LE BLEU ET LE ROUGE

Réflexions sur la symbolique des couleurs
dans l'histoire politique du Québec

par Yves Drolet, B.A., B.Ph., M.A. Études médiévales (université de Montréal)
Au début de 2001, le ministre québécois Bernard Landry, indépendantiste, créait une commotion en associant le drapeau canadien à un «bout de chiffon rouge». Cette remarque intempestive, vite suivie des excuses de son auteur, a eu le mérite de nous rappeler que ce n'est pas tant le motif du drapeau canadien que sa couleur qui irrite les souverainistes québécois. Aux yeux de ces derniers, l'unifolié rouge n'est autre que le drapeau de l'occupant anglais qui usurpe la place du drapeau bleu de leurs ancêtres français. Quoi que l'on pense de la controverse, elle nous donne au moins l'occasion de réfléchir au rapport identitaire qu'entretiennent les Québécois avec les couleurs de leur histoire.

Français et Anglais

Dans Figures et couleurs (1986), le médiéviste et héraldiste Michel Pastoureau nous apprend que le bleu était la couleur familiale des Capétiens, qui ont accédé au trône de France au Xe siècle, tandis que le rouge était celle des Plantagenêt, famille angevine qui, au XIIe siècle, a hérité de la couronne anglaise que ceignent encore ses descendants indirects. Le blanc étant la couleur de l'autorité monarchique, le drapeau français portait une croix blanche sur fond bleu et le drapeau anglais, une croix rouge sur fond blanc. Ces couleurs ont ensuite débordé de l'emblématique royale pour prendre un caractère national; dans l'imaginaire européen de l'époque, l'Anglais est un personnage vêtu de rouge et de blanc et le Français, de bleu et de blanc.

Au Québec, cette symbolique neutre va se charger d'un fort contenu émotif. Les soldats portaient la couleur de leur roi, et personne au pays n'a oublié qu'en 1759, les habits rouges de Wolfe avaient écrasé les habits bleus de Montcalm à la bataille des Plaines d'Abraham, fait d'armes qui allait entraîner la cession de la Nouvelle-France à la couronne britannique. Le rouge, teinte «martienne» vigoureuse, devenait historiquement la couleur de l'agresseur conquérant, tandis que le bleu, teinte «vénusienne» plus paisible, devenait celle de la victime conquise. Le bleu et le rouge acquéraient ainsi une connotation potentiellement positive et négative dans l'inconscient collectif des Québécois francophones.

Conservateurs et libéraux

En 1837, les habits rouges ont repris du service pour écraser le soulèvement des démocrates canadiens-français, mais ces derniers avaient délaissé le bleu pour le tricolore, symbole mondial de la révolution libérale contre les régimes aristocratiques, monarchie française comprise. Le vert- blanc-rouge des patriotes n'a pas survécu à l'échec de l'insurrection, mais le nationalisme québécois s'ancrait résolument à gauche. À l'avènement de la démocratie en 1848, ce nationalisme est devenu le fait des radicaux républicains et anticléricaux, qualifiés de «rouges» par opposition aux «bleus», partisans de l'ordre établi et de la confédération avec les tories du Canada anglais.

À cette époque, le bleu français et le rouge anglais ont donc été éclipsés par le bleu conservateur et le rouge libéral, couleurs politiques internationales de la droite et de la gauche. C'est dans ce contexte que les curés ultraconservateurs cherchaient à influencer le vote de leurs ouailles en leur rappelant que «le ciel est bleu, mais l'enfer est rouge». Là encore, les deux couleurs recevaient une connotation respectivement positive et négative, sauf que c'est le nationalisme rouge associé à la révolution française qui avait mauvaise teinte. Il suffirait toutefois que le clergé devienne nationaliste pour que la jonction se fasse entre le bleu conservateur et le bleu français.

