Primatologie

Sexe, mensonges et politique

Agressions, ethnocentrismes, jeux de pouvoir... L'homme n'a pas inventé ces vilains défauts. Pas plus, d'ailleurs, qu'il n'a inventé l'entraide, la coopération ou la réconciliation. Ces comportements, il les a tous hérités de ses ancêtres primates. Pour comprendre les points communs et les différences, une entrevue avec le primatologue Bernard Chapais.

par Bruno Dubuc

Nous sommes le produit d'une longue histoire évolutive. Plusieurs spécialistes des sciences humaines continuent pourtant d'analyser nos conduites individuelles et sociales comme si nous étions nés de la dernière pluie. Car si on s'entend pour dire que nous avons hérité nos traits morphologiques de nos ancêtres primates, beaucoup plus difficile est d'admettre que nos comportements ont, eux aussi, des racines biologiques parfois très lointaines. Il faut dire que, contrairement aux fossiles, les comportements laissent peu de traces de leur passage. Comment alors étudier la composante ancestrale de nos comportements ?

En observant nos plus proches parents, les primates actuels, répond Bernard Chapais, primatologue au département d'anthropologie de l'Université de Montréal. Après 15 ans d'observations assidues, il en a long à dire sur ce que l'on se plaît à appeler la " nature humaine ". Voyage au coeur du primate qui sommeille en nous...

Québec Science : On peut bien admettre que l'homme descende du singe, que certains de leurs comportements ressemblent aux nôtres, mais qui nous dit que ces comportements semblables ont les mêmes causes ?

Bernard Chapais : C'est là que se situe tout le débat. Mais j'aimerais d'abord apporter une précision qui m'apparaît importante. L'homme ne descend d'aucun singe vivant actuellement. En fait, le primate contemporain le plus près de nous, le chimpanzé, et l'homme descendent d'un ancêtre commun ayant vécu il y a cinq à six millions d'années. C'est un peu comme deux cousins ayant les mêmes grands-parents. Nos ancêtres communs nous ont forcément légué des choses communes. C'est évident sur le plan morphologique quand on compare, par exemple, la main d'un singe et celle d'un être humain. Ça l'est moins sur le plan du comportement parce qu'un comportement est plus labile, plus flexible, plus plastique. Pourtant, toute personne qui commence à observer les primates est tout de suite frappée par les ressemblances : les comportements maternels, le jeu, les rapports de dominance, les coalitions, tout nous renvoie directement à des conduites humaines.

On se demande alors si on peut s'appuyer sur ces observations pour fournir des modèles explicatifs du comportement humain. Certains ont essayé de faire des transpositions faciles et immédiates à l'être humain. Mais cela fonctionne plus ou moins pour la simple et bonne raison qu'il s'agit de cerveaux très différents, séparés par des millions d'années d'évolution indépendante. Par contre, et c'est la voie que j'ai suivie, on peut étudier le comportement de plusieurs espèces de primates vivant dans divers milieux. Ces observations permettent alors d'élaborer des modèles qui expliquent la variabilité des comportements et qui permettent de comprendre et de retracer les origines de phénomènes comme l'agression, la subordination, la réconciliation, la formation d'alliances...

Québec Science : Pouvez-vous donner un exemple de ces comportements similaires et montrer comment la primatologie apporte un éclairage nouveau ?

Bernard Chapais : Prenons le cas de l'ethnocentrisme, phénomène universel chez l'humain qui, dans certaines circonstances, peut aller jusqu'à la xénophobie et au racisme. Le premier piège consiste justement à utiliser des mots créés pour décrire des conduites humaines pour désigner des comportements semblables chez le singe. Pour éviter cette confusion, nous parlerons donc plutôt d'hostilité intergroupe, un phénomène également généralisé chez les primates. Cette méfiance survient dès que des singes d'une même espèce provenant de groupes différents se rencontrent. De plus, on a pu mettre en évidence que cette hostilité était inversement proportionnelle à la familiarité entre les membres de ces groupes distincts. Le transfert d'un individu d'un groupe à un autre, qu'on peut observer chez certaines espèces, se fait toujours progressivement et avec beaucoup de prudence.

Québec Science : En supposant qu'il y ait encore un peu de cette vieille hostilité simiesque en nous, peut-on s'en débarrasser ?

