Jeudi gris

-- Quel dommage, Pancho, que ton ordinateur soit en panne! Parce que je te raconterais mon histoire. De quoi faire un best-seller mondial.
Depuis deux semaines que je suis sur cette plage, c'est quasiment la centième fois que Javier me chante cette rengaine. Avec une variante: ce soir, il me promet un succès international. Au début, il m'a fait miroiter des ventes phénoménales au Mexique, une fois qu'il aurait lui-même traduit les Mémoires qu'il m'aurait inspirés ou dictés (je n'ai pas encore éclairci ce détail). Quelques jours plus tard, voyant que cela ne suffisait pas à m'exciter, il m'a juré que notre livre marcherait aussi très fort aux États-Unis, d'autant plus qu'il a un ami à Houston qui en fera une version anglaise parfaitement professionnelle. Et voilà que ce soir il m'annonce une réussite planétaire, rien de moins.
S'il est vrai qu'il m'arrive de regretter de ne plus avoir d'ordinateur (mais jamais au point d'envisager d'écrire à la main), je suis par contre tout à fait convaincu que la vie de Javier est aussi plate que celle des dizaines de personnes que j'ai rencontrées dans des bars et qui, apprenant que je suis écrivain (qualité dont j'ai tendance à me vanter abusivement lorsque j'ai trop bu et en particulier lorsque je n'ai pas écrit une ligne depuis des mois), se mettent à me raconter le ramassis de banalités qui composent la petite vie du commun des mortels, surtout de celui qui a vécu comme tout le monde sans jamais s'en douter.
Heureusement, j'ai maintenant un truc pour faire dévier la conversation de Javier vers tout autre sujet, chaque fois qu'il insiste pour que j'écrive sa biographie.
-- D'accord, Javier. Raconte-moi tout. Je prends des notes là-dedans.
Je mets l'index sur ma tempe derrière laquelle se cache une mémoire qui vaut bien celle d'un ordinateur lorsque je suis sobre et qu'on me raconte des choses qui méritent d'être retenues.
-- Mais non, Pancho, se lamente Javier. Tu sais que je ne peux pas. Je veux bien te raconter ces choses, mais à la condition que tu les notes intégralement, et que ça devienne un livre. Un livre écrit, pas des choses qui entrent dans ton oreille et que tu peux aller raconter à n'importe qui, n'importe quand et tout de travers.
-- Comme tu voudras, Javier.
Et je hoche la tête en feignant tristesse et résignation, ravi de m'être débarrassé de cette conversation qui ne mène jamais nulle part. Il ajoute pourtant:
-- Je peux même te donner une avance dans quelques jours, si tu veux. Une grosse avance.
Il ne m'avait jamais promis un sou d'à-valoir. Et il le regrette tout de suite.
-- Non, oublie ça, c'est trop dangereux. Et puis c'est impossible.
Et comment! Il est encore plus pauvre que moi. Peut-être a-t-il songé un instant à dévaliser une banque afin de publier ses Mémoires?
Pour nous consoler des vicissitudes de la conversation et de la vie en général, j'ouvre la portière de la Cavalier et je soulève le couvercle de la glacière que j'ai enfouie dans le sable, tout à côté de la voiture de façon à n'avoir justement qu'à tendre la main lorsque j'ai envie d'une bière glacée. C'est doublement avantageux lorsque j'ai un quasi-copain comme Javier qui ne demande qu'à en prendre une lui aussi. D'ailleurs, c'est un peu à lui que je dois d'avoir toujours de la bière froide.
C'est moi qui ai inventé le système de la glacière enterrée pour la garder plus fraîche. Le jour, je gare la voiture au-dessus, ce qui garde la bière à l'abri du soleil, des voleurs et de ma soif trop hâtive. Vers quatre ou cinq heures de l'après-midi, je déplace un peu la voiture de façon à n'avoir qu'à tendre le bras pour me servir.
Par contre, c'est Javier qui m'a expliqué, le lendemain de mon arrivée, où je pourrais trouver de la glace -- à Madre de los Dios, soixante kilomètres à peine d'ici. Et surtout où trouver de la bière en bouteilles consignées -- à Madre de los Dios toujours, mais au depósito où la bière en bouteilles consignées coûte trois fois moins cher que celle en bouteilles jetables vendue dans les magasins fréquentés par les rares touristes dans ce coin de la péninsule du Yucatán. Mieux encore: il est venu avec moi me montrer le depósito et le magasin de glace, qui vend aussi de l'eau purifiée qui, elle, éviterait la turista aux touristes s'ils savaient où l'acheter.
Donc, grâce à lui, mes intestins fonctionnent normalement, ma bière est froide et mon budget bière tient le coup, même si Javier m'aide aussi à le défoncer de temps en temps, comme ce soir.
Je remonte deux bières, je referme la glacière, puis la portière de la voiture. Javier a le décapsuleur tout prêt. Il ouvre les deux bouteilles. L'autre soir, il m'a juré qu'il nous aime bien, nous les Québécois, parce que nous ne pestons jamais contre les capsules qui ne s'enlèvent pas d'un simple tour de main. Cela m'a fait plaisir, même si je suppose que sa conclusion est basée sur un minuscule échantillon d'oiseaux des neiges. Je suis néanmoins fier d'appartenir à un peuple qui possède à ce point la précieuse vertu de s'adapter sans protester à la manière dont on doit ouvrir les bouteilles de bière où qu'on se trouve dans le monde.
