AngÈle lÀ-haut

(Un conte en hommage à Angèle Maltais)

Un jour d'été, l'ange de la mort frappa à la porte d'une artiste au grand talent et au coeur encore plus vaste, Angèle.         

- T'es bien pressée, protesta-t-elle, un brin indignée.         
- Je trouve que tu m'as tenue tête pas mal, répliqua la mort.         

Angèle ne craignait pas la mort, car une maladie douloureuse avait rendu sa vie lourde à porter. Mais son art lumineux, son humour vif et son amour pour ses amies et pour sa ville l'avaient soutenue dans sa lutte. Elle était partie sereine, comptant que sa vie d'artiste bien remplie sur terre n'était que la première escale d'un voyage qui allait se terminer dans un long bonheur de création au ciel. Angèle avait eu une bonne vie dans sa grande maison au bord de la rivière. Son atelier débordait de tableaux qui faisaient penser aux féeries du cirque et elle y travaillait avec acharnement sur sa dernière exposition quand la mort vint la chercher. Sa course était terminée, mais une éternité de bonheur l'attendait, sûrement.         

Ainsi, un après-midi d'été, entourée de sa famille et son amie Josée, son coeur vaillant fit une dernière petite course hésitante, puis Angèle quitta ce monde. L'ange de la mort la conduit à la porte du Ciel, où Saint Pierre l' accueillit à bras ouverts.

- Salut ma chère Angèle. Pas trop fatiguée du voyage ?
- Non, Saint Pierre, je trouve que la vie a passé un peu trop vite mais elle a été plutôt bonne. Puis-je entrer maintenant ?
- Une petite minute, Angèle. Laisse-moi seulement te donner un peu d'information sur ton nouveau pays. D'abord tu auras l'immense plaisir de revoir ceux et celles que tu aimes. Ensuite tu seras un peu déroutée, car le ciel n'est pas un grand parc à perte de vie, mais un genre d'archipel de paradis distincts selon les grands plaisirs de la vie. Chaque paradis correspond à une passion personnelle qui a marqué toute la vie. Angèle, tu goûteras donc sans limites à tes grands amours. 
- Comment ça, Saint-Pierre, avez-vous un coin du ciel pour les passionnés de la peinture, comme moi? Je ne veux pas lâcher mes pinceaux.
- Bien sûr. En entrant au ciel, 7 anges t'accueilleront. Ils   sont nos conseillers pour les nouveaux arrivants. Un ange pour les mordus des mathématiques, un autre pour les passionnés de musique, un pour la peinture, un autre pour les amateurs d'histoires ainsi de suite. Ma chère Angèle, désormais finie la compétition, les longues attentes, les échecs et les peines. Seulement une éternité pour goûter à la vraie vie. Maintenant, entre s'il te plaît. Bon séjour au bonheur éternel.

- Un bonheur éternel ? C'est nouveau ça, se dit Angèle.         

Elle passa la grande porte. L'entrée du ciel était baignée dans une lumière de levée de soleil, l'air était parfumé et léger comme un nuage. Elle aperçut parmi les 7 anges près de la porte, une qui tenait un pinceau et une palette. Elle comprit que c'était elle la conseillère des amants de la toile.         

- Bonjour, je suis Angèle. Je viens d'arriver au ciel. J'adore la peinture.         
- Sois la bienvenue, chère Angèle. Je suis Kala, votre conseillère.         

Kala expliqua d'abord que pour rencontrer ses parents et amis au ciel, Angèle n'avait qu'à penser à eux et elle serait tout de suite en leur compagnie.   Maintenant, pour ce qui était du grand plaisir de sa vie, la peinture, le paradis des beaux arts l'attendait. Elle y rencontrerait les grands et petits artistes des quatre coins du monde et de tous les temps révolus: Léonardo da Vinci, Raphaël, le Douanier Rousseau, Braques, Picasso, Ozias Leduc, Frida Kalo et bien d'autres.

- Tu peindras, avec un génie encore plus éclatant et sans effort, non seulement mais tu sculptera comme Michelange et Rodin. Rien ne t'arrêteras. Vous serez éblouissante et intime à la fois.   Le ciel est ta limite, Angèle , conclut Kala avec sa voix mélodieuse.
- Mais, Kala, si j'ai fait assez de peinture, puis-je aller avoir ailleurs aussi? demanda Angèle, émerveillée de tant de possibilités.

- Bien sûr, tous les bonheurs te sont offerts. Tu n'as qu'à consulter mes compagnes et compagnons et conseillers. Ils vous dérouleront tous les tapis rouges.

- Une dernière question Kala. Dieu, puis-je voir Dieu aussi, car on m'a appris qu'au Ciel on verrait Dieu?  
-Tu le verras tout le temps, chère Angèle. Dieu est dans tout ce qui est beau et bon. En faisant de la peinture, de la musique ou des mathématiques tu es en sa présence.
- Ah, bon ! Merci.         

Angèle était bien un tantinet surprise, elle s'attendait à voir Dieu comme elle avait regardé son père. Mais, il faut dire que personne ne   lui avait expliqué sur la terre ce que c'était le ciel ou la fameuse vie éternelle. Riche des conseils de Kala, Angèle entra tout de suite dans une joyeuse ronde de rencontres et de conversations avec ses parents, ses grands-parents, arrière-grands-parents et quelques personnages célèbres.  

Puis elle découvrit le paradis des beaux arts. Alors, non seulement croisait-elle   les plus grands peintres et sculpteurs, elle travaillait avec eux douée d'un génie insoupçonné. Infatigable et folle de bonheur, elle baignait avec des milliers d'autres passionnés dans les formes et les couleurs de tous les temps et de toutes les contrées. Le début de la vie éternelle de Angèle était une   grandiose fête de de créations et d'inspiration. Un temps de grand bonheur sans   peines, ni efforts ni déceptions. Quel rêve réveillé !       

Mais lors d'une rencontre fortuite, une toute petite inquiétude s'infiltra dans l'âme de Angèle. Un bon jour elle rencontra les premiers habitants du ciel, qui étaient arrivés ici il y a 1 million d'années. Quel choc. Ils avaient l'air satisfaits et calmes, mais, se demanda Angèle, trouvaient-ils le temps long après 1 million d'années   de dessins et de découvertes ? Elle se demandait ce qu'ils avaient bien pu faire pendant ces innombrables premières années de leur vie éternelle.   Faire de la peinture, de la musique, du théâtre, des mathématiques pendant mille ans n'était pas mal, mais s'envoyer joyeusement en l'air pendant 100 000 ans et plus risquait d'être lassant. Un bonheur sans fin n'était-ce pas fatiguant à la longue ?         

