Quand les poules voleront, les voleurs pondront

(Ha)


-- Cot, cot, cot, répéta la poule.
-- Non: Catherine , insista la fillette étendue dans les grandes herbes derrière le poulailler.
-- Cot, s'obstina la poule en penchant la tête comme pour demander l'approbation de Catherine alors qu'elle cherchait simplement s'il ne restait pas derrière la fillette quelque miette ou quelque graine à ramasser.
-- Tu es stupide, Félicia, décréta Catherine en faisant mine de se fâcher.
-- Cot?
-- Cot-cot-Catherine.
-- Cot, cot, cot.
-- Catheri-i-ine? cria une voix lointaine. Catherine, viens déjeuner, ou tu vas être en retard à l'école.
Catherine soupira, se releva, secoua machinalement les brindilles qui collaient à sa robe. Félicia la suivit, monta sur le balcon, mais n'osa pas entrer à sa suite dans la cuisine, parce qu'elle ne trouverait là rien à picorer. Elle resta devant la porte, à regarder par la moustiquaire.
-- Qu'est-ce que tu faisais encore?
-- J'apprenais à Félicia comment dire Catherine.
-- Félicia?
-- La poule bleue.
La mère de Catherine jeta un coup d'oeil à la poule bleue de l'autre côté de la moustiquaire.
-- Les poules, ce n'est pas plus fait pour parler que pour voler. Tu t'es encore salie dans l'herbe. Va vite mettre ta robe bleue.
Catherine se retint de répliquer que Félicia savait déjà dire cot . Elle était trop ravie de pouvoir mettre sa robe bleue, de la même couleur que les plumes de Félicia.

