Lennui






François Barcelo

L'ennui est une femme à barbe

roman

Ça commence mal

Ça commence mal: je me marie dans une demi-heure.
Ça ne me tente pas tellement. Et si je peux vous parler franchement, ça ne me tente pas du tout. De me marier, pour commencer. Avec Éliane, pour continuer. Mais je pense que ce serait pareil avec n’importe qui ou presque.
Je n’ai pas le choix, parce que j’ai dit oui quand Maman m’a fait comprendre que je n’avais pas le choix.
Je vais quand même essayer de lui en parler une dernière fois. Je sais que ça ne sert à rien. Maman ne change jamais d’avis, même quand elle sait qu’elle s’est trompée, mais ce n’est pas une raison pour ne pas essayer. Une demi-heure avant qu’il soit trop tard, ce n’est pas trop tard.
Elle est en train de se maquiller. Je n’ai jamais compris pourquoi elle se maquille tant. Je la trouve plus belle quand elle n’a pas de rouge à lèvres sur les lèvres et pas de rouge à joues sur les joues. Même chose pour le noir à yeux autour des yeux. Ça ne l’empêche pas de se maquiller tous les jours. Même les jours que je ne me marie pas. Alors, aujourd’hui, vous pouvez imaginer qu’elle est en train d’en mettre une double épaisseur.
— Maman, faut que je te parle.
Je suis debout dans la porte de la salle de bains. Elle dit oui d’un battement de faux cils, mais je vois bien qu’elle est trop occupée pour m’écouter. Quand je lui parle, elle fait souvent semblant d’être occupée à autre chose. Et là, elle est occupée de façon tout à fait spéciale et urgente: elle se maquille pour le mariage du plus jeune de ses fils.
Ça ne sera pas facile. Je dis quand même:
— Je veux pas me marier. Surtout avec Éliane.
Enfin, elle écoute. J’ai dû tomber sur le bon sujet au bon moment. Son bâton de rouge s’est immobilisé et reste dressé au bout de son nez. Mais elle ne se retourne pas. Elle me regarde dans le miroir de la pharmacie.
— Pourquoi tu veux plus te marier?
Je ne peux pas lui dire la vraie raison: je n’aime pas assez Éliane pour être sûr que je veux passer ma vie avec elle. Surtout qu’on n’a jamais fait l’amour ensemble. Comment je pourrais savoir si je vais aimer ça avec elle ou si elle va aimer ça avec moi? Il suffit qu’un des deux trouve que l’autre s’y prend mal, pour que ça aille tout croche, un mariage. Même quand les deux baisent bien, ça ne tient pas souvent longtemps.
Mais j’ai peur que Maman me dise quelque chose comme «Avec ton père j’ai jamais aimé ça, puis ça m’a pas empêchée de rester avec lui vingt-cinq ans».
C’est pour ça que j’ai préparé autre chose. Pas la vraie raison, mais une bonne raison aussi, je pense.
— Tu la trouves pas un peu grassette, Éliane?
Ça ne collera pas, je m’en aperçois tout de suite, parce que ça se voit que Maman est soulagée. Elle n’est même plus inquiète du tout. Pour elle, ce n’est rien de grave. Juste un petit caprice de son petit dernier. Avec la tête que j’ai, je ne peux quand même pas m’attendre à choisir le tour de taille de la fille qui va accepter de se marier avec moi.
Elle cesse de me regarder dans le miroir et elle rajoute une dernière couche de rouge sur ses lèvres pour s’assurer qu’elle en aura assez pour barbouiller les joues de toute notre parenté, sans compter les Laurencelle (Éliane, c’est une Laurencelle). Elle colle ses lèvres ensemble pour s’assurer qu’il y en a la même épaisseur sur les deux, puis elle dit:
— Voyons, Jocelyn, fais pas le bébé. Elle est pas si grassette que ça, Éliane. Puis il me semble qu’elle a pas tellement engraissé depuis que tu l’as demandée en mariage.
C’est quasiment vrai, ce que dit Maman. Éliane n’est pas tellement grosse. À Saint-Gérard-de-Mainville, on est un peu plus de mille habitants. La moitié de femmes, ça fait cinq cents. Là-dessus, il y en a bien deux cents qui sont en âge de se marier d’ici quelques années ou d’avoir été mariées depuis dix ans au maximum. De celles-là, les seules avec qui je pourrais comparer Éliane sans que ça soit trop injuste, je dirais qu’il y en a bien une dizaine de plus grosses qu’elle.
