Agaric Meunier

en laissa échapper sa pipe, pour la première fois depuis vingt ans. Aussitôt, il jeta un coup d'oeil autour de lui, pour voir si quelqu'un l'avait vu ou, mieux encore, avait vu ce qu'il croyait avoir vu.
Mais il était bel et bien seul dans le petit parc de Notre-Dame-des-Roses, et personne ne le vit se relever pour aller ramasser sa pipe après qu'elle eut roulé dans le gravier.
La présence solitaire d'Agaric Meunier en ce lieu et à cette heure n'avait rien d'étonnant. Rares avaient été les jours, depuis vingt ans, où il n'avait pas fumé, entre quatre et six heures de l'après-midi, une pipe bourrée de tabac bon marché -- souvent éteinte et aussi souvent rallumée -- sur le banc de fonte placé juste derrière la statue de Notre-Dame des Roses, dans le parc et le village du même nom. Et, en ces vingt années -- plus de sept mille jours -- il n'était pas arrivé dix fois que quelqu'un (presque toujours un touriste américain armé d'un appareil de photo) vînt le rejoindre.
On peut se demander si la statue de Notre-Dame des Roses aurait bougé -- si on est prêt à admettre qu'elle bougea vraiment -- sans la présence d'Agaric Meunier. Le phénomène n'aurait, en tout cas, eu aucun témoin, ce qui serait revenu au même que s'il ne s'était pas produit.
Le vieillard, après avoir repris sa pipe, se rassit, en essuya le tuyau sur sa chemise et, pendant plus d'une heure, continua à regarder en direction de la statue de la Vierge à travers ses épaisses lunettes.
À six heures, il regarda sa montre, se leva et se mit à marcher à petits pas dans le sentier de gravier qui l'amena devant le presbytère. Avant d'en tourner le coin, il s'arrêta (ce qu'il ne faisait jamais), se retourna et examina encore la statue de Notre-Dame des Roses.
Haussa-t-il les épaules? Peut-être. Mais si ce fut le cas, ce haussement d'épaules n'exprimait aucunement l'indifférence à laquelle on associe généralement ce mouvement plus ou moins volontaire du corps.
Car c'est à ce moment-là que lui revint à la mémoire le souvenir de Marie-Marthe.
Elle était jeune, alors. Pas nécessairement très jeune. Peut-être même pas vraiment jeune du tout. C'était, en tout cas, dans la chambre de Marie-Marthe, où il allait la retrouver tous les jours. La chambre était bleue en ce temps-là, ce qui n'aidait pas Agaric Meunier à situer l'image dans le temps car il n'avait jamais fait très attention aux choses, et à plus forte raison à leurs couleurs. Cela se passait au moment précis où Marie-Marthe se déshabillait, en lui tournant le dos. Juste avant de faire volte-face, elle croisait les bras sur sa poitrine comme pour essayer de cacher ses seins mais sans les dissimuler vraiment.
Un long moment, Agaric Meunier demeura immobile près du presbytère, tant le souvenir de son désir l'aurait empêché de regarder où il marchait. L'instant d'après, il cligna des yeux avec tristesse. Et l'image de Marie-Marthe tournée vers lui, toujours bien plus belle qu'elle n'avait jamais eu besoin de l'être, fit place à celle encore plus floue de la statue de Notre-Dame des Roses, dont la main droite s'ouvrait en direction du fleuve comme si elle venait d'y lancer une poignée de fleurs tandis que la gauche demeurait refermée sur le reste du bouquet qu'elle serrait contre sa poitrine.
La statue ne bougeait plus si elle avait bougé. Rassuré, Agaric Meunier repartit à tout petits pas tranquilles.
***
Pendant cinq jours, il ne vit rien d'anormal. Et il était sur le point de se persuader que ses yeux -- ou son imagination -- lui avaient joué un tour lorsque le phénomène se reproduisit -- de nouveau vers cinq heures.