* * *

Médas Barbeau était chargé de tirer les rideaux chaque fois que Maîtresse Jeannette annonçait qu'elle allait présenter un vidéo. Mais l'institutrice n'avait jamais eu besoin de lui dire qu'il fallait d'abord attendre le silence. Imbu de la solennité que confère automatiquement toute autorité imméritée, Médas Barbeau ne bougeait pas tant que le silence n'était pas total.
Les écoliers se turent rapidement. Ils cessèrent même de bouger. Catherine, au dernier rang parce que c'était la troisième année qu'elle allait à l'école et qu'elle était une des plus anciennes, avait été la première à se tenir coite et fixe, même si le silence et l'immobilité n'étaient pas dans sa nature. Mais le vidéo annoncé par Maîtresse Jeannette était de loin son préféré, comme d'une bonne part des écoliers qui le connaissaient déjà: Les oiseaux volants -- la fin d'une peste .
Catherine l'avait déjà vu deux fois, puisque Maîtresse Jeannette le montrait chaque année, au bénéfice des nouveaux élèves et conformément au programme.
Le commentaire du comédien à la voix mielleuse répugnait à Catherine. Il avait pour seul but de justifier l'extermination des oiseaux en Ha. Et Catherine se fermait les oreilles du mieux qu'elle pouvait, essayait de ne les laisser pénétrer que par les cris des oiseaux. Par contre, la plupart des images comptaient parmi les plus belles qu'elle eût jamais vues.
Médas Barbeau tira enfin les rideaux. Maîtresse Jeannette appuya sur un bouton et l'écran s'illumina.
Catherine était peut-être la seule de la classe à aimer même les premières images, consacrées aux dégâts secondaires causés par les oiseaux: monuments souillés, crottes dans le dos ou sur la tête des gens, croassements intempestifs sur les terrains de camping, vols commis par les merles, etc.
Cette séquence n'avait rien de particulièrement intéressant, mais Catherine la revoyait toujours avec la même fascination: le seul fait qu'un oiseau pût, du haut du ciel, laisser tomber une crotte grise à l'endroit de son choix lui semblait une prouesse fort enviable.
Après ces images somme toute anodines, les producteurs avaient habilement enchaîné avec des photos de Napoléon Saint-André sur la plage, les jambes arrachées par un objet provenant d'agresseurs lointains et inconnus. Ces photos, en noir et blanc, sur lesquelles un dessinateur avait adroitement coloré en rouge le sang qui coulait, suivaient immédiatement les images des dégâts des oiseaux, dans le but de donner aux écoliers l'impression que les oiseaux étaient aussi responsables de cet attentat. La plupart des écoliers le croyaient dans une certaine mesure, car le montage était très réussi: le monument à l'homme au repos, souillé par les crottes grises des pigeons; immédiatement après, Napoléon Saint-André, couché dans une position semblable, mais le visage tordu par la douleur; puis la caméra descendait le long du corps du jeune homme, jusqu'aux taches de sang toutes rouges. Seule Catherine était consciente de ce que cela avait de faux. Et elle secouait la tête en soupirant, chaque fois qu'elle entendait le commentateur ajouter: La seule solution à ces agressions -- un système de défense solide et efficace.
Défilait alors une série d'images montrant la complexité et l'invulnérabilité du système de défense haois: les silos souterrains dissimulés dans les champs et dans les forêts, le centre de commandement enfoui dans la falaise, les écrans de radar.
Les enfants qui regardaient le vidéo pour la première fois fronçaient les sourcils parce qu'ils ne voyaient pas très bien le rapport entre la défense du pays et la destruction des oiseaux, même s'ils étaient tout à fait disposés à l'admettre.
