<HTML>
<HEAD>
<TITLE>Texas.html</TITLE>
</HEAD>
<BODY><BODY TEXT="#00009C" BGCOLOR="#FFFFCE">
<P ALIGN=Center>Le premier jour<BR></P>
Benjamin Tardif s'arr&ecirc;ta sur l'accotement sablonneux et laissa ronronner le moteur
du Westfalia. Il tendit la main vers la carte routi&egrave;re du Texas, sur le si&egrave;ge du
passager. <BR>
Apr&egrave;s une minute, sans avoir regard&eacute; la carte, il tourna la cl&eacute; d'allumage. Le paysage
qu'il avait sous les yeux m&eacute;ritait plus qu'une courte pause. C'&eacute;tait s&ucirc;rement la
vue la plus spectaculaire depuis qu'il avait quitt&eacute; Montr&eacute;al. <BR>
Il &eacute;tait arriv&eacute; au bout d'un plateau pas tr&egrave;s &eacute;lev&eacute;. Consult&eacute;e, la carte pr&eacute;cisa qu'il
&eacute;tait en un lieu nomm&eacute; Hilltop of the World, &agrave; cinq cents quatre-vingt-deux pieds
d'altitude -- pas m&ecirc;me deux cents m&egrave;tres. Cela n'&eacute;tait pas bien haut. Il fallait &ecirc;tre
texan et amateur de superlatifs pour donner un nom pareil &agrave; ce sommet d&eacute;sertique. Mais
le paysage qui s'&eacute;tendait plus bas sugg&eacute;ra &agrave; Benjamin Tardif des images de paradis
terrestre. Et il reconnut que cette d&eacute;signation de c&ocirc;te du Sommet-du-Monde relevait
autant de la licence po&eacute;tique que de la vantardise.<BR>
Devant lui, la route commen&ccedil;ait par descendre tout droit vers le golfe du Mexique.
Mais, juste comme elle arrivait &agrave; une petite for&ecirc;t d'arbres et d'arbustes le long
de la c&ocirc;te, elle faisait un l&eacute;ger crochet vers la droite pour longer le rivage sur
un kilom&egrave;tre ou deux avant de tourner encore pour s'enfoncer dans le d&eacute;sert, vers les montagnes
bleut&eacute;es du Mexique. <BR>
Entre Junior's Last Run, o&ugrave; Benjamin Tardif avait fait le plein d'essence, et Badernia,
la prochaine petite ville, il n'y avait pas le moindre nom d'inscrit sur la carte.
La station-service de Junior's Last Run avait d'ailleurs pr&eacute;venu quiconque savait
lire les avertissements aux voyageurs du d&eacute;sert: Derni&egrave;re occasion de faire le plein
&agrave; toute heure d'ici cent kilom&egrave;tres. <BR>
En fait, on pouvait lire sur le panneau de t&ocirc;le: Last 24-hour gas for next sixty
miles. Mais Benjamin Tardif &eacute;tait traducteur sp&eacute;cialis&eacute;, et il avait la manie de
traduire tout ce qu'il lisait ou entendait. Pendant ses longues vacances, cela lui
permettait de garder la main. Mais peut-&ecirc;tre en aurait-il fait autant s'il avait &eacute;t&eacute; facteur
ou plombier.<BR>
Donc, il arriverait dans quelques minutes au bas de la c&ocirc;te montant au lieu-dit Hilltop
of the World. &Agrave; quelques centaines de m&egrave;tres de la route, de longues vagues aux cr&ecirc;tes
blanches venaient s'effacer sur les plages sablonneuses de plusieurs petites baies s&eacute;par&eacute;es les unes des autres par des rochers. La route lui ferait ensuite longer,
sur sa gauche, des arbustes et quelques bouquets d'arbres. Juste &agrave; l'endroit o&ugrave; elle
amor&ccedil;ait un second crochet de quelques degr&eacute;s vers la droite en direction de la partie
la plus aride du d&eacute;sert, il y avait un petit b&acirc;timent. <BR>
C'&eacute;tait peut-&ecirc;tre une station-service. Benjamin Tardif se rappelait l'avertissement
de celle de Junior's Last Run, qui laissait presque entendre qu'il en existait une
autre sur cette route, mais que celle-l&agrave; n'&eacute;tait pas ouverte tout le temps. <BR>
Il remit le moteur en marche et arriva rapidement au premier virage de la route. <BR>
Un tout petit chemin de sable, quasiment invisible dans le sable environnant parce
qu'&agrave; peine plus p&acirc;le, s'ouvrait au milieu des buissons, vers la mer. Pas la moindre
affiche Priv&eacute; ou D&eacute;fense d'entrer . Pas m&ecirc;me l'&eacute;nigmatique avis Posted que les
initi&eacute;s savent interpr&eacute;ter comme D&eacute;fense de passer -- et surtout de chasser . <BR>
Il faisait chaud. Horriblement chaud, m&ecirc;me en roulant toutes vitres baiss&eacute;es. Sans
doute ce chemin conduisait-il &agrave; une des plages aper&ccedil;ues de l&agrave;-haut? Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
deux heures de l'apr&egrave;s-midi. Le sel de l'eau de mer sur la peau de Benjamin Tardif
ne pourrait l'emb&ecirc;ter longtemps, puisqu'il projetait d'arr&ecirc;ter dans un camping public que
lui promettait la carte, &agrave; Badernia, pr&egrave;s de la fronti&egrave;re mexicaine.<BR>
Le Westfalia s'engagea donc dans le petit chemin au centre duquel quelques touffes
d'herbe poussaient p&eacute;niblement. <BR>
Benjamin Tardif avan&ccedil;ait prudemment. &Agrave; gauche du chemin, deux carcasses de vieilles
Chevrolet achevaient de rouiller. Il roula quelques instants encore, les arbustes
l'emp&ecirc;chant de voir o&ugrave; il allait. Et soudain la mer s'ouvrit devant lui. <BR>
Il avait d&eacute;j&agrave; vu de belles plages depuis trois mois qu'il &eacute;tait parti de Montr&eacute;al.
