L'HÉRALDIQUE CISTERCIENNE EN ACADIE

par Robert Pichette

Héraut Dauphin de l'Autorité héraldique du Canada

Membre associé de l'Académie internationale d'héraldique


En 1902, cherchant un refuge contre les lois anticléricales adoptées en France, six moines trappistes de l'abbaye de Bonnecombe , au diocèse de Rodez, en France, fondaient un monastère à Rogersville, au Nouveau-Brunswick . Les moines répondaient à une invitation de l'abbé Marcel-François Richard (1847-1915), curé de Rogersville, et l'une des grandes figures de proue du nationalisme acadien. En 1904, dix-neuf religieuses trappistines - bientôt suivies par quatre autres compagnes, quittaient le monastère de Notre-Dame de Toute Consolation de Vaise, près de Lyon, fondé en 1817, pour fonder un monastère de moniales à Rogersville . Il y avait déjà eu, au 19e siècle, une fondation cistercienne en Nouvelle-Écosse, le Petit-Clairvaux.

Trappistes et trappistines sont issus de la réforme de l'antique ordre des cisterciens effectuée par dom Armand-Jean le Bouthillier de Rancé, abbé commendataire puis abbé régulier de la Maison- Dieu Notre-Dame de la Trappe (Soligny-la-Trappe), d'où le nom commun de trappistes porté par les cisterciens réformés de Notre-Dame de la Trappe, ou cisterciens de la stricte observance, et par les moniales cisterciennes (trappistines). Le monastère de Cîteaux fut fondé en 1098 par des moines du monastère bénédictin de Molesme, conduits par saints Robert, Albéric et Étienne. Ces moines voulaient reprendre la règle intégrale de saint Benoît, le père du monachisme en Occident. Les trappistes et trappistines apportaient donc à Rogersville, lors de leurs établissements respectifs, une tradition monacale vieille, alors, de huit cents ans . La règle de saint Benoît, écrite pour les moines du Mont-Cassin après 534, insiste sur l'austérité, le dépouillement et le rejet du superflu, ce qui se manifeste, notamment, dans la liturgie et l'architecture cisterciennes. Elle s'est manifestée aussi, et logiquement, dans l'héraldique cistercienne.

Saint Bernard de Clairvaux condamne dans son Apologie (1124) les grostesqueries et le bestiaire fabuleux qui ornaient colonnes et chapiteaux des cloîtres et des églises bénédictines. Pour les cisterciens, pas de « ces monstres grotesques, ces extraordinaires difformes et ces belles difformités », ni non plus « des singes immondes, de lions féroces, de bizarres centaures qui ne sont hommes qu'à demi [...] ». La réforme cistercienne coïncide avec l'invention et le développement de l'héraldique qui s'inspirera abondamment des créatures fabuleuses dénoncées par saint Bernard. L'héraldique cistercienne, elle, restera d'une rigoureuse simplicité et rares sont les armoiries de monastères cisterciens qui portent des animaux fabuleux dont le Moyen Âge fut si friand.

Cette tradition monastique s'est reflétée naturellement dans l'héraldique officielle des trappistes. Le dépouillement héraldique dans la forme et dans le choix des symboles des divers blasons d'abbayes, prieurés et monastères, comme des armes des abbés et des abbesses, se manifeste également dans les deux fondations acadiennes à Rogersville. On dénombre environ 1 800 abbayes cisterciennes dans le monde, actives ou devenues souvenir historique. Or le plus ancien sceau armorié connu d'un monastère est celui de l'abbaye cistercienne de Froidmont, au diocèse de Beauvais, fondée en 1134. Les armes de l'ordre cistercien sont elles-mêmes fort anciennes, formées des anciennes armes de Bourgogne posées sur l'écu de France ancien.

L'héraldique ecclésiastique a beaucoup souffert des réformes postconciliaires. On a considéré, à tort, que les armoiries ecclésiastiques, représentations morales de l'institution ou du titulaire, évêque ou abbé, traînaient un certain relent de féodalisme ou de triomphalisme. Les armoiries, pourtant, sont uniquement des symboles de représentativité et d'identité.

