LA PORCELAINE ARMORIÉE DU MANOIR RICHELIEU

par Auguste Vachon, M.A., FRHSC
Héraut Outaouais émérite
Membre associé de l'Académie internationale d'héraldique

 

            On doit à deux importants hommes d’affaires du Québec la construction du Manoir Richelieu en 1899 : Louis-Joseph Forget, président de la Richelieu and Ontario Navigation Company, et Rodolphe Forget, son adjoint et neveu, aussi député de Charlevoix à la Chambre des communes de 1904 à 1917. La Richelieu and Ontario Navigation Company se joignit à d’autres compagnies de navigation pour former en 1913 la Canada Steamship Lines dont le président était le fameux collectionneur William Hugh Coverdale. Le premier manoir fut détruit par les flammes dans la soirée du 12 septembre 1928, mais il fut rapidement reconstruit et un nouveau manoir beaucoup plus imposant ouvrait ses portes en juin de l’année suivante.

 

 

Cachet aux armes d’Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu[1].

En couleurs, on verrait un écu blanc orné de trois chevrons rouges et surmonté

d’un chapeau de cardinal pourpre, normalement avec 30 glands.

 

            La porcelaine de table du Manoir Richelieu présente une version simplifiée des armoiries du cardinal de Richelieu : d’argent à trois chevrons de gueules, l’écu sommé d’une couronne de duc et posé sur une ancre d’azur. La couronne fait allusion au titre ducal de Richelieu alors que l’ancre reflète sa désignation de Grand Maître et Surintendant de la navigation qu’il s’attribuait en 1626. Les armoiries de Richelieu se présentent généralement sous une forme beaucoup plus élaborée. Une carte intitulée « CARTE VNIVERSELLE HYDROGRAPHIQVE Faittes par Jean Guérard en 1634 » porte une belle représentation des armoiries du cardinal où l’on retrouve, en plus de l’écu, de la couronne de duc et de l’ancre, un chapeau de cardinal et les colliers des ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit entourant l’écu. Voir cette carte sur le site internet ...

http://www.chez.com/histoirededieppe/g1634a.htm

Une autre représentation par le graveur Claude Mellan place les armoiries sur un manteau d’hermine avec deux angelots comme tenants[2].


Le cardinal était si friand de devises qu’il en utilisait une bonne dizaine, généralement accompagnées d’une figure, sur ses livres, portraits et médailles, mais on ne semble pas retrouver de devises faisant partie intégrante de ses armoiries[3].


La simplification des armoiries de Richelieu sur la porcelaine du manoir visait sans doute à éliminer les symboles religieux et les insignes de la haute noblesse et aussi à créer une image plus moderne, plus facile à reconnaître, tout en conservant une belle apparence. L’ancre des armoiries originales fut retenue car elle convenait parfaitement à une compagnie de navigation et la couronne de duc répondait sans doute à un besoin d’esthétique puisqu’un écu sans coiffure laisse une surface plate qui paraît manquer de fini.

 


L’adoption des armoiries modifiées du cardinal de Richelieu date du premier Manoir comme en fait foi le chandelier ci-dessus qui porte la marque de  William Guérin & Co. utilisée de 1890 à 1911[4]. Contrairement à ce que laisse croire l’inscription sous la marque, Cassidy’s n’était pas le fabricant. Cette compagnie de Montréal était, à partir du début des années 1860, une grande importatrice de céramique[5].


 

Une petite tasse à café dite tasse moka ou demi-tasse, aussi importée par Cassidy’s pour le Manoir Richelieu, est inscrite « royal worcester hotel china ». Sous la marque, figurent trois cercles entrelacés accompagnés de neuf points correspondant à l’année 1941,[6] qui est en effet l’année d’ornementation des blancs. Une marque imprimée dans l’argile de la soucoupe, « 5 » au-dessus de « D6 », semblerait indiquer que les blancs eux-mêmes datent de juin 1928. Le recours à des blancs fabriqués plusieurs années auparavant pourrait s’expliquer par l’état de guerre qui régnait alors en Angleterre.


La tasse est d’une texture granitée résultant du saupoudrage d’une couleur rose sur une surface rendue collante à l’aide d’une huile visqueuse. Les armoiries figurent à l’intérieur de la tasse de façon à être vues en buvant par une personne droitière, disposition qui sans être unique est inusitée.

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Une assiette à dîner (assiette plate) qui semble appartenir au même service porte la marque de Royal Worcester, mais sans les marques usuelles de datation et sans l’inscription concernant Cassidy’s. La marque « 3Z1 » imprimée dans l’argile semblerait indiqué l’année 1924, c’est-à-dire quatre ans avant la destruction du premier manoir. Nous pensons cependant qu’il s’agit d’un blanc décoré plus tardivement comme dans le cas de la tasse. Pour la céramique destinée à des hôtels, restaurants ou clubs, les marques de Royal Worcester permettent rarement une datation précise.

 

Un crémier commandé à Royal Worcester, toujours par Cassidy’s, présente une ornementation plus sobre. L’inscription « MADE IN ENGLAND » en dessous de la marque du fabricant suggère une date postérieure à 1920 et, dans ce cas précis, il semblerait s’agir d’une pièce fabriquée dans les années 50. Pour les pièces avec une anse, telles que tasses, cafetières, pots à lait, etc., les armoiries font presque toujours face à l’utilisateur droitier, mais dans le cas du crémier, les armoiries figurent sous le bec et c’est l’entourage qui les voit pendant le versement de la crème.