Mais jamais une comme celle-l&agrave;. <BR>
Imaginez une petite baie enfonc&eacute;e entre deux pointes rocailleuses, dans une mer bleu
turquoise, dont les vagues viennent doucement mourir sur du sable blanc, poudreux
comme de la neige. Surtout, cette plage pr&eacute;sentait un avantage qu'il n'avait trouv&eacute;
sur aucune des plages qu'il avait fr&eacute;quent&eacute;es jusque-l&agrave;: il n'y avait personne. Pas le
ventre d'un Am&eacute;ricain, pas la cuisse d'une Am&eacute;ricaine, pas un seul parasol ni le
moindre cerf-volant, pas de canne &agrave; p&ecirc;che, pas de chaise pliante, pas de glaci&egrave;re,
pas de radio, pas m&ecirc;me un chien. Rien. La plage &eacute;tait &agrave; lui tout seul. Il n'avait qu'&agrave; se l'approprier
s'il le d&eacute;sirait. <BR>
Il roula tout doucement jusqu'aux derniers buissons, car il savait que le sable du
bord de la mer est parfois tra&icirc;tre et qu'il risquait d'attendre du secours longtemps
s'il s'enlisait en ce coin perdu.<BR>
Il descendit, fit le tour du v&eacute;hicule, tira la porte coulissante, tendit la main vers
le sac de toile o&ugrave; il gardait son maillot de bain, sa serviette et sa cr&egrave;me solaire.
Mais il interrompit son geste, examina la plage derri&egrave;re lui. Il n'y avait vraiment
personne. Enfin l'occasion r&ecirc;v&eacute;e de se baigner tout nu chez ces puritains d'Am&eacute;ricains
pour lesquels un sein nu m&eacute;rite un s&eacute;jour en prison, et un p&eacute;nis au soleil sans doute
l'&eacute;masculation totale et d&eacute;finitive.<BR>
Il se d&eacute;shabilla, laissa ses v&ecirc;tements sur la banquette arri&egrave;re, et marcha vers l'eau.<BR>
Celle-ci n'&eacute;tait pas froide du tout. Ni chaude non plus, comme il le redoutait encore
plus. Elle &eacute;tait tout juste un peu rafra&icirc;chissante, et toute la chaleur que son corps
avait accumul&eacute;e en cette journ&eacute;e disparut en un instant. Il plongea dans la premi&egrave;re lame qui roula vers lui, &eacute;mergea de l'autre c&ocirc;t&eacute; en secouant les cheveux, plongea
encore, fit quelques longueurs de crawl, laissa son corps se redresser &agrave; la verticale.
Il touchait tout juste le fond. Il valait mieux ne pas aller plus loin, au cas o&ugrave;
il y aurait des courants contraires.<BR>
Il allait retourner vers la plage lorsqu'il entendit le roulement familier de la porte
coulissante du Westfalia qui se refermait.<BR>
Il eut tout juste le temps de voir une silhouette sur le si&egrave;ge du conducteur. Une
vague lui donna une pouss&eacute;e vers le rivage. Il s'effor&ccedil;a de se remettre debout, d'avancer
rapidement dans l'eau qui s'opposait &agrave; son corps.<BR>
Le Westfalia partit &agrave; vive allure en soulevant un nuage de poussi&egrave;re et disparut derri&egrave;re
les buissons bien avant que Benjamin Tardif n'e&ucirc;t atteint la plage.
</BODY>
</HTML>