Lac Sebago


(Maine)


Le 28 août 1988

Pendant des années, j'ai rêvé à cette journée, et j'ai passé des mois à la préparer. Mais rien ne s'est passé comme je l'avais prévu -- ni, à plus forte raison, comme je l'avais souhaité.
Pour commencer, une pluie fine s'est mise à tomber au moment précis où je plaçais sur le siège du passager, dans la voiture, la glacière contenant une boîte de thé glacé et deux sandwiches.
Puis, lorsque j'ai fait le tour de mon équipage pour m'assurer que tout était en ordre, j'ai constaté que les deux pneus de la caravane étaient à plat. Sans doute était-ce l' uvre des mauvais garçons du quartier, qui ont pu entendre parler de mon expédition et en être jaloux, à moins qu'ils n'aient simplement trouvé amusant de causer des emmerdements au propriétaire anonyme d'une caravane imprudemment garée pour une nuit sur la voie publique.
Au moins, les pneus de la voiture ont été épargnés.
J'ai réussi à contenir ma mauvaise humeur pour la bonne raison que je n'avais personne sur qui l'exercer, et j'ai sorti du coffre de la Mustang la pompe que j'avais décidé d'emporter sans me douter que je lui trouverais une utilité avant même d'être parti.
Les premiers coups de pompe n'ont eu aucun effet sur le pneu droit, qui est demeuré plat comme une crêpe. Un examen plus attentif m'a révélé qu'une fente, longue d'au moins deux centimètres, laissait échapper les derniers souffles d'air que je venais d'y injecter. J'ai fait le tour de la caravane pour constater que le pneu gauche présentait aussi une fente béante, de toute évidence l' uvre du même objet pointu.
J'ai alors dételé la caravane et enlevé les deux roues, que j'ai mises sur la banquette arrière de la Mustang. Je suis arrivé à la station-service la plus proche juste au moment où son propriétaire en ouvrait les portes.
Un des pneus pouvait être réparé et l'a été promptement. L'autre présentait une fente plus profonde et était trop abîmé pour rouler de nouveau. La station-service n'avait pas en stock de pneu de cette taille. Et, comme on était dimanche, on ne pouvait espérer en trouver avant le lendemain.
-- Laissez faire, ai-je dit au garagiste, j'utiliserai ma roue de secours.
Revenu à la caravane avec la roue réparée et la jante nue, j'ai eu tôt fait de poser la première ainsi que la roue de secours.
Il était huit heures passées lorsque je me suis enfin mis en route, moi qui avais prévu de partir à six heures et demie. La pluie avait cessé. Cela m'a semblé de bon augure et m'a remonté le moral. Mais, dès que j'ai emprunté le pont Champlain, elle s'est remise à tomber de plus belle.
Je me suis efforcé de me convaincre que ce ne serait qu'une ondée passagère et j'ai poursuivi mon chemin, pas du tout fâché de laisser derrière moi les voyous de mon quartier.
Quatre heures plus tard, j'approchais du parc de Franconia Notch, au New Hampshire, où j'avais projeté de passer ma première nuit. Il m'a toutefois semblé plus judicieux de poursuivre ma route sous la pluie que de passer le reste de l'après-midi coincé dans la caravane.
J'ai jeté un coup d' il, sur le tableau de bord, au papier autocollant jaune où j'avais inscrit en gros caractères les routes à suivre pendant les deux premiers jours, avec le kilométrage cumulatif à chaque changement de direction. Ne valait-il pas mieux, tant qu'à faire, continuer jusqu'au point d'arrivée de la deuxième étape, le parc Baxter, dans le nord du Maine? M'y rendre serait toutefois impossible avant la nuit. Et j'ai toujours détesté conduire dans l'obscurité, surtout sur des routes que je ne connais pas. De plus, ce parc nordique, en montagne, serait particulièrement froid et désagréable sous la pluie qui ne semblait pas vouloir cesser.
J'ai fait une pause à une halte routière. Assis à la table de la caravane, j'ai avalé mes deux sandwiches en consultant mon atlas des États-Unis. J'ai décidé de viser directement la côte du Maine, où il risque de faire moins froid, pour remonter ensuite jusqu'à la frontière canadienne, et reprendre alors le reste de l'itinéraire que je me suis fixé depuis des mois: suivre les côtes jusqu'à la frontière du Mexique, que je longerai jusqu'en Californie; de là, je suivrai la côte du Pacifique jusqu'à Seattle, pour revenir à Montréal en serrant au plus près la frontière canadienne.
Bref, je me propose de faire le tour des États-Unis d'Amérique dans le sens des aiguilles d'une montre, à partir de Montréal. En abandonnant le parc Baxter et la frontière nord du Maine, j'arrondirai les coins. Mais qui pourrait me le reprocher? De toute façon, qui saura que je ne fais pas le tour absolument complet des États-Unis comme je me l'étais promis?
J'ai donc détaché un nouveau feuillet de mon bloc d'autocollants et j'y ai noté mon nouvel itinéraire. Mais le feuillet a refusé d'adhérer au plastique humide du tableau de bord. Je l'ai laissé sur le siège du passager, où je suis incapable de le lire, et me suis efforcé de me souvenir des routes à suivre.
Vers six heures, lorsque la pluie a enfin cessé, un panneau routier m'a annoncé que j'approchais du parc d'État du lac Sebago, dans le sud du Maine, et j'ai décidé d'y passer la nuit. J'ai un préjugé favorable à l'égard des parcs publics -- parcs d'État ou parcs nationaux --, généralement peu coûteux, agréables et tranquilles. Et celui-là tombait à pic.
Il est surtout fréquenté par des amateurs de pêche généralement barbus et au physique imposant, qui remorquent derrière de puissantes camionnettes à quatre roues motrices des bateaux à moteur hors-bord de grosse cylindrée. En cette fin de week-end de fin d'été, ils sont presque tous affairés à sortir du lac leur embarcation et à lever le camp. Sur le pare-chocs de deux de leurs véhicules, un autocollant proclame: Qu'est-ce que nous attendons? Envoyons Rambo , sans préciser où celui-ci pourrait être utile par les temps qui courent.
Comme je ne passerai qu'une nuit ici, je ne me suis pas donné la peine de dételer la caravane. Pour oublier les déceptions de cette journée plutôt fertile en désagréments, je me suis baigné quelques instants dans les eaux fraîches du lac et cela m'a fait du bien.
J'ai passé une bonne partie de la soirée à examiner la carte du Maine dans mon atlas routier, de façon à inscrire sur de nouveaux autocollants jaunes l'itinéraire qui, demain, me mènera rapidement et sans encombre à l'océan Atlantique.