Le naufrage de la Blanche
C'était la première année que je naviguais en 1911 avec mon père; c'était dans l'automne quinze jours après la Toussaint. J'avais quinze ou seize ans. On chargeait le Lancing ancré au large. Ça prenait une vingtaine de voyages pour remplir un steamer comme le Lancing. Nous autres, nos maillets pouvaient contenir jusqu'à 150 milles pieds de bois. On sortait de la baie traînés par des tugs qui nous amenaient jusqu'au bâtiment. Là, on se collait à l'abri du bateau, pour se faire décharger par les débardeurs du Lancing.
Toujours que là, on s'était amené avec notre chargement dans le but de se faire décharger le soir, mais les hommes ne voulaient pas travailler à cause de la noirceur, ça fait que nous nous sommes ancrés au bateau pour la nuit. Mais la tempête a pris. C'est à ce moment-là que les coques à force de se frapper firent briser les amarres et les voiles de notre bateau n'étant pas dans le bon sens du vent, nous firent dériver. Quand on est venu de travers le bateau s'est empli comme un panier, et là on n'était plus capable de rien faire. On dérivait au fil du courant. On manœuvrait les toiles dans le but de s'approcher le plus possible de la terre, mais le vent n'étant pas favorable on se dirigeait vers le large.
De tout notre bateau, ce qui émergeait de l'eau, c'était la chambre; on était monté dessus à quatre. On se trouvait seulement à trois pieds de l'eau et on devait subir les embruns de l'eau et la neige; c'est là qu'on décida de se cacher dans les toiles. On avait attaché toutes les toiles que l'on pouvait, après les bômes. On ne pouvait pas travailler, la seule chose qu'on pouvait faire c'était d'épaissir notre couverture à nous quatre, par les toiles que nous ajoutions aux autres, nous pouvions faire ceci seulement le jour.
À part travailler pour se garder au chaud, nos seules distractions étaient de parler, de penser; même si nous avions voulu dormir, aucun de nous n'aurait pu. Pour ce qui est de la nourriture, on avait tout perdu à l'eau. Celui qui était le plus découragé, c'était le père, à cause de ses bottes qu'il avait enlevées et qu'il ne pouvait plus remettre à cause de l'enflure de ses pieds. Il était si découragé qu'il voulait s'enlever la vie, c'est pour ça que quand il sortait de notre cache, il y en avait toujours un qui sortait avec lui pour l'empêcher de se suicider. Nous autres on n'était pas mieux que lui parce que nous n'avions presque aucun espoir d'être secourus.
C'est dans ce découragement, dans la faim, la soif, dans le froid et l'angoisse que nous avons passé 62 heures sur une petite plate-forme de bois, à dériver au fil du courant. On a eu un petit espoir quand nous avons passé le cap de la Rivière-au-Renard, car la tempête s'était apaisée et le soleil cherchait à paraître. C'est là que l'on voyait les villages, et avoir eu notre chaloupe nous aurions pu atteindre facilement le rivage, mais par malchance, la chaloupe était la première chose que l'on avait perdue.
Vers le début de la troisième journée, il faisait beau et c'est là que nous avons aperçu un gros steamer qui remontait le fleuve, celui-ci n 'était pas à notre recherche, car c'était un bateau étranger. Le steam s'approcha de nous et fit deux fois le tour de l'épave et il descendit une chaloupe à l'eau qui se dirigea vers nous immédiatement. La chaloupe prit quelque temps à nous approcher à cause du bois de notre bateau qui pouvait à tout instant défoncer leur chaloupe. Mais après quelques minutes, il purent enfin nous faire embarquer et nous partîmes immédiatement vers le steam. Là, les hommes nous aidèrent à monter à bord et c'est là que l'opération réchauffement commença. Après nous avoir fait déshabiller, ils nous ont sacrés dans des grosses cuves emplies d'eau froide. De chaque côté de la cuve se tenait un homme qui nous frottait énergiquement. Ça dura tout près d'une heure et après, ils nous enveloppèrent dans des couvertures de laine et nous firent coucher. Après nous être reposés sur le bateau, on se dirigea à Pointe-au-Père pour débarquer le père dans un hôpital pour faire soigner ses pieds. Je restai trois semaines avec lui.
C'est mon frère qui est resté marqué par le naufrage, il tombait dans un mal à toutes les fois qu'une tempête approchait, il devenait malade et on était obligé de le coucher parce qu'il devenait insupportable. Pour ce qui est du bateau, il s'échoua à Pabos, trois jours après notre naufrage. Ils ont réussi à sortir trente-cinq mille pieds de bois de la cale, et ils ont remonté le tout à Québec dans des camions.
Texte recueilli par Daniel Desrosiers et Martin Gendron.