J’aurais pu tomber plus mal. Le problème, c’est qu’Éliane, en plus d’être plutôt grosse, est grande et large, tandis que je suis un peu moins grand qu’elle. Et beaucoup plus étroit. Elle doit faire le double de mon poids. Le triple, peut-être. En dansant avec Éliane, je vais avoir le nez au milieu de ses seins si elle a des talons le moindrement hauts. Dans presque toutes les noces, le marié danse avec la mariée. On va faire rire de nous. De moi, surtout. Mais ça, Maman s’en fout. Tout ce qu’elle veut, c’est que je libère ma chambre pour monsieur Sinclair. Je vous expliquerai pourquoi une autre fois. Ce n’est pas le moment.
C’est vrai aussi, l’autre chose qu’a dite Maman: Éliane n’a probablement pas pris plus qu’une livre ou deux depuis que je l’ai demandée en mariage. Si on peut appeler ça une demande en mariage, parce que je n’ai rien dit. Mais tout le monde sait que les femmes, ça a tendance à prendre du poids en faisant des enfants et aussi quand elles n’en ont pas parce que de ne pas avoir d’enfant ça peut donner envie de manger plus de chocolat et de toutes sortes de cochonneries. C’est pour ça qu’on fait mieux d’en prendre une qui est maigre avant, si on ne veut pas se retrouver avec une très grosse après. Les hommes, c’est presque pareil: ça finit par grossir, pas autant des fesses comme les femmes, surtout du ventre, mais moi je suis maigre comme un cure-dent en commençant. Avant que je devienne gros, ça va m’en prendre, des caisses de bière. Comme je n’en bois jamais, ce n’est pas demain la veille.
En fait, la chose qui est la moins vraie dans ce que dit Maman, c’est que c’est moi qui aurais demandé Éliane en mariage. C’est Éliane qui a demandé à Maman, qui a dit oui pour moi. C’est vrai que j’aurais pu dire non même si on ne me demandait rien. Mais je savais que si je disais non ça ferait des discussions à n’en plus finir. Et je n’aime pas discuter, surtout avec Maman. Je vous l’ai déjà dit: elle ne change jamais d’avis, surtout quand elle a tort.
Par contre, cet après-midi, je commence à me rendre compte que j’aurais dû le donner plus tôt, mon avis. De préférence avant qu’Éliane envoie les invitations à notre parenté et à la sienne. Quand même, vous admettrez que c’est mieux de dire non maintenant plutôt qu’à l’église devant tout le monde et le curé aussi.
Mais je sens que ça ne marchera pas: Éliane aurait beau être deux fois plus grosse, Maman ne la trouverait jamais assez grassette pour que je me défile de mon mariage à la dernière demi-heure.
Il me faut une meilleure raison que la graisse d’Éliane pour éviter de me marier. J’en ai une autre en réserve. Peut-être meilleure, peut-être pire. On verra bien.
— Je suis en amour avec une autre fille.
— Regarde-moi donc ça. Je la connais?
— Qui?
— La fille que t’es en amour avec.
— Non.
— C’est qui?
— Je peux pas te le dire.
— Pourquoi?
— Parce qu’elle est enceinte. Puis elle est mineure, à part ça.
Ça non plus, ça ne marche pas. Oui, je risquerais la prison pour agression sexuelle sur une mineure si je refusais de marier cette fille-là si elle existait. Mais aux yeux de Maman je n’ai pas une tête à avoir mis une fille enceinte. Et elle trouve qu’elle a assez de rouge à lèvres sur ses lèvres et qu’il est sorti assez de conneries des miennes.
Elle se tourne vers moi, me prend une oreille.
— Viens-t’en, c’est le temps.
On sort de la maison, Maman devant, moi derrière et mon oreille au milieu.
Je repasse dans ma tête le nom de toutes les filles qui seraient susceptibles d’être enceintes par mes soins. Maman ne va me croire que si je lui donne un nom. Mais les seules filles auxquelles je songe, Maman ne croira jamais qu’elles auraient accepté de coucher avec moi. Elles sont trop belles et elles ont l’embarras du choix. Les pas belles, je n’ai jamais eu envie de coucher avec elles. Même avec celles-là, Maman ne croira jamais que je l’ai fait.
Une chance qu’on n’est pas loin de l’église parce que mon oreille finirait par être arrachée. Maman la relâche seulement quand on est dedans et qu’il y a du monde qui se retourne pour voir qui arrive, comme si tout le monde ne savait pas d’avance que ce serait nous deux. Elle chuchote:
— Je peux-tu te lâcher, là?
— Correct.
Elle me tient quand même par le bras. Solidement, parce qu’elle me connaît et elle devine que j’ai une sacrée envie de faire demi-tour et de me sauver dans le champ de maïs derrière l’église. Le maïs n’est pas bien haut. Mais si je marche à quatre pattes, ça va leur prendre des heures pour me retrouver. J’aurais dû y penser plus tôt, avant que Maman me prenne l’oreille ou le bras.
On s’avance dans l’allée centrale.