Extraits
Saint-Antoine-sur-Richelieu (QuŽbec) J0L 1RO

Franois Barcelo


Žcrivain

Adresse Žlectronique: barcelof@aei.ca




TROIS ƒCHANTILLONS

Extraits de Longues Histoires courtes
Copyright ƒditions Libre Expression, 1992.


L'apprenti

Je redescendais de Nagharkot, o j'avais passŽ la nuit dans un bungalow charmant mais rustique que les propriŽtaires du Pheasant Lodge avaient nommŽ Ganesh parce qu'on peut le matin, sans quitter son lit, apercevoir par la fentre les trois sommets blancs du mont Ganesh, qui doit lui-mme son nom ˆ cet Žtrange et sympathique dieu hindou ˆ tte d'ŽlŽphant. J'avais effectivement aperu leur silhouette ce matin-lˆ en ouvrant les yeux dans la pŽnombre.

Une fois levŽ, j'avais gravi la colline voisine d'o j'en avais eu plein la vue: une vingtaine des sommets de l'Himalaya se profilaient contre l'horizon, ŽclairŽs l'un aprs l'autre par la lumire dorŽe du soleil levant. Deux guides qui accompagnaient leurs employeurs avaient longuement dŽlibŽrŽ pour savoir lequel Žtait l'Everest, sans arriver ˆ un consensus. Je sais donc que j'ai vu le sommet du monde, mme si je serais bien en peine de l'identifier. ƒtait ensuite arrivŽe une compagnie de soldats nŽpalais qui faisaient leurs exercices matinaux. Chacun entra dans le petit temple dressŽ au sommet du monticule o nous nous trouvions, et en fit sonner la cloche.

De retour au Pheasant Lodge, j'avais dŽjeunŽ avant de me mettre en marche pour Bakhtapour, dont j'Žtais venu la veille par la mme route et le mme moyen.

J'allais d'un bon pas, sur le chemin en faux plat descendant, presque compltement dŽsert. Dans l'autre direction, j'avais comptŽ, dans les trois heures de la montŽe, quatre vŽlos et deux jeeps.

Ë peu prs ˆ mi-chemin, la route se mit ˆ faire des lacets pour descendre une pente abrupte. Je commenais ˆ chercher de l'oeil un raccourci, lorsque deux enfants - une fillette de sept ans, peut-tre, et un garon qui ne devait pas en avoir cinq - m'apostrophrent.

- O vous aller? me demanda la fillette, dans un anglais sommaire mais bien articulŽ.

- Ë Bakhtapour.

- Voulez raccourci?

La veille, dans l'autre direction, un vieux NŽpalais (qui devait me rŽvŽler quelques instants plus tard n'avoir que trente-cinq ans) s'Žtait imposŽ pour me guider, aprs m'avoir simplement dit qu'il me montrerait un raccourci. Cinq minutes plus tard, je lui avais fait savoir que, s'il s'attendait ˆ ce que je le paie pour ses services, je ne lui donnerais que vingt roupies, et qu'il ne valait pas la peine qu'il m'accompagn‰t plus loin. Sans sourciller, il avait continuŽ ˆ marcher en me parlant des cadeaux que des touristes lui avaient fait - ses chaussures et son pantalon, entre autres. Bien que je fusse forcŽ de reconna”tre que celui-ci et ceux-lˆ avaient un urgent besoin d'tre remplacŽs, je m'en Žtais tenu, lorsque nous nous Žtions quittŽs, aux vingt roupies promises. Il m'avait encore demandŽ un stylo, mais je n'en avais qu'un dont je n'avais pas envie de me dŽpartir.

Avec les enfants, je craignais ce genre d'expŽrience quelque peu dŽsagrŽable.

- Pas de guide, dis-je catŽgoriquement.

- Pas guide, seulement montrer, promit la fillette dont je n'Žtais sžrement pas le premier client rŽticent.

Effectivement, quelques mtres plus loin, elle me dŽsigna l'ouverture d'un sentier renfoncŽ, qui coupait vers la vallŽe.

On recommande aux touristes de ne pas donner d'argent aux enfants dans ces contrŽes, car cela rend ceux-ci dŽpendants. Bien souvent, ils gagnent ainsi plus que leurs parents, qui sont alors tentŽs s'abandonner leurs cultures.

Mais, dans ce cas-lˆ, il s'agissait bel et bien d'un service rendu, qui mŽritait salaire, si minime fžt-il. Je sortis mon portefeuille, ˆ la recherche de deux billets d'une roupie. Je n'en trouvai qu'un de deux.

