LA CHANSON DE ROLAND :
UNE GESTE À L’AUBE DE L’HÉRALDIQUE

par Auguste Vachon, M.A., FRHSC

Héraut Outaouais émérite

Membre associé de l’Académie internationale d’héraldique

 

Tiré de L’héraldique au Canada, été 2002

 

La Chanson de Roland nous plonge au cœur même de la chevalerie avec son vocabulaire enchanteur : preux, vassal, champion, félon, destrier, palefroi, épieu, heaume, broigne, haubert. L’héraldiste se trouve chez-lui; il y reconnaît ses amis.Il voit l’héraldique luire à l’horizon; il sent que sa naissance approche.

 

Composée vers 1100, il s’agit de la plus ancienne et la plus célèbre des chansons de geste françaises et dont le manuscrit le plus ancien est celui d’Oxford copié entre 1125 et 1150. Elle se fonde sur un fait réel : la destruction de l’arrière-garde de Charlemagne par les Basques dans le vallon de Roncevaux, le 15 août 778. Mais, dans la Chanson, les ennemis deviennent les Sarrasins d’Espagne et la chevalerie  est contemporaine à l’auteur comme l’indique la présence du casque conique à nasal, du haubert et du cri de guerre « Monjoie! ». C’est le moment où la première croisade bat son plein ou vient tout juste de clore. Sur le plan de l’héraldique, cette ancienne épopée se rapproche de la tapisserie de Bayeux qui fut probablement achevée en 1077 pour la dédicace de la cathédrale de la ville et qui illustre, entre autres, l’invasion de l’Angleterre par les Normands en 1066.

 

Les écus de la Chanson de Roland sont parfois monochromes, parfois écartelés, probablement de deux couleurs ou décorés de fleurs peintes. Il ne s’agit sans doute pas encore de fleurs de lis car  l’auteur  affectionne tant le détail qu’il l’aurait signalé. On retrouve déjà dans la tapisserie de Bayeux des écus qui se blasonnent. On y voit plusieurs champs pleins, des champs chargés de figures comme des bordures, diverses croix, des tourteaux, des dragons, une fasce, et d’autres écus combinant ces divers éléments. On constate aussi que les missives sont scellées de cachets de cire qui portent sans doute des  marques distinctives.

 

Les gonfanons de la Chanson sont fixés aux lances et sont bleus, blancs, vermeils (les couleurs de la France contemporaine) ou dorés. La description suivante semble indiquer des drapeaux assez grands : «...tenant en main sa lance, dont le fer est tourné vers le ciel et qui porte au sommet un gonfanon tout blanc; les franges viennent lui battre les mains... ». Geoffroy d’Anjou porte l’oriflamme de saint Denis nommée Monjoie, laquelle a remplacé l’oriflamme de saint Pierre nommée  Romaine que saint Pierre  remet à Charlemagne sur une mosaïque de l’abside du triclinium (salle à manger du pape Léon III) du Latran. L’oriflamme romaine aurait été, selon d’anciens témoignages : d’azur semé de roses de gueules. Celle de saint Denis, par contre, aurait pris la forme d’un drapeau allongé à plusieurs queues : de gueules frangé de houppes de sinople. Pour leur part, les Sarrasins de la Chanson portent un étendard meublé d’un dragon qu’Ogier le Danois vient terrasser en même temps que son porteur.

 

Les symboles sont nombreux : les branches d’olivier en signe de paix, le gant et le bâton signifiant le pouvoir conféré au messager, la remise des clefs de la ville pour désigner la  passation des pouvoirs sur la ville, la pomme vermeille qui devient la couronne de tous les rois. Les symboles religieux abondent aussi. Roland offre à Dieu son gant en signe de soumission et l’archange Gabriel l’accepte. Le même archange dialogue avec Charlemagne et l’incite à mieux combattre. Le pommeau de Durendal est rempli de puissantes reliques mettant la force des saints au service du guerrier : une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile, des cheveux de saint Denis et un morceau du vêtement de sainte Marie. Mais le plus grand des symboles demeure Roland lui-même, « plus fier qu’un lion ou qu’un léopard » qui incarne toutes les vertus du chevalier chrétien et donne sa vie pour la France.

 

On reproche parfois à l’héraldique la cruauté de ses images. Mais, dans La Chanson de Roland, les mains, les membres et les têtes coupés, les chevaliers partis en deux et le sang qui coule en filets ne font que rendre la bataille plus « merveilleuse et grande ». Sur la tapisserie de Bayeux, Odon, le demi-frère de Guillaume le Conquérant et évêque de Bayeux, combat avec une masse pour éviter de faire couler le sang. Dans la Chanson, ce scrupule n’entrave  pas l’archevêque Turpin de Reims qui frappe à grands coups de lance et d’épieu plus de mille fois répétés.

 

On fait pleuvoir sur l’ennemi de nombreux projectiles qu’on retrouve en héraldique : lances, épieux, javelots, dards, flèches empennées et traits. L’auteur possède un pinceau d’héraldiste et nous fait voir des épées à la garde d’or pur et au pommeau d’or niellé, des brides et éperons aussi d’or, des selles dorées aux arçons d’argent et des heaumes ornés d’or et de pierreries. Le cri de guerre « Monjoie! », qui deviendra le nom d’un héraut d’armes français, retentit en tous  lieux et plusieurs exhortations comme « Mieux vaut la mort que la honte! »,  « Honni soit qui fuira! » et « Faites resplendir le droit! » sont de véritables devises. Les rêves de Charlemagne se peuplent d’animaux qui se retrouvent sur l’écu : ours, léopards, lévriers, serpents, dragons, démons, griffons et guivres (nom retenu en héraldique pour désigner un gros serpent engoulant un enfant ou un homme).