Plus curieuse qu'inquiète, elle n'osait pas parler tout haut de ses interrogations, mais pour prévenir ce qu'elle appelait "la fatigue du bonheur" elle décida de mettre   plus de variété dans ses activités. Elle passait désormais de longs moments chez les mathématiciens, les conteurs d'histoires, les musiciens et les explorateurs. En plus, elle avait glissé dans sa routine quelques périodes de sommeil, non pas pour soulager une fatigue inexistante mais pour se préparer de nouvelles surprises au réveil.           

Toutes ces astuces ne réussissaient pas à calmer la petite hantise de la "fatigue du bonheur". Angèle n'était pas malheureuse du tout, mais une vie de milliers ou de millions d'années à faire de la belle peinture ou de goûter à tous les autres plaisirs pourrait finir par manquer de piquant. Pas de défis à relever, plus d'attente, pas d'obstacles à vaincre, pas de fierté du travail bien fait. Le ciel pourrait bien se transformer en une retraite dorée à perpétuité ou en une enfance sans soucis, sans temps forts et sans fin.         

Angèle avait beau parler en termes voilés de "la fatigue du bonheur" avec les membres de sa famille ou avec ses amis artistes, personne ne semblait comprendre de quoi elle parlait. Elle se disait que cette   incompréhension était probablement causée par le fait que ces gens n'étaient au ciel que depuis à peine quelques centaines d'années.         

Mais, quand elle en parlait avec les premiers humains arrivés il y a un million d'années,   ils la regardaient avec des grands yeux ronds et étonnés.         

Angèle avait donc décidé d'aller aux sources chez le portier Saint-Pierre. À son grand soulagement, Saint Pierre n'était ni surpris ni scandalisé de ses interrogations.
- Ma chère Angèle. C'est bien une inquiétude typique de ces dernières années.
- Comment ça, Saint-Pierre.
- Tu sais, Angèle, les gens de ton époque sur la terre sont tellement obsédés par la performance, la compétition et le coût du temps, qu'ils ne tiennent pas en place. Ils ont toujours peur de rater une chance, de prendre leur temps. Ils sont donc peu enclins à contempler, à goûter lentement aux plaisirs. Ils ont oublié de s'inspirer des lenteurs de la nature autour d'eux.
- Je comprends, Saint-Pierre, mais que puis-je faire pour me calmer ?
- Je puis te proposer deux remèdes efficaces : un remède radical ou une approche douce.
- Allez-y, Saint-Pierre.
- Le remède radical est de retourner à la terre grâce à la réincarnation. Tu aurais une période de vie limitée dans le corps d'une nouvelle personne avec les joies et les misères de la vie sur terre dans une nouvelle famille. C'est une expérience difficile qu'on fait d'habitude une fois et c'est tout.
- Vous avez aussi une approche douce, vous dites?
- Oui elle est fort simple. Tu peux la pratiquer tant que tu voudras. Elle consiste à profiter d'un trou dans les nuages, une journée de beau soleil. Ce trou, que les humains appellent parfois "un pied de vent",   est une fenêtre par laquelle tu pourras regarder la vie frénétique des humains sur terre.   C'est plutôt dégrisant, je te l'assure.         

Angèle décida prudemment d'adopter l'approche douce de la fenêtre ensoleillée dans les nuages.         

À force de contempler les humains et leurs courses folles contre la montre, elle se mit à apprivoiser la longue vie plus contemplative du ciel. Paraît-il que la hantise de "la fatigue du bonheur" l'a quitté et elle ne   se lasse pas des joies des arts et des autres plaisirs paradisiaques.         

Ainsi quand ses amis et collègues sur terre admirent les "pieds de vents" qui jettent leurs tâches de soleil sur le paysage sombre, ils devraient scruter là haut pour voir s'il n'y a pas quelqu'un au ciel qui, à force de les regarder vivre,   apprend à mieux goûter aux plaisirs éternels.

© Tous droits réservés: Kees Vanderheyden 6 juillet 2006

Armand et la sagesse de chien

Armand, veuf et seul dans sa petite maison, n’est pas riche mais il est heureux et sa vie fourmille de petits bonheurs. Il a deux bons enfants, Gabriel et Charlotte, qui ont quitté la maison depuis quelques années. Son fidèle chien Popeye est toujours à ses pied quand il se berce sur la galerie, c’est son gardien et son confident quand il a besoin d’un conseil. Popeye a un don unique, il parle, et ce avec le bon sens d’un chien qui voit clair. Virgule, la chatte, vit sa petite vie et dort le plus clair de son temps sur le manteau du foyer, prête à sauter à terre au moindre signal de l’ouvre-boîte. Les décorations sont rares, mais le portrait de Ghandi, le héros d’Armand, sourit timidement, à côté de celui de sa chère Yvonne, sur le mur face à la fenêtre.

         Le bonheur n’est pas fait de grands éclats. Aussi, à tous les soirs Armand fait une promenade le long de son étang à grenouilles en compagnie de son fidèle Popeye. Le dimanche Armand se gâte en sortant du fourneau un savoureux rôti de porc tout fumant qui embaume la maison. Armand se demande ce que la vie peut donner de plus beau que cette vie calme aux routines solides. Il ne lui manque que sa chère Yvonne.

         Mais un bon samedi, surprise ! le téléphone sonne. C’est son fils Gabriel.

- Papa, pourrais-je venir faire un tour avec ma blonde Julie. On a besoin d’un peu d’air de la campagne.

- Bien sûr, fiston. Tu peux même rester quelques jours. Ta chambre est toujours là, tout comme celle de Charlotte.

- OK P’pa. on arrive demain à l’heure du souper.

         Voilà de la grande visite. Armand prépare on bon rôti aux patates brunes et une tarte au chocolat. Il a hâte revoir son gars, qu’il n’a pas vu depuis belle lurette.

         Hélas, les retrouvailles ne produisent pas le bonheur prévu. Gabriel serre son père dans ses bras, Julie lui tend la main.

- Bonjour, monsieur Armand.

- Ça sent bon, vous ne trouvez pas, les enfants ?

- Hm, Papa, ça m’embête un peu. Julie est végétarienne. Elle ne       mange pas de viande, surtout pas du porc.

- Oh ! J’ai des oeufs. Puis elle prendra deux portions de ma tarte       aux chocolat.

- Papa, elle n’aime pas le sucré, mais une orange ou une pomme       ferait.

         Le souper des retrouvailles tombe ainsi à plat. Seul Armand goûte au rôti, Julie mange son omelette. La conversation est trouée de silences, avant que les langes se délient. Après un petit verre de bière que Julie décline, la brunante assombrit la cuisine. Gabriel supprime difficilement un bâillement, pendant que Julie contemple le soleil couchant. Armand est songeur. La vie lui paraît  un peu plus compliquée. Pas de viande, pas de sucré, pas beaucoup de conversation. Mais avec quelques accommodements, la semaine devrait s’améliorer. Popeye couche sous la table et fait de temps en temps un petit grognement de sympathie.

- Vous devez être fatigués, les deux. Demain est un autre jour, risque Armand.