Bernard Chapais : Vous savez, il y a des comportements qui viennent de si loin d'un point de vue évolutif qu'on ne sera probablement jamais capable de s'en affranchir complètement. Mais cela ne veut pas dire que nous en sommes esclaves. Une prédisposition génétique, que ce soit pour un comportement ou pour une maladie, peut être déjouée ou contournée si on la connaît et qu'on a les outils pour le faire. Dans l'exemple qui nous intéresse, l'outil par excellence que l'humain a développé et qui fait défaut au primate, c'est le langage. Grâce au langage et à l'éducation, on peut chercher à accroître cette familiarité avec l'étranger et réduire ainsi les tensions. On dira au jeune : va jouer avec l'immigrant, essaye de le comprendre, va chez lui...

Québec Science : Notre héritage biologique ne serait donc pas quelque chose d'entièrement prédéterminé, mais plutôt une espèce de tendance naturelle contournable, dont il peut être utile de connaître les rouages ?

Bernard Chapais : Tout à fait. Nous avons un héritage, mais cet héritage ne s'applique pas sans contraintes chez l'être humain. Durant le processus d'hominisation, nous avons acquis plusieurs autres attributs qui nous sont spécifiques et qui viennent interférer avec le vieil héritage. Le langage est peut-être le meilleur exemple; la conscience de soi, le raisonnement, la capacité d'attribuer des pensées aux autres en sont d'autres. Nous sommes vraiment un mélange des deux, une intégration du nouveau et de l'ancien.

 

Québec Science : Et la perspective évolutive veut départager ces nouveaux acquis de l'héritage ancestral ?

Bernard Chapais : Entre autres choses, oui. Mais l'étude comparative des primates permet aussi de comprendre pourquoi, dans tel ou tel contexte, l'évolution a mis au point des cerveaux qui font se comporter les individus de telle ou telle façon. L'agression peut survenir en réponse à une frustration ou à une autre agression, nous disent les spécialistes des sciences humaines. Selon les neurobiologistes, certains neurotransmetteurs entrent en jeu à cet instant. C'est vrai. Mais il s'agit là des causes dites proximales, immédiates de l'agression. Et pourquoi ne serions-nous pas heureux de subir une agression ? Pourquoi les blessures sont-elles douloureuses ? Ces questions peuvent sembler idiotes, mais, d'un point de vue évolutif, elles sont loin de l'être. C'est que l'évitement des blessures et le phénomène de la douleur sont hautement adaptatifs. Ils contribuent à la survie de l'individu.

Autre exemple : le comportement sexuel. Pourquoi cherche-t-on à avoir un orgasme ? Parce que c'est jouissif, bien sûr. Mais ça, ce n'est que la cause proximale. Les évolutionnistes, eux, s'intéressent aux causes dites ultimes. Prenez deux individus, le premier qui ne ressentirait rien lorsqu'il essaie de se reproduire et l'autre qui y trouverait un plaisir intense. Il n'est pas difficile d'imaginer lequel va laisser le plus de descendants... qui vont à leur tour hériter du désir de la reproduction.

Québec Science : Les deux types d'explication, proximale et évolutive, ne sont donc pas mutuellement exclusives...

Bernard Chapais : Non, ce sont plutôt des niveaux explicatifs différents. Les psychologues, les sociologues et les anthropologues analysent le comportement à un certain niveau; les évolutionnistes, à un autre. Prenons un exemple concret. Les ethnologues qui étudient les différents systèmes de reproduction des sociétés humaines s'aperçoivent que la majorité sont polygynes (un homme avec plusieurs femmes), qu'une autre partie est monogame alors qu'une infime proportion est polyandre (une femme avec plusieurs hommes). Ils tentent d'expliquer cette variabilité complexe avec les matériaux dont ils disposent. Mais ne leur serait-il pas utile de savoir que chez l'ensemble des primates, et des mammifères en général, la polygynie est le système de reproduction de base ?

Québec Science : Mais pourquoi est-ce ainsi ? Comment pouvez-vous expliquer un fait comme celui-là ?

