Et d'un


Savez-vous quand j'ai commencé à regretter la mort de ma mère?
C'est lorsque les premières gouttes de pluie se sont mises à dégouliner par le trou de balle dans le toit de la Pony.
Pendant une seconde, j'ai pensé que c'étaient des larmes qui coulaient sur ma main. Mais je n'avais pas vraiment envie de pleurer. Peut-être aucune raison de le faire. Et puis, des larmes glacées comme celles-là, ça ne se pouvait pas.
J'ai quand même porté la main à mon visage. Rien sur le nez, rien sur les joues, rien dans le coin des yeux. L'eau coulait directement du toit. Je ne pleurais pas.
Ça m'a fait plaisir. Normalement, quand on perd sa mère, je suppose qu'on a envie de pleurer. Moi, ce qui me peinait, c'était plutôt que la Pony soit abîmée. Si j'avais pleuré, ça aurait été à cause de ce petit trou dans le toit, pas du gros trou dans le visage de maman.
Même que j'étais plutôt fier d'être capable de ne pas pleurer. C'étaient des gouttes de pluie qui coulaient du toit. Pas des larmes de crocodile et encore moins de grand bébé sentimental. J'ai levé une autre fois ma main droite, je l'ai promenée au-dessus de ma tête sans quitter la route des yeux. J'ai trouvé le trou.
En fait, ce n'était pas tout à fait comme je viens de vous le dire: que la voiture ait été abîmée, ça ne m'attristait pas beaucoup plus que la mort de maman, parce que je n'aimais pas tellement plus la Pony que maman. Ça a été le tout premier modèle que Hyundai a osé vendre hors de Corée. Dès la première année, c'était une voiture pour pauvres seulement. Douze ans après sa disparition des lignes de montage et des salles d'exposition, seuls des assistés sociaux comme nous -- le genre qui est content de se promener dans un paquet de rouille, et on est moins nombreux que vous pourriez le croire -- en possédaient encore.
Bien entendu, j'aurais préféré ne pas avoir percé le toit. Si ça avait été à recommencer, je m'y serais pris autrement. Mais que voulez-vous, quand on a un revolver dans une main et que de l'autre main on s'accroche au volant d'une petite voiture qui roule à fond de train, un accident est vite arrivé.
Maintenant que j'étais débarrassé de maman, le seul véritable emmerdement, c'était cette eau qui coulait. De l'eau ultra-glacée de 31 décembre. C'était une de ces saloperies de débuts d'hiver où il pleut au lieu de neiger. J'ai enfoncé le petit doigt dans le trou. Je voulais le boucher un moment. Ça a parfaitement marché jusqu'au virage suivant, quand j'ai voulu mettre les deux mains sur le volant. Pas moyen. Le doigt était coincé. Je n'ai pas paniqué. Une main gauche, c'est assez pour man uvrer un volant dans un virage pas trop serré.
Mais passer les vitesses sans ma main droite poserait bientôt problème. J'étais sur le chemin qui relie Saint-Nazaire-de-Mainville à Saint-Barnabé par l'intérieur des terres et qui s'appelle le rang d'En-arrière, ce qui le distingue du chemin du Bord-de-l'eau (qui longe la rivière, vous l'aurez deviné). En arrivant au seul et unique feu de circulation, en plein centre de Saint-Barnabé, justement là où le rang d'En-arrière rejoint le chemin du Bord-de-l'eau, je pourrais toujours freiner en enfonçant l'embrayage. Mais je ne pourrais pas repartir, avec le levier de vitesses coincé en quatrième, si je ne parvenais pas à sortir mon doigt du damné trou où il était allé se fourrer.
Je connaissais bien la Pony (je la conduisais depuis dix ans au moins) et j'ai réussi à négocier encore quelques virages sans toucher au levier de vitesses. À Saint-Barnabé, j'ai eu de la chance: le hasard m'a donné le feu vert. Le moteur a gémi quand je l'ai forcé à accélérer en quatrième à la sortie du village, mais je n'y ai pas fait plus attention que si ça avait été maman qui ronchonnait.
Une dizaine de kilomètres encore et j'ai aperçu les lueurs de l'autoroute. Et l'enseigne de la station-service Ultramar. J'ai appuyé sur l'embrayage, je me suis laissé glisser doucement jusqu'aux pompes. Le niveau d'essence était presque à zéro.
J'avais encore de la chance: ce n'était pas un libre-service. Je pourrais demander qu'ils me mettent quelques gouttes d'huile ou du WD-40. Et si je ne réussissais pas à récupérer mon doigt, le pompiste ferait le plein, mettrait le levier de vitesses en deuxième et je serais capable de me rendre à l'hôpital de Mainville. J'ai tourné la clé avec la main gauche, ce qui n'était pas facile mais pas impossible. Et j'ai essayé encore de dégager mon petit doigt. En tirant doucement, et en m'aidant avec l'autre main. Mais ça faisait mal. C'est vachement coupant, la vieille tôle fraîchement percée. J'ai tordu mon doigt dans le trou. Ça tournait un peu, mais ça ne descendait pas du tout.
-- Y a quelque chose qui va pas?
C'était le pompiste. Un gros garçon rougeaud, en blouson bleu et jaune, qui avait appris par c ur le manuel du parfait pompiste.
-- J'ai le doigt pris.
-- Ah bon, il a répondu comme s'il y avait tous les jours plein d'automobilistes qui s'arrêtaient devant ses pompes avec un doigt coincé dans la tôle du toit.
Il s'est penché pour examiner de plus près la situation de mon auriculaire que j'imaginais pointant tout rose vers le ciel.
-- Moi, je vas pousser. Vous, vous tirez.
Il a appuyé la paume de sa main avec tendresse sur le bout de mon doigt. Il a poussé. J'ai tiré. Et c'est venu. Avec un peu de sang. Quelques gouttes seulement. Ça n'a pas fait vraiment mal.
-- Je vous en mets combien?
-- Commence, je vas te dire quand arrêter.
J'ai enfoncé le doigt dans ma bouche pour éviter que le sang dégoutte sur mes vêtements.
J'ai cessé de le sucer pour tendre la main vers mon portefeuille. Comme je m'en doutais, je n'avais en poche que quatre dollars et des poussières.
-- Mets-en juste pour quatre piastres! j'ai crié au pompiste.
Par-dessus mon épaule, j'ai regardé le compteur de la pompe. Trop tard: il s'est arrêté à six dollars trente-huit.
-- C'est tout ce que j'ai, j'ai expliqué sur le ton de la plus extrême contrition en tendant les pièces au pompiste.
-- Vous me rembourserez la prochaine fois.
J'étais tombé sur le plus gentil des pompistes du monde, prêt à faire crédit au premier paumé venu. Peut-être qu'Ultramar avait émis de nouvelles directives en ce sens, dans l'espoir que les clients reviendraient régler leurs dettes et en profiteraient pour faire encore le plein. Et la fois suivante, même avec des liasses de billets dans leurs poches, ils n'oublieraient pas Ultramar qui les avait si bien dépannés. Ils seraient clients pour la vie, à cause de deux ou trois misérables dollars prêtés par une pétrolière qui en fait des milliards.