- Tu sais, Papa, Julie et moi, nous faisons chambre commune, est-ce qu’on pourrait mettre le lit de Charlotte dans ma chambre.

- Non, non, mes enfants, prenez ma chambre avec le bon gros lit         double. Vous êtes de la grande visite. Je coucherai dans ta chambre d’enfant.

- Bonne nuit Papa, Bonne nuit monsieur Armand

- Bonne nuit les enfants

         Armand fait une assiette pour Virgule et donne un bon morceau de rôti à Popeye. Puis il s’installe pour la nuit dans la petite chambre de Gabriel. Le lit est un peu étroit. Popeye le suit. Qu’est-ce qu’il va leur servir demain ? Encore des œufs ?

         Au petit déjeuner.... tout le  monde est de bonne humeur. Gabriel a tant de bons souvenirs et est content de rester une petite semaine.

- Est-ce que ça t’embêtes papa de ne pas manger de viande cette semaine ? C’est un petit accommodement pour ma Julie.

- Eh, non. Je peux faire des omelettes, Gabriel.

- Ou des plats de lentilles plutôt, Papa

- Des quoi, des lentilles ? C’est nouveau pour moi.

         Grâce à des accommodements nombreux mais accordés avec le sourire, Armand cuisine des repas étonnants, sans doute nourrissants, mais bien loin du pays de ses plats préférés. Julie devient plus bavarde et elle s’installe désormais dans la chaise berçante d’Armand. Le seul problème est qu’elle n’apprécie pas la compagnie de Popeye, qui veut toujours se coucher à ses pieds.

         - J’aime pas les chiens, monsieur Armand.

         Armand trouve la semaine un peu longue, avec ces repas étrange et le lit étroit. Mais la fin de la semaine approche, quand Gabriel a une bonne idée.

    - Papa pourquoi ne pas inviter Charlotte et son ami pour le dernier souper. Ça fait longtemps que nous sommes vus tous ensemble dans notre maison.

         Comment dire non à l’invitation. Gabriel donne un coup de fil à sa sœur, qui accepte avec plaisir l’invitation à dîner. Elle ose même suggérer qu’une petite semaine à la campagne chez papa serait la bienvenue. Gabriel consulte son père et Armand fait oui de la tête. Il ne veut pas refuser à sa fille ce qu’il a donné à son fils.

- Julie et moi ferons le repas, papa, tu n’as qu’à te laisser gâter.

         Le samedi venu, les lentilles mijotent sur le feu à côté d’un ragoût au tofu et la salade de pissenlit attend dans le frigidaire. Au dessert, on mangera des mangues et des lichis. Un arôme indéfini traîne dans la cuisine. Armand se sent dans un restaurant étranger, loin de chez lui.

         Une vieille Jetta qui crache de la fumée bleue arrête devant la porte. Charlotte sort d’un bond et s’en vient radieuse aux bras de son amoureux.

- Papa je te présente mon compagnon Amir, il est Pakistanais. Il faut lui parler en anglais, il ne parle pas le français.

- Hmm. Salut ma chère Charlotte, Hi Amir, répond Armand avec chaleur. Gabriel et Julie vous attendent dans la cuisine.

- Charlotte lui souffle à l’oreille. Je préfère qu’on parle tous anglais ensemble, car autrement Amir ne comprendra pas. C’est juste un petit accommodement d’ami.

         Les premières minutes roulent un peu carrées. D’abord l’anglais ne vient pas spontanément, puis Amir tousse en se prenant la gorge. Charlotte explique qu’il est allergique aux chats. Elle demande donc à Armand s’il peut accommoder son ami en mettant Virgule dehors.

- Puis, papa, pour Amir, les chiens sont impurs. Accepterais-tu qu’on le mette aussi dehors. Juste un petit accommodement pour la bonne harmonie, OK ?

- D’accord ma chère Charlotte.

- Encore une seule petite chose, chère Papa. J’ai vu que tu as accroché le portrait de Ghandi au mur. Tu sais Ghandi est Indien et les Pakistanais et les Indiens ne s’entendent pas très bien. Serais-tu d’accord pour enlever le portrait pour le bon climat ? C’est juste un petit accommodement temporaire.

- D’accord, Charlotte, accroche le portrait dans ma chambre.

         Armand s’en va sur la galerie pour rassurer son chat et son chien, expulsés de la maison. Dans la cuisine, Amir qui préfère des plats relevés, ajoute quelques épices corsés aux lentilles et au ragoût.

         À table, on baragouine en anglais. Charlotte et Amir, à l’aise dans la langue de Shakespeare, mènent la conversation sur la politique étrangère et des merveilleux progrès de la société qui est devenue de plus en plus ouverte aux autres cultures. Armand, Gabriel et Julie sont un peu distraits à cause de épices. Ils ont des larmes aux yeux et tentent d’apaiser le feu qui fait rage dans leurs gorges en buvant des longs verres d’eau. Pauvre Armand, les larmes aux yeux d’inconfort et de peine devant sa maison devenue étrangère, il se demande s’il est encore bien chez lui. Secrètement il souhaite retrouver sa solitude, son rôti de porc, sa chambre, son chats, son Ghandi, sa langue et l’air pur.

         À la fin du repas, Charlotte se tourne vers son papa.

- Amir et moi, on est tellement contents de pouvoir rester à coucher pour une petite semaine.  Mais, tu sais, nous ne sommes pas encore mariés. Amir veut donc qu’on fasse chambres à part.

- Oui, mais ça va être un peu compliqué, car Gabriel et Charlotte occupent ma chambre, répond Armand.

- Ce n’est rien papa, on prendra les deux autres chambres. Est-ce que ça te fait quelque chose de coucher sur le divan, en attendant que Gabriel libère ta chambre, demain ou après-demain.  C’est juste un petit accommodement temporaire.

- D’accord. Que ne ferais-je pour vous, mes enfants, répond Armand. Mais dans sa tête, il commence à avoir le vertige.

         La journée a été longue et tout le monde se couche tôt. Armand se réfugie sur la galerie auprès de Popeye et de Virgule. Il se sent un exilé dans sa propre maison. Popeye n’en peut plus.

- Mon cher Armand, tes invités ont plus de chance que nous, grogne Popeye. On ne reconnaît plus notre maison. Puis ça ne sent pas bon dans la cuisine.

- Que veux-tu que je fasse, Popeye, ce sont mes enfants et leurs amoureux.

- J’ai une idée, Armand, dit Popeye, une étincelle moqueuse dans les yeux.  Demande à Charlotte si tu peux passer la semaine chez elle, pendant qu’elle s’installe avec son compagnon chez toi.

- C’est une idée. Je vous amènerai. On goûtera de nouveau à mon rôti de porc.

         Le lendemain matin, Armand aborde la suggestion de son fidèle chien. Il y a un moment de silence teinté de soupçon.

