Deux Carmélites
en cavale      
Ce tableau représente un seul moment en 1905, le 20 juin à 4 heures 12 minutes. Tout semble normal, et pourtant il se passe tant de choses sur la Terrasse Dufferin à Québec.

Deux carmélites, soeur Blanche et soeur Scolastique, le matin de ce même jour, avaient décidé de partir en cavale un seul après-midi à Québec, pour se changer les idées.
Après le dîner, elles sont parties du couvent de Saint-Anne de Beaupré, par la petite porte d'en arrière. Elles ont couru vite jusque chez leur voisin, l'agriculteur Arthur Boucher pour lui emprunter son tandem.

Et les voilà parties sur la Côte de Beaupré, s'arrêtant de temps en temps pour reprendre leur souffle.
A 4 heures 7, elles arrivèrent enfin à Québec, et à 4 heures 12 minutes, elles étaient là sur la Terrasse Dufferin.

Soeur Scolastique vit tout-à-coup deux moines qui se promenaient. Elle reconnut son compagnon de classe d'il y a 20 ans, Robert Tanguay qui, lui aussi était parti faire un tour sur la Terrasse Dufferin ce même jour avec son compagnon Louis de la Chevrotière.
Tous les deux étaient entrés chez les moines en même temps. Le père Tanguay, au même moment reconnut Soeur Scolastique, sa bien-aimée, à qui il n'avait jamais osé avouer sa flamme.

Mais les deux soeurs distraites, n'avaient pas vu le vieux Monsieur Hubert Gagnon qui traversait la Terrasse Dufferin, avec son chien et sa canne. Au même moment, saisi en voyant qu'il allait se faire écraser par le tandem, il lâcha son chien noir, Médor qui, lui, partit à toute allure vers son ennemi mortel, le chien de la voisine, Madame Bellechasse qui, sur le banc public allaitait tranquillement son bébé qui avait hurlé toute la journée.
Elle était partie promener cet après-midi-là, avec ses quatre enfants sur la Terrasse Dufferin.

Un vieux Monsieur, Nestor Destroismaisons, était assis à côté d'elle et lisait son journal. Il se fit bousculer plusieurs fois par Madame Bellechasse et ses enfants, jusqu'au moment où il vit avec bonheur, cette jeune femme allaiter son bébé. Quel sublime moment après tant de brusquerie. Il pensait qu'il avait finalement bien fait de ne rien dire. Il y avait tant d'années qu'il n'avait pas eu un moment aussi superbe, ce 20 juin 1905 à 4 heures 12 minutes.

Au même moment, Monsieur Isidore Laframboise, se promenait avec ses petits-enfants et il s'était assis sur un banc en dessous du kiosque, car il faisait si chaud ce jour-là. De plus il voulait éviter Madame Quantin qui se promenait comme tous les jours sur la Terrasse Dufferin, dans sa robe blanche avec un de ses magnifiques chapeaux à plumes qu'elle avait l'habitude d'acheter à Québec sur la rue Saint-Jean.
Monsieur Laframboise la connaissait bien. Elle paradait le jour et le soir elle se déguisait en mendiante, assise la main tendue, recroquevillée dans l'encoignure d'une porte de la rue Saint-Paul. Il était seul à savoir... et elle ne savait pas ce qu'il savait!

Madame Henriette Rioux, se promenait aussi ce jour-là, avec ses trois derniers garçons et leur cheval roulant qu'ils avaient reçu la veille de leur grand-père. Elle avait eu tord de prendre en plus son chien Molly, car celui-ci avait vu son ennemi mortel, le chien Médor, qui accourait vers lui.

Isabelle Martineau se promenait avec ses deux filles ce jour-là. Elle regardait le fleuve en pensant que bientôt, elle partirait en bateau avec son mari et ses enfants, sur l'Ile d'Orléans, voir sa vieille tante qui lui donnerait sûrement un bouquet de fleurs de son jardin, comme chaque année.
Tout-à-coup, elle entendit une voix qui l'appelait "Isabelle, Isabelle..". Elle se retourna et vit son amie Justine avec qui elle avait fait ses classes chez les Ursulines. Il était 4 heures 12 minutes. Justine lui confia en pleurant que son fiancé avait rompu, car il s'était rendu compte que le père de Justine n'avait pas la fortune qu'il prétendait.

Il y avait de l'ambiance sur la Terrasse Dufferin ce jour-là, un petit orchestre jouait des valses de Strauss pour le bonheur des passants.

Seule, la petite Ursule nageait dans le bonheur. Elle avait pu emmener sa poupée dans la voiturette que son Oncle des Etats lui avait offerte au printemps, le jour de ses quatre ans. Elle avait eu la permission de se promener avec sa grande soeur et son petit frère pendant que maman nourrissait Odile, sa petite soeur de deux mois.

J'allais presque oublier Madame Bissonnette qui, après s'être disputée avec son mari, avait fui dans sa robe bleue sur la Terrasse Dufferin. Son époux, plein de remords avait couru derrière elle et la rattrapa enfin.

Tout cela se passait le 20 juin à 4 heures 12 minutes, car pour moi, le temps s'est arrêté à ce moment là.
Claudine Pieters

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