Bernard Chapais : Il faut considérer la question dans le cadre de la théorie de la sélection sexuelle, l'une des théories évolutives du comportement les plus solides, proposée initialement par Darwin lui-même. Tout repose sur l'inégalité initiale de l'investissement parental entre mâles et femelles. Autrement dit, chez les mammifères, ce sont les femelles qui portent l'enfant et qui l'allaitent, ce qui leur impose des limites importantes sur le plan physiologique quant au nombre d'enfants qu'elles peuvent produire. Les mâles, eux, ne sont pas limités de cette façon : plus ils fécondent de femelles, plus ils laissent de descendants. D'où, chez les primates, la compétition entre mâles pour les femelles et le peu de compétition entre femelles pour les mâles. D'où, aussi, le fait que les femelles sont beaucoup plus sélectives dans le choix de leurs partenaires.

Il est alors facile de voir comment ces conduites, très avantageuses d'un point de vue adaptatif, ont pu se transmettre jusqu'à nous. Il est donc plausible que les premiers hominidés étaient eux aussi polygynes et que la monogamie est peut-être apparue par la suite.


Québec Science : Justement, pourquoi existe-t-il des sociétés monogames comme la nôtre ?

Bernard Chapais : Je ferai d'abord remarquer que rares sont celles qui le sont parfaitement... Ensuite, il peut être intéressant de savoir que l'être humain, sans doute parce que son petit naît très immature et sans défense, a développé les soins paternels comme nulle autre espèce. Cela peut nous donner une petite idée du genre de pression qui a pu jouer en faveur d'une association à long terme entre hommes et femmes.

La connaissance de ces vieux " fonds " phylogénétiques vient donc enrichir les explications des spécialistes des sciences humaines. C'est un élément de plus, et le nier revient à privilégier le cloisonnement disciplinaire. C'est comme si des psychologues renonçaient aux données de la neurobiologie sous prétexte que ce n'est pas leur domaine d'investigation. C'est faire montre, et vous m'excuserez la déformation professionnelle, d'une " territorialité intellectuelle " plutôt improductive !

Québec Science : Pour un primatologue, le vieux débat entre nature et culture, l'opposition entre l'inné et l'acquis, perd donc pas mal de son intérêt ?

Bernard Chapais : En effet, c'est un faux débat. L'idée que des comportements dits culturels n'ont rien à voir avec la biologie est complètement dépassée. Un comportement n'est pas quelque chose d'immatériel. Il part toujours d'un cerveau dont les plans sont fournis par les gènes. Cela ne veut pas dire que notre cerveau, et donc notre conduite, est déterminé par les gènes. Toutefois, ces derniers confèrent au cerveau une caractéristique unique : l'apprentissage, qui joue un rôle immense dans l'acquisition de nos comportements.

Québec Science : Comment alors expliquer l'émergence de la variabilité culturelle étudiée par les anthropologues ?

Bernard Chapais : Il s'agit là d'un principe fondamental : une même base génétique ne donnera pas obligatoirement lieu aux mêmes comportements. Comme nous sommes des animaux qui apprenons beaucoup, les prédispositions génétiques vont nécessairement générer des comportements variés en fonction des différents contextes. La prédisposition X sera appliquée de la façon A dans le milieu A, de la façon B dans le milieu B, etc. Les gens ont de la difficulté à comprendre que biologie et variabilité culturelle sont en fait indissociables. C'est une conclusion majeure de l'approche évolutive. On trouve normal que le régime alimentaire des animaux d'une même espèce varie pour s'accomoder au milieu. La même logique s'applique à notre espèce. Pour reprendre l'exemple de la polygynie, il est évident que cette tendance s'exprime de bien des façons, selon les contextes socioéconomiques.


Québec Science : Vous vous intéressez depuis plusieurs années aux rapports sociaux des primates et plus particulièrement aux relations de pouvoir. Que voulez-vous dire lorsque vous écrivez que " le social, ce n'est finalement qu'une façon sophistiquée d'acquérir des ressources " ?

Bernard Chapais : Une mâchoire, c'est un outil plutôt simple pour acquérir des ressources alimentaires. Les mains aussi, cela va de soi. Mais former un groupe pour en déplacer un autre et ainsi avoir accès à de la nourriture c'est, d'une certaine façon, un outil sophistiqué pour acquérir des ressources. Former une alliance avec un autre individu pour monter dans une hiérarchie et ainsi avoir priorité d'accès aux femelles, c'est encore la même chose. En fait, plus on observe les rapports sociaux chez les primates, plus on se rend compte que le pivot de la vie sociale, son point de départ, c'est l'accès aux ressources.