- Pour vous deux, dis-je ˆ la fillette en pointant alternativement vers elle et celui que je supposais tre son petit frre.

La fillette disparut aussit™t, mais le petit peut-tre frre s'accrocha ˆ moi.

- C'Žtait pour les deux, m'efforai-je de lui expliquer.

- Roupies! rŽclama-t-il.

Je n'avais plus dans mon portefeuille que des billets de dix roupies ou plus. Pas question de m'en dŽpartir pour ce petit morveux et d'encourager ainsi ses parents ˆ abandonner tout travail productif.

- Non, fis-je fermement en entreprenant ma descente dans le sentier.

- Dix roupies, fit-il alors avant de se lancer dans une litanie o, malgrŽ tous mes efforts pour ne pas Žcouter, le mot ÇroupiesÈ revenait plus souvent qu'ˆ son tour, prŽcŽdŽ de chiffres descendants.

Il me suivit sur au moins deux cents mtres, ne tirant de moi que plusieurs autres ÇnonÈ catŽgoriques. Il abandonna enfin la partie, me laissa continuer et lorsque j'arrivai au maximum de la portŽe de sa voix, il me cria rageusement ce que sa carrire de guide lui avait appris tre la suprme vengeance face ˆ un touriste intraitable:

- ‚a, pas raccourci, m'sieur, pas raccourci!



La salope

Jeudi douze

L'HOMME EN COMPLET BLEU MARINE, Ë LA PORTE DE L'APPARTEMENT DE L'ACTRICE VIEILLISSANTE : Madame Cartier?

L'ACTRICE VIEILLISSANTE, AVEC UNE POINTE D'APPRƒHENSION: Oui?

LA FEMME EN TAILLEUR GRIS, Ë CïTƒ DE L'HOMME EN COMPLET BLEU MARINE: Je suis HŽlne Lavoie, du ministre de l'Aide sociale. Et voici Louis Desmarais, du ministre des Ressources fiscales. Pouvons-nous entrer?

L'ACTRICE, Ë PEINE RASSURƒE, DƒTACHANT LA CHAëNE QUI EMPæCHAIT LA PORTE DE S'OUVRIR TOUTE GRANDE: Oui.

LA FEMME EN TAILLEUR GRIS, PRENANT PLACE SUR LE CANAPƒ QUE LUI DƒSIGNE L'ACTRICE: Madame Cartier, voici ce qui nous amne.

L'HOMME EN COMPLET BLEU MARINE, S'ASSEYANT Ë L'AUTRE EXTRƒMITƒ DU CANAPƒ: Nous savons que vous avez des ennuis financiers. Vos deux derniers films n'ont pas eu le succs qu'ils mŽritaient...

LA FEMME EN TAILLEUR GRIS, EN SE REDRESSANT SUR LE CANAPƒ TROP PROFOND Ë SON GOóT: Les critiques ont d'ailleurs ŽtŽ extrmement injustes ˆ votre Žgard. Nous avons vu vos films, vous savez.

L'HOMME EN BLEU MARINE: Des goujats, avons-nous ŽtŽ plusieurs ˆ dire - aux Ressources fiscales, en tout cas.

L'ACTRICE, DE SON FAUTEUIL DROIT QUI LUI DONNE UN BEAU PORT DE TæTE: Je suis ravie que vous vous prŽoccupiez tant de ma carrire, mais je ne vois pas pourquoi...

L'HOMME, EN S'ƒPONGEANT LE FRONT AVEC SON MOUCHOIR: Vous avez raison. Venons-en au fait, car vous avez sžrement autre chose ˆ faire et nous avons pour notre part plusieurs autres rendez-vous aujourd'hui.

LA FEMME, SUR UN SIGNE DE L'HOMME: Vous savez sans doute que demain est un vendredi 13?

L'ACTRICE, AVEC INDIFFƒRENCE: Je n'y avais pas songŽ.

LA FEMME, TOUJOURS: Eh bien, sachez que les patients des Žtablissements psychiatriques qui sont sous la responsabilitŽ de mon ministre y songent, eux.

L'ACTRICE, TOUJOURS INDIFFƒRENTE: Vraiment?

LA FEMME, AVEC CONVICTION: Le taux de suicide est dix fois plus ŽlevŽ les vendredis treize que tout autre jour de l'annŽe.

L'HOMME, AVEC INSISTANCE: Dix fois.

L'ACTRICE, UN TOUT PETIT PEU SARCASTIQUE: J'avais compris.

L'HOMME, MAL Ë L'AISE: Bien entendu, nos ministres respectifs n'attribuent aucunement cela au hasard. D'aprs les spŽcialistes, les maniaco-dŽpressifs seraient plus superstitieux que la moyenne des gens. C'est pourquoi ils sont si nombreux, chaque vendredi treize, ˆ mettre fin ˆ leurs jours.