Le monastère Notre-Dame du Calvaire, fondé en 1902, devint un prieuré en 1905 par décret pontifical, et fut érigé en abbaye en 1960. Le prieuré Notre-Dame de l'Assomption des moniales trappistines, fondé comme prieuré en 1904, fut élevé au rang d'abbaye dès 1927.

Le monastère des trappistines fut doté d'armoiries très tôt - entre décembre 1907 et février 1908 - et nous sommes bien renseignés quant à leur origine et leur symbolique. Elles sont dues à un héraldiste lyonnais, Louis Fournier, auteur d'un livre intitulé Soeurs de France et de Pologne qu'il fit parvenir aux religieuses de Rogersville. Dans son livre qui recensait les armoiries des ordres et communautés spoliés par la loi Waldeck-Rousseau, Fournier avait conçu un blason pour les religieuses trappistines de Rogersville qu'il blasonnait : d'argent à la croix de sable, au chef d'azur, chargé d'une étoile d'or accostée de deux fleurs de lys du même. L'annaliste anonyme du monastère se chargea d'expliquer élégamment mais longuement le symbolisme du blason :

Pour les armoiries de religieuses pénitentes et exilées, la croix de sable en champ d'argent s'imposait presque à notre choix, le lecteur le reconnaîtra lui-même, sans qu'il soit besoin de plus amples explications. En outre, les émaux adoptés ont l'avantage de reproduire les couleurs du costume des Cisterciennes, un scapulaire noir se déroulant sur une robe blanche. Dans le chef se retrouve le chef de France moderne, légèrement modifié par la substitution d'une étoile à la fleur de lys médiane. Il rappelle donc d'abord que, sous monarchie des Bourbons, l'Acadie fut une colonie française; de plus, les deux fleurs de lys restantes symbolisent en même temps les religieuses de la Trappe. L'étoile placée entre elles représente l'Étoile de la mer, sous la protection de laquelle celles qui sont si loin du Fourvière lyonnais ont mis leur nouveau couvent. Cette étoile, du reste, est l'emblème qui distingue le drapeau tricolore des Acadiens. Ayant élu la Sainte Vierge pour leur patronne et faisant du 15 août, jour de l'Assomption, le jour de la fête de leur pays, ils chargent le bleu de leur drapeau de l'étoile mariale. Leur chant national n'est autre que l'Ave maris stella.

Ce sont les religieuses, comme nous l'apprend l'annaliste, qui choisirent la devise Luceat et florebunt, qui peut se traduire par « Qu'elle brille et qu'ils fleurissent ». Et l'annaliste de conclure : « Puissent de blancs lys cisterciens fleurir nombreux à la clarté de l'Étoile qui a déjà rendu féconde la tige naissante de notre petit monastère. ».

La devise et le blason des religieuses trappistines inspira un sonnet à un moine de l'abbaye cistercienne d'Oka. Peu susceptible de se retrouver dans une anthologie de poésie, le sonnet vaut quand même la peine d'être reproduit tant sont rares en Canada les poèmes inspirés par des symboles héraldiques :

Brille, gentil moûtier dans les cieux d'Acadie,
Rayon d'austère amour de « Cistel » l'astre beau!
Alors que sur les coeurs vient la nuit refroidie,
Rallume notre espoir à ton chaste flambeau.
Cloîtres, jardin mystique, ô branche reverdie
Parmi la neige froide où pleure le bouleau,
Embaume d'idéal notre morne apathie ...
La terre est sans parfum, triste comme un tombeau.
Mais c'est « Elle » surtout, bel azur de nos âmes,
Qui brille et qui fleurit, pétales, douces flammes,
C'est « Elle », Mère et Vierge et Reine du ciel bleu.
Notre Dame, salut! Charme des exilées,
Pare la solitude, humble lys des vallées;
Scintille, étoile d'or, sourire du Bon Dieu!

On ne sait encore à quelle date le monastère Notre-Dame du Calvaire adopta des armoiries. Il semble, cependant, que le monastère se soit conformé à la tradition cistercienne assez tôt. Chose certaine, les armes furent gravées sur la pierre angulaire de l'actuel monastère, qui fut bénie le 27 juillet 1927. L'annaliste du monastère décrivait cette pierre comme étant « un bloc superbe d'un m. cube orné de croix d'inscriptions et des armes du Calvaire.»