Par exemple, considérons ce qui se passe lorsqu'une ressource est limitée. Très vite, il y a compétition pour cette ressource, compétition qui donne souvent lieu à des agressions. Or la compétition agressive joue, paradoxalement, un rôle majeur dans l'origine et le développement de la vie sociale. Comment ? En donnant lieu à des ordres de dominance. Car il est plus avantageux, en termes d'économie d'énergie et de survie, de se soumettre à un individu plus fort que de l'affronter et de perdre chaque fois.

Mais cette hiérarchie de dominants et de dominés amène une certaine tension dans le groupe à cause des inégalités de privilège qu'elle engendre. C'est alors que l'on voit se développer des mécanismes pour réduire ces tensions comme le toilettage mutuel ou la réconciliation après un conflit. Il est quand même surprenant de constater que la compétition puisse générer la coopération et la vie sociale en général. Une autre conséquence de cet ordre de dominance est que les individus cherchent évidemment à s'élever dans la hiérarchie. On le voit très bien avec le phénomène des alliances, comme lorsque deux individus subordonnés s'unissent pour renverser un dominant. Le dominant se cherche alors des alliés pour contrer cette attaque qui menace son rang, et ainsi de suite.

Québec Science : Les jeux de pouvoir et les inégalités sociales ne datent donc pas d'hier ! Mais pourquoi les subordonnés acceptent-ils d'êtres dominés ?

Bernard Chapais : Ce n'est pas qu'ils l'acceptent, c'est qu'ils n'ont tout simplement pas le choix ! Les hiérarchies n'existent pas pour le bien de tout le monde dans le groupe; elles sont simplement le reflet des efforts de tout le monde pour prendre la meilleure place. Les primates font beaucoup de politique, vous savez... Un autre phénomène social, que j'étudie depuis 10 ans, ressemble beaucoup à ce qui se passe dans nos sociétés. Il s'agit de la transmission du statut social de la mère à ses descendants. Ce favoritisme direct entre apparentés est très adaptatif. En donnant son appui à son enfant lors de ses premiers conflits, la mère lui transmet son rang de dominance, lui évitant ainsi de tomber au bas de l'échelle hiérarchique.

Québec Science : En regardant les conclusions de votre étude comparative sur le pouvoir chez le primate et l'être humain (voir références à la fin de l'article), on a l'impression que les pires atrocités ­ esclavage, guerre, terrorisme ­, c'est nous qui les avons inventées...

Bernard Chapais : C'est que, contrairement au primate, pour qui le pouvoir est essentiellement basé sur la force physique, l'humain lui ajoute une dimension extrêmement importante : la dimension psychologique. Comme les êtres humains sont extrêmement interdépendants, le pouvoir revient à celui qui sait manipuler la dépendance des autres. Le contrôle des biens matériels et de l'information devient la pierre angulaire du pouvoir chez l'humain. Ceux qui dirigent les multinationales ou les sectes religieuses, par exemple, sont là pour nous le rappeler.

Québec Science : J'imagine que la parole, qui permet de tenir de si beaux discours, est devenu l'outil par excellence pour influencer son voisin ?

Bernard Chapais : Oui, et c'est peut-être LA clé de nos différences sur le plan social. Il n'y a pas de guerres chez les primates. Il n'y a pas d'entité politique regroupée autour d'un leader qui catalyse l'agressivité du groupe contre un autre groupe de singes. L'être humain, avec le langage, est capable d'orienter des populations entières vers un seul et même but. Il peut justifier ses attaques en exposant toutes sortes de raisons idéologiques, économiques ou religieuses. Il peut aussi, s'il a le charisme et le verbe facile, exploiter ses semblables, les amener à travailler pour lui. Le primate dominant n'exploite jamais le subordonné. Il mange avant lui, c'est tout.

Québec Science : Mais comment se fait-il alors qu'on existe encore en tant qu'espèce ? Que toutes ces nouvelles sources d'agression ne nous ont pas détruits depuis longtemps ?

Bernard Chapais : C'est qu'en même temps qu'on se dotait de super moyens pour s'entretuer et s'exploiter, on développait en parallèle des super moyens sur les plans cognitif et affectif pour s'entraider. Et le paradoxe n'est qu'apparent. Le fait de se battre en groupe, de former des coalitions, resserre les alliés à l'intérieur de ces coalitions. D'ailleurs, un dicton populaire l'a noté depuis longtemps : " Si tu veux rapprocher deux personnes, donne-leur un ennemi commun. " De plus, on a tellement besoin des autres sur les plans technologique et social qu'on a développé des systèmes affectifs qui sont des adaptations à la coopération et à la réciprocité, comme l'empathie, la compassion...

