Souvenirs
et divagations de Monsieur Gaston
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"Le
Panier de Raisins"
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L'épicerie
était située sur le coin de la rue. Tous les matins, beau temps,
mauvais temps, Monsieur Bergeron* sortait ses fruits, ses légumes
à l'extérieur de son magasin. Des carottes, des pommes de terres
en sacs de jute de cent livres, des navets, des betteraves, des oignons, des
tomates de St-Pierre-les-Becquets, rouges, juteuses à point, des pommes
du Québec, des pêches et, surtout des raisins, qui nous
arrivaient en paniers de l'Ontario, des rouges, des verts, surtout
des bleus, qui avaient un goût amer, un peu "surette",presque
un goût de péché. Rien que de les regarder, l'eau nous en
venait à la bouche.
Mais,
même en mettant toutes nos ressources en commun, ce jour-là, nous
n'aurions pas eu assez d'argent pour nous permettre d'en acheter un panier.
Pourtant,
ce qu'ils étaient tentants. Surtout les bleus.
Mais
comment faire?
«Pas
d'argent, pas de raisins.»
Je
crois que c'est Jean qui en a eu l'idée.
Nous
allions en piquer un panier.
Non,
ça n'était pas voler, Monsieur Bergeron n'avait qu'à ne
pas nous tenter avec toutes ces merveilles.
«Qui
a un couteau?»
demande
Jean.
Paul
qui en avait toujours un dans ses poches, nous dit:
«Venez
avec moi, les gars.»
Nous
partons, dans la ruelle qui courait en arrière de chaque
pâté de maisons où, à chaque étage,
s'alignaient des rangées de cordes à linge, qui affichaient, par
la diversité des vêtements étendus, le statut social de
chaque famille.
En
hiver, les vêtements se balançaient et dansaient sur la corde,
comme si leurs propriétaires étaient encore à
l'intérieur. Surtout les "combinaisons à grands-manches,"
comme on les appelaient, qui n'étaient en fait, que des
sous-vêtements, tout d'une pièce, raidis par la gelée,
donnant vraiment l'impression que quelqu'un d'invisible les habitaient.
Il
nous est très facile de trouver une corde à linge libre de ses
occupants. En deux coups de couteau, nous sommes en possession d'un bout de
corde, de près de trente pieds.
«Et
maintenant, dit Jean, ça nous prends un crochet.
-Mais
qu'est ce que tu veux faire d'un crochet?
-O.K.
Je sais où en trouver un, allons à la maison.»
La
maison, c'était celle de la famille Turgeon.* Le père de Jean et
de Paul, Jean-Robert était fonctionnaire au Ministère de
l'Éducation. Il était souvent appelé à se
déplacer à l'extérieur de la ville. Ce ce jour-là, il
était en voyage.
Thérèse
leur mère était une couturière, d'une rare
habilité. Elle se spécialisait dans les "balounes".
Les femmes en ces temps bénis, qui n'étaient pas encore
libérées, portaient toujours des soutiens-gorge,
spécialité de Thérèse. (Tiens, j'entends quelqu'un,
qui me traite de vieux macho.)
Nous
les avions baptisés des "Porte-Balounes".
Souvent,
il nous arrivait de voir, par un heureux hasard, des clientes qui venaient pour
un essayage. Nous faisions alors tout pour apercevoir un bout de peau,
même si madame Turgeon nous mettait à la porte, lors de la visite
de ses clientes.
Mais,
nous aurions fait des trous dans les murs, pour pouvoir apercevoir des
balounes.
Ce
jour-là, elle ne pouvait pas nous mettre à la porte, elle
était absente, à l'une de ses interminables parties de
Bridge, avec les femmes de son club. Nous avions toute la maison à nous.
Un
support à linge, est vite décroché de l'un des tuyaux de
métal, qui faisaient office de porte-linge, dans l'un des garde-robes.
Nous avons nos premiers outils de cambrioleurs.
Au
premier étage, surplombant l'épicerie de monsieur Bergeron, il y
avait une galerie, sorte de balcon, qui s'avancait de près de six pieds
à l'extérieur de la maison. Celle-ci étais située,
directement au-dessus de l'étalage de fruits et légumes de
l'épicerie.
Me
voilà à l'extérieur, faisant le guet, pendant que Paul
lui, est à l'intérieur du magasin et sert de
relais entre Jean, qui est sur la galerie, et moi, en face du magasin. Il doit
me faire un signe, aussitôt que monsieur Bergeron est occupé. Il
sert maintenant un client, c'est le moment.
Paul
me signale que la voie est libre, je transmets le message à Jean. Il a
fabriqué un crochet avec le support à vêtements. Il l'a
attaché au bout de la corde à linge empruntée. Il descend
le tout au-dessus de l'étalage de fruits.
Une
pêche miraculeuse.
Un
panier de raisins, des bleus en plus, est accroché à son
appât. En marchant le long de la galerie, il a vite fait de mettre le
panier hors de la vue de monsieur Bergeron, descend l'escalier à la
course, décroche le tout, roule la corde, la met dans ses poches.
Nous
partons tous les trois, courant, suant, la peur aux fesses.
Les
maison qui étaient accrochées les unes aux autres, comme si elles
devaient se soutenir mutuellement. avaient un hangar à l'arrière,
hangar qui faisait la hauteur des trois étages. L'hiver, celui des
Turgeons était rempli de bois de douze pouces de longeur, car le bois et
le charbon étaient les seuls combustibles disponibles, les chauffages
à l'huile ne faisant que débuter. Avec les hivers rigoureux que
nous avions à cette époque, même si personne n'était
riche, personne n'était assez pauvre, pour ne pas remplir son hangar de
bois, du plancher jusqu'au plafond. C'était la sécurité,
un hiver à la chaleur en perspective. Mais le hangar à cette
période de l'année était encore vide, les provisions de
bois ne devant être rentrées que dans quelques mois.
Comme
les apprentis-voleurs que nous étions, nous nous y rendons, avec des
ruses d'Apaches, sous le regard étonné de quelques bonnes femmes,
occupées à étendre du linge pour le sécher.
Installés dans le hangar, il ne nous faut que quelques secondes pour
faire sauter le couvercle du panier de raisins, puis, nous commençons
à nous empifrer, comme des goinfres.
En
moins de dix minutes, le raisin est à l'intérieur de nos
estomacs, ce tout de suite après avoir avalé un déjeuner
comme on nous les servait à l'époque, copieux, nourrissant et
engraissant. C'était supposé nous faire grandir.
Nous
sommes maintenant en route pour notre école qui était alors
dirigée par les Frères du Sacré-Coeur.
Soudain,
Jean demande grâce.
«Arrêtez
les gars, je suis malade. J'ai mal au ventre.
Bon
dieu, je chie dans mes culottes.»
Les
culottes du temps, étaient des pantalons longs, venant du père ou
d'un oncle, recousues à notre taille, les jambes coupées un peu
au-dessus du genou.
Jean
était vert, bleu, rouge et brun.
Le
brun, c'était surtout celui qui lui coulait le long des jambes. Il
était secoué de spasmes, et plus il bougeait, plus ça
coulait.
«Bon
Dieu, j'ai "le flux".»
Le
raisin ingurgité, comme du vin, avait fermenté dans son estomac,
libérant ses intestins en une diarrhée nauséabonde et
écoeurante.
«Bon
Dieu, Jean, tu sens la merde, retourne te laver et te changer à la
maison.»
Paul
et moi, eumes à peine le temps de nous rendre à l'école,
pour y rendre l'âme dans les cabinets de toilettes, nous épargnant
l'ultime affront:
"CHIER,
NOUS AUSSI DANS NOS CULOTTES."
*Les
noms ont été changés.![]()
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