Souvenirs et Divagations de

Monsieur Gaston

"LE CONCOURS D'AMATEURS"

 

Ce n'était pas le talent qui manquait dans notre groupe.

Paul Turgeon* allait devenir l'un de nos comédiens les plus réputés, après un stage de quelques années à la radio. Un talent fou, il pouvait imiter à peu près tous les artistes de la radio, soit annonceurs, ou comédiens, qui jouaient dans les radio-savons de l'époque.

Jacques Lachance, lui, cabotin de la pire espèce, était la coqueluche de toutes les filles.

Il se disait pris d'une maladie de coeur. Il leur racontait que les médecins l'avait condamné, qu'il ne lui restait que quelques années à vivre.

Toutes étaient prises de pitié pour le beau Jacques. Elles lui prodiguaient une tendresse qui n'était pas toujours seulement maternelles, ne se gênant pas, pour lui distribuer des faveurs, qui nous étaient le plus souvent refusées, car nous, nous n'étions pas en danger de mort.

J'ai revu le beau Jacques il y a quelques années à l'occasion d'une émission de télévision

"Avis de Recherche"

où l'on avait réunis tous les amis de Paul Turgeon. Ce fut très émouvant, car ça nous avait permit de revoir des amis, des connaissances perdues de vue depuis des années. Il était déjà au début de la cinquantaine. Je ne sais pas comment son coeur a pu tenir jusque-là.

Pour ce que j'en sais, il est toujours en vie. Il doit avoir aujourd'hui dans les soixante quelques. Lui aussi, était un très bon imitateur. Il se spécialisait dans le répertoire de Charles Trenet, qui était alors, des plus populaires.

La télévision n'avait pas encore fait de nous ses esclaves. Les activités paroissiales étaient une échappatoire à notre ennui. Bingo le mercredi, le jeudi une pièce de théâtre présentée par les

"ARTISSES" 

de la paroisse.

Le vendredi, c'était

"un concours d'amateurs".

Les Piaf, Patachou, Chevalier et autres chanteurs français étaient très populaires à cette époque et ils  visitaient régulièrement le Québec.

Seuls quelques talents Québécois commençaient à percer. Jen Roger, un des seuls  Canadien Français triomphait à Montréal, mais pas encore à Québec. Il était de Montréal. Esprit de clocher?

Lors de ces concours d'amateurs, la claque populaire décidait, par ses applaudissements, ses cris qui seraient les héros, élus vedettes du jour.

Ce vendredi là, nous étions bien une quinzaine de notre groupe d'amis à supporter nos chanteurs.

C'est bientôt le tour de Paul Turgeon. Il commence à faire ses imitations favorites. Emportés par notre enthousiasme, nous sommes là, quinze jeunes qui crient, à s'en ouvrir les poumons:

«Bravo Turgeon, bravo, bravo.»

Turgeon salue très bas devant ses supporters et admirateurs. Suit Jacques Lachance, qui cabotin comme toujours imite un Charles Trenet, que Charles Trenet, s'il avait été là, en aurait été gêné, de n'être que lui-même.

Les autres concurrents, même avec tout le talent qu'ils pouvaient avoir n'avaient aucune chance devant nos deux gladiateurs.

Paul, avec nos cris, notre enthousiasme, remporte le premier prix:

$15.00

Jacques, s'empare du deuxième, sous nos applaudissements déchaînés:

$10.00

La soirée était organisée par la ligue de tempérance

Nous avons trouvé la solution idéale pour dépenser ce trésor.

Nous allions:

"LE BOIRE"

Nous  partons, six d'entre nous. Il existait, en ces temps de tempérance, des restaurants qui servaient plus de boisson qu'ils ne restauraient. Leur licence leur permettait de servir bière et vin, mais, ils devaient être accompagnés d'un repas. Les mêmes sandwiches étaient alors repassées d'un client à l'autre, lorsqu'ils commandaient du vin ou de la bière, mais personne n'aurait osé les manger.

Mais les restaurateurs devaient se conformer à la loi, aussi stupide qu'elle puisse être, sous peine de perdre le permis de vente de boisson alcooliques. Le Charest* était un de ceux-là. Il tirait son nom très original, du fait qu'il était situé sur le boulevard du même nom. C'était un lieu de travail pour les prostituées. Je crois me souvenir que nous n'en savions rien, ou si peu.

Nous voilà assis, tous les six, à l'une des tables de cet infect trou.

Le serveur s'approche. Je crois qu'il a presque envie de nous demander nos pièces d'identité, ce qu'il aurait dû faire, car aucun de nous n'avait encore dix-huit ans, âge légal pour avoir le droit de consommer de la bière dans ces endroits.

«Apporte-nous $25.00 de bière .

-Les gars, ça fait cinquante grosses bouteilles de bière, vous êtes pas sérieux? (La bière était bon marché en ces temps bénis, avant que les gouvernements n'en fassent un item de péché et de revenus avec leurs taxes excessives.)

-On t'a demandé $25.00 de bière, t'es sourd? t'as peur de ne pas être payé? Tiens, voilà ton argent. Impressionné par notre trésor, il salue très bas.

-Très bien messieurs, à votre service.»

Il a dû faire deux voyages.

Cinquante bouteilles de bière sur la table.

Il restait à peine assez de place pour un cendrier.

Nous buvons, d'abord dans des verres, puis à la bouteille. Nous n'en étions pas à nos premières armes avec la bière, mais huit grosses bouteilles chacun, ça faisait beaucoup de liquide.

A une table voisine, deux demoiselles, rouge à lèvres criard, fardées à outrance, certainement dans le début de la cinquantaine, ont vite fait de s'apercevoir qu'elles avaient des clients en perspective.

«Messieurs, est-ce que nous pourrions nous joindre à vous?

-Certainement, mesdemoiselles, vous êtes les bienvenues.» 

Elles s'assoient à notre table.

«Garçon, deux autres verres.»

Jacques Lachance, notre Don Juan a vite fait de leur faire savoir qu'il est intéressé. Ils partent, lui et André Boudreault*, tenant les dames par la taille.

Elles auraient pu être leurs grands-mères.

Nous n'avons su, que le lendemain, comment la soirée s'était terminée pour eux. Un hôtel minable sur les Remparts, et,

"Salut virginité."

André s'en est assez bien tiré. Il a vu son médecin environ une semaine plus tard. Des injections de pénicilline ont eu vite fait de soulager ses démangeaisons et ses écoulements.

Mais le beau Jacques, lui ne s'en est pas tiré aussi facilement. Ce n'est que trois ou quatre semaines plus tard, qu'il s'en est ouvert à André.

«Ca coule jaune et ça chauffe en maudit.

-Tu n'as pas vu de médecin, maudit sans génie?

-Je n'avais pas assez d'argent.»

C'était bien avant le "clic-clic" de l'assurance-santé.

André a pris rendez-vous avec son médecin, qui accepta de rencontrer Jacques à son bureau.

André a dû débourser pour le traitement aux antibiotiques du beau Jacques.

Leur vie sexuelle s'en est ressentie pendant quelques temps.

Et tous les deux se glorifiaient:

«C'est comme ça qu'on devient un homme les gars.»

*Les noms ont été changés, car plusieurs de ces personnages vivent encore. Ils n'apprécieraient pas que ces souvenirs soient étalés sur la place publique.

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Bonne Lecture