 

La langue est simple et claire et charme tout comme celle de l’héraldique. Les épées portent des noms évocateurs comme Durendal, Hauteclaire, Joyeuse, Précieuse et Murgleis et les chevaux se nomment Veillantif ou Marmore. On rencontre des mots qui se retrouvent en héraldique : la chape (cap dans la version ancienne) du ciel, des yeux vairs, un gris-bleu varié qui rappelle  le vair, une fourrure héraldique. Gustave Lanson écrivait dans Histoire de la littérature française (liv. Ier, ch. I) : « Détachée à l’instant des mots qui nous les apportent, leur image réelle subsiste seule en nous : ils s’ordonnent d’eux-mêmes en une vision étrangement nette et objective : on ne lit pas, on voit. » Ceci rappelle étrangement la langue du blason que l’on visualise en lisant.

 

La Chanson de Roland nous fait comprendre que l’héraldique n’est pas une création abstraite des hérauts d’armes, mais un art répondant aux exigences du combat en armure avec un écu protecteur. Aujourd’hui encore, la majorité des figures meublant l’écu proviennent de ces temps reculés. On y trouve aussi quelques indices que le vocabulaire du blason est né de la langue de l’époque.

Qui d’entre-nous n’a pas comme étudiant lu la Chanson de Roland ? Mais la lire avec l’œil de l’héraldiste est une expérience nouvelle.  C’est une façon de passer une agréable soirée. Faites-en l’expérience!

Écus sur la tapisserie de Bayeux - Shields on the Bayeux Tapestry





THE SONG OF ROLAND:
A CHANSON DE GESTE AT THE DAWNING OF HERALDRY

(English summary)

By Auguste Vachon, M.A., FRHSC

Outaouais Herald Emeritus

Associate Member of the Académie internationale d’héraldique

 

First published in Heraldry in Canada, Summer 2002.

 


The Song of Roland (La Chanson de Roland) written circa 1100 is the oldest and best known of the French chanson de geste, the earliest version being found in the Oxford Boldean Library. It was created during or just after the first crusade. There are interesting parallels between the Song and the Bayeux Tapestry. In the Song, most shields are of one colour, but some are painted with flowers or quartered, probably in two tones. The Tapestry is a little earlier than the Song since it was apparently completed for the consecration of the Bayeux Cathedral in 1077. It displays shields that can be blazoned. Some are monochrome fields, but others bear colours and charges such as crosses, borders, roundels, dragons, a fess and also these charges variously combined. The gonfanons of Charlemagne’s troops in the Song are blue, white, red (the colours of modern France) or gold. Geoffrey of Anjou carries the Oriflamme of the Abbey of St. Denis named Monjoie and which, according to some ancient sources, was an elongated flag with several tails: Gules fringed with tassels Vert. The Song records that Monjoie replaced the Oriflamme of St. Peter which was named Roman and which, according to some accounts, was: Azure semé of roses Gules. The Saracen armies, for their part, bear a standard with a dragon which Oger the Dane strikes down along with its bearer. The use of a seal, probably bearing a distinctive mark, is also mentioned.

 

The manuscript is rich in symbolism such as olive branches signifying peace, the glove and rod symbolizing the powers delegated to messengers, the keys as signs of dominion over a city and a red apple described as “the crown of all earth’s kings”. Religious symbols are also numerous. The pommel of Roland’s sword, Durendal, is filled with powerful relics: a tooth of St. Peter, blood of St. Basil, some hair of St. Denis and a morsel of the robe of St. Mary. Charlemagne receives advice and encouragement from the Archangel Gabriel who ironically is considered to be, in the Muslim religion, the intermediary between Allah and Mohammed. But the main symbol of the Song is Roland himself, a knight more courageous than a lion or leopard personifying all the virtues of chivalry and giving up his life up for France.

 

The public sometimes views heraldry as being cruel because it displays blood and severed limbs. Likewise the Song is filled with descriptions of hands, limbs and heads being cut off, of men parted in half and of blood flowing profusely, all of which make the slaughter “very grand and marvellous”. In the Bayeux Tapestry, Odon, the half brother of William the Conqueror and Bishop of Bayeux, is seen striking with a mace so as not to shed blood. In the Song, Bishop Turpin of Reims is not inhibited by such scruples as he strikes relentlessly with lance and spear.

 

The projectiles hurled are still found on the shield today: lances, spears, javelins, darts and bolts. As in heraldry, many things are gilded. The hilts and pommels of swords are of gold as are saddles, spurs and bridles. Helmets are embellished with gold and numerous gems. The war cry “Monjoie!” which became the name of one of France’s heralds,  is heard everywhere and many exhortations such as “Faites resplendir le droit!” would still make excellent mottoes. Charlemagne dreams of beasts that are frequent in heraldry: bears, leopards, greyhounds, serpents, wyverns, dragons, demons and griffins.

 

The clear simple language conveys striking images not unlike the language of blazonry. One commentator remarked that one does not read words but imagery, somewhat like reading a blazon (heraldic description).

 

The Song of Roland makes clear that heraldry was not created by heralds, but grew out of chivalry and its way of waging war as well as out of the way of life and language of a period. It is well worth reading for anyone interested in heraldry or chivalry.  If not in your library, it can easily be found on the Internet.

 



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