Québec Science :...l'amour ?

Bernard Chapais : Tout à fait. Pourquoi a-t-on a développé à ce point l'amour et les relations d'amitié ? C'est qu'on vit dans un monde d'interdépendance et tout ce que les autres peuvent nous donner en termes d'information, de service ou de ressource peut nous être utile. On crée donc des liens qu'on cimente par l'affectivité. Ce sont des adaptations au même titre que l'agression, mais dans un contexte où l'on a besoin des autres.

Québec Science : J'ai lu quelque part que des primatologues passaient systématiquement sous silence certaines catégories d'observation, notamment en ce qui concerne l'homosexualité...

Bernard Chapais : J'ai un étudiant qui fait un doctorat sur l'homosexualité des macaques japonais et il arrive lui aussi à cette conclusion surprenante : il y a des tabous même chez les primatologues. Il se peut qu'on ait peur de passer pour homosexuel si on travaille là-dessus. D'autres disent que le phénomène n'est pas si fréquent et qu'il ne vaut pas vraiment la peine d'en parler. Sauf que, chez certaines espèces, comme le macaque japonais, il y a beaucoup d'homosexualité, en particulier chez les femelles. Et ce n'est pas seulement un simulacre; c'est très érotique, très sexuel.

 

Québec Science : Mais quel peut bien être le rôle de l'homosexualité d'un point de vue évolutif ?

Bernard Chapais : Il semble qu'il s'agisse, entre autres choses, d'un mécanisme réducteur de tension. Lorsque les femelles entrent en oestrus, c'est comme si elles oubliaient leur rang de dominance et la tension qui y est habituellement associée. C'est comme si elles se disaient " enfin, on peut se toucher "; dès lors, elles s'approchent et se montent comme le font les mâles.

Québec Science : Cette dissociation entre reproduction et sexualité s'observe-t-elle aussi chez d'autres espèces ?

Bernard Chapais : Bien sûr. Le bonobos, par exemple, qui est l'une des deux espèces de chimpanzé, a une sexualité tout à fait dévergondée. Par exemple, il se sert du sexe pour se réconcilier après une altercation. Parfois, les femelles s'offrent pour avoir accès à de la nourriture. Pour le primate, ce n'est pas péjoratif du tout, ce n'est qu'un échange de services parmi tant d'autres...

Québec Science : On n'est pas loin de la prostitution...

Bernard Chapais : C'est très délicat de se prononcer là-dessus, car on ne sait pas si ces comportements ont une origine commune. Mais il est intéressant de constater que les primates et l'humain utilisent la sexualité à des fins autres que la reproduction.

Québec Science : Y a-t-il des situations chez l'humain où l'héritage de nos ancêtres primates est méconnaissable ?

Bernard Chapais : La façon dont on choisit un partenaire pour la reproduction s'est passablement modifiée chez l'humain. À partir du moment où le père est devenu un pourvoyeur de soins parentaux, les critères de sélection de la femme se sont adaptés à cette nouvelle réalité. Ce qui intéresse désormais la femme, ce n'est plus tellement la force physique de l'homme, mais plutôt sa capacité à être un bon pourvoyeur pour ses enfants. Les critères précis varient d'une société à l'autre mais partent toujours du même principe : celui qui a plus de bétail, de terre, d'argent, de prestige... Et comme les hommes ont maintenant des obligations familiales, il deviennent à leur tour une ressource limitée, ce qui augmente la compétition entre les femmes pour les hommes et nous distingue encore plus des primates.

Québec Science : Autrement dit, ce qui est le plus valorisé chez notre espèce, c'est le succès social ?