Les armes, très simples comme le veut la tradition héraldique cistercienne, se blasonnent : d'azur à la croix pattée d'argent chargée en coeur de la lettre onciale M de gueules brochant. Sur un listel sous l'écu, la devise : Ecce Mater Tua (Voici ta mère). L'écu était surmonté d'un coeur enflammé, sommé d'une fleur de lis et transpercé de sept glaives, quatre à dextre et trois à senestre. Il n'y a aucun autre ornement extérieur comme mitre, crosse ou chapeau prélatice. Le symbolisme est simple : la croix évoque le calvaire tandis que le M gothique évoque la Vierge Marie.

Ce curieux cimier est reproduit à l'encre sur la page couverture d'un manuscrit portant sur l'histoire du monastère et de celui des moniales, dû au premier supérieur, Frère. Antoine Piana (mort en 1938). Il s'agit d'un symbole qui est une allusion à Notre-Dame des Sept Douleurs. Or, il se trouve que l'abbé Marcel-François Richard avait beaucoup insisté, mais sans gagner sa cause, pour que le nouveau monastère soit placé sous le vocable de Notre-Dame de l'Acadie. Dans une lettre que lui adressait, peu après l'arrivée des moines à Rogersville, dom Émile Lorne, abbé de Bonnecombe, celui-ci lui écrivait diplomatiquement :

Nos Pères doivent être à Rogersville, et vous devez être content et du nombre et surtout de la qualité, ce sont tous de bons et fervents religieux. Ils feront du bien à Notre-Dame de l'Acadie, et, comme leur petite fondation est sous le patronage de N.-D. du Calvaire, s'ils ont à souffrir, ils regarderont la Vierge des douleurs aux pieds de la Croix et du bon Jésus.

Le créateur anonyme des armoiries de Notre-Dame du Calvaire aura certainement voulu rappeler l'abbé fondateur en incluant dans les armoiries du nouveau monastère cistercien un symbole qui figurait également dans les armes adoptées par dom Émile Lorne (1846-1918). On y retrouve, en effet, une variante du coeur des armes adoptées par Notre-Dame du Calvaire.

Le cimier disparut, peut-être en 1960, lorsque le prieuré fut érigé en abbaye, et peut-être sous l'influence du premier abbé de Notre-Dame du Calvaire, dom Alphonse Arsenault (1918-1994).

Dom Alphonse Arsenault adopta des armoiries personnelles au moment de son élection, le 25 novembre 1960. Jadis, le pontifical romain prescrivait pour le cérémonial de la bénédiction d'un abbé, tout comme pour la consécration d'un évêque, que l'élu fasse don à l'évêque de deux pains et de deux barillets d'or et d'argent chacun portant sur les deux faces les armes de l'évêque officiant et celles du nouvel abbé.

Initialement, le blason qu'il avait choisi se blasonnait : d'azur à la croix pattée d'argent cantonnée au canton dextre du chef d'une étoile d'or, à senestre d'une fleur de lis du même, au canton dextre de la pointe d'une rose de jardin d'or et au canton senestre de la pointe de la lettre B aussi d'or.

Sur les conseils de dom Gabriel Sortais, abbé de Cîteaux et abbé général de l'ordre , qui l'incitait à un dépouillement héraldique de bon aloi dans la tradition de Cîteaux, dom Alphonse Arsenault conserva le bleu et la croix pattée des armes de l'abbaye mais il supprima la rose, adoptée peut-être en souvenir de sa mère, prénommée Rosalie, et la lettre B, choisie peut-être en l'honneur de saint Benoît ou de saint Bernard. Il maintint sa devise : In fraternitatis amore (Dans l'amour de la communauté).

Les armes révisées de dom Alphonse se blasonnent : d'azur à la croix pattée d'argent cantonnée en chef à dextre d'une étoile d'or et à senestre d'une fleur de lis du même. Une publication de l'abbaye expliquait le choix des symboles des armoiries de l'abbé comme suit :

Le premier abbé a voulu prendre des armoiries se rapprochant de celles de son abbaye. L'étoile sur le bleu signifie l'Acadie mariale, la fleur-de-lys symbolise la France où fut fondé notre Ordre, d'où sont venus les fondateurs de notre abbaye [Bonnecombe] et où notre Père Abbé a séjourné huit années comme étudiant. La devise se traduit : Dans l'amour de la communauté, signifiant que notre abbé entend vivre le plus possible sa vie commune avec ses religieux et s'efforcer de faire de plus en plus de cette communauté une vraie fraternité d'amour pour le Christ.

