Sœur Anatolie, l'an dernier, chantait dans la chorale à la messe de minuit de la basilique de Sainte-Anne de Beaupré. Soudain, droit devant elle, il y avait un moine qui la regardait tout en chantant. Leurs yeux s'étaient croisés, une, deux, trois fois, puis étaient restés figés les uns dans les autres. La musique était la plus merveilleuse musique qu'elle eut entendue. La plus belle messe de minuit de sa vie. Lui, la regardait tout en chantant, un petit sourire aux lèvres et il ne la quittait plus des yeux. Elle se demandait vraiment pourquoi un si grand bonheur l'envahissait. Serait-ce ce regard posé sur elle ? Serait-ce cela l'amour ? Elle se sentit soudainement coupable et baissa les yeux. Et si c'était Dieu qui était devant elle, déguisé en moine, elle aurait bien le droit de le regarder. Puis elle leva les yeux et vit que le regard ne l'avait toujours pas quittée.
Puis ce fut la communion. Elle suivit les autres sœurs et lorsqu'elle arriva à l'autel, elle senti qu'il était là à ses côtés tout près d'elle, quel sublime bonheur !

Mais elle n'osa pas le regarder. Puis elle retourna à sa place les yeux baissés, leva la tête et vit que son moine n'était plus là. Elle le chercha désespérément dans l'église et elle pensa soudain que cela devait être vraiment Dieu puisqu'il avait disparu. Mais soudain, elle se rendit compte que dans la poche de sa robe, il y avait un morceau de papier où était écrit : "le 20 juin à 4 heures douze minutes sous l'arbre de la rue Couillard".
Durant six mois, elle ne pensait plus qu'à cette date, était-ce un rendez-vous ? Pourquoi sous cet arbre et sous les fenêtres de son couvent ? Qui est-ce qui avait glissé ce message dans sa poche sans qu'elle ne s'en rende compte ?

Le 20 juin à 4 h. elle ne tenait plus en place, elle dit à la mère supérieure qu'elle allait prendre l'air et faire quelques courses. Comme elle était très rouge, la mère supérieure lui demanda si elle ne se sentait pas bien. "Pas du tout ma mère, j'ai seulement un peu chaud" et elle partit. A 4 h. 11 minutes, elle s'était adossée au tronc de l'arbre et ferma les yeux en priant très fort pour voir apparaître son Dieu de Sainte-Anne de Beaupré. Tout-à coup quelqu'un la saisit par la taille, la retourna contre le mur, et l'embrassa avec tellement de passion qu'elle en perdit connaissance. Lorsqu'elle se réveilla, elle était toujours adossée au tronc du vieil arbre mais lui, avait disparu. Avait-elle rêvé ?
La sœur supérieure était énervée lorsque sœur Anatolie était si soudainement partie. Elle ouvrit la fenêtre, mais ne vit rien, ni à droite, ni à gauche. Mme Bellefeuille, dans sa robe verte, grondait sa fille Odile car elle avait sali sa robe neuve en caressant le chien de Juliette. M. et Mme Sansfaçon discutaient vivement, tandis que M. et Mme Tremblay étaient en retard et se dépêchaient. Tout s'était passé tellement vite, que personne n'avait eu connaissance de ce qui s'était passé.
Mais Madame Belle humeur, la chipie du quartier, qui était toujours postée à sa fenêtre, avait bien vu la sœur Anatolie tourner le coin de la rue, mais une fois sous l'arbre, elle ne vit plus rien à son grand désespoir. Mais jamais personne n'a vu le moine, on ne sait même pas s'il avait vraiment existé ou si c'était vraiment Dieu. Moi seule je l'ai vu le moine, c'était le 20 juin à 4 h. douze minutes.
Claudine Pieters