Le freight
Le Miron, c'est son oncle Louis qui a acheté ça à Québec en 1924. J'étais jeune dans ce temps-là, je naviguais pas avec mes frères, je travaillais sur notre terre. Avant le Miron, ton grand-père avait eu en 1916 le Verreault L. qui a fait naufrage au Nord avant 1920. Toujours qu'en 1917 ils ont bâti le Golfe dans l'anse des Petits-Méchins. Elle, cette goélette-là, elle a été bâtie en deux hivers, les hivers de 1916-1917.
Le Miron, ils ne l'ont pas payé cher, c'était un bateau qui n'avait pas "d'engin". La coque était faite pour pouvoir adapter un moteur, mais la compagnie qui l'avait charroyait en touage avec. Louis a posé un moteur Fairbanks dans le bateau. Là on se trouvait bien gréé de bateau! Ton grand-père était content. Les autres étaient ambitionnés, Wilfrid, René, Philippe, Antonio, Marie-Ange. Là on s'est tous mis ensemble pour former la compagnie de navigation. Le président c'était Louis, Marie-Ange était secrétaire.
Là, ils ont commencé à voyager du freight entre Montréal, Québec, et la côte de Gaspé. Ce que j'appelle la côte de Gaspé c'est le tour de la Gaspésie des Méchins jusqu'à Bonaventure dans la Baie-des-Chaleurs. Rendus à Bonaventure ils traversaient la Baie pour prendre ou bien livrer du freight à Caraquet et Miscou dans le nord-est du Nouveau-Brunswick.
Un coup Paul Lemieux des Grosses-Roches avait fait descendre une quarantaine de poches de farine de Montréal par le Miron. Le freight du bateau était payé par la compagnie qui vendait la farine. Ils avaient payé pour mettre ça sur le quai des Grosses-Roches. Il y avait un quai aux Grosses-Roches, à peu près à 4 milles en bas du village. Toujours que la journée où le Miron est passé aux Grosses-Roches il faisait mauvais et le capitaine n'a pas voulu rentrer. Il a continué aux Méchins; aux Méchins il avait beau rentrer par n'importe quel temps. Là, Antonio avait une camionette; il a chargé les poches de farine pour les livrer chez Paul Lemieux. Il lui chargeait quelque chose pour avoir monté la farine, mais l'autre ne voulait pas payer; il avait pour son dire qu'il devait prendre sa farine sur le quai des Grosses-Roches. Toujours qu'Antonio s'est pas obstiné longtemps. Il a dit à l'autre: "J'vais te la mettre sur le quai des Grosses-Roches puis tu la prendras là!" Il mouillait pas mal, la farine aurait détrempée, là Lemieux a payé!
Le Miron, il faisait à peu près un voyage toutes les deux semaines. Joe Tapp de Petit-Cap avait commandé un quart de lard salé. Ça, ça se trouvait dans l'automne. Toujours que le Miron prend la commande et descend le quart de lard. Rendu à Petit-Cap, Joe Tapp vient pour chercher son quart de lard, les matelots ne le trouvent pas dans le voyage. Le capitaine ne comprend pas ça: d'habitude, l'adresse est bien écrite sur le dessus des quarts. Il dit à Joe que son quart est peut-être mêlé dans la marchandise des autres villages. C'était classé la marchandise à bord du bateau.
Le Miron s'arrêtait en descendant puis en montant autour de la Gaspésie. Le capitaine lui dit de revenir quand le bateau remontera. Le bateau est repassé à Petit-Cap mais les matelots n'avaient pas encore trouvé le quart de lard. Le bonhomme était en diable. Le capitaine lui dit qu'en redescendant ils vont l'avoir trouvé. Tapp n'était pas content. Toujours que le bateau redescend sans que l'on ait retrouvé le quart de lard. Là, le bonhomme s'était fâché. Sur le pont en avant de la cabine, il y avait toujours quelques quarts vides, la gueule en bas, qu'on transportait pour monter du poisson salé à Montréal.
Les pêcheurs apportaient un quart plein de poisson puis on leur en donnait un vide. Y en avait de plusieurs grosseurs de ces quarts-là; il en prend un petit, et il le retourne debout. Il était adressé à son nom. Les matelots l'avaient retourné debout en manoeuvrant du freight. Le bonhomme amène un matelot proche du quart, et il lui dit en montrant l'adresse: "Joe Tapp, Ti-Cap, tabarnac" !
Texte recueilli par Pierre Verreault.