Dom Alphonse Arsenault, en identifiant ses armes à celles de son abbaye, s'inscrivait dans une tradition cistercienne qui est toujours vivante. Christophe Rousseau-Lefebvre écrit : « Les abbés cisterciens, souvent écartèlent ou mettent en parti les armes de leur monastère, celles de l'abbaye- mère, ou encore celles de l'abbaye-chef d'ordre, avec les leurs propres, personnelles ou familiales . » L'abbé actuel de Notre-Dame du Calvaire, dom Maurice Guimond, poursuit cette tradition.

Le sceau-tampon en navette de dom Alphonse montre l'écu sommé d'une mitre et posé sur une crosse, le volute tourné à dextre et surmonté du chapeau noir à douze houppes, cinq de chaque côté de l'écu avec la devise sous l'écu sans listel. L'inscription latine autour du sceau se lit : SIG. R.D. ALPHONSI ARSENAULT ABBATIS B.M. DE CALVARIA (Sceau du Révérend Dom Alphonse Arsenault abbé de Notre-Dame du Calvaire). Le deuxième abbé, dom Adrien Bordage, élu le 22 octobre 1991 après avoir été supérieur intérimaire du 12 avril 1991 au 12 novembre 1991, reçut la bénédiction abbatiale le 8 décembre 1991 . Dans une lettre à un correspondant ontarien, dom Alphonse Arsenault expliquait que le nouvel abbé n'avait pas adopté d'armoiries « étant donné que les armoiries sont moins en vogue depuis le concile [..]Cependant, il s'est choisi une devise». L'abbé avait choisi : Omnia vestra in charitate fiant, (Faites tout avec amour, 1 Cor. 16, 24).

Le troisième abbé, dom Maurice Guimond, élu le 24 avril 1995 et béni le 8 mai 1995, a choisi des symboles héraldiques dans la tradition du premier abbé. Ses armes se blasonnent : d'azur à la croix pattée d'argent chargée d'une croix tréflée de gueules. Devise : Ne rien préférer à l'amour du Christ. (Règle de saint Benoît). La croix tréflée est dite « de saint Maurice » en héraldique . L'écu est posé sur la crosse abbatiale portant le sudarium, attribut distinctif des crosses abbatiales selon la législation héraldique de l'Église. Cet usage, pourtant ancien et obligatoire pour distinguer les crosses abbatiales des crosses épiscopales, est fort peu suivi . L'héraldique a toujours sa place dans l'Église à la condition qu'elle soit de bon goût, d'une honnête simplicité qui reflète la tradition ecclésiale, et éminemment monacale, de la pauvreté et de la simplicité. Les trappistes et les trappistines au Nouveau-Brunswick en donnent un bel exemple depuis près de cent ans.


Summary

The Cistercian Order, whose members are commonly called Trappists, marked its 900th anniversary of foundation in 1998. A reformed offshoot of the Benedictine Order, the Trappists founded two monasteries in New Brunswick at the beginning of this century. In 1902, monks from the French abbey of Bonnecombe founded the monastery of Our Lady of Calvary in Rogersville, N.B. Erected as a priory in 1905, it was raised to an abbey in 1960 and, early after its foundation, it adopted a simple coat of arms still in use today. In 1904, nuns from the French abbey of Vaise. near Lyon, followed in Rogersville with a foundation of their own called Our Lady of the Assumption. The monastery adopted a coat of arms between 1907 and 1908. That priory was raised to the rank of abbey in 1927. There is a strong and ancient heraldic tradition in the Cistercian Order. Its hallmark is simplicity and that tradition is reflected in the arms adopted by each New Brunswick abbey. The author explains the heraldic symbols adopted by the two abbeys and by the first and current abbots of Our Lady of Calvary. The second abbot, who occupied his post briefly, dispensed with a coat of arms but adopted a motto instead. While Cistercian heraldry in New Brunswick is not sanctionned officially by grants, it is, nevertheless, of sociological and historical importance.


(Référence : L'héraldique au Canada/Heraldry in Canada, vol. XXXIII, juin 1999)



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