            Les collections de Canadiana rassemblées par Coverdale pour décorer le manoir sont assez bien connues, mais l’ancienne porcelaine destinée à ses tables est elle-même devenue d’importance historique. Si le manoir utilise toujours les armoiries simplifiées du cardinal de Richelieu sur ses menus, elles ne figurent plus sur ses services de table. Fort heureusement, le manoir a conservé un échantillonnage des anciens services armoriés. On retrouve aussi de temps à autre des pièces disparates chez les antiquaires. Celles figurant ici ont été acquises séparément au cours d’une période de 15 ans.

 

Remerciements


Mes remerciements à la compagnie Royal Worcester et plus précisément à la conservatrice, Wendy Cook,  pour son aide concernant les techniques de coloration et certains problèmes de datation. C’est grâce à Daniel Cogné que mon épouse et moi avons acquis l’assiette à dîner mentionnée plus-haut. Je le remercie vivement de ce geste et de l’intérêt qu’il a porté à cet article.  Mes remerciements aussi à David Mounteer, Directeur de la restauration au Manoir Richelieu, pour ses renseignements concernant l’utilisation actuelle des armoiries du cardinal de Richelieu. Je tiens aussi à souligner la précieuse collaboration de mon épouse Paula Gornescu-Vachon.

 



[1] Archives nationales du Canada, MG 18, A 10, photo  C-102825.

[2] Arthur Charles Fox-Davies, The Art of Heraldry, London, Bloomsbury Books, 1986, p. 435.

[3] Une gravure du xviie siècle conservée à la Bibliothèque Nationale de France s’intitule « DEVISE POVR MONSEIGNEVR LE CARDINAL DE RICHELIEV Généralissime, Grand-Maître et Sur-Intendant de la Marine ». Sous le titre figure la devise proposée Pelagi decus addidit armis et sous la devise une représentation très élaborée des armoiries du cardinal placée sur une panoplie. Quatre angelots voltigent aux abords de l’écu agrippés aux cordelières de son chapeau. Cette devise qui peut se traduire par « Il joignit à l’armée la gloire de la marine » ou même « Il a meublé ses armes de gloire à profusion » fait partie du titre de la gravure et non pas des armoiries comme telles. Voir Auguste Vachon,  « Richelieu (1585-1642) » dans Heraldry in Canada/L’héraldique au Canada, sept. 1987, p. 33-35.

[4] Elizabeth Cameron, Encyclopedia of Pottery & Porcelain 1800-1960, New York et Oxford, Facts On File Publications, 1986, p. 149. William Guérin a produit d’autres chandeliers pour des hôtels canadiens  comme le Mount Royal Hotel (hôtel Mont-Royal) à Montréal.

[5] Elizabeth Collard, Nineteenth-Century Pottery and Porcelain in Canada, 2e éd., Kingston et Montréal, McGill University Press, 1984, p. 93-94.

[6] Ralph & Terry Kovel, Kovels’ New Dictionary of Marks, New York, Crown Publishers Inc., 1986, p. 255.

 

 

 


ARMORIAL PORCELAIN FROM THE MANOIR RICHELIEU

(English summary)

By Auguste Vachon, M.A., FRHSC

Outaouais Herald Emeritus

Associate Member of the Académie internationale d’héraldique

 

            Two Quebec businessmen were the main force behind the construction of the Manoir Richelieu in 1889: Louis Forget, President of the Richelieu and Ontario Navigation Company and his partner and nephew, Rodolphe Forget, who sat in the House of Commons for Charlevoix from 1904 to 1917. The Ontario Navigation Company merged with other companies in 1913 to form the Canada Steamship Lines having as president the famous collector William Hugh Coverdale. Fire destroyed the first Manoir in the evening of 12 September 1928, but it was quickly rebuilt and a much grander hotel opened its doors in June the next year.


            Some of the tableware of the Manoir is decked with a simplified version of the arms of Cardinal Richelieu. Gone are the red cardinal hat, the collars of the French Orders of St. Michel and of the Holy Ghost as well as the putti supporters. Retained are the white shield bearing three red chevrons, the ducal coronet on top and the anchor behind the shield. The coronet refers to the cardinal’s title of duke while the anchor, which is appropriate for a shipping company, refers to his title of Grand Master and Superintendent of Navigation.


            The arms were in use at the time of the first Manoir as witnessed by a Limoges candleholder bearing both the cardinal’s arms and the mark William Guérin & Co. in use from 1890 to 1911. A demitasse with a saucer clearly belongs to the second Manoir. It has a pink body with gold ornamentation and the arms inside the cup, which is an unusual, though not unique, placement for heraldic china. The Royal Worcester mark is dated 1941by three interlaced circles and nine dots.


            A dinner plate in the same style also by Royal Worcester, but without any date marks, probably belongs to the same period. A creamer again by Royal Worcester has a white body and some ornamental patterns in pink and gold at the level of the beak. There is no date mark, but the company mark is a recent one, probably belonging to the 1950’s. For items with a handle such as cups, coffeepots, milk jars, etc., the arms are almost always facing a right-handed user. In the case of this creamer, the arms are below the beak and face the attendance as the cream is being poured.


            Coverdale is fairly well known for the Canadiana he collected to decorate the Manoir Richelieu, but the armorial tableware ordered by the Manoir for every day use has itself become of historical interest. Fortunately a representative selection from these armorial services has been preserved at the Manoir. The four examples described here have been acquired separately from various antique dealers over some 15 years.

 

N.B.   The illustrations can be viewed within the French version above.

 

 



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