Chers confrères, Cette fin de session me rappelle les 32 ans de la carrière auxquels je m'apprête à mettre un terme. Trente-deux années où nous avons travaillé ensemble, où nous avons bâti ce niveau d'éducation qu'est le CÉGEP. Trente-deux ans d'expérimentation. Trente-deux ans dont nous commençons à voir les résultats concrets. J'ai eu la chance de participer avec vous à la création d'un tout nouveau cycle d'études, celui du CÉGEP. Créer est une activité insécurisante. Il n'y a aucun garde-fou. Par contre il y a la joie de savoir que chacun de nos gestes est une première. On travaille sans filet, mais aussi sans aucune contrainte. Rares sont ceux qui peuvent se vanter d'avoir pu vivre une telle expérience. Le CÉGEP a eu à fabriquer sa clientèle. La majeure partie des premiers étudiants vivaient l'expérience traumatisante de dépasser le niveau d'études de leurs parents, de leurs frères et soeurs et de leurs amis. C'est ce qui nous a obligés à inventer de nouvelles méthodes de travail qui puissent intéresser cette clientèle particulière. C'est ici que se place dans mon cas l'apparition des humains, pierres molles évoluées et de la question de l'apparition de la conscience (les pierres pensent-elles?). Ces deux paradoxes ont fini par devenir les caractéristiques de mon enseignement. Toutes nos innovations n'ont pas toujours été une réussite, mais nous sommes arrivés au point où le CÉGEP est une réalité incontournable dans la vie de l'étudiant moyen. Ce n'est qu'aujourd'hui que nous pouvons commencer à apprécier le résultat de nos efforts. L'évaluation du travail d'enseignement par l'étudiant, qui a un intérêt direct dans les résultats de son jugement est toujours sujette à suspicion. Une excellente appréciation peut n'être qu'un encouragement à la faiblesse du niveau d'effort demandé, alors que l'exigence qui amène à approfondir la façon de voir le monde peut sembler trop grande. C'est dans les résultats concrets à long terme que l'on peut apprécier la valeur de ses efforts, et le Cégep a permis aux Québecois d'égaler et de dépasser le niveau d'instruction moyen des Canadiens. Je quitte l'enseignement avec la satisfaction d'avoir contribué à cette réussite en pratiquant l'enseignement de la philosophie à Chicoutimi. Faire partie d'une équipe qui a réussi de si belle façon à établir le collège est une expérience enrichissante et je suis heureux de l'avoir vécue avec vous. Merci.
Yvon Cayouette
