche éprouvèrent de nombreuses difficultés dans l'observation des règles d'abstinence Carméliennes. Leurs rêves les plus fous transformaient la Terrasse Dufferin en Paradis Terrestre, où Ève croquant la pomme, leur offrait les mille et un petits plaisirs tant décriés et honnis par la Mère Directrice.
Avec l'aide d'on ne sait quelles complicités, elles donnèrent rendez-vous à leurs amours de jeunesse, les moines Robert Tanguay et Louis de la Chevrotière.

Elles ne vivaient plus que pour le jour béni de la rencontre. Arthur Boucher n'osa leur prêter son tandem de peur de se faire accuser de complicité. Cependant, il leur dénicha deux bicyclettes cachées dans le fond de sa grange. Folles de joie, elles se dirigèrent vers Québec et la Terrasse Dufferin. Elles chantaient et riaient tout au long de leur randonnée, heureuses à l'idée de goûter aux joies de leur grand amour!

Sœur Scolastique étant plus agile que sa consoeur fut la première à atteindre la Terrasse Dufferin. Aussitôt, un policier chargé d'y faire respecter l'ordre l'interpella :
"Interdit de rouler à bicyclette ici lui intima-t-il! Montrez-moi vos papiers!"
Avec le rouge aux joues et un sourire plein de contrition, sœur Scolastique déclara bien candidement qu'elle n'avait aucun papier en sa possession et s'approchant très très près de l'agent lui murmura à l'oreille avec le ton de la confidence :
"Je suis si malheureuse au couvent monsieur l'agent, permettez-moi l'ivresse de la liberté!"
L'agent Débonnaire, ému par la confidence, eut pitié d'elle et lui dit :
"Je vous comprends ma sœur, mais ne roulez plus ici"
Et il se retourna, trop heureux d'imaginer la directrice du couvent qu'il détestait depuis son jeune âge, furieuse de la fugue de ses deux Carmélites.

La directrice ayant été son institutrice durant ses premières années scolaires, avait pris un malin plaisir à trouver motif pour distribuer les punitions; ce qui l'empêchait de jouer avec ses amis lors des récréations! Faisant aller son bâton dans son dos comme la queue d'un chien, il poursuivit sa ronde. "Quelle belle journée se dit-il!"

Sœur Blanche qui avait vu le policier de loin n'avait pu prévenir son amie. Elle avait caché sa bicyclette derrière les canons de la Terrasse et courut s'enrouler dans les bras de son bien-aimé.

Pendant ce temps, tout cet imbroglio scandalisait un vieux juge à la retraite, lequel observait d'un œil torve le manège des soeurs ne pouvant croire ce que ses yeux lui montraient. La canne au bout du bras, rendu muet par la scène, il trépignait sur place pour démontrer son opposition à un tel spectacle.

Madame Bellechasse était de retour avec ses enfants et allaitait son bébé sur le banc comme à son habitude.
Le vieux monsieur, Nestor Destroismaisons, sachant que la jeune maman serait présente, avait pris place sur le banc et lisait son journal; heureux, il la lorgnait du coin de l'œil.
Pour monsieur Destroismaisons, c'était l'ultime bonheur de la journée!
Dès son réveil le matin, il salivait au plaisir d'admirer ce joyau aux rondeurs succulentes dont le souvenir tentateur remplirait ensuite la solitude de son logis.
Les plaisirs décuplés de cette vision lui enlevèrent toute retenue et il susurra à l'oreille de la jeune dame:
"Comme vous avez un beau bébé que j'envie!"
La jeune femme sursauta, étonnée d'une telle effronterie et répliqua d'un trait :
"Retournez donc à votre journal monsieur, essuyez la salive de votre menton! À votre âge! Fi donc; prendre la place de mon bébé!"
Nestor, devenu tout rouge, se replongea dans sa lecture, regrettant amèrement de lui avoir adressé la parole. Dorénavant, elle le reconnaîtrait, il devrait désormais user d'astuces s'il désirait continuer à jouir du spectacle sans être reconnu!

Derrière ce banc, madame Bissonnette, prenait le frais avec son mari et ses enfants. Soudain, son mari lui lâcha le bras et lui dit :
"Attends-moi ici, je voudrais voir les gros titres du journal de monsieur."
Il se pencha au-dessus de la charmante maman en écarquillant les yeux. Sa femme connaissant bien son homme le tira de toutes ses forces si bien qu'elle en perdit son sac qui s'ouvrit... étalant tout son contenu!
"Depuis quand t'intéresses-tu au journal toi?" demanda madame Bissonnette.
"Euh…Je commence juste à en apprécier la forme!"

Deux jeunes profitant de l'inattention de madame Bissonnette faisaient l'inventaire de ses possessions."

Madame Quantin, elle, aimait parader à tous les après-midi sur la Terrasse. Elle étrennait un nouveau chapeau qu'elle avait orné elle-même de deux superbes poissons en satin rouge. Elle était fière de sa création. Tous la remarquaient…surtout un goéland qui en fit sa proie lequel dans un magnifique vol plané s'empara des deux poissons rouges. S'envolant dans un battement d'ailes fracassant, tellement violent que madame Quantin trébucha tout en voyant son excentrique chapeau s'envoler au bec de l'oiseau suivi de la perruque rousse qu'elle avait ramassée la veille dans une poubelle de la rue St Jean. Quelle honte!"

La Terrasse Dufferin est un lieu qui titille l'imagination. Lors de vos promenades qui sait ce que vous y découvrirez? Peut-être y ferez-vous la rencontre des deux carmélites et de leurs amoureux? Ou encore Nestor Destroismaisons figé sur son banc en attente de la jeune maman?

Si par hasard, mes personnages sont absents, laissez-vous porter par le rêve et votre promenade vous guidera vers le monde merveilleux de l'imaginaire."

Texte de Claudine Pieters, revu par Jean-Guy Saindon.

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