Un

Romin Larose ne remarque rien. Pas tout de suite, en tout cas.
Pourtant, sa barque s'est mise à osciller tout doucement, alors que depuis deux heures elle n'avait pas bronché sur cette mer d'huile. Il y a un bon moment qu'elle se balance presque imperceptiblement. Il en prend conscience, maintenant, mais ne s'en inquiète pas. Cela pourrait être une petite brise qui caresse la surface étale et qui s'évanouira dans un instant. Il lève quand même les yeux, regarde derrière lui en direction du large, histoire de s'assurer que ce n'est pas un orage qui s'annonce.
Dans le ciel, il ne flotte pas le moindre nuage gris. Tout juste quelques moutons blancs, probablement inoffensifs mais sait-on jamais, qui ont commencé à se former du côté de la Rive-Noire. Il y a aussi, à peine visible, ce qui explique qu'il ne l'ait pas aperçu plus tôt, un convoi qui passe loin de la côte et dont les volutes de fumée noire auront dépassé l'horizon dans quelques minutes -- ou quelques heures, pour la différence que ça peut faire. C'est son sillage quasiment épuisé qui a fini par toucher la barque. Romin Larose redescend les yeux sur le fil qu'il tient entre le pouce et l'index de sa main droite et qui ne bouge toujours pas. À ses pieds, deux morues, une grosse et une petite, achèvent de mourir en haletant. Mauvaise pêche. Quoique cela serait pire s'il n'avait pris que la petite ou aucune des deux, reconnaît-il en homme qui sait qu'il a mieux à faire dans la vie que de se plaindre et surtout que s'il s'y mettait il en aurait pour toute une journée et probablement aussi la nuit d'après et bien d'autres journées et nuitées encore.
Comme d'habitude, il est plus avancé au large que les autres pêcheurs de Saints-Anges-des-Monts. Parce que ce fleuve large comme une mer lui fait moins peur? Parce que plus on va loin plus les poissons sont gros, même s'ils ont tendance à être moins nombreux? Parce qu'il aime se montrer brave ou se croire tel? Parce qu'il a toujours rêvé d'aller au bout du monde et qu'il est ici le plus loin qu'il ira jamais? Pour toutes ces raisons à la fois, et d'autres encore qu'il ne saurait dire.
Il met une main en visière pour observer le convoi, même s'il ne s'y intéresse guère. Il voit souvent de ces files de bateaux à vapeur qu'on n'entend pas et qui passent sans ralentir, comme si Saints-Anges-des-Monts n'existait pas, à la manière des vols d'outardes qui descendent du Nord sans jamais se poser à portée de fusil car elles ne ressentent encore aucune fatigue ni aucun appétit. Mais il a comme un pressentiment -- en tout cas, il continue à observer les navires même s'il serait bien en peine de dire ce qui lui interdit aujourd'hui d'en détacher les yeux. Il les regarde avec assez d'attention pour les compter par trois fois, car ce n'est pas facile de savoir combien ils sont: à certains moments, certains bâtiments en cachent d'autres qui réapparaissent un instant plus tard et il faut alors recommencer à zéro. Et même après trois fois on n'est jamais sûr de rien.
Tout à coup, il voit sans l'entendre une explosion secouer un bateau -- à peu près le cinquième depuis la tête du convoi. Une immense gerbe blanche monte dans le ciel. Comme une fontaine , se dirait Romin Larose s'il en avait déjà vu une. Presque aussitôt un nuage de fumée noire entoure le navire. Le son atteint enfin les oreilles du pêcheur. Il n'est pas assourdissant. Ce qui ne l'empêche pas d'être un grondement plus fort qu'il ne s'y attendait, à cette distance, parce qu'il n'avait pas pensé qu'il entendrait quelque chose. Ou pas voulu que ce bruit l'atteigne. Cela rappelle le premier coup de tonnerre après le premier éclair d'un orage -- qui retentit au moment précis où on se dit que la foudre a tonné trop loin pour qu'on l'entende. Puis, juste quand l'écho à peine feutré revient des montagnes derrière lui, une deuxième explosion secoue un autre navire.
Il regarde cela sans desserrer les dents ni lâcher son fil. C'est un spectacle impressionnant, quoique trop éloigné pour le toucher profondément. Il ne voit ni ne devine les marins jetés par-dessus bord, les hommes de troupe qui se battent sauvagement pour fuir les cales dans l'eau qui monte en tourbillons glacés, les garçons blessés qui regardent leurs intestins en s'efforçant de feindre l'indifférence comme si c'étaient ceux d'un porc mis en boucherie à la ferme paternelle.
Il y a d'autres explosions encore et d'autres échos, en succession si rapide que Romin Larose ne sait plus quel son correspond à quelle gerbe d'eau. Tout se calme enfin. Trois bateaux sont à différents stades de leur agonie. Au-dessus du plus récemment frappé, l'eau blanche achève de retomber. Le premier touché, coupé en deux, sombre, ses moitiés s'enfonçant dans les flots avec une égale lenteur.
Romin Larose n'entend plus rien et c'est tout juste s'il parvient à distinguer, en remettant la main au-dessus de ses yeux, les silhouettes du reste du convoi que la panique semble gagner. Les bateaux de guerre qui entourent les navires marchands changent de cap, certains revenant vers les vaisseaux touchés pour leur porter secours, les autres au contraire s'écartant du convoi à la recherche de l'ennemi qui l'a attaqué -- à moins que leurs capitaines ne cherchent qu'à fuir.
Le pêcheur s'assied et remonte sa ligne. Il n'est pas question pour lui d'aller secourir les rescapés s'il y en a. Ils ont le temps de se noyer mille fois avant qu'il les atteigne. Il ne pourrait de toute façon en faire monter que deux ou trois avec lui -- pourvu qu'ils ne soient ni trop gras ni trop grands. Alors, comment choisir ceux qui vivront et ceux qui se noieront?
Surtout, cette guerre n'est pas son affaire. Il sent que s'il en approche il ne pourra plus s'en défaire, comme d'une anguille qui s'était un jour prise à l'un de ses hameçons et dont il n'avait pu se débarrasser qu'après lui avoir fracassé le crâne contre la planche qui lui sert de banc.
La ligne est maintenant entièrement enroulée à ses pieds et la pointe des hameçons piquée dans le plat-bord. Romin Larose saisit les rames et arrondit le dos. Mais avant qu'il les ait tirées en se redressant, il interrompt son mouvement.
Quelque chose vient vers lui, fendant l'eau. C'est un bâton. Non: un tuyau, qui coupe la surface et laisse derrière lui un court sillage blanc. Romin Larose a vu une photo de sous-marin, en première page d'un journal jauni, chez le marchand d'allumettes (et de bien d'autres choses aussi, mais il n'achète de lui presque rien d'autre que des allumettes). Il reconnaît ce tuyau qui approche à une vitesse folle, qu'il n'a jamais vue à un objet dans l'eau. Il paraît qu'il permet aux capitaines des sous-marins de voir ce qui se passe à la surface.
Le tuyau fonce droit vers lui. Pourtant, Romin Larose n'est qu'un paisible pêcheur, sans autre arme que son couteau. Il lâche les rames, saisit ses deux morues au fond de la barque, se redresse et les montre à bout de bras pour prouver qu'il est bel et bien un pêcheur inoffensif. Ils vont penser que je veux les vendre , se dit-il. Et aussitôt il décide que, s'ils veulent les acheter, il les vendra cinq livres la goutte. C'est le prix qu'on lui paye la morue fraîche au quai de Saints-Anges-des-Monts. Il n'y a pas de raison que ce soit moins cher ici alors que la morue est plus fraîche encore. Six livres la goutte peut-être, mais à une condition: qu'ils les prennent toutes les deux, parce qu'il n'aura alors plus besoin de faire un détour par le quai du village en rentrant chez lui. Mais pas une livre de plus.
La man uvre a réussi. Comme s'il avait jugé qu'on allait lui demander trop cher la livre de morue, le tuyau oblique à bâbord. Romin Larose laisse ses poissons retomber au fond de la barque. Le submersible frôle l'embarcation de son immense masse sombre, et lui rappelle une baleine qui était un jour passée si proche qu'il avait pu toucher sa peau et en avait longtemps gardé la main imprégnée d'une odeur qui ne pouvait être que celle du fond des mers.
Le sous-marin ne passe pas aussi près que l'avait fait la baleine, ce jour-là. Mais Romin Larose devine que son sillage va le secouer. Il se jette à genoux et s'agrippe à la barque qui passe à un cheveu de chavirer, lui semble-t-il. Elle reprend vite son aplomb. C'est une bonne barque, qu'il a bâtie de ses mains. En fait, reconnaît-il aussitôt, elle était loin de se renverser et la prochaine fois qu'un sous-marin viendra la frôler, il restera bien assis sans s'énerver.
Les eaux se calment, elles aussi. Tiens, il y a des poissons morts à la surface. Sont-ils bons à manger? Peut-être. Mais il n'a pas envie de les ramasser. Ce sont des poissons morts à la guerre, et il ne veut rien savoir de la guerre.
Celle-ci ne le laissera toutefois pas fuir si aisément. Un bateau gris fonce vers lui maintenant, sûrement à la poursuite du sous-marin. Romin Larose reprend les deux morues, se relève et les brandit encore pour montrer qu'il n'est qu'un pêcheur. Puis il lâche la plus grosse et, avec l'autre au bout de ses deux bras, montre la direction dans laquelle le sous-marin a fui. Il regrette aussitôt son geste, sentant confusément qu'il lui fait prendre parti. Il laisse retomber la morue, puis la redresse encore pour montrer la direction opposée.
Le bateau de guerre semble pourtant avoir compris son premier geste. Ou bien il a vu le sillage du tuyau, puisqu'il oblique lui aussi vers l'amont du fleuve Géant.
Romin Larose s'agrippe. Cette fois, la barque passe vraiment à un doigt de se renverser dans le sillage. Il aurait été plus prudent de s'agenouiller encore.
La barque retrouve son assiette. Cela suffira pour aujourd'hui. Le pêcheur reprend ses rames et rentre à la maison.
Comme pour lui donner raison d'abandonner sa pêche si tôt, les petits nuages blancs à l'horizon ont fait place à des nuées noires, annonciatrices de tempête. Y a-t-il d'autres explosions derrière lui? C'est bien possible, mais il est trop préoccupé pour leur prêter l'oreille.
***
Rosa est contente. Le jour même où les dernières pommes de terre de l'an passé ont trop de germes pour qu'il en reste grand-chose une fois épluchées, les premières de l'été sont prêtes. Des grelots tout petits, tachés de vert, mais cela fait une chaudrée comme son père l'aime, avec le goût dru de la pelure fraîche. Elle en a ramassé juste ce qu'il faut avant qu'une pluie fine se mette à tomber en même temps que son père rentrait de la pêche plus tôt que de coutume. Bientôt, les vieux oignons germés feront aussi place aux premiers petits oignons de l'été, plus piquants et qui font plus pleurer quand on les coupe en morceaux.
Romin Larose ne vide pas son bol tout d'un trait, comme il fait d'habitude, en le portant d'abord à sa bouche pour boire le liquide avant de prendre avec sa cuiller les morceaux de pomme de terre, d'oignon et de morue que Rosa a coupés un peu gros à son goût parce qu'il ne lui a jamais dit qu'il les préférerait plus petits.
Il interrompt son geste, dépose le bol à moitié plein, se lève, décroche les ciseaux de leur clou au mur et découpe un morceau de toile dans son vieux ciré déchiré qu'il n'a pas voulu jeter justement parce qu'on ne sait jamais quand on peut avoir besoin d'un bout de toile plus ou moins imperméable. Il prend la moitié du contenu de la boîte d'allumettes, la place au centre de la toile noire, qu'il roule en un paquet bien serré. Rosa a compris. Elle prend un des bouts de ficelle suspendus à un autre clou et l'enroule autour du paquet. Comme s'ils avaient cent fois répété ces gestes qu'ils accomplissent pour la première fois, elle fait une pause et son père met son gros index sur la ficelle pour lui faciliter la tâche de faire une boucle bien serrée.
Romin Larose va ensuite chercher un panier dans un coin de la cabane et revient s'asseoir à table. Il dépose dans le panier le paquet d'allumettes. Ses yeux se promènent ensuite autour de la pièce, font l'inventaire de ce qu'il faudra ajouter dans le panier et dont ils peuvent se passer à la maison: la vieille hachette rouillée, un assortiment d'agrès de pêche, quelques ustensiles de cuisine qu'ils ont en double. Des vêtements, aussi. Les plus usés. Ainsi, on sera prêt à partir à la première alerte. Et s'il n'y a jamais d'alerte, on ne sera quand même pas trop incommodé. Rosa suit son regard et comprend les choses qu'il veut mettre dans le panier et celles qui ne serviront à rien, même si elle n'est pas sûre d'à quoi serviront les autres. Son père réfléchit quelques instants encore, soulève son bol de chaudrée, le porte à ses lèvres.
-- Si tu vois des soldats, tu viens me le dire tout de suite, ordonne-t-il avant de vider d'un trait le fond de sa soupe tiède.
Il ne donne pas d'autre explication. Rosa a sûrement compris que si des soldats s'amènent, il n'a pas envie qu'ils le prennent et la laissent là toute seule. Pour l'autre guerre -- celle qu'on appelle maintenant la Guerre d'avant pour la distinguer de la guerre en cours, qui est la Guerre tout court --, les vieux du village racontent qu'ils se sauvaient chaque fois qu'ils voyaient approcher la corvette de la marine. Mais il y a maintenant une route jusqu'à Bout-du-Boutte, et les sergents recruteurs peuvent aussi arriver par surprise en passant dans les bois derrière le village. Ils devront peiner pendant des heures. N'empêche qu'ils le feront sûrement dès qu'ils auront vidé les autres villages du Bas-Pays.
Romin Larose a presque quarante ans et est convaincu qu'il ferait un mauvais soldat. C'est ce qu'il a décidé, en tout cas. Mais il sait que d'autres pourraient s'imaginer le contraire. Et rien ne prouve que le fait d'être seul à s'occuper de sa fille suffira longtemps à lui éviter de partir à la guerre. Si Rosa n'avait que six ans, peut-être. Mais elle est assez vieille pour se trouver du travail. Pas besoin d'aller à la ville, dans les usines. Ici aussi, une fois les hommes partis, il faudra bien que les femmes fassent la pêche, parce que l'armée a besoin de morue séchée autant que d'obus et de chaussettes.
Jusqu'à hier, la guerre était loin. Elle vient, ce matin, en se montrant au large, d'effleurer Saints-Anges-des-Monts de son sillage et Romin Larose sent qu'elle ne le laissera plus tranquille.
Il regarde sa fille dans les yeux pour s'assurer qu'elle a compris. Oui. Elle sait sans qu'il soit nécessaire de le lui dire que, si des soldats s'approchent, il faudra partir dans la barque sans oublier le panier après y avoir mis tous les objets qui pourraient être utiles, et longer la côte jusque passé la pointe aux Feux, là où l'on dit que personne ne peut vivre parce que le sol est trop pentu et la terre trop caillouteuse, surtout qu'il n'y a aucune grève permettant aux barques d'accoster sans s'abîmer. Mais Romin Larose et sa fille sont capables d'accoster n'importe où et de vivre là ou ailleurs tant qu'il leur plaira et qu'on ne viendra pas les chercher de force. Et à la pointe aux Feux, ce n'est pas demain la veille.
Après avoir déposé son bol vide, il ajoute quand même autre chose, qu'elle ne peut deviner:
-- Si je suis parti, fais deux feux de feuilles, un de chaque côté de la maison. Puis va te cacher avec le panier en attendant que j'arrive par-derrière le cap à l'Ours.
Rosa hoche la tête.
Elle a presque hâte d'apercevoir les premiers soldats à Saints-Anges-des-Monts et de partir seule avec son père. Lui n'en a pas si envie, mais un peu quand même, maintenant qu'il a décidé quoi faire.
Quand il se lève pour aller voir à la fenêtre si la pluie va cesser, Rosa enlève le couvercle du sucrier. Il n'y a pas de sucre, seulement une pierre rose grosse comme une pièce d'un sieau, qu'elle glisse dans la poche de sa robe pour être bien sûre de ne pas l'oublier quand les soldats s'amèneront.
Romin Larose constate que la pluie tombe plus dru que jamais. Peut-être même, cette nuit, se transformera-t-elle en neige. C'est rare qu'il neige à la fin de juin. Mais cela peut arriver, même en juillet. La neige fond vite alors.
N'empêche que ce serait bien étonnant que par un temps pareil on voie arriver des soldats par le sentier du haut des crêtes.