LA CHAISE MUSICALE
(extrait)
Ils étaient sept. La mère sans cesse ballottée entre une euphorie débordante et une noire dépression avait marié un homme aussi stable, aussi secret, aussi réservé qu’elle était extravertie et changeante. Ils avaient eu bien vite des enfants et c’est là que la grand-mère avait été appelée au secours de sa fille chancelante. L’aîné avait pris toute la place que le cœur des jeunes parents avait grande. Il avait réussi le même stratagème auprès de sa grand-mère et d’une tante qui n’en avait que le nom. Elle s’était installée presque à l’insu des parents dans la famille qui appréciait son aide et la laissait faire semblant d’être la mère légitime de leur fils pendant qu’ils dévoraient quelquefois par semaine les films présentés dans les cinémas de quartier.
Le frère cadet était né quelque sept ans plus tard avec l’anatomie qu’il fallait pour profiter d’un statut privilégié. Et bien sûr, entre ces deux princes la fille était arrivée au monde enveloppée de la couverture rose qui marque à jamais les rapports de force dans un clan.
Ils étaient sept dans la famille. Leurs destins, entremêlés comme un écheveau de laine dont on n’a pas encore trouvé le fil conducteur. Chacun avait pourtant sa place, de la plus humble à la plus puissante et luttait désespérément pour la garder ou pour voler celle d’un autre temporairement comme on le fait à la chaise musicale en riant. La fille unique se demanda toujours d’où venait le sentiment qu’elle avait de se sentir de trop dans ce jeu cruel.
Chacun occupait un siège particulier qui marquait son rôle et sa condition. Mais d’où venait cette envie qui les habitait tous de changer de statut, incapables d’assumer celui prévu par leur âge et leur rang dans la plupart des familles?
© Tous droits réservés: Lise Charbonneau