LA FEMME, GæNƒE ELLE AUSSI: L'an dernier, le vendredi treize novembre, ce taux de suicide a mme ŽtŽ deux fois plus ŽlevŽ que le treize mars.

L'ACTRICE, NON SANS MALICE: Vingt fois plus, donc, qu'un jour ordinaire.

LA FEMME, SUR UN TON DE FAUSSE GRAVITƒ: Savez-vous pourquoi?

L'ACTRICE, INTRIGUƒE: Non.

LA FEMME, TRIOMPHANTE: Alice Peujod s'Žtait suicidŽe la veille. Et vous savez comme ces gens sont sensibles au sort de leurs vedettes. En fait, ce jour-lˆ, vingt-deux personnes se sont suicidŽes dans nos institutions psychiatriques, alors qu'en moyenne une personne virgule deux seulement se tue chaque jour.

L'ACTRICE, COMMEN‚ANT Ë DEVINER POURQUOI ON LUI RACONTAIT CELA: Je ne vois pas pourquoi vous me racontez cela?

L'HOMME, FATIGUƒ DE SON SILENCE: J'y arrive. Notre ministre a songŽ que vous pensiez peut-tre au suicide.

L'ACTRICE, SE RAIDISSANT MALGRƒ ELLE: Je ne connais personne qui n'y pense jamais.

LA FEMME, EN RIANT: C'est bien entendu une dŽcision tout ˆ fait personnelle, dans laquelle nous n'oserions jamais intervenir de quelque manire que ce soit.

L'HOMME, MIELLEUX: Mme que nos deux ministres prŽfŽreraient de loin vous garder parmi nous. Votre carrire peut encore rebondir, nous en sommes tous parfaitement convaincus.

LA FEMME, MIELLEUSE: Toutefois, si vous deviez dŽcider de vous suicider, vous auriez tout intŽrt ˆ le faire demain, vendredi treize.

L'HOMME, SAVANT: Vous savez, l'entretien de chaque bŽnŽficiaire d'institution psychiatrique cožte trs cher au gouvernement. Plus de cinquante mille dollars par annŽe.

LA FEMME, PLUS SAVANTE ENCORE: Cinquante-six mille trois cents dollars, pour tre plus prŽcis.

L'HOMME, COMPASSƒ: Eh bien, quand une vedette qui est chre ˆ ce genre de personne - et vous correspondez parfaitement au profil idŽal des idoles de ces gens - se suicide un jour ordinaire, on passe du suicide virgule deux habituel ˆ mme pas trois. Par contre, quand c'est un vendredi treize, on passe de douze et des poussires ˆ vingt-deux.

LA FEMME, FLATTEUSE: Cela veut dire que le suicide d'une personnalitŽ de votre envergure un vendredi treize soulage l'ƒtat d'une dizaine de bŽnŽficiaires.

L'HOMME, UTILISANT LA CALCULETTE DE SA MONTRE-BRACELET: Faisons le calcul: cinquante-six mille trois cents dollars fois dix, cela fait cinq cent soixante-trois mille dollars par an.

LA FEMME, CONSULTANT UN PETIT CALEPIN: Or, vous devez au fisc, trs exactement, en date d'aujourd'hui, la somme de quatre cent vingt-deux mille dollars et soixante-seize cents. Le gouvernement est disposŽ ˆ effacer cette dette de votre succession, ˆ une condition...

L'ACTRICE, BRUSQUEMENT: Que je me suicide un vendredi treize.

L'HOMME, AVEC BONHOMIE: Oh, mais notez bien que si vous n'avez aucune intention de vous suicider, nous ne vous y encourageons nullement. Par contre, si vous dŽsirez, de votre seule et unique volontŽ, mettre fin ˆ vos jours, il serait dans votre intŽrt, dans celui de vos hŽritiers et dans celui de la collectivitŽ que vous le fassiez demain.

L'ACTRICE, D'UN TON CASSANT: Mais pas dans celui des gens qui m'imiteraient.

LA FEMME, OUVRANT SON PORTE-DOCUMENTS: Oh, vous savez, ce sont par dŽfinition des esprits dŽrangŽs. Des gens qui, s'ils ne se suicident pas maintenant, se suicideront t™t ou tard.

L'HOMME, PAS TROP SóR DE LUI: Et songez ˆ leurs familles, au poids moral que constitue l'existence de ces gens qui leur sont chers, mais avec lesquels il leur est impossible d'avoir des relations normales.