- OK papa. Mais tu ne peux pas amener le chat et le chien chez nous. Puis, je préfère que tu ne t’installes pas dans nos chambres. C’est un peu des endroits privés, comme sacrés.  Puis, ne  fais pas cuire de viande non plus, car l’odeur va rester collée dans les rideaux. Tu prendra de nos lentilles.

- Et  utiliser  épices aussi, sourit Amir.

- Merci, Charlotte, je vais y penser.

- On t‘adore papa, mais il faut bien faire de petits accommodements, tu ne trouves pas. C’est comme ça qu’on peut tous vivre en harmonie ?

         Après le petit déjeuner, Armand, songeur, se cale dans sa chaise berçante. Virgule dort sur le bras de la galerie, mais Popeye l’attend.

- Alors comment est-ce Charlotte a accueilli ta demande ?

         Armand explique qu’elle a accepté l’idée mais avec une longue liste d’accomodements qu’il faudra accepter, y compris, l’abandon temporaire de Popeye et de Virgule.

- Armand, laisse-moi parler aux jeunes.

- Ne leur fais pas peur, Popeye.

- Ne crains rien. Tu sais bien que je suis un doux.

         Armand entre, suivi de son chien. À la stupéfaction des jeunes, Popeye monte sur une chaise et .... il se met à leur parler, bien sûr avec son accent canin.  Ils sont estomaqués. Depuis quand les chiens parlent-ils ?

- Bonjour ! J’aimerais vous faire partager un peu de sagesse de chien.

         Quelle sagesse peuvent bien avoir les chiens, se demande Charlotte. Son copain Amir regarde Popeye avec un dégoût mêlé à de l’étonnement.

- Chaque chien a sa vie, sa vie de chien dans son enclos ou au bout de sa laisse. Si vous le laissez vivre ainsi, il est en paix et respire un petit bonheur bien simple. Il sera doux et fidèle. Le chat n’essaiera pas de me forcer à dormir tout le temps ni d’attraper des souris.  Mon maître me laisse aussi vivre ma vie de chien. Il ne me fait pas prendre une douche ou sarcler le jardin. Le chien doit vivre sa vie de chien dans son coin, sinon c’est le chaos.

- Vous me suivez ?

         Personne n’est en désaccord avec cette sagesse de chien. Popeye se gratte l’épaule et continue :

- Charlotte, tu as donc raison de ne pas vouloir qu’Armand bouleverse votre vie chez vous.  Pas de chien, pas de chat chez lui, pas de viande de porc. C’est à ton père de respecter votre maison. Mais ici Armand n’est-il pas chez lui ou Armand n’était-il pas tout à fait chez lui, il y a une semaine ? Les petits accomodements qu’il a gentiment acceptés l’ont rendu étranger dans sa propre maison. Moi, en tant que chien je trouverais ç difficile. Voilà c’est tout.

         Les jeunes se regardent étonnés. Popeye tire Armand dehors et il font leur promenade autour de l’étang à grenouilles. À la maison, les enfants sont plongés dans une grosse conversation où français et anglais, mots sages et jurons se mêlaient.

- Il avait du culot ce chien, déclare Gabriel.

         Après sa longue randonné, Armand revient toujours en compagnie de Popeye, pendant que Virgule assise sur le bord de la fenêtre attend avec impatience son assiette. La maison est tranquille.

         Ce qui est plus étrange et qu’Armand  sent la bonne odeur du rôti de porc. Que c’est il passé ? En entrant, il constate que Ghandi est de retour à sa place au mur. Gabriel et sa blonde ont préparé un lit sur le divan. Charlotte et Amir ont serré les épices et ont réussi une tarte aux pommes qui a une drôle de forme, mais qui trahit une recette traditionnelle de sa chère Yvonne.

         Gabriel s’avance.

- Papa t’as un chien qui a du culot, mais il n’est pas bête. Il nous a appris quelque chose. On te redonne ton coin comme il était. Il nous fait plaisir de vivre comme toi, chez toi. Il y de la place pour tout le monde, avec chacun nos histoires chez nous.

- Merci, chers enfants. Oui, ce sacré Popeye. Vous savez, au commencement selon un proverbe “Dieu créa l'homme et la femme. Mais voyant leur faiblesse, il leur donna le chien”. On gagne à écouter le meilleur ami de l’homme.

- On souhaite juste un tout, tout petit accommodement, pour épargner Amir, supplie Charlotte. Virgule, peut-elle demeurer dehors pour quelques jours ?

- Bien sûr. Elle dormira et ne se rendra compte de rien.

-  Moi, parler français, bredouille Amir.

- Chers enfants, vous êtes toujours les bienvenus chez moi et j’ai bien aimé vos lentilles, mais pas trop brûlantes.

© Tous droits réservés: Conte de Kees Vanderheyden, Mont-Saint-Hilaire Mai 2006

La sorciÈre du Mont Saint-Hilaire

Un événement merveilleux s’est produit sur la montagne de Saint-Hilaire, il y a longtemps, très longtemps, il y a plus de 250 ans, au moment où toute la région était encore couverte d’une forêt verte et dense, pleine d’animaux et de bons esprits. Les bienfaits de cet événement nous réjouissent encore aujourd’hui.

Tout a commencé avec une jeune femme que la nature n’avait, malheureusement, pas gâtée de ses dons. Elle était née difforme, avec une grosse bosse sur le dos, une jambe plus faible que l’autre et un visage qui semblait toujours grimacer. Sa voix était rude et rauque, mais ses yeux étaient bleus et vifs. Ses parents, jeunes colons sans le sous et désespérés de la voir si laide et frêle, avaient confié leur petite fille au Seigneur de Rouville. Il avait trouvé à son tour deux vieillards compatissants, vivant dans une modeste maisonnette au bord de la Rivière Richelieu, à quelques pas de l’église et à quelques lieues de la montagne. Ses parents adoptifs lui avaient donné le joli nom d’Agathe - ce qui veut dire “la bonne”- peut-être pour exprimer le souhait de leur coeur que la vie révèle un jour la vraie nature de la pauvre fille.

Hélas, les voisins et leurs enfants ne semblaient pas toujours voir avec les yeux du coeur. Les plus durs l’appelaient “la sorcière”, car ils la trouvaient laide comme le péché. Les plus discrets la nommaient “l’infirme”. Les autres la regardaient avec pitié, mais se sentaient mal à l’aise en sa présence. Peu de gens l’acceptaient sans hésitation. Seule sa chatte Filouche la traitait comme une princesse. Pauvre Agathe. Ni ses parents adoptifs, ni le curé ne jugeaient utile de l’instruire, car qu’est-ce qu’elle pourrait bien faire plus tard, à part quémander un peu de pain, prier et peut-être devenir une servante cachée dans un presbytère.