La jonction

La symbolique ethnique et la symbolique politique des deux couleurs ont opéré leur jonction en 1885, sur le gibet auquel les tories venaient de pendre Louis Riel, meneur francophone et catholique d'une révolte dans l'Ouest canadien. Les ultracléricaux se sont alors détachés de l'alliance anglaise et ont forgé un nationalisme québécois de droite. C'est dans leurs cercles que prend forme l'idée d'un Québec indépendant, vestige miraculeusement préservé de la France d'ancien régime catholique et agricole qu'il faut préserver des horreurs de la modernité incarnée par le libéralisme anglais, protestant et industriel. C'est dans leurs milieux que l'on redécouvre au début du XXesiècle le drapeau fleurdelysé bleu et blanc de la Nouvelle-France, facile à opposer aux rouges libéraux qui se sont associés aux Anglais depuis que leur leader Wilfrid Laurier a été élu premier ministre du Canada en 1896.

L'histoire n'avance cependant pas en ligne droite, et le nationalisme de gauche a connu quelques sursauts. L'imposition de la conscription par le gouvernement fédéral conservateur en 1917 a discrédité pour un temps les bleus au Québec. En 1934, ce sont des dissidents rouges qui ont fondé l'Action libérale nationale. Il faudra l'habileté politique du leader conservateur Maurice Duplessis pour rattacher ce mouvement à son parti rebaptisé Union nationale et le dissoudre dans le nationalisme bleu. En 1948, celui que l'on appelait désormais le Chef adopte une version modifiée de l'étendard de la Nouvelle-France et donne à sa province un drapeau aux couleurs de son peuple et de son parti.

L'erreur

Le bleu du nouveau drapeau du Québec contrastait avec le red ensign britannique qui servait de drapeau au Dominion du Canada depuis 1945, mais les Québécois francophones demeuraient très attachés à leur identité canadienne française. Quiconque a connu le débat sur l'adoption d'un drapeau canadien au début des années 1960 se souvient que, jusque dans les plus petits villages, les Québécois attachaient fièrement à leur antenne d'automobile un drapeau composé de trois feuilles d'érable rouges placées sur un fond blanc entre deux bandes bleues, symbole du pays canadien s'étendant d'un océan à l'autre.

Ce projet ne fut pourtant pas retenu par le Parlement canadien, qui lui préféra une feuille d'érable rouge bordée de deux bandes tout aussi rouges. Que ce choix ait été motivé par des considérations esthétiques, héraldiques (la reine Victoria avait fait du rouge et du blanc les couleurs du Canada) ou politiques (le gouvernement fédéral était libéral), il trahissait une méconnaissance stupéfiante de la réalité politique québécoise. En pleine «révolution tranquille», au moment précis où le bleu du drapeau du Québec perdait sa connotation conservatrice pour conserver sa seule fonction de représentation du fondement français de la nouvelle identité nationale québécoise, le Canada se dotait d'un drapeau dont le rouge serait fatalement perçu comme une expression du caractère foncièrement anglais de la nation canadienne. Cette maladresse allait causer bien des difficultés aux fédéralistes du Québec dans leur lutte politique contre le parti indépendantiste fondé en 1968.

Souverainistes et fédéralistes

Le Parti québécois avait eu beau se donner un logo bleu et rouge, c'est le bleu du drapeau du Québec qui allait le colorer dans l'imaginaire collectif, d'autant plus que la disparition de l'Union nationale le laissait seul face aux libéraux, dont la couleur politique était désormais associée au rouge du drapeau du Canada. Aux référendums de 1980 et de 1995, le bleu québécois et le rouge canadien se sont affrontés, coinçant les fédéralistes provinciaux qui pouvaient difficilement brandir le fleurdelysé sans promouvoir la cause de leurs adversaires, ou l'unifolié sans paraître pactiser avec les «Anglais». L'absence de bleu sur le drapeau canadien compromettait la crédibilité de l'argument d'un Canada bilingue face à un Québec français, tellement que l'on a vu apparaître dans le camp fédéraliste une variante de l'unifolié comportant deux filets bleus entre le fond blanc et les bandes rouges : reflet fidèle de la réalité canadienne ou drapeau fictif d'un pays rêvé?

En ce début du XXIe siècle, à Québec comme à Ottawa, les Québécois sont représentés par des députés bleus souverainistes et des députés rouges fédéralistes. En l'absence de perspectives réelles d'accession à l'indépendance ou de réforme du fédéralisme dans un avenir prévisible, il y a fort à parier que le bleu des Capétiens et le rouge des Plantagenêt n'ont pas fini d'en faire voir de toutes les couleurs aux politiciens québécois.




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