LA FEMME, SORTANT UNE ENVELOPPE DE SON PORTE-DOCUMENTS: Nous avons des photos. Voulez-vous les voir? Vous comprendrez...

L'ACTRICE, TRISTE: Non, merci. Mais, dites-moi, qu'est-ce qui me garantit que vous me crŽditerez la somme promise?

L'HOMME, TIRANT DE SA POCHE DE POITRINE UNE PETITE CARTE: Vous avez notre parole ˆ tous les deux. Et aussi celle du PrŽsident. Tenez.

L'ACTRICE, APRéS AVOIR LU SUR LA CARTE Ë L'EMBLéME DE LA PRƒSIDENCE LES MOTS ÇQUOI QU'IL ARRIVE, JE RESPECTERAI VOTRE DƒCISION. R. B.È: Et si je racontais tout a aux journalistes?

L'HOMME, EN SOURIANT: Nous nierions tout, bien entendu. Officiellement, nous sommes venus vous demander, ˆ la suggestion du PrŽsident, de vous joindre ˆ un nouveau comitŽ sur les droits fiscaux et sociaux des artistes de la scne et du cinŽma.

LA FEMME, OBLIGEAMMENT: Mais si vous tenez ˆ avoir un tŽmoin, vous pouvez faire venir un de vos hŽritiers; nous lui rŽpŽterons notre offre, ˆ condition qu'il s'engage sous serment ˆ ne jamais la rŽvŽler.

L'ACTRICE, IMPATIENTE: Je n'ai pas d'hŽritier.

LA FEMME, FEIGNANT LA COMPASSION: Vous avez bien un fils?

L'ACTRICE, HAUSSANT LES ƒPAULES: Je ne l'ai pas vu depuis treize ans.

L'HOMME, INSISTANT: Si vous voulez rŽdiger votre testament, un notaire nous attend dans la voiture.

L'ACTRICE SéCHEMENT, EN SE LEVANT: Non, ce ne sera pas nŽcessaire.

LA FEMME, JUSTE COMME LA PORTE SE REFERMAIT SUR ELLE ET SUR SON COMPAGNON: Vous savez, quatre cent vingt-deux mille dollars, c'est beaucoup d'argent...

Lundi seize

LA FEMME AU TAILLEUR GRIS, MAINTENANT EN TAILLEUR VERT, ENTRANT DANS LE BUREAU DE L'HOMME AU COMPLET BLEU MARINE, TOUJOURS EN COMPLET BLEU MARINE: As-tu le journal?

L'HOMME AU COMPLET BLEU MARINE: Oui. Elle s'est tuŽe.

LA FEMME, TRIOMPHANTE: J'en Žtais sžre. Quand?

L'HOMME, HOCHANT LA TæTE: Samedi.

LA FEMME, Dƒ‚UE: La salope.



Le bon numŽro

ÇLƒA 560 99771È

Le numŽro de tŽlŽphone Žtait griffonnŽ sur un bout de carton arrachŽ ˆ une pochette d'allumettes, qu'Armand avait retrouvŽ en vidant ses poches.

Il chercha en vain le souvenir de cette LŽa, puis remit le bout de carton dans la poche de sa veste grise.

La semaine suivante, il le retrouva au moment d'envoyer la veste chez le teinturier pour la dŽbarrasser de l'odeur de cigarettes.

La mŽmoire lui revint, cette fois. Souvenir d'une odeur de parfum langoureux. Souvenir de lvres au gožt de graisse et de cerise. Souvenir d'un sein mÏlleux pressŽ contre son coude.

Aussit™t, il dŽcrocha le tŽlŽphone, commena ˆ composer le numŽro. Mais il s'arrta, remarquant le chiffre de trop.

Ë tout hasard, il fit le 560 9771, se disant que le 9 avait pu tre rŽpŽtŽ par distraction; puis le 560 9971. Deux fois, on lui rŽpondit qu'il n'y avait lˆ aucune LŽa.

S'imaginant confrontŽ ˆ une infinitŽ de combinaisons possibles, il abandonna, mais ne cessa de penser ˆ LŽa.

Le mois suivant, il fut renversŽ par une voiture.

Un policier blasŽ prit son portefeuille et y dŽcouvrit le bout de pochette d'allumettes. Sans remarquer le chiffre excŽdentaire, il composa le numŽro. Une voix de femme rŽpondit.

- All™?

- LŽa?

- Oui?

- Armand TassŽ, a vous dit quelque chose?

- Oui?

Le policier perut dans la voix de la femme des notes de joie et d'apprŽhension.

- Il est mort, dit-il sans feindre l'indiffŽrence.



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