Mais la petite ne voyait pas la vie avec des yeux noirs. Même si elle clopinait péniblement, que sa bosse la faisait courber vers la terre, elle avait toute sa tête et avait le coeur étonnamment doux et compatissant. Elle se débrouillait bien avec ses mains agiles et refusait qu’on attache les lacets de ses souliers, qu’on lave son linge ou qu’on porte ses paquets. Puisqu’elle ne pouvait pas aller à l’école, elle écoutait attentivement et posait bien des questions. Elle rêvait de pouvoir travailler et gagner son pain, un jour, comme tout le monde. Elle se défendait aussi vaillamment. À ceux qui faisaient allusions à ses laideurs ou ses infirmités, elle répondait du tac-au-tac,

- Les bûches qu’on jette dans le foyer sont bien laides, mais ne font-elles pas de belles flammes qui réchauffent toute la maison. Puis les chenilles les plus laides ne font-elles pas les plus beaux papillons?”.

Un soir, elle avait déjà vingt ans, elle entendait ses vieux parents raconter une nouvelle qui fit rebondir l’espoir dans son coeur. Les colons avaient découvert un beau ruisseau sur le flanc-sud de la montagne. Le Seigneur avait aussitôt décidé de faire construire son moulin à farine au bord du ruisseau où son eau vive ferait tourner les meules. Le moulin était maintenant fin prêt et le meunier commencerait bientôt à recevoir le blé des cultivateur de la Vallée. Cette nouvelle fit réfléchir Agathe. Elle pourrait offrir ses services au meunier. Là-haut, loin du village du bord de la rivière, loin des regards méprisants des gens d’ici, on lui donnerait peut-être du vrai travail et la fierté de faire sa part.

Agathe commençait aussitôt à tourmenter ses parents pour qu’ils la laissent aller au moulin. Ils donnèrent finalement leur accord quand le voisin leur annonça qu’il montait là haut pour faire moudre son blé et qu’il était prêt à amener la jeune femme. Le voyage était long et pénible sur le sentier cahoteux qui serpentait à travers la forêt en flanc de montagne. Fatiguée, mais pleine d’espoir, Agathe frappa à la porte toute neuve du moulin. Le meunier ouvrit. Il recula d’un pas en voyant l’infirme à la voix éraillée et tordue comme un vieux bouleau. Prise de curiosité, sa femme se pointa dans l’ouverture de la porte.

“Non, je regrette, je n’ai pas de travail pour vous. C’est bien trop dur ici.

Agathe suppliait:

- Monsieur, de grâce ne vous fiez pas à mon allure. Je pourrais coudre les sacs de farine, balayer le plancher, préparer du café pour les clients. Je vous jure, je suis capable.

Le meunier était inflexible.

- Non, je n’ai pas besoin de vos services et... mes clients ne sont pas habitués, ils pourraient avoir peur en vous voyant.

Agathe restait bouche-bée, les yeux pleins de larmes. Elle se sentait encore plus petite, encore plus courbée qu’avant.

Le meunier partit. Mais son épouse tenta de consoler la pauvre Agathe.

- Je t’en prie, mademoiselle, ne te décourage pas. Un jour tu auras ta chance, j’en suis sûre. Avant de retourner à la rivière, vas donc faire un petit tour dans la montagne. Elle te donnera la paix. Si tu as le courage, prends le petit sentier que nous avons fait pour aller au lac. La montagne est une bonne mère, elle t’écoutera.

Pour la réconforter, la femme du meunier, offrit à Agathe, un gâteau, une petite cruche de bon lait et une grosse couverte de laine pour la protéger contre la fraîche de la forêt.

Encouragée par la meunière, Agathe se traînait péniblement sur le sentier étroit qui conduisait au lac. Perdue dans ses pensées, mais décidée de ne pas lâcher, elle fit surprise par un cri plaintif qui venait de la broussaille près du sentier. N’écoutant que son coeur, Agathe, s’ arrêta et découvrit un chevreuil mal en point qui gisait sur le sol de la forêt. Elle le caressa pour le rassurer. Puis, elle lui donna sans hésitation son beau gâteau. Le pauvre animal le dévora aussitôt. Ensuite elle lui versa tout le lait de sa cruche. Voyant que la bête grelottait, elle étendit sur lui sa couverte de laine.

- Repose-toi. Je reviendrai bientôt. Juste le temps d’aller faire ma visite au lac.

Au lac, éreintée par sa longue montée, les jambes douloureuses de l’effort, Agathe se coucha sur la rive pour contempler l’eau paisible et écouter jaser le vent. Elle avait le coeur triste à cause du refus du meunier et à cause du chevreuil souffrant.

Alors, une vision déconcertante vint troubler ses jongleries. Venant de l’autre rive du lac, elle aperçut une figure blanche et lumineuse flottant lentement vers elle, comme une princesse d’un conte de fée portée par un nuage. Était-ce la fameuse fée de la montagne ? La femme de lumière s’arrêta à quelques pas de l’infirme. Elle lui tendit les bras en souriant :

- Bienvenue chez moi, Agathe. La montagne est un lieu de paix et parfois d’épreuve. J’habite ici pour distribuer l’un et l’autre aux visiteurs qui viennent ici. J’ai vu que ton coeur généreux a été plus fort que ta tristesse,

- Comment, ma chère fée, répondit-elle étonnée.

- Le chevreuil que tu viens de réconforter est mon messager. Tu lui as donné, sans compter, tout ce que tu avais. Pourtant, la nature a été avare de ses dons avec toi”.

Agathe ne savait pas quoi dire. “

- Chère fée, j’ai simplement écouté mon coeur.

- Je le sais. Je n’ai pas le pouvoir de te guérir de ton infirmité. Seul Dieu peut le faire. Mais pour te récompenser, je t’offre deux dons. D’abord, je te propose du travail que tu pourras accomplir. Puis je t’offre un don magique qui te donnera en abondance force et paix”.

La fée la transporta ensuite en douceur vers le flanc de la montagne où elle montra à Agathe un groupe de pommiers sauvages chargés de fruits savoureux. Ils étaient là, au beau milieu de érables.

- Ces pommiers portent de bons fruits. Avec tes mains agiles et ton courage, tu pourras les dégager, les émonder et les faire porter toujours plus de fruits. Tu pourras faire ici le premier verger de la région, pour ton gagne-pain et aussi pour le bonheur des habitants.

La fée lui montra ensuite un petit pommier tout rabougri avec des pommes sans grâce ni éclat.

- Agathe, ce petit pommier est mon don le plus secret et le plus précieux. Son apparence disgracieuse est trompeuse mais ses pommes sont magiques. Le bonheur qu’elles apporteront dépasse de loin celui des pommes les plus rouges et les plus rondes des autres pommiers. Elles ne sont pas là pour tous, mais seulement pour les gens au coeur généreux. Elles leur apporteront de la force pour le corps et de la paix pour le coeur.

La fée tendit la première pomme magique à Agathe. En la croquant elle se sentit envahie d’une grande force et d’une paix profonde. Puis la fée lui dit avant de partir aussi gracieusement qu’elle était venue :

- Demande à la meunière de t’héberger. Tu la récompensera avec les pommes rouges et la pomme magique.

Agathe s’empressa d’aller porter les plus belles pommes à la meunière. Puis, elle lui glissa une petite pomme magique en retour pour sa compassion. Elle conta sa merveilleuse aventure. La meunière lui offrit un petit coin discret et chaud dans la grange du moulin. Le verger serait leur secret.

Agathe se mit au travail. Traînant son corps bossu et récalcitrant, elle dégagea les pommiers, enleva les branches mortes, sema des pépins pour faire naître de futurs pommiers. Ainsi, dans le secret de la forêt de la montagne, le premier verger commençait à prendre forme grâce à une merveilleuse sorcière au coeur d’or. Avec l’aide discrète de la bonne meunière, quelques pommes magiques ont apportèrent courage et paix à des malades du village.

Le premier hiver passa sous la protection de la meunière et avec peu de complicité du meunier qui faisait semblant de ne rien voir. Au printemps, Agathe vit enfin vue sortir les bourgeons et les fleurs. Puis au cours de l’été, elle vit grossir des belles pommes rouges. Dans un coin du verger secret, le petit pommier magique continuait à ne pas payer de mine.

On ne saura jamais, comment le secret du verger a été trahi. Toujours est-il que les gens du village finirent par savoir que “la sorcière” cultivait un verger sur le flanc de la montagne. On l’avait vu traîner des paniers de belles pommes rouges. Des rumeurs courraient aussi que certaines de ces pommes avait même guéri des malades.

D’abord personne ne voulut y croire. Cette fille “toute croche” était bien trop faible et ignorante pour entretenir un verger. Ensuite, le mépris fit place à l’envie. Des jeunes, envoyés par les villageois, volèrent quelques pommes dans “le verger de la sorcière”. Qu’elles étaient rouges et délicieuses à croquer ! Les jeunes effrayèrent la pauvre Agathe. Elle se réfugia dans la forêt et se confia ensuite à la meunière. Les gens déclarèrent qu’il était mieux, tant qu’à avoir un verger, que les vrais fermiers s’en occupent. La montagne n’était pas une place pour une femme seule. Il fallait mieux qu’elle parte le plus vite possible.

Avant que la meunière put intervenir, la fée alla voir sa protégée.

- Ma chère Agathe, laisse-leur ton verger. Tu as magnifiquement relevé ton premier défi. Tu peux en être fière. Viens avec moi, j’ai besoin de toi ailleurs sur la montagne.

Quand les villageois arrivèrent pour voir le fameux verger et pour ramener Agathe au village, ils trouvèrent un petit bijou de verger, mais pas d’Agathe. Ils furent franchement épatés par la beauté des pommiers et leur saveur. Ils inspectèrent les rangées de jeunes pousses qui sortaient fièrement du sol rocailleux. Tout ici était beau, à l’exception d’ un misérable petit pommier avec des fruits bien laids.

Il faut dire qu’ils se trouvaient lâches d’avoir voulu chasser la pauvre femme qui avait fait un si bon travail. Un  peu gênés, les hommes prirent la relève du verger d’Agathe.  Pour se donner bonne conscience et montrer leur savoir-faire, ils déracinèrent le petit pommier bien laid qui n’avait pas sa place dans le beau verger. Ils lancèrent ses pommes disgracieuses le plus loin qu’ils pouvaient dans la forêt, autour du verger. Ces petites pommes magiques ont alors jeté leur merveilleuse semence sur le sol de la forêt pour le bonheur des visiteurs futurs.

Les fils et petit-fils des premiers colons de la montagne ont continué le travail commencé par une humble femme infirme.  Ils peuvent maintenant fièrement montrer des dizaines de milliers de beaux pommiers qui ont rapporté de beaux fruits, de l’argent, des prix et de la bonne renommée à de nombreuses générations.

Les petites pommes magiques, personne ne les a plus jamais vues. Mais, paraît-il que la montagne offre aux milliers de visiteurs des moments de paix et de la force, qui viennent des petites pommes minables de l’admirable sorcière. On dit qu’elle habite, délivrée de son corps déformé, dans la célèbre grotte de fées.

© Tous droits réservés: Conte de Kees Vanderheyden, Mont-Saint-Hilaire   

La vache qui donnait  du lait sur

Cette histoire tout à fait étonnante est arrivée au temps où la Vallée du Richelieu était encore parsemée d’une foule de petites fermes. Dans une d’elles habitait un vieux couple, Armand et Fernande. Ils avaient un beau jardin et un troupeau d’une douzaine de vaches. En vérité, ils avaient 13 vaches, mais la treizième ne comptait pas vraiment, car elle était un peu étrange. Fernande l’appelait affectueusement “Tristoune”.         

Tristoune avait mystifié Armand et Fernande dès sa petite enfance. À l’écart de ses soeurs, elle choisissait toujours un coin tranquille, si possible près du ruisseau où elle semblait écouter, le coeur lourd, le murmure de l’eau. Les soirs de pleine lune, elle ne voulait pas rentrer à l’étable et faisait tout pour regarder la lune qu’elle contemplait avec ses grands yeux ronds et doux. Le plus remarquable était son meuglement. Elle ne mugissait pas tout à fait comme sa  mère ou ses soeurs. Son chant ressemblait plutôt à celle de la sirène, tiens, celle de la “vache marine” qui pleure dans la brume, tant le son de son meuglement était mélancolique et éploré. Fernande avait aussi remarqué que Tristoune avait la queue plus molle que les autres. Elle ne chassait pas énergiquement les mouches qui la harcelaient, mais pendait misérablement. Mais, se disait Fernande, tout ça passerait sûrement avec le temps.        

En vieillissant, les états d’âme de Tristoune ne devenaient guère plus joyeux. En plus de mugir à fendre l’âme, la petite vache passait les nuits de pleine lune à contempler le ciel comme à la recherche d’un bonheur qui habitait quelque part au loin. Elle esquissait même à ces moments-là des sauts malhabiles comme si elle voulait monter au ciel. Fernande l’observait pleine de compassion.        

“Pauvre Tristoune qu’est-ce qui se passe donc dans son coeur de vache?”.

Les malheurs de la vache devenaient plus inquiétants quand elle atteignait l’âge de donner du lait. Elle en donnait généreusement et sans gémir, mais son lait avait une apparence fort étrange, comme du lait qui avait tourné. Il était grommeleux et goûtait le sur. Il fallait le jeter dans le fossé.        

Si Fernande avait pitié de sa triste vache, Armand était carrément gêné. Une vache qui donne du lait sur. Il n’y avait pas de quoi se vanter auprès des autres fermiers. Encouragé par son épouse, il tentait en vain de sauver le lait étrange en tentant d’en faire du yogourt ou du fromage, mais ces concoctions avaient un goût trop acide. Ils ont donc décidé d’appeler le vétérinaire. Il avait sûrement un bon remède dans son sac.        

Le vétérinaire a ausculté le coeur de Tristoune, écouté son mugissement lancinant, regardé au fond de ses yeux tristes et... s’est gratté la tête.         

“Armand. Votre vache est mélancolique. C’est une maladie de l’âme très rares chez les vaches. On va essayer de lui donner un bon remontant”.        

Le Vétérinaire a sorti son carnet et a prescrit un traitement composé de musique de Mozart, de foin de trèfle enrichi de vitamines, d’un bol de bière avant les nuits de pleine lune et des brossages fréquents avec un bouquet de sauge.        

“Ça devrait lui faire aller la queue!” disait-il avec le sourire.        

Fernande s’est transformée en infirmière de vaches et a traité sa chère Tristoune aux rythmes de Mozart, avec du bon foin frais, des lapées de bière et des brossages odorants de sauge. Pour enrichir le traitement, elle avait mis la statue de Sainte-Anne, dans la paille près de sa patiente. Hélas, malgré ces soins affectueux, Tristoune continuait ses chants mélancoliques, son lait était plus sur que jamais et elle contemplait éplorée le lointain horizon, comme si le bonheur devait venir de là.         
Le Vétérinaire y perdait son latin, Armand faisait tout pour ne pas se faire voir avec sa vache déprimée et les autres vaches ruminaient comme si leur soeur étrange n’existait pas. Mais, Fernande ne voulait pas abandonner Tristoune, même si elle était au bout de son rouleau. En désespoir de cause, elle a eu une idée. L’été était arrivé. Il faisait beau et chaud et le couple avait le goût d’une petite vacance dans le Bas du Fleuve. Pourquoi pas confier Tristoune à leur ami Serge, qui avait une maison sur le flanc du Mont Saint-Hilaire, à une trentaine de milles de leur ferme. C’était tranquille là bas. L’air de la montagne ferait peut-être du bien à sa pauvre vache. Serge s’était dit bien d’accord. Il était heureux de rendre service tout en faisant un peu le fermier avec une vraie vache dans sa cour. Qui sait s’il ne réussirait pas à guérir la malade.         

Armand et Fernande sont allés conduire la vache chez Serge, au début de la pleine lune. Ils lui a ensuite longuement expliqué les états d’âme de leur Tristoune.         

“Continue le traitement que le Vétérinaire a prescrit. Trais-la à tous les jours, Serge, mais tu peux jeter le lait. Il n’est pas buvable. Tu sais, elle aime bien la pleine lune, tu peux donc la laisser dehors pour qu’elle rêve un peu”.        

Le vieux couple est parti et Tristoune a fait le tour de son nouvel enclos. Serge lui a donné son traitement avec une dose généreuse de bonne bière. Elle se sentait déjà plus légère. Voyant que tout était sous contrôle, que la pleine lune arrosait de sa lumière douce le jardin, que Tristoune avait l’air bien calme, Serge s’est couché, content de sa première journée de fermier.        

Tristoune qui avait pris l’habitude de faire ses petits sauts maladroits quand la lune lui faisait son sourire, était alerte. La bière aidant, elle s’était mise à gambader lourdement, presque joyeusement. Soudainement elle avait sauté pardessus la petite clôture au fond du jardin et s’était trouvée, libre, dans les broussailles au pied de la montagne. Étourdie au début, mais bientôt pleine d’entrain, elle s’était mise à suivre un petit sentier sauvage qui l’invitait dans la secrète montagne.         

Elle trottait allégrement, respirait l’air parfumé de la forêt, écoutait le hululement d’un hibou et se laissait faire la sérénade par les moustiques. Quel monde magique! Plus elle avançait, plus elle sentait un poids lui glisser du dos. Un picotement agréable traversait ses pattes et sa peau. Rendue au lac, elle admirait ravie le reflet de sa chère lune dans l’eau du lac. Un Ouaouaron croassait gravement. Un nuage glissait silencieusement devant le visage de la lune.         

À la source, elle avait goûté longuement à l’eau fraîche du ruisseau. La forêt l’attirait doucement mais fermement toujours plus loin. Tristoune était ivre, non pas de bière, mais de l’énergie de la montagne. Après une heure de marche ardue, qui lui tirait dans les pattes, elle était arrivée sur la butte du Pain de Sucre. Sous l’éclairage argenté de la lune, elle avait contemplé un paysage infini qu’elle n’avait jamais vu.        

Guidée par le même instinct qui l’avait conduit au lac et au Pain de Sucre, Tristoune était retournée à son jardin, avait sauté la clôture et s’était endormie... aux anges. Le soleil commençait à se lever et les oiseaux chantaient déjà.        

Au premiers rayons du soleil, Serge s’est levé et a trouvé la vache solidement endormie.        

“Étrange, je pensais que les vaches se levaient avec le soleil! Ça doit être l’air du jardin”.        

Il l’a laissé dormir une petite heure de plus, puis il a réveillé la vache pour la première traite de lait sur. Serge trouvait que Fernande avait un peu charrié en déclarant que le lait était grumeleux. Il ne semblait pas parfait, son goût était un peu acidulé, mais il ne donnait pas mal au coeur.         

Après quelques jours du bon traitement, la vache reprendrait sûrement du mieux. La deuxième nuit était semblable à la première. La lune était encore pleine et brillante. Pendant que Serge ronflait, Tristoune avait fait son  saut par dessus la clôture et avait goûté aux plaisirs de la montagne. Comme la veille, ses pattes et sa peau picotaient agréablement, comme si l’esprit de la forêt envahissait son corps. Elle se sentait transformée. Elle commençait même à agiter joyeusement sa queue. Jamais elle n’avait connu un état d’âme aussi léger, une tête aussi pleine de petites bulles de lumière. Sa visite au Pain de Sucre était encore plus enivrante que la veille.        

Serge était de nouveau obligé de réveiller Tristoune qui semblait béatement perdue dans ses rêves.         
“Regarde-moi ça!” s’écriait-il en regardant le lait gicler dans le sceau. Il n’y a pas de grumeaux. Son goût est presque parfait. Comment ça se fait?”.                 

Serge ne le savait pas, Tristoune avec sa tête de vache l’ignorait. Peut-être que la montagne le savait, car c’était bien la randonnée nocturne qui avait  commencé à guérir la mélancolie mystérieuse. Quoi qu’il soit, quand Armand et Fernande sont venus chercher leur vache mélancolique, ils ont constaté qu’elle n’était plus la même. Serge était bien fier que la vache avait trouvé la santé dans son petit jardin en flanc de montagne. Tout le monde était convaincu que Tristoune était guéri et le Vétérinaire affirmait que c’était sûrement à cause du traitement qu’il avait prescrit.         

