L'ORDRE DE SAINT-LAZARE


par Daniel Cogné

Membre associé de l'Académie internationale d'héraldique
Certains membres de la Société héraldique du Canada m'ont récemment écrit pour protester contre les propos que j'ai tenus à l'égard de l'ordre de St-Lazare dans ma chronique bibliographique de mars 1999. J'y rappelais le combat du baron Hervé Pinoteau, vice-président de l'Académie internationale d'héraldique, contre les prétentions d'une organisation qu'il estime être un faux ordre de chevalerie et une imposture.

L'un des arguments de mes correspondants en faveur de l'authenticité de leur «ordre» est l'importance de ses oeuvres hospitalières dans le monde. Faut-il leur rappeler que le soutien à des oeuvres de charité, si noble soit-il, n'est en aucune façon la preuve de la légitimité historique d'un ordre de chevalerie. Si des activités philanthropiques étaient un critère d'authenticité, la Fraternité des Shriners ou les Chevaliers de Colomb pourraient eux aussi avoir les mêmes prétentions.

N'en déplaise à mes correspondants, I'ordre hospitalier fondé en Palestine au XIe siècle n'existe plus pour l'immense majorité des historiens. Mes correspondants savent-ils que leur «ordre» est sur la liste des faux ordres de chevalerie du ministère italien des Affaires étrangères, de l'ordre de Malte et du Vatican? Ils devraient consulter à cet effet L'Osservatore Romano (1935, 1953 et 1970) qui leur apprendrait que l'ordre de St-Lazare n'existe plus. La position officielle du Saint-Siège n'a pas changé en dépit de ce qu'ils m'ont écrit.

Ignorent-ils qu'en France il est interdit à l'«ordre» de St-Lazare d'utiliser cette appellation et que les lazaristes doivent se contenter d'être une association caritative? Pour la République française, toute tentative de faire revivre l'ordre de St-Lazare est un escroquerie punissable par la loi.

Il existe une documentation abondante sur cette question débattue depuis longtemps en Europe. Je ne peux ici qu'inviter mes correspondants à lire les ouvrages classiques sur le sujet, ceux d'Eugène Vignat ou de René Petiet et de nombreux autres historiens (Zeininger de Borja, Villarreal de Alava, Congrès internationaux des sciences généalogique et héraldique, etc.) qui ont établi, preuves à l'appui, que I'ordre de St- Lazare dont la dernière promotion authentique a été faite en 1788, est aujourd'hui disparu. Corume l'écrit le 3 Mars 1825, le duc de Doudeauville, ministre de Charles X : «L'ordre de St-Lazare est désigné comme un ordre qui ne se confére plus depuis 1788, et même qu'on laisse s'éteindre».

La lecture des Études sur les ordres de chevalerie du roi de France d'Hervé Pinoteau (Paris, Le léopard d'or, 1995) leur fera connaître une condamnation sans équivoque de l'ordre moderne de St-Lazare. L'auteur y publie notamment le texte de Louis XV abolissant le 15 juin 1757 les commanderies heréditaires de St-Lazare, ce qui rend bien illusoire leur «réapparition» au XXe siècle!

Ceux qui ont accès à l'internet pourront aussi consulter deux excellentes synthèses de la question : le site web de Guy Stair Sainty (www.ChivalricOrders.org) et celui de François Velde (www.heraldica.org). Ils y découvriront l'histoire rocambolesque d'un faux ordre de chevalerie fabriqué entre 1910 et 1940 par des escrocs d'extrême droite.

L'historien des mentalités dans les sociétés démocratiques de la fin du XXe siècle ne peut qu'être stupéfait par la prolifération des faux ordres de chevalerie. Elle se rattache d'ailleurs au trafic des faux titres de noblesse qui enrichit certains escrocs aux dépens des naïfs et des snobs. A cet égard, l'éditorial de John Kennedy (septembre 1997) dénonçant cette pratique au Canada est le bienvenu.

Ces phénomènes sont révélateurs d'un état d'esprit qui va bien au-delà de l'altruisme le plus noble ou du snobisme le plus débile. Le désir de se présenter comme les héritiers d'un passé mythique, même s'il est souvent nécessaire d'arranger la vérité historique, est symptomatique du malaise qui frappe les sociétés postmodernes. Face à l'éclatement de la culture traditionnelle, la chevalerie apparaît à la fois comme une référence refuge et une bouée de sauvetage, quite à ce que, dans les faits, l'on doive se contenter d'un néo-médiévalisme de pacotille.


(Référence : L'héraldique au Canada/Heraldry in Canada, juin 1999)


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