Mon premier voyage sur la Côte-Nord
À dix-sept ans, on devait être prêts. L'école était finie, l'université commençait: le laboratoire, c'était la forêt; les programmes, le bûchage; le matériel, une hache et un godendard.
Ça se passait en 1926. On avait traversé sur le Marco-Polo(1). Ça prenait trois jours pour aller à Shelter Bay(2). Là, on a portagé un mois à la mer.
Après ça, on est monté sur la Miscouchou, quarante milles dans le bois. Là, je portageais à la bac-à-gnole(3). Ça prenait trois jours pour faire un voyage avec trois cent cinquante livres de charge. C'est dans l'automne où il a mouillé un mois de temps. Après les Fêtes, j'ai pris un traîneau. Ça prenait moins de temps: il y avait plus de neige et les lisses glissaient mieux. Là, j'ai commencé à charrier des billots et ç'a été jusqu'au printemps à faire du billot de douze pieds. Cette fois-là, j'avais été neuf mois dans le bois et je rapportais cinq cents vingt-cinq dollars. J'étais de retour sur le quai de Matane à la fin d'avril. Le temps des Fêtes avait été très long, parce que c'était mon premier hiver. Il n'y avait pas beaucoup de divertissements.
Comme plat de résistance, on avait des beans et de la soupe aux pois. Alors, le soir, quand nous arrivions à la cash(4), il n'y avait pas de lit mais seulement des baratins attachés avec de la corde. On chauffait la truie avec du bois vert. Un soir, je me couche près de cet animal de fournaise: d'un côté mon gilet avait brûlé, et de l'autre, j'avais les cheveux pris dans la glace. C'était un portage assez dispendieux pour un jobber, car on montait seulement que trois cent livres par fois et ceci nous prenait trois jours. Une pluie abondante pendant trois mois de temps, traversés du matin jusqu'au soir, ça c'était les canadiens-français. C'est bien changé maintenant.
Dans le temps, quand on arrivait à la cash, y fallait charger le chaland avec des chevaux, de l'essence, du foin, ainsi que de l'huile à charbon pour les lampes et les fanaux.
En ce qui a trait à la nourriture, on prenait ce qu'il y avait. Il n'y avait pas beaucoup de lard et très peu de farine. Aux Fêtes, pour nous récompenser, les contracteurs montaient un petit porc de cent livres pour tous les hommes. On aurait pu le dévorer des yeux. Le boeuf que l'on recevait par quartier était de la partie d'en avant. Ils disaient que ça coûtait meilleur marché. Cependant, ce n'était que des os. Les beaux quartiers d'en arrière, on n'a jamais vu ça.
Ça, c'était les entrepreneurs de ce temps-là. Ils pouvaient faire deux soupers avec le même os.
(1) Marco Polo: Traversier entre Matane et la Côte-Nord.
(2) Shelter Bay: Ancien nom de Port Cartier
(3) Bac-à-gnole, ou baccagnole: traîneau pour transporter les billots.
(4) Cash, ou cache: lieu où l'on mettait les objets.
Texte recueilli par Nelson Gauthier.