Hélas, à peine quelques jours après le retour à la ferme, Tristoune glissait lentement dans sa vieille misère avec les mugissements tristes, la queue flasque, l’oeil mélancolique. Rien n’y fit, ni des doubles doses de bières, ni les longues séances de brossage à la sauge. À bout d’inspiration, Fernande a discuté du problème avec Armand et ils ont décidé de demander à Serge s’il ne voulait pas adopter Tristoune, car c’était chez lui qu’elle avait pris du mieux. Serge ne demandait pas mieux que ramener le bonheur dans le coeur de la pauvre vache, de parfaire ses talents de fermiers et aussi de découvrir le secret de sa guérison.        

Il aurait l’oeil ouvert. Serge avait d’ailleurs découvert plus vite qu’il pensait, le chemin mystérieux de la guérison de sa vache adoptée. À la première pleine lune, en regardant par la fenêtre pour voir si tout allait bien, il avait vu Tristoune faire une gambade et hop elle avait sauté par dessus la clôture pour prendre le chemin de la forêt.        

“Sacrée vache folle, qu’est-ce qu’elle fait là ??” s’écriait-il à la fois étonné et amusé. La situation était franchement étrange, car c’était comme si Tristoune guidait Serge à travers la forêt pour lui faire découvrir une montagne qu’il ne visitait que rarement. Il avait suivi Tristoune durant son pèlerinage sous le regard bienveillant de la lune. Un peu de flânerie dans le pré, une demie-heure de méditation au bord du lac, une randonnée légère et sautillante sur le sentier et le long moment d’extase au Pain de Sucre devant la Vallée endormie. Quel bain d’énergie et de paix !         

Serge s’était hâté de rentrer avant que sa vache revienne. Quand il s’était levée pour la traite, Tristoune avait l’air reposé, l’oeil clair, la queue dansante. Son lait ne contenait que peu de grumeaux et le goût acide était peu prononcé. Pendant une semaine, il avait vu sa vache prendre le même chemin secret de la montagne et avait constaté le retour graduel de la santé et du lait savoureux.         

Il y avait toutefois un petite caractéristique étonnante au lait. Elle avait le goût piquant d’une boisson gazeuse. Son goût était riche et crémeux, puis quelques minutes après l’avoir bu on sentait immanquablement un fourmillement agréable dans les jambes. Comme si des bulles d’énergie envahissaient les muscles. La sensation était pur plaisir et donnait envie de prendre les sentiers de la montagne.         

Le lait de Tristoune n’injectait d’ailleurs pas seulement un courant d’énergie dans le corps de Serge, il réveillait même la fibre poétique chez lui.  Il passait désormais de longues heures dans la montagne, soit de nuit avec Tristoune, soit le jour avec un carnet où il écrivait ses poèmes et ses pensées. Ainsi, la montagne avait guéri une vache mélancolique, rajeuni son propriétaire et fait naître un poète.        

Une Tristoune en santé qui donnait des dizaines de litres de lait picoteux et délicieux était une pure merveille, mais cette abondance était aussi quelque peu embarrassante. Quoi faire avec tout ce bon lait? Serge ne se résignait pas à la jeter. Il commençait donc à le distribuer aux voisins et amis en leur expliquant que son goût était exquis mais qu’il picotait le corps et l’âme.          

Le lait avait fait un effet boeuf. Tout le monde en raffolait. Et, bien sûr, tout le monde voulait savoir d’où venait ce lait et qu’elle était la recette secrète qui le rendait si merveilleusement picoteux. Serge feignait ne rien savoir.          

“C’est une vache bien rare. Autrefois, elle donnait du lait sur. Depuis qu’elle est chez moi, elle pète de santé et son lait fait des merveilles”.         

Personne ne réussissait à lui faire avouer la vérité que la source du petit miracle était à quelques pas de sa maison, sur les sentiers de la montagne. Puis, personne n’a jamais surpris la vache et son maître durant leurs randonnées en montagne.         

De longues années se sont écoulées et le jour fatidique est arrivé où Tristoune a rendu l’âme. Elle s’était éteinte paisiblement, apparemment heureuse d’une vie qui avait fini en beauté.         

Ce n’est que des années plus tard, sur son lit de mort, que Serge a, enfin, confié le secret de Tristoune et de son lait picoteux.         

Si en visite à la campagne, vous voyez une vache mélancolique qui écoute les oiseaux, mugit tristement et contemple la lune, dites-vous que c’est peut-être une Tristoune qui rêve à une lointaine montagne qui distribue paix et énergie. Si le coeur vous en dit, allez donc voir vous même si la montagne ne donnera pas ce picotement merveilleux.

© Tous droits réservés: Conte de Kees Vanderheyden, Mont-Saint-Hilaire

KEES VANDERHEYDEN

(Tilburg, Pays Bas, 1932 - ) Écrivain pour la jeunesse et conteur, Kees Vanderheyden a fait ses études classiques au Dominicus College à Nijmegen, au Pays Bas. Il émigre au Canada en 1954. Il accomplit ses études supérieures à Ottawa et à Montréal.

Kees Vanderheyden a été professeur, journaliste, planificateur et concepteur d’idées : il a travaillé, de 1969 à 1970, comme journaliste à CKAC, puis durant 25 ans, de 1970 à 1995, il a été responsable de la planification et du développement pour Radio-Québec. Depuis, il est devenu directeur du Centre de la Nature du Mont-Saint-Hilaire. Très actif au sein de sa région, il est président du conseil d’administration de la Corporation Touristique de Mont-Saint-Hilaire et il est membre de la Corporation touristique de la Vallée du Richelieu, du comité consultatif d’urbanisme de Mont-Saint-Hilaire, du comité consultatif de la Politique culturelle, de la chambre de commerce de la Vallée du Richelieu.

Grandement impliqué, il a été membre du conseil d’administration de l’Alliance pour l’enfant et la télévision, et il est également membre fondateur et membre du comité de direction de la World Alliance of Television for Children. Il est d’ailleurs concepteur de la Charte pour l’enfant et la télévision qui a été adoptée par plus de 75 organismes de télévision. Il a été invité au World Summit on Television and Children de Melbourne en 1995, à titre de membre expert. Il est aussi instigateur et fondateur du service d’aide aux devoirs «Allô Prof».

Ses premières œuvres relatent la vie des citoyens durant la deuxième guerre mondiale. Le sujet et les livres qui en font état ont entraîné l’auteur dans des aventures sur le Net, plus particulièrement à une participation au site britannique Timewitneesses, où des écoliers ont l’occasion de questionner les participants à ce propos. Les droits cinématographiques de son roman La guerre dans ma cour, publié chez Boréal en 1994, ont été acquis par une grande maison de production. D’autre part, l’auteur est aussi conteur et participe régulièrement à des rencontres de conteurs, notamment au cercle des conteurs de Mont-Saint-Hilaire.

Kees Vanderheyden est membre du Cercle littéraire Françoise Loranger, du conseil d’administration de Arts Station, de La Patte Gauche et de l’Association des auteurs de la Montérégie. Il est, enfin, membre de l’Association des écrivains québécois pour la jeunesse et de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois.



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