Bernard Chapais : En bonne partie, oui. À ce sujet, je peux citer l'excellente étude effectuée par Daniel Pérusse alors qu'il était encore un de mes étudiants au doctorat. À l'origine de cette recherche, aujourd'hui reconnue mondialement, il y avait ce constat troublant pour un sociobiologiste : si, dans les sociétés animales, on trouve une corrélation positive entre dominance et succès reproducteur, il en va tout autrement dans les sociétés modernes actuelles où les gens riches tendent à avoir moins d'enfants que les gens pauvres. La théorie de la sélection sexuelle était donc remise en question dans nos sociétés. Pour voir clair dans tout ça, Daniel a eu l'idée de faire la distinction entre succès reproducteur et effort reproducteur. Autrement dit, il a tenu compte de la contraception ! Car, évolutivement parlant, c'est bien pour maximiser l'effort reproducteur que l'on a été sélectionné, pour la copulation elle-même. Le nombre d'enfants, en d'autres termes le succès reproducteur, est une conséquence habituellement inévitable mais que la contraception empêche de se manifester. En se basant sur une enquête effectuée auprès de 1 300 personnes et en tenant compte de plusieurs autres paramètres tels le statut marital des individus, il a trouvé de fortes corrélations entre le succès social et l'effort reproducteur. Autrement dit, le prestige, le niveau d'éducation et le revenu faciliteraient l'accès à un plus grand nombre de partenaires sexuels. La théorie de la sélection sexuelle semble donc tenir le coup...

Québec Science : Pensez-vous qu'une plus large diffusion des données de la biologie évolutive pourrait être bénéfique pour la société ?

Bernard Chapais : C'est un outil de plus pour nous comprendre. Il est possible d'imaginer une société non pas exempte d'agressions, car il y aura toujours des sources de conflits, mais une société où l'on aurait développé une plus grande conscience de nos motivations de sorte que l'on serait capable de voir venir les situations conflictuelles pour mieux les contrer. Mais il ne faut pas seulement admettre qu'on a tel et tel héritage évolutif et s'arrêter là, sinon c'est dangereux. Les gens vont se dire : " C'est dans nos gènes, on n'y peut rien, le gros écrase le petit, c'est comme ça... " L'idéologie de droite avait d'ailleurs très vite récupéré le discours des premiers sociobiologistes parce que cela faisait son affaire. Au contraire, le message de la biologie évolutive et de la primatologie est qu'on a développé plusieurs nouveaux attributs qui nous permettent de contrer et de contrôler ce vieil héritage génétique. Faire la paix est aussi naturel que faire la guerre...

Québec Science : En terminant, comment fait-on pour vivre avec des réflexes de primatologue dans la vie de tous les jours ?

Bernard Chapais : J'ai bien sûr une tendance marquée à analyser les rapports humains dans une perspective évolutive, mais c'est rendu tellement intégré dans ma personnalité que je ne m'en aperçois même plus. Mais parfois, quand je m'y arrête, je suis fasciné de voir comment notre espèce réussit à concilier son vieil héritage évolutif marqué par l'égocentrisme de l'individu avec son plus récent besoin d'interdépendance sociale. Et je me rends compte que nous y parvenons en faisant passer la satisfaction des besoins personnels par l'utilisation des autres. Les rapports amicaux, amoureux, professionnels, etc. sont des systèmes à égoïsme mutuel dans lesquels les intérêts des partenaires tendent à être convergents ou complémentaires. On n'a donc pas à avoir peur de notre égoïsme puisque que c'est un égoïsme qui nous porte à la réciprocité, à l'entraide et à la collaboration.

Ce qui me désole cependant, c'est de voir comment les institutions civiles ou religieuses, les politiciens, la publicité, bref, ceux qui ont le pouvoir, camouflent constamment leurs intérêts personnels derrière des motivations apparemment altruistes. Ceci dit, la plupart du temps, ils sont probablement inconscients de leurs motivations profondes. Finalement, j'ajouterais que ce travail me permet peut-être aussi de voir certaines questions existentielles sous un angle nouveau. Nous sommes là parce que certaines molécules, certains organismes, mieux adaptés que d'autres, se sont reproduits plus efficacement. Où est la finalité dans tout ça ? Il ne semble pas y en avoir... C'est simplement la vie pour la vie.

 

Pour en savoir plus :

1. " Primates and the Origins of Agression, Power and Politics Among Humans " in : Understanding Behavior, what primate studies tell us about human behavior. J.D. Loy & C.B. Peterseds, Oxford University Press, 1991.

2. " L'héritage évolutif ", numéro thématique de la revue Anthropologie et Société , Volume 12, numéro 3, 1988.

3. The Human Primate , Richard Passingham, W.H. Freeman and Company, 1982.

4. Sex, Evolution and Behavior , Martin Daly, Margo Wilson, Wodsworth Publishing Company, 2nd edition, 1983.

Québec Science, volume 32, numéro 6 (mars 1994), page 18. ______________