Le commentateur se hâtait d'expliquer que le radar et les missiles seraient totalement inefficaces si on laissait les oiseaux causer des fausses alertes ou, pis encore, si on donnait à une attaque ennemie la possibilité de s'approcher derrière un vol de grandes oies blanches, par exemple.
Un ornithologue réputé paraissait alors à l'écran pour expliquer, d'une voix pleine de trémolos, que ses collègues et lui avaient cherché une solution. Par exemple, on avait tenté d'immobiliser les oiseaux au sol par des poids ou des ficelles, ou en leur coupant une partie des ailes. Mais les oiseaux avaient continué à se reproduire et leurs petits avaient appris à voler, même si leurs parents ne pouvaient pas leur montrer comment.
Catherine rageait en voyant la séquence révoltante d'un aigle attaché à son aire et tentant de prendre son envol. Mais son petit, dans la séquence suivante, parvenait à s'envoler gauchement. Catherine et d'autres élèves se mettaient alors à battre des mains sous l'oeil réprobateur de Maîtresse Jeannette.
Nous n'avions pas le choix, déclarait l'ornithologue de sa voix la plus convaincante: il fallait détruire tous les oiseaux de Ha, ou risquer d'être détruits un jour nous-mêmes -- et tous les oiseaux avec nous.
Le vidéo, pour rendre cette solution plus acceptable, présentait au même moment l'image de vautours s'acharnant sur le cadavre d'un agneau. On entendait alors un coup de feu, et les vautours s'envolaient. D'autres coups de feu retentissaient, et plusieurs des vautours s'abattaient sur le sol.
Catherine, qui n'aimait pas le mouton, sentait les larmes lui monter aux yeux à la vue des vautours désarticulés que le chasseur retournait avec le bout du canon de son fusil.
C'est là que se terminait la partie didactique du vidéo. La suite était consacrée aux conseils pratiques, même s'ils étaient devenus absolument inutiles maintenant qu'on n'avait plus vu ni entendu depuis au moins dix ans un seul oiseau volant. Mais les pédagogues avaient trouvé judicieux de donner aux enfants l'impression de participer à la défense de Ha, en leur expliquant comment écraser un oeuf d'oiseau suspect ou à quel numéro téléphoner si jamais ils apercevaient un oiseau qui volait.
La partie du vidéo que Catherine préférait par-dessus tout, c'était le générique de la fin. Jusqu'à ce moment-là, les producteurs avaient résisté à la tentation de donner des oiseaux une image un tant soit peu favorable. Toutefois, croyant que tous les écoliers seraient alors déjà convaincus qu'il fallait à tout prix détruire les oiseaux, ils n'avaient pu résister à la tentation de présenter sous le générique les dernières images de la vie du dernier oiseau volant. Tout le monde ne savait-il pas que les écoliers ne regardent jamais le générique et qu'ils profitent de ces moments pour se moucher, se gratter et se lancer des boules de papier?
C'était du reste ce que faisaient alors tous les élèves de Maîtresse Jeannette, à l'exception de Catherine. Pendant une minute, sans prêter la moindre attention aux noms qui défilaient à l'avant-plan, Catherine s'imaginait oiseau -- grand goéland blanc et gris, suivant le goéland de l'écran. La caméra serrait l'oiseau de près dans son vol et les grandes ailes grises emplissaient l'image. Catherine penchait la tête à droite ou à gauche, s'inclinait ou se redressait avec chaque mouvement de la caméra rivée elle-même à l'oiseau qui glissait en plein ciel, ignorant les yeux du cameraman et ceux des milliers d'enfants qui seraient un jour rivés sur lui. Une fois, même, le goéland fit un grand looping et la caméra, incapable d'imiter sa prouesse, resta bêtement derrière, à la regarder.
À la soixantième seconde du générique, juste au moment où se terminait le vidéo, le goéland faisait un écart brusque, inexplicable. Seule Catherine devinait que c'était un mouvement de mort. Et elle en ressentit, même la troisième fois, un dur pincement au coeur.

* * *

Médas Barbeau rouvrit les rideaux. Les écoliers, aveuglés, clignèrent des yeux.
Consciencieusement, Maîtresse Jeannette répéta les conseils du vidéo.
-- Vous vous en souviendrez, les enfants? Écrasez les oeufs et les oisillons si vous en trouvez. Et si jamais vous apercevez un oiseau qui vole, courez vite dire à vos parents de téléphoner tout de suite aux services de défense. C'est très important.
Catherine leva la main.
-- Oui, Catherine?
-- Maîtresse Jeannette, pourquoi est-ce que les coqs et les poules sont incapables de voler?
Maîtresse Jeannette poussa un soupir, automatisme qui signifiait qu'elle ne connaissait pas la réponse, mais qu'elle répondrait quand même.
-- C'est parce qu'ils ne sont pas faits pour ça.
-- Comment, pas faits pour ça?
-- Eh bien, les coqs et les poules sont faits pour rester dans la basse-cour, pas pour se balader dans le ciel. Leurs ailes sont sûrement trop petites. Ou ils sont trop lourds, ce qui fait qu'ils ne peuvent pas voler avec leurs petites ailes. Tu vois, Catherine, les animaux de basse-cour n'ont pas besoin de voler pour chercher leur nourriture. S'ils en avaient eu besoin, je suis sûre qu'avec le temps il leur serait poussé des ailes plus fortes. Tu comprends?
-- Oui, Maîtresse Jeannette, mentit Catherine.
-- D'ailleurs, les oies et les canards ne sont-ils pas comme ça, eux aussi?
-- C'est vrai, Maîtresse Jeannette.
La petite peste, avec ses questions , songea Maîtresse Jeannette en commençant à écrire au tableau la liste des devoirs et des leçons dont seraient affligés les enfants.

* * *

À midi ce jour-là, comme tous les jours à midi, le maréchal Napoléon Saint-André avait avancé son fauteuil roulant jusqu'à la porte blindée qui fermait le centre de commandement, et il s'était dressé, sans aide, orgueilleusement, sur ses jambes artificielles, tandis que l'officier de sécurité vérifiait ses papiers d'identité même s'il le reconnaissait parfaitement. Mais la consigne avait été établie par le maréchal lui-même, qui n'aurait jamais admis qu'on fît une exception pour lui.
La porte blindée s'ouvrit sur la cour. Comme chaque jour à midi, l'aide de camp du maréchal avait avancé la voiture.
-- Il fait beau, constata le maréchal avec bonhomie.
-- Voulez-vous que je baisse la capote, mon maréchal?
-- Bonne idée.
Étonné, l'aide de camp s'exécuta. Ce n'était pas la première fois qu'il offrait au maréchal de baisser la capote de sa voiture, car s'il avait lui-même possédé cette belle voiture, il en aurait presque toujours gardé la capote baissée, histoire de mieux voir les filles et de mieux être vu d'elles, et aussi de profiter pleinement du soleil et du vent. Mais c'était la première fois que le maréchal acceptait.
Le maréchal se glissa au volant. Il alluma la radio, réglée à la station préférée de l'aide de camp. Cela fit sourire le maréchal d'entendre ces rythmes syncopés, sans aucun rapport avec sa vie à lui, tendue mais jamais trépidante. Il ne changea pas de poste, ce qui étonna d'autant plus l'aide de camp qu'il s'apprêtait à s'excuser d'avoir une fois de plus oublié de régler la radio à la station préférée du maréchal.
Napoléon Saint-André mit simplement le moteur en marche, et s'éloigna.
C'était en effet une journée splendide. Une journée à se promener capote baissée, radio à fond, même si on est maréchal. D'autant plus que la route entre le centre de commandement et la demeure du maréchal était belle, en lacets, souvent recouverte par des branches d'arbres qui formaient un tunnel au-dessus de la voiture.

* * *

Il l'aperçut au sortir d'un virage, justement à un de ces endroits où la route semblait couverte d'un toit de verdure.
Il ne vit d'abord qu'une silhouette blanche, debout au bord de la route, main tendue pour faire du stop.
Jamais avant ce jour-là le maréchal n'avait pris -- ou même songé à prendre -- quelqu'un en stop. Que lui prit-il alors d'appuyer sur le frein, et ce avant même que le regard de l'auto-stoppeuse n'eût croisé le sien, seul moment qui le rendait mal à l'aise lorsqu'il passait sans ralentir devant ces voyageurs démunis?
Il n'avait même pas eu le temps de voir si la femme était belle, jeune ou à tout le moins agréable à regarder.
Plus tard, lorsqu'il repensa à cet instant, il tenta vainement de se persuader que ç'avait peut-être été la mécanique -- celle de la voiture ou celle de ses jambes -- qui avait amorcé ce freinage, alors qu'il ne faisait lui-même rien pour s'immiscer dans son propre destin.
Chose certaine, la voiture s'arrêta. La portière de droite était trop éloignée pour que le maréchal, peu mobile, l'ouvrît lui-même rapidement. La femme tira une première fois sur la poignée, puis, voyant que le loquet était baissé, elle le souleva, tira encore, et la porte s'ouvrit. Elle monta dans la voiture et ferma la portière avec assurance.
-- Vous savez, dit-elle, il est absolument inutile de fermer à clé les portières d'un cabriolet ouvert.
Le maréchal sourit, bougea les lèvres pour marmonner une vague excuse sans qu'aucun son n'en sortît.
-- Où allez-vous? se demandèrent-ils simultanément tandis que la voiture repartait.
Ils rirent un instant, puis répondirent tous deux en même temps à la réponse de l'autre.
-- À l'auberge.
-- Je ne sais pas.
Ils rirent encore. Et ce rire semblait exprimer une complicité ancienne, cette familiarité que donne le fait de percevoir les choses drôles de la même manière, surtout lorsque ces choses sont peu drôles.
-- Ainsi, vous vous rendez à l'auberge? demanda le maréchal après quelques instants de silence.
-- Et vous, vous ne savez pas où vous allez?
Le maréchal leva une main du volant, fit un geste vague qui pouvait être interprété de bien des manières, mais qu'il croyait signifier à peu près vous n'êtes pas obligée de me croire, vous savez .
-- Vous êtes le maréchal Saint-André, n'est-ce pas? demanda la femme sans se tourner vers lui.
Il se contenta de hocher la tête. Pendant quelques instants, il avait espéré qu'elle ne le reconnaîtrait pas.
Et voilà maintenant qu'il savait qu'elle connaissait tout de lui -- l'essentiel de sa carrière, son âge approximatif, le prénom de son fils, peut-être même celui de sa femme. Il enviait toujours les gens qu'il rencontrait -- les nouveaux venus au centre de commandement, par exemple, ou les gens dont il faisait la connaissance au hasard des vacances -- qui pouvaient se raconter à lui alors qu'il n'avait rien à leur apprendre à son sujet qu'ils n'eussent déjà lu dans les journaux toujours en mal de copie.
Le maréchal brûlait d'envie de jeter un coup d'oeil sur la femme. Il savait que si elle ne le regardait pas, c'était parce qu'elle devait connaître son visage par coeur -- pour l'avoir vu à la télévision, dans les journaux, sur les affiches de recrutement. Mais lui, qui n'avait jamais vu cette femme et qui avait follement envie de la regarder fût-ce du coin de l'oeil ou pendant un court moment entre deux virages, pourquoi se sentait-il forcé de garder les yeux rivés devant lui, sur la route, comme s'il n'en connaissait pas tous les virages et toutes les lignes droites, pour l'avoir parcourue quatre fois par jour, depuis des années?
Il laissa enfin le coin de son oeil glisser vers les pieds de la femme qu'il entrevoyait à peine sous la boîte à gants, puis remonter vers les genoux, vers les cuisses.
-- Attention!
Il s'arracha à l'image de ces jambes longues et fines et aperçut une fillette en robe bleue qui traversait la route juste devant le capot de la voiture. Il écrasa le frein sous son pied de métal. Les pneus hurlèrent. Instinctivement, le maréchal étendit le bras droit, de façon à empêcher sa passagère de se frapper la tête contre le pare-brise. C'était la première fois depuis des années qu'il retrouvait ce vieux réflexe qu'il avait eu lorsque son fils était petit.
La fillette en bleu sentit la chaleur du moteur de la voiture stoppée tout près d'elle. Puis, elle haussa les épaules et reprit son chemin, affichant un souverain mépris pour la belle voiture, pour l'homme en uniforme et pour la dame qui l'accompagnait.
Le maréchal la regarda passer, et remit la voiture en marche. Ils firent encore un bout de route avant que la femme n'ouvre de nouveau la bouche.
-- Vous regardiez mes jambes, n'est-ce pas?
Il ne répondit pas. D'ailleurs, ils arrivaient à l'auberge.
-- Vous ne descendez pas? demanda-t-elle en ouvrant la portière.
Le maréchal fit semblant de ne pas hésiter. C'était un réflexe de militaire: toujours paraître agir avec détermination pourvu que ce fût lentement, quitte à faire le contraire aussitôt après. Il extirpa péniblement son corps du siège étroit, se mit sur pieds en chambranlant. Pendant ces instants, il réfléchissait intensément, se demandant s'il n'allait pas tout simplement jouer le galant homme, saluer la femme et repartir.
Il la suivit, même si jamais de sa vie il n'avait eu aussi peur.
-- Une chambre pour deux, lança la femme avec beaucoup de naturel au vieil homme chauve qui occupait le comptoir.
A-t-elle deviné que je ne savais pas quoi dire? se demanda le maréchal en remplissant la fiche consciencieusement, sachant qu'il lui était impossible de mentir en ayant le visage le plus connu de Ha.
-- Chambre 222, premier couloir.
La femme prit la clé et marcha d'un pas leste. Voyant que le maréchal ne pouvait marcher aussi vite, elle ralentit. Cela vexa le maréchal, bien qu'il n'en montrât rien.
Dès que la porte 222 fut refermée derrière eux, le maréchal ne put se retenir de poser la question qui lui brûlait les lèvres.
-- Est-ce que je dois payer? demanda-t-il en rougissant.
La femme éclata d'un grand rire cristallin. Le maréchal interpréta d'abord ce rire comme voulant dire non. Un instant plus tard, il n'en était plus tout à fait sûr.
Pendant que la femme se déshabillait, il regarda par la fenêtre et vit passer la fillette en bleu, qui marchait d'un pas rapide, traversant la route chaque fois que cela la rapprochait de la ligne droite et lui sauvait quelques pas.
-- Je pourrais être son grand-père, pensa-t-il.
Il se tourna vers la femme qui sortait de la salle de bains, nue et fière.
Il enleva sa veste et défit la ceinture de son pantalon. Puis il se laissa choir en arrière, sur le lit, et commença à défaire les sangles qui retenaient ses jambes.
-- Ne m'aidez pas, dit-il lorsque la femme s'approcha de lui. Ou plutôt, passez-moi le téléphone.
Il composa le numéro de chez lui.
-- Allô? Je ne mangerai pas à la maison. Non, rien d'important. À ce soir.
Il fit du bout des lèvres un bruit de baiser, et rougit lorsqu'il vit la femme sourire.