Cette fois encore, sa pipe allait lui tomber de la bouche, mais il parvint à la retenir, du bout des dents. La vision avait été brève. À peine le temps d'un clignement d'yeux. Cela suffit néanmoins pour qu'il fût quasiment sûr de son fait: il avait vu quelque chose, et il était certain que cela n'avait rien à voir avec le souvenir de Marie-Marthe. Ce n'étaient pas les mêmes formes, ni les mêmes mouvements, ni la même vitesse. Ce qu'il avait vu, ce jour-là comme six jours plus tôt, avait été furtif, pressé, comme si la personne -- était-ce vraiment la Sainte Vierge ? -- qui avait fait ce geste avait voulu qu'il la vît mais pas assez longtemps pour qu'il en fût tout à fait sûr.
***
Il dormit très mal, la nuit suivante. Non pas que la vision furtive qu'il avait été le seul à avoir l'eût excité outre mesure. Mais les questions se bousculaient dans son esprit. Fallait-il en parler à quelqu'un? Si oui, à qui? Le croirait-on? Si on ne le croyait pas, est-ce qu'on voudrait l'enfermer, lui faire voir des médecins pour les fous ou même le faire interdire comme cela était arrivé à la femme de Jos Lamy lorsqu'elle était devenue muette ou avait décidé de ne plus jamais parler?
Quand il se leva enfin après cette nuit tourmentée, Agaric Meunier avait pris une résolution: il ne dirait rien tant qu'il n'y aurait pas au moins un autre témoin du phénomène.
Le trouver ne serait pas facile.
Il était la seule personne de Notre-Dame-des-Roses à s'asseoir régulièrement sur le banc de fonte peint en blanc -- celui du centre, qui faisait face au fleuve -- dans le petit parc séparant l'église du presbytère. Il avait beau passer en revue toutes les personnes qu'il connaissait, il n'en voyait aucune susceptible d'accepter de venir avec lui toutes les fins d'après-midi observer la statue de Notre-Dame des Roses.
Un autre client de l'hôtel? Ils n'étaient que trois pensionnaires, installés en permanence à l'hôtel Médaille de bronze en échange de la quasi-totalité de leurs chèques de pension de vieillesse et de supplément de revenu garanti.
À part lui, il y avait monsieur Gauthier -- on ne l'appelait jamais par son prénom parce qu'on ne le connaissait pas et qu'il ne souhaitait pas se faire appeler par son prénom, sinon il aurait fait en sorte qu'on le sût. C'était un petit homme renfrogné qui ne mangeait jamais sans lire un journal, un magazine ou un livre, comme pour s'assurer que personne ne viendrait le déranger à table.
Quant à Jos Lamy, sa vue était encore plus mauvaise que celle d'Agaric Meunier, qu'il appelait une fois sur deux, à tout hasard, monsieur Gauthier lorsqu'il l'apercevait dans le hall de l'hôtel ou dans la salle à manger. De toute façon, Jos Lamy ne sortait jamais, ses jambes refusant apparemment de le porter plus loin que de sa chambre, la seule au rez-de-chaussée, à la salle à manger.
Plusieurs dames du village avaient certainement du temps libre. Mais l'heure choisie -- entre quatre et six heures du soir, la statue ayant bougé la première fois vers cinq heures et quart et la seconde à cinq heures moins dix exactement puisque Agaric Meunier avait eu cette fois-là la présence d'esprit de regarder sa montre -- était justement celle de la préparation des repas. Il imaginait aisément ces dames repoussant sa demande de l'accompagner au parc. À moins -- perspective inquiétante -- que l'une d'elles ne prît cela pour une invitation à des fréquentations assidues dont il n'avait nulle envie.
Quant aux autres habitants de Notre-Dame-des-Roses -- curé, maire, mécanicien, quincaillier ou aubergiste --, il était évident qu'ils étaient beaucoup trop occupés. D'autant plus que rien ne garantissait que le phénomène se reproduirait nécessairement tous les six jours ou à la même heure.
À quatre heures moins cinq, sans avoir trouvé personne à qui demander de l'accompagner, Agaric Meunier se dirigeait vers le parc lorsqu'il aperçut Floralie Lahaise. Il la vit de loin, assise sur le pas de la porte du Dépanneur Claudette, dont sa mère était la propriétaire, à regarder passer les rares voitures. Elle était d'autant plus facile à reconnaître, même de loin et avec une mauvaise vue, qu'elle avait partagé sa chevelure en trois couleurs: la partie gauche était mauve, la centrale noire et la droite blonde.
Agaric Meunier avait prêté l'oreille aux ragots que lui rapportait Irène Landreville, femme du propriétaire de l'hôtel Médaille de bronze. Floralie Lahaise était une fugueuse, que l'on soupçonnait de s'être fait avorter en ville un an plus tôt. Sa mère ne la reprenait chez elle que parce qu'elle ne pouvait pas faire autrement puisque c'était sa fille, même si celle-ci ne voulait ni travailler, ni aller à l'école.
Par contre, Floralie Lahaise était la plus jolie fille de Notre-Dame-des-Roses. Et elle le serait probablement demeuré même si la concurrence, inexistante, avait été vive. Elle avait des seins menus bien serrés dans un chemisier de deux tailles plus petit que celle qui leur aurait convenu. Des fesses bien rondes moulées par un jean d'enfant. Un visage très mignon, aux lèvres peintes d'un rouge vif, avec des joues souvent barbouillées par l'habitude de s'essuyer les lèvres sur sa manche. Même sa coiffure tricolore ne réussissait pas à la rendre repoussante, parce qu'elle ignorait qu'une vraie coiffure punk est censée être franchement affreuse aux yeux des braves gens bourrés de préjugés au sujet de l'allure que doit avoir une coiffure. Elle avait vu celle-là -- avec des couleurs un peu différentes -- dans le magazine Québec en têtes , et elle l'avait reproduite elle-même, dans la salle de bains de sa mère. Celle-ci avait, en la voyant enfin sortir, déclaré une fois de plus que sa fille la ferait mourir. Floralie Lahaise avait cru qu'elle faisait allusion au désordre de la salle de bains, mais c'était bel et bien sa coiffure qui, pour une mère qui ne quittait jamais Notre-Dame-des-Roses, ni n'ouvrait jamais Québec en têtes , avait de quoi surprendre.
Donc, Floralie Lahaise était tout à fait regardable à condition qu'on ne se souciât pas de critères précis. Si Agaric Meunier s'en était douté, il aurait hésité à l'approcher. Mais il avait toujours cru que les jeunes filles désirables portaient une robe ou une jupe, se fardaient peut-être d'un soupçon de rouge pourvu que ça ne se vît pas trop et avaient des cheveux de n'importe quelle couleur, à condition qu'il n'y en eût qu'une et que ce fût celle que la nature leur avait donnée. Si on lui avait demandé son avis sur Floralie Lahaise, il l'aurait probablement qualifiée de garçon manqué. C'est dire à quel point il connaissait mal les filles qui étaient nées six décennies après lui.
Au moins, à son âge, elle doit avoir de bons yeux , se dit-il en s'approchant.
-- Bonjour, ma fille, fit-il cordialement en s'arrêtant devant elle.
Elle fit comme s'il n'avait pas été là, ne se donnant même pas la peine de lever les yeux pour le regarder.
-- Aurais-tu envie de gagner un petit peu d'argent?
-- Pas avec un vieux cochon comme vous.
La réplique avait été instantanée. Même si Agaric Meunier n'en comprenait pas tout à fait le sens ni l'à-propos, il vit dans cette repartie rapide un signe de vivacité d'esprit qui lui semblait une qualité avantageuse chez quiconque doit observer une statue potentiellement miraculeuse.
-- Y a rien de pas correct à faire, bredouilla-t-il.
-- C'est quoi, d'abord?
Il se tut quelques instants, en tirant fortement sur sa pipe comme pour en attiser le feu même si elle n'était pas encore allumée, ce qui était son moyen préféré de se donner le temps de réfléchir.
-- Écoute, je vais tous les jours au parc de Notre-Dame-des-Roses. Et il faudrait que j'aie quelqu'un avec moi, parce que j'ai peur de ce qui pourrait m'arriver.
-- Comme quoi?
Agaric Meunier continua de mentir, sans se presser parce qu'il n'en avait pas l'habitude et parce qu'il n'était pas pressé.
-- C'est parce que je suis pris du c ur. Je pourrais avoir une crise cardiaque.
-- Qu'est-ce que vous voulez que je fasse quand ça va arriver?
-- Tu aurais juste à aller chercher de l'aide au presbytère, à côté.
-- C'est tout?
-- C'est tout.
-- J'aurai pas à vous toucher?
-- Non.
-- Puis vous me toucherez pas non plus?
Il comprenait mal ce que ces histoires d'attouchements venaient faire là-dedans. Mais il répondit non parce que cela lui semblait être la seule réponse possible.
-- Combien ça paye?
-- Deux dollars.
-- Deux piastres de l'heure? C'est même pas le salaire minimum.
Agaric Meunier grimaça. Il venait d'envisager de la payer deux dollars en tout pour les deux heures. Et voilà qu'elle refusait deux dollars pour une heure.
-- Cinq dollars pour deux heures, de quatre à six, proposa-t-il en se promettant de mettre fin à l'expérience rapidement si la statue tardait à se manifester et immédiatement après qu'elle l'aurait fait.
-- Six, c'est correct.
Agaric Meunier grimaça encore. Il hésita, mais elle décida pour lui.
-- Quand est-ce qu'on commence? Tout de suite?
-- Tout de suite? hésita-t-il.
Elle prit cela pour un acquiescement, se leva et partit en marchant d'un pas qui, comparé à celui du vieillard, ressemblait à la course de Ben Johnson après une double ration de stéroïdes.
Lorsque Agaric Meunier arriva enfin au parc, il trouva Floralie Lahaise déjà assise à une extrémité de son banc préféré, derrière la statue de la Vierge.
Il prit place à l'autre bout du banc. La jeune fille lui tendit la main sans le regarder. Il prit son portefeuille, en tira trois billets de deux dollars qu'il lui mit dans la main et qu'elle fourra aussitôt dans l'avant de son pantalon.
Il alluma enfin sa pipe.
De la musique venait de quelque part. Le curé écoutait-il la radio ou la télévision? Non, cela semblait plutôt venir de l'église. Quelqu'un jouait de l'orgue, peut-être? Il se leva, marcha jusqu'à l'église. La porte était fermée. Il colla l'oreille contre la porte. Pas un son. Il revint s'asseoir à côté de Floralie Lahaise. La musique venait de la statue -- il en était sûr, maintenant.
-- C'est la statue? demanda-t-il à sa jeune compagne en lui donnant un léger coup de coude.
Celle-ci retira de ses oreilles les écouteurs de son baladeur.
-- Quoi? cria-t-elle aussi fort que si elle avait encore eu de la musique plein les oreilles.
-- La musique, ça vient de la statue? cria Agaric Meunier comme s'il s'adressait à un sourd parce que, pour parler si fort, il fallait sûrement que la petite fût dure d'oreille.
Floralie Lahaise éclata d'un grand rire d'enfant. Puis elle coiffa Agaric Meunier de son casque d'écoute. Le vieillard entendit en même temps cent tremblements de terre et mille explosions nucléaires. Il repoussa les écouteurs en grognant, tandis que Floralie Lahaise riait de plus belle.
***
De temps à autre, Agaric Meunier jetait un coup d' il du côté de Floralie Lahaise, histoire de s'assurer qu'elle regardait dans la bonne direction.
-- Regarde la statue, lui dit-il deux fois.
-- Pourquoi faire?
-- Parce que, répondit-il évasivement chaque fois.
Et la jeune fille répondit à ses regards en coin par des regards en coin.
***
La deuxième heure de ce premier jour passé à deux sur le banc de fer un peu dur pour le postérieur de ces compagnons mal assortis allait s'achever sans incident. Agaric Meunier somnolait, convaincu que quelqu'un veillait sur lui parce qu'il avait oublié que Floralie Lahaise n'était pas là pour le surveiller. Elle semblait totalement concentrée sur sa musique et enchantée de gagner six dollars à s'asseoir à côté d'un vieux qui ne la touchait même pas.
Tout à coup, elle éclata de rire, d'un rire clair, fort et franc qui tira Agaric Meunier de sa somnolence et lui fit resserrer les dents sur sa pipe éteinte. Un instant, il crut qu'il avait dû y avoir quelque chose d'amusant dans les écouteurs de la jeune fille. Mais celle-ci pointait le doigt vers la statue.
-- Vous l'avez vue? demanda-t-elle.
-- Quoi?
-- La statue. Elle a bougé.
-- Tu es sûre?
-- Elle a montré son cul.
Agaric Meunier poussa un grand soupir. Enfin, quelqu'un appuyait l'essentiel de ses dires bien qu'il n'en eût glissé mot à personne: la statue avait vraiment bougé. Qu'il ne l'eût pas vue lui-même cette fois ne changeait rien à l'affaire. Et qu'il n'eût pas vu si précisément cette partie précise de son anatomie était un détail secondaire.
-- C'est qui? demanda Floralie Lahaise.
-- Qui, qui?
-- La femme de la statue?
Agaric Meunier la regarda, stupéfait. Était-il possible que quelqu'un ignorât que la statue de Notre-Dame des Roses représentait Notre-Dame des Roses? Oui, cela était tout à fait possible, conclut-il après avoir bien observé la jeune fille.
-- C'est la Sainte Vierge, dit-il.
-- Ah?
Elle semblait mal comprendre de qui il s'agissait. Agaric Meunier s'apprêtait à lui expliquer que c'était la mère du petit Jésus, mais elle ne lui laissa pas le temps d'ouvrir la bouche.
-- En tout cas, dit-elle, je payerais cher pour avoir un cul pareil. Tiens, il est six heures.
Elle se leva et allait s'éloigner. Agaric Meunier la retint par le bras.
-- Ce sera plus nécessaire de venir me surveiller.
-- Vous allez plus me payer?
-- Ce sera plus nécessaire, répéta-t-il.
-- Vous êtes rien qu'un maudit vieux cochon.
Agaric Meunier ouvrit la bouche, voulut lui expliquer que six dollars par jour, c'était beaucoup d'argent et que, même si elle n'avait rien vu ce jour-là, il aurait été forcé de lui donner son congé bientôt, de toute façon
Mais elle était déjà repartie, du côté du presbytère. Agaric Meunier remarqua pour la première fois le postérieur de la jeune fille et constata que ce n'était plus celui d'une fillette.
Puis elle dit que celui de la Sainte Vierge est encore mieux? Faudra que je fasse plus attention, la prochaine fois , se promit-il.
***
Ce soir-là, à table, Agaric Meunier fut tenté de parler à Jos Lamy de la statue de la Vierge qui bougeait, sans donner de détails sur la nature de ce mouvement. Mentionner que la statue bougeait suffirait à lui attirer bien des moqueries. Mais Jos Lamy se lança dans de longues et laborieuses considérations sur la possibilité d'un échange de joueurs entre les Canadiens de Montréal et les Jets de Winnipeg. Cela donna envie à Agaric Meunier de monter se coucher plus tôt que d'ordinaire.
Son dernier rêve fut cette nuit-là d'une innocence exemplaire. Il était assis dans un train de passagers. Il était le seul passager de son wagon -- pour la simple raison qu'il n'y avait qu'un siège. Autour de lui, s'étendaient des paysages ressemblant à ceux qu'il avait vus par la fenêtre lorsqu'il travaillait comme serre-freins dans les chemins de fer: il y avait des arbres touffus et un ruisseau qui serpentait là où normalement aurait dû se trouver l'allée. Et lorsqu'il se penchait vers le centre pour regarder dans les autres wagons, il apercevait un chevreuil ou un orignal, ou encore un castor. Par contre, s'il regardait par la fenêtre, ce qu'il voyait défiler, c'étaient les visages de milliers d'hommes et de femmes à l'allure blasée comme celle des passagers des trains d'autrefois.
À son réveil, il se rappela ce rêve et fut soulagé de n'y voir aucun rapport avec la statue de Notre-Dame des Roses. Mais un peu plus tard, en y repensant bien, il fut moins convaincu qu'il n'y en eût aucun.