Fleur de Lys : D'hier à aujourd'hui

BIZIER, Hélène-Andrée et PAULETTE, Claude, Montréal, Art Global, 1997, 158 pages.

La publication d'un livre sur la fleur de lis par un éditeur québécois est un événement exceptionnel qui ne peut être ignoré. Malheureusement malgré des intentions louables, le luxueux album de Bizier et Paulette est une déception. On reste surpris qu'Art Global en ait confié la rédaction à des documentalistes dont l'héraldique n'est pas la spécialité. Pompeusement dédié à tous les Québécois, cet ouvrage de vulgarisation n'offre que peu d'intérêt aux spécialistes à cause de ses erreurs importantes et de ses nombreuses lacunes.
On pourrait multiplier les exemples qui illustrent le caractère superficiel de cette recherche. Pendant plus de trente ans, des historiens québécois ont publié ici et en Europe des informations originales sur l'héraldique française en Amérique du Nord. On doit constater que les auteurs n'ont pas consulté ces publications. Ils ignorent les recherches du baron Hervé Pinoteau (Congrès international des sciences généalogique et héraldique, Université d'Ottawa, 1996), de Robert Pichette (Congrès international des sciences généalogique et héraldique, Londres, 1976) ou d'Auguste Vachon (L'héraldique au Canada, septembre 1986 et mars 1991). Les travaux de ces héraldistes ont renouvelé nos connaissances sur la signification et l'usage de la fleur de lis en France ou en Amérique. Comment justifier l'absence de documents aussi essentiels de l'histoire de la fleur de lis au Canada que les sceaux de Louis XIII et de la Compagnie des Cent Associés (Archives des Ursulines de Québec), de la Compagnie des Indes occidentales (Archives nationales du Canada) ou de l'Amirauté de Québec (Archives du Séminaire de Nicolet)? Ces documents exceptionnels ont tous été étudiés dans la revue de la Société héraldique du Canada. Certains d'entre eux ont même fait l'objet d'une exposition aux Archives nationales du Canada en 1991. On déplorera l'absence de toute référence à l'ordre fameux donné en 1791 par Lord Dor chester de faire enlever les armes de France dans les cours de justice et places publiques au Canada. Si les auteurs rappellent que les fleurs de lis ont continué de figurer dans les armoiries des souverains britanniques jusqu'au ler Janvier 1801, ils oublient de mentionner que ce n'est que le 12 mars 1817 qu'un nouveau sceau armorié du Bas-Canada a été envoyé par le secrétaire des Colonies au gouverneur Sir John Sherbrooke. Dans les faits, les fleurs de lis n'auront donc été absentes de notre emblématique officielle que de 1817 à 1868.

On doit malheureusement relever plusieurs erreurs dans ce livre. Ainsi à la page 46, les auteurs écrivent que la bannière d'Angleterre est semée de lis, alors que l'illustration n'en montre que trois dans deux quartiers. A la page 65, la croix qui orne le surcot du soldat bourguignon est dite de Saint-André alors qu'il s'agit d'une croix de Saint-Georges. A la page 96, les auteurs identifient les armoiries de Normandie sur un plateau du début du XIXe siècle sans se rendre compte de l'erreur du céramiste qui a peint trois lions (Angleterre) au lieu de deux (duché de Normandie). Plus loin, à la page 109, le maire Jacques Viger est accusé à tort d'avoir commis une erreur héraldique en mélangeant le règne végétal et animal dans les armoiries de Montréal! Les auteurs ignorent en outre que ces armoiries ont été modifiées le 3 mars 1938 lorsque la fleur de lis a remplacé le castor au premier quartier de l'écu. On remarquera aussi que pour Bizier et Paulette l'histoire de la fleur de lis en France s'arrête à la Révolution. Le fait que les trois fleurs de lis soient redevenues l'emblème de l'Etat français sous la Restauration (1814-1830) est curieusement passé sous silence. Elles sont aujourd'hui les armoiries familiales des Bourbons et figurent toujours avec la brisure d'Anjou dans les armoiries du roi d'Espagne.

Il faut déplorer le choix réducteur des auteurs qui ne se sont intéressés à la fleur de lis qu'en tant que symbole de souveraineté. Cet emblème a pourtant été abondamment utilisé jusqu'à nos jours par des villes, des institutions privées et des particuliers. Cet aspect est essentiel pour en comprendre la diffusion dès les débuts de l'Amérique française. Le cachet armorié (de gueules à trois fleurs de lis d'argent) d'Isaac de Razilly, vice-roi de la Nouvelle-France, est sans doute l'un des documents héraldiques canadiens les plus anciens qui nous soient parvenus (La Have, vers 1632). Il figure dans le catalogue de l'exposition Les scaux empreintes de notre histoire (Archives nationales du Canada, 1991). Frontenac n'a-t-il pas proposé au ministre des Colonies un projet d'armoiries pour la ville de Québec dont le castor et les fleurs de lis étaient les figures principales? On pourrait ajouter d'autres exemples importants qui ont jalonné l'histoire de la fleur de lis en Amérique, des armoiries de Mgr Plessis, évêque de Québec, à celles de l'Université de Moncton concèdées par la Couronne en 1964, sans compter les concessions récentes d'armoiries par l'Autorité héraldique du Canada.

Ce dilettantisme se réflète aussi dans la bibliographie qui ignore les ouvrages des héraldistes Allan Beddoe, Gérard Brassard, Aegidius Fauteux, E. Z. Massicotte, Régis Roy et Conrad Swan, mais qui propose de nombreux livres sans pertinence avec le sujet. On n'y trouve aucune référence aux recherches publiées depuis 1966 dans L'héraldique au Canada à l'exception des articles de Luc Bouvier sur le drapeau québécois dont les auteurs se sont servis pour en donner une vulgarisation tronquée. On relèvera une erreur flagrante dans le titre de l'article de Marcel Trudel qui doit se lire «Enfin les fleurs de lis, 1524» et non «La Fleur de lis». On regrettera aussi que les clichés du drapeau acadien (p.145) et des armoiries de France et de Navarre (p.91) aient été reproduits dans le mauvais sens. Faut-il enfin s'attarder au fait que le buste de Louis XIV de Bernini se trouve dans le Salon de Diane et non dans le Salon de la Guerre du château de Versailles comme l'écrivent les auteurs à la page 101?

A une époque où l'enseignement de l'histoire est devenu le parent pauvre de nos programmes scolaires, on peut souhaiter que des ouvrages de vulgarisation soient acquis par nos bibliothèques publiques et contribuent à stimuler l'intérêt de la nouvelle génération pour notre passé. Si le livre de Bizier et Paulette jouait ce rôle, il aurait malgré ses lacunes atteint son but. Quant aux héraldistes qui souhaitaient un texte rigoureux et bien documenté sur la fleur de lis, ils devront attendre avec dignité.

Daniel Cogné

(Référence : L'héraldique au Canada/Heraldry in Canada, septembre 1998)



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