Les aventures de Benjamin Tardif IV

Route barrée

en Montérégie

 


Avant-propos

 

En 1992, Benjamin Tardif quittait la Californie pour le Québec, en compagnie de la Noire Soutinelle Case et de Justin, le frère blanc de celle-ci (leur lien de parenté est expliqué plus loin, si vous ne le connaissez pas déjà).

Et voilà que nos trois voyageurs traversent enfin la frontière canadienne dans leur vieux Westfalia rose.

— Qu’ont-ils fait depuis dix ans? demandez-vous.

— Rien.

— Ont-ils vieilli de dix ans?

— Non, de quelques jours seulement. C’est le genre de chose qui arrive dans les romans. Mais jamais dans la vraie vie.

— C’est bien dommage.


Le premier jour

La traversée de la frontière se fait sans le moindre problème. Benjamin Tardif redoutait que les agents de l’immigration n’entreprennent de poser à ses passagers une foule de questions plus ou moins indiscrètes. Par exemple : «Combien de temps comptez-vous rester au Canada en vivant aux crochets de nos gouvernements? Vous proposez-vous plutôt de voler leur emploi aux vaillants travailleurs de notre pays? Avez-vous mis les pieds ou une autre partie de votre corps dans une ferme de la Communauté européenne au cours des douze dernières années? Avez-vous déjà serré la main d’une personne ayant été en contact avec le virus du Nil occidental, la maladie de la vache folle, le sida, la méningite, la tuberculose ou la variole? Transportez-vous des armes bactériologiques dans vos bagages? Possédez-vous une carte de membre d’Al-Qaeda ou d’un autre réseau terroriste?»

Aucune question. Aucune demande de papiers. Uniquement un cordial «Welcome to Canada!» C’est comme si le mois de septembre de l’année 2001 n’avait jamais eu de onzième jour.

«C’est commode, conclut Benjamin, de voyager avec des gens qui n’ont pas des têtes d’Afghans, de Maghrébins, d’Iraniens, d’Irakiens ou même de Nord-Coréens.»

Il faut dire que Benjamin a pris la précaution de ne pas couper au plus court pour rentrer à Montréal. En traversant la frontière au poste de Lacolle, le plus achalandé, ils auraient pu tomber sur des douaniers plus pointilleux que ceux du petit poste de Rock Island. Ce détour faisait perdre quelques heures, mais il offrait aussi l’avantage d’éviter l’arrivée au Québec par la morne plaine qui s’étend au sud de Montréal, après la traversée des belles forêts des monts Adirondack dans l’État de New York. Pour donner à ses compagnons de voyage un premier contact plus agréable et plus esthétique avec sa patrie, Benjamin a donc choisi d’obliquer vers le Vermont, puis de remonter en direction de Sherbrooke à partir de Rock Island.

Il a bien fait. Après la frontière, l’autoroute traverse des paysages qui n’ont rien d’exceptionnel mais qui sont par le fait même représentatifs de ce que les paysages québécois ont de mieux à montrer en cette saison : des collines couvertes de conifères couverts de neige.

Depuis deux jours, ses passagers ont toutefois vu beaucoup plus de neige sur des épinettes qu’ils n’en avaient vu de toute leur vie. Cela explique que Justin Case, assis sur la banquette arrière, laisse échapper un long bâillement d’ennui en découvrant quelques arpents de neige supplémentaires.

— On peut monter le chauffage? demande Soutinelle Case en bâillant elle aussi sur le siège du passager, à côté de Benjamin.

Il fait pourtant bien assez chaud dans le Westfalia. Et Soutinelle porte le chandail de Benjamin par-dessus sa robe jaune. Mais la vue de tant de neige a de quoi donner froid dans le dos à quiconque n’en a jamais vu pendant les trente premières années de sa vie.

Hier et avant-hier, Benjamin a offert de lui acheter des vêtements d’hiver. Soutinelle n’a rien aimé de ce qu’elle a vu dans les magasins d’usine où ils se sont arrêtés en Virginie et dans l’État de New York. À la sortie du cinquième factory outlet, elle a déclaré : «Ça grossit, les vêtements d’hiver. De toute façon, l’été va arriver bientôt.» Benjamin n’a pas osé la déprimer davantage en lui faisant remarquer qu’aucune saison ressemblant même vaguement à l’estivale ne serait là avant deux ou trois mois.

Cela ne l’empêche pas d’essayer de pousser encore la commande du chauffage, pourtant incapable d’aller un millimètre plus loin.

— Ça va mieux comme ça, reconnaît pourtant Soutinelle quelques instants plus tard.

Ils roulent en silence pendant plusieurs minutes, parce que, en six jours de route depuis la Californie, ils ont épuisé tous les sujets de conversation possibles. Mais Justin réussit à en trouver un nouveau :

— C’est grand, le Québec? demande-t-il sur un ton qui fait bien sentir qu’il cherche seulement un sujet de conversation, pas une réponse à une question.

— Au moins deux fois le Texas.

Soutinelle et Justin éclatent de rire. Elle est bonne, celle-là! Comment le Canada, un pays beaucoup plus petit que le Texas, pourrait-il contenir une province plus grande que celui-ci?

— Vous ne me croyez pas? se vexe Benjamin.

Aucun de ses passagers ne se donne la peine de répondre.

— Regarde dans la boîte à gants : il y a une petite encyclopédie.

