DES VERTUS DE LA MATURITÉ ET DU GRAND AIR


Réflexions sur l'argentique et le numérique


PAR YVES VAILLANCOURT

Photographie argentique ou numérique ? Le débat est en passe d'être oiseux, à force de ne faire appel qu'à la loupe grossissante des grains et pixels. Les tests comparatifs nous montrent ces deux voies désormais rivales presque nez-à-nez. Une grande revue française évaluait récemment le nec plus ultra des appareils reflex, le Nikon F5, avec son vis-à-vis numérique chez Nikon toujours, le D1, ce dernier étant considéré en ce moment comme la référence dans le domaine. Résultat : léger avantage argentique, mais avec les recherches et progrès du numérique, on peut parier que d'ici peu le numérique égalisera puis gagnera le test de la loupe. Par ailleurs, un puriste pourrait objecter que le point de comparaison en photo argentique n'aurait pas dû être le boîtier le plus performant, mais plutôt le meilleur objectif, soit ceux de Leica, monté sur le mythique M6. Mais comme il n'y a pas de boîtier numérique chez le grand traditionnaliste allemand, la comparaison s'avérait moins révélatrice qu'avec les frères Nikon.

Les réflexions que j'entends partager échappent cependant à ce niveau de comparaison. En effet, j'aimerais examiner non les équipements, mais les photographes !

Un premier problème s'impose à l'analyse. Celui, archi-débattu, de la manipulation. Commençons par un simple rappel. Avec l'argentique, le travail en chambre noire a permis d'effectuer sur des photos devenues célèbres d'importantes retouches ou altérations. Prenons cette remarquable photographie d'Eugen Smith, tirée de sa série sur l'industrie sidérurgique à Pittsburgh. Un gros plan sur un ouvrier-fondeur. L'homme porte ses lunettes de travail et sur celles-ci se reflète la diabolique image argentée des hauts-fourneaux. Or, on sait maintenant que ce reflet, Smith l'a « dessiné », en faisant monter la lumière sur cette partie de l'image à l'aide d'un cache habilement découpé. Le grand naturaliste Ansel Adams, théoricien du zone system, n'a-t-il pas insisté sur l'importance de la visualisation créatrice ? Il s'agirait pour le photographe de visualiser le résultat espéré avant même la prise de vue, et de parachever sa réalisation en chambre noire. Néanmoins, Adams recommandait d'approcher et même d'obtenir si possible ce résultat sur le négatif. Un travail créatif où l'altération de la « réalité » s'effectue diversement : choix de la pellicule, de l'objectif, cadrage, exposition, vitesse d'obturation, profondeur de champ, filtres et tutti quanti. Ce sont là les paramètres fondamentaux de la photographie et sans les possibilité d'éloignement du « réel » qu'ils offrent, la photo ne serait pas un art.

Cela dit, et voilà le point que je désirais amener à la discussion, toutes ces possibilités créatrices n'ont pas dispensé Ansel Adams de se lever à 5 heures du matin, dans sa camionnette, et de s'installer sur son toit pour photographier un lever de lune dans le désert du Nouveau-Mexique. Intime contact avec le lieu. Nuit solitaire, réveil, attente et savoir-faire rapidement déployé lorsque vient l'instant décisif. La photographie argentique plonge l'artiste au sein des éléments. Elle exige la connaissance de la lumière, la patience et la rapidité de décision face à la course du soleil, la résistance aux avanies du climat. La photographie numérique prolonge au contraire les jeux enfantins à l'ordi, dans l'isolement autistique de la chambre, où l'enfant-roi déréalise jusqu'à son propre jeu en ramenant sa voiture ou son champion à la case-départ si le déroulement de la partie ne fait pas son affaire.

Cette déréalisation complète ne produit au mieux que des effets esthétiques artificiels, loin de la lumière faisant accéder l'objet à la poésie, tout en maintenant un mystère, celui d'une matière qui est bel et bien là et qui résiste. Car qu'est-ce que la matière, sinon ce qui résiste ?

Or, le numérique, en effaçant de manière factice cette résistance, élimine toute altérité et soumet l'image ainsi que son récepteur à la volonté de maîtrise du technicien et son logiciel. Rien de bien dangeureux. Du ludique quoi. Le résultat pourrait bien n'être que du vide.

La vanité du numérique se mesure désormais en parts grandissantes du marché mondial. Déjà quinze pourcent, bientôt vingt-cinq, demain l'explosion du compact-numérique pour touristes branchés sur ceux restés à la maison.

Mais qu'importe ces chiffres. Vingt pour cent de l'Amérique est déjà obèse et demain ce sera deux ou trois fois plus. Va-t-on se mettre au McDo pour faire comme papa, maman et junior ?

À bas la tyrannie du temps-réel ! Mort à la déréalisation ! Vive le vent ! Vive l'eau vive, vive la boue, vive la neige tellement sans contrastes qu'on ne sait plus comment la photographier !



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