Le soleil vient de se coucher derrière nous. Je lève ma bouteille pour saluer les derniers nuages gris qui flottent au-dessus de l'horizon rose avant de disparaître dans la nuit noire de la nouvelle lune de novembre.
Javier a une conversation intéressante, souvent brillante. C'est un homme cultivé, qui a un peu voyagé et qui connaît des tas de choses, sauf l'art rarissime de parler intelligemment après avoir ingurgité six bouteilles de bière. J'aimerais qu'il se taise un moment. Surtout, qu'il n'aborde plus un des trois ou quatre sujets de conversation qu'il préfère quand il a bu et qui m'ennuient en tout temps, mais dont il ne se lasse jamais.
Malheureusement, Javier passe douze mois par année sur cette plage. La poésie des horizons roses lui échappe. Ou bien, comme les Mexicains de la côte des Caraïbes et tous les peuples qui vivent en des lieux spectaculaires, il est capable de poursuivre une conversation ennuyeuse sans rien perdre de la beauté qui s'étale devant lui. Surtout, Javier n'est jamais à court de sujets qui ne mènent nulle part et dont l'absence de progression permet justement de les reprendre infailliblement là où ils étaient rendus la dernière fois.
-- En tout cas, pour les toilettes, je te jure que ce serait le meilleur investissement de ta vie, promet-il encore en cherchant à me regarder droit dans les yeux pour me montrer qu'il est incapable de mentir à un ami comme moi.
Celle-là, il l'a dite presque aussi souvent que dommage que ton ordinateur soit en panne , mais sans jamais apporter de variante. Sauf ce soir, et il me faut quelques instants pour en prendre conscience: il vient de me parler en espagnol.
Est-ce parce qu'il a trop bu et qu'il oublie son anglais appris pendant ses années d'études à Houston d'une matière dont je n'arrive pas à deviner le propos? Ou bien juge-t-il simplement qu'un Québécois devrait être en mesure de comprendre une phrase en espagnol quand on la lui a déjà dite au moins vingt fois en anglais?
Pour plus de sûreté, il revient vite à la langue de Shakespeare et de Richler. Un anglais plus pâteux encore que tout à l'heure. Mais mon anglais à moi n'est guère meilleur que le sien, à cette heure et dans cet état.
-- Tu auras toujours la meilleure chambre, celle avec vue sur la plage de sable. N'importe quand tu viendrais, sans réservation, sans rien du tout. Si mon partenaire et ami Pancho arrive, il a la plus belle chambre, quand bien même il faudrait que je flanque à la porte un couple de gringos . Ou des gens de Mexico, si c'est ça qui est là.
Javier possède un hôtel, à quelques centaines de mètres de l'endroit où j'ai garé ma vieille Cavalier rouillée et planté ma tente de nylon.
Le mot hôtel , dans ce cas, est un peu fort, puisqu'il n'a, pour autant que je sache, jamais logé personne d'autre que Javier et Sarah, sa femme américaine qui fuit ma compagnie sans doute parce qu'elle croit que je fais boire son mari alors que nous nous y encourageons l'un l'autre également. Je la soupçonne d'avoir été la première -- et dernière -- bâilleuse de fonds de l'hôtel Mar y Sol. Après son retour du Texas, Javier a vaillamment érigé une pièce de séjour et une chambre aux murs de blocs de ciment. Les deux années suivantes, il les a passées à construire encore deux pièces -- des chambres qu'il m'a fait visiter. Ce seraient de fort jolies chambres s'il y avait des meubles, de la peinture sur les blocs de ciment, des vitres et des moustiquaires aux fenêtres et, surtout, des cabinets et l'eau courante.
C'est l'investissement que me propose Javier: je paie les salles d'eau des deux chambres, et je pourrai en occuper une gratuitement chaque fois que je viendrai au Yucatán en vacances partagées.
-- Deux mois, si tu veux, propose-t-il maintenant.
Variante intéressante. Jusque-là, il ne m'offrait qu'un mois par année.
Je détourne les yeux, je les lève vers le ciel déjà noir. J'ai un problème bien plus grave que mes vacances des vingt prochaines années ou les toilettes de Javier, que je n'ai pas plus que lui les moyens de payer: il ne me reste qu'une seule et unique bouteille de bière, si ma main a bien tâté dans le fond de la glacière tout à l'heure.
-- Javier, mon vieux, il y a bien plus grave que tes chiottes.
-- Qu'est-ce qui pourrait être plus grave, amigo ?
-- Il n'y a plus de bière. Pas une.
-- Tu es sûr? Il me semble qu'il devrait en rester deux.
-- Tu peux regarder, si tu veux.
-- Non, je te fais confiance.
Javier, me dis-je, est un ami merveilleux et moi je suis un ami dégueulasse. Ce qui, à bien y penser, est bien mieux que d'avoir un ami pourri quand on est soi-même le plus généreux des copains.
Je consens pourtant à une dernière vérification. J'étends la main et je découvre qu'il reste bel et bien deux bouteilles, infiniment plus faciles à partager équitablement qu'une seule.
-- C'est un miracle! La bouteille est devenue deux.
Il me regarde, content de constater que je lui ai menti et qu'il s'en est aperçu. L'autre jour, il m'a dit qu'un ami qui ment mal, c'est bien mieux qu'un ami qui ne ment presque jamais mais qui le fait bien. Avec un ami comme ça, on est sûr de toujours savoir la vérité.