Soutinelle obéit et trouve effectivement l’encyclopédie de poche que Benjamin emporte partout avec lui. L’édition date de quelques années, la couverture est défraîchie et les pages ont été gonflées lors d’une nuit de pluie passée sur une table de camping, mais cela en fait justement le bouquin de référence idéal en voyage, puisque ce n’est pas bien grave si on l’égare.

— Regarde à Texas, ordonne Benjamin.

— Je peux pas, c’est tout en français, proteste Soutinelle.

— C’est sans importance. Texas s’écrit de la même façon en français. En plus, on a le même ordre alphabétique.

Soutinelle est aussitôt forcée de reconnaître que c’est tout à fait vrai. Et elle en conclut que son apprentissage du français sera grandement facilité si tous les mots français sont les mêmes qu’en anglais en plus d’occuper le même ordre dans les encyclopédies et les dictionnaires.

— Je l’ai! s’écrie-t-elle après une bonne minute de recherche. Texas. T-e-x-a-s. Comme en anglais.

— Qu’est-ce que je te disais? Juste après le nom, il doit y avoir la superficie.

— 18 031 000 hab.

— Ça, c’est la population. Un peu plus loin, tu devrais trouver la superficie.

— 691 000 k-m avec un petit 2 en haut à côté.

— C’est la surface du Texas en kilomètres carrés. Maintenant, cherche Québec.

Soutinelle cherche pendant une minute.

— Ça y est pas.

— Q-u-e-b-e-c, épelle Benjamin en évitant de mentionner l’accent aigu parce qu’il a décidé de commencer par apprendre à sa passagère les lettres françaises ordinaires avant de l’initier aux fantaisies typographiques.

Soutinelle tourne quelques pages en énonçant à haute voix M-N-O-P-Q...

— Ah, je l’ai trouvé, dit-elle enfin.

— Qu’est-ce que ça dit?

— 6 812 800 hab.

— Pas la population, la superficie.

— 1 564 680 k-m avec un petit 2 en haut à côté comme au Texas.

— Tu vois : ça fait deux fois plus que le Texas. Presque trois.

— Montre-moi ça, ordonne Justin.

Soutinelle lui lance l’encyclopédie, qu’il feuillette longuement, sans parvenir à retrouver les pages consacrées au Texas et au Québec.

— Je sais ce que c’est, dit-il en rendant le livre à sa sœur.

Personne ne lui demande de préciser sa pensée, mais cela ne l’empêche pas de l’exposer :

— C’est parce que c’est des kilomètres.

— Qu’est-ce que ça change? demande Benjamin. Deux fois plus de kilomètres carrés, ça fait aussi deux fois plus de milles carrés. C’est mathématique.

— Pas avec les kilomètres.

— Ah non?

— Les kilomètres, c’est comme les crevettes.

— Les crevettes? Quel est le rapport?

— Pour les crevettes, plus le chiffre est gros, plus elles sont petites. Si tu as des crevettes 10-15, ça veut dire qu’il y en a entre 10 et 15 dans une livre. Des 30-35, tu en as 30 ou 35. Plus le chiffre est gros, plus c’est petit, les crevettes. C’est comme le calibre des fusils : du 12, c’est plus gros que du 16, tout le monde sait ça.

— Et alors?

— Les mesures françaises, c’est pareil.

Benjamin jette un coup d’œil au rétroviseur. Le visage de Justin exprime-t-il la mauvaise foi, la stupidité ou le chauvinisme? L’approche d’un virage force le conducteur à reporter son attention sur la route. Mais il a observé Justin assez longtemps pour connaître la réponse à sa question : les trois.

Soutinelle allume alors la radio et entreprend de faire le tour des stations en appuyant sur la touche Scan. Chaque station ne se fait entendre que trois secondes avant de céder sa place à la suivante. Soutinelle se met aussi à compter à voix haute.

— Un à zéro, un à un, deux à un, trois à un, quatre à un…

— Qu’est-ce que tu comptes? demande Justin.

— Les radios qui parlent anglais et celles qui parlent autre chose.

Tandis que Soutinelle continue son décompte, Benjamin remarque lui aussi qu’au moins trois stations de radio sur quatre parlent, chantent ou vendent de la camelote en anglais.

— … quatre à deux, cinq à deux, six à deux, sept à deux. Je le savais! triomphe Soutinelle en éteignant la radio après avoir fait le tour des stations.

— Qu’est-ce que tu savais tant? demande Justin.

— Que Ben se payait notre tête en disant qu’au Québec y a des gens qui parlent seulement le français. Si c’était vrai, la radio serait seulement en français, elle aussi. C’est mathématique, comme il dit si bien.

Benjamin soupire. Va-t-il lui expliquer qu’en cet endroit, pas bien loin de la frontière américaine, on capte encore des stations des États-Unis, que de toute façon le gouvernement du Canada accorde plus de licences de stations de radio aux anglophones qu’ils n’en ont vraiment besoin et qu’en plus, comme si tout ça ne suffisait pas, un nombre étonnant de ses compatriotes préfèrent écouter Celine Dion dans la langue de Shakespeare? Ce n’est pas la peine. Si Soutinelle préfère croire qu’elle pourra se débrouiller au Québec sans parler français, la réalité se chargera bien assez vite de la corriger. D’autant plus que l’appartement de Benjamin, où ils seront avant la nuit si le Westfalia d’occasion acheté en Californie ne souffre d’aucune panne, est en plein cœur du Plateau Mont-Royal, un quartier où aucun anglophone n’oserait s’établir sans connaître le strict minimum de vocabulaire français pour assurer sa survie — quinze mots, pas un de moins.