Eddy Garnier

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   L'oeuvre de Garnier


L'OEUVRE DE GARNIER
Extrait de : Écrivains haïtiens en Diaspora
Par Pierre-Raymond Dumas

GARNIER : plaies et pansements

Il est d'une sympathie, d'une tendresse contagieuse. Sans démagogie ni concession, avec force et sensibilité, Eddy Garnier est un poète d'exception. Un fauve. Exil des vivants et des rêves, agonisé, élan. On attend de ce poète fait romancier une certaine morbidité, de l'amertume ou de l'accablement. Comme tous les chants contestataires, Plaie rouillée tire sont intérêt de sa vigueur et de ses aigreurs. Garnier est las et fatigué, fatigué d'espérer. Il semble s'enfermer de plus en plus dans sa solitude, dans la méditation de la réalité douloureuse et récurrente du pays. Il y a, chez lui, un désir de dénoncer les injustices sociales qui, par leur épaisseur crasseuse, flottent, comme d'insupportables odeurs, au-dessus et à travers la pesanteur de notre société néo-coloniale. Or c'est la vie qui est présente à chaque page de ce recueil inattendu par sa richesse, émouvant et for par sa qualité d'écriture. La vie du pays perdu, avec ses couleurs et ses légendes, celles du pays de l'exil et du présent où l'on fait semblant de jouer. Il y a d'un côté les poèmes en français qui rappellent le haïku (court poème japonais). Et de l'autre, leur « prétendue « traduction créole. J'ai dit bien « prétendue » dans la mesure où une langue n'est réductible à aucune autre. Car à cet égard, c'est de création, de réécriture, qu'il s'agit.

Si généreux, ou astucieux, que soit ce bilinguisme, conçu comme un discours qui n'en méprise aucun, on peut se demander s'il n'ouvre pas la porte à des conclusions approximatives, voire protocolaires. Les lire conjointement permet de repérer, en dépit de leur similitude, des points de divergence. On trouve chez l'un et l'autre les mêmes différences insistantes. Leur manière de nommer les choses n'est pas identique : ils prennent appui sur des thèmes fondamentaux, mais pour développer leurs propres intonations. Le plus frappant, c'est que leurs modes d'emploi ne tournent pas, à première vue, autour des rapports de la raison et du désir, de la vérité et de la passion, de l'amour et de l'incomplétude, de la langue et de l'expression, de la mise en scène et du message. S'il existe entre la langue française et la langue créole en commun dénominateur, ici, il se situe dans le projet de ne plus séparer la cohérence française de l'effusion créole. Cette geste héroïque mêle les transes et l'ivresse, le mystère et le quotidien, le pathos et la fantaisie.


FEMME

 

FANM NON MWEN
J'irai te guetter
Aux nouds des passages
Serpentant les flancs escarpés
M'ap vin veye-ou an chatpent
Lè w'ap chavire pase
Nan ren mòn nan»
     
CLICHÉ DE VIE

 

WE PA WE
Pris à son piège
Traqué par elle
Depye devan
Pyi sans chapo
Lantèman pou Katrè»


À l'image de Diogène, Garnier est le farfelu increvable et persistant, fidèle à sa quête et à sa solitude. Ces éclats de bourgeons qui apparaissent dans la nuit canadienne, il cherche à rendre la sensation rétinienne par des séquences happées d'une concision soutenue qu'il saupoudre d'étincelles multicolores, avec l'acharnement d'un nihiliste japonais de la fin du XXe siècle. Superposition du créole et du français : traduction simultanée et authentique. Depuis toujours, je trouve cette pratique féconde. Si elle a bien marché avec Éclats de bourgeons, je crois qu'elle a pété avec Ginen-m an chalkalis. Lamentablement. Fidélité de la traduction ou authenticité fiévreuse de l'inspiration? Les deux. Pour ce qui concerne l'écriture proprement dire, il se réfère plutôt au tanka, au renga, la l'haïkaï, à l'hokku et à l'oïku, qui sont les cinq formes de la poésie japonaise traditionnelle. L'effort de création n'est pas chose mécanique mais exige inventivité et audace, chaleur et séduction. Je me suis dit : c'est avec cette passion de la langue qu'il faudrait traduire non seulement les grandes ouvres, mais aussi les moindres extraits d'ouvres éparses. Quoi qu'on mette sous ces diverses formules, la vieille ambition poétique de saisir par les mots la totalité du monde serait devenue une gageure impossible. C'est pourquoi nos poètes ou praticiens de la poésie ne sont guère nombreux à persévérer. Certains toutefois s'entêtent. Ils n'ignorent pas que la poésie est peut-être bien une entreprise, désormais insaisissable et aérienne. Mais ils ne peuvent faire autrement que s'y consacrer. Homme de radio, Garnier en est un exemple frappant. El est le dénonciateur des slogans. L'éclaireur qui laisse dans la nuit ce qui est au goût du jour et ne dirige sa lanterne que vers les chemins insoupçonnés, les sentiers, pour employer un terme précis. C'est dire que l'on emprunte avec attention ces chemins de traverse qui, du destin d'un peuple à l'énigme autobiographique ou à l'alchimie langagière, dévoilent, peu u prou, la part d'incantation et l'évidence, au cour du voyage. Que cette poésie-ci laisse entendre qu'il s'agit d'introspection, d'éternité, d'ironie grinçante inutile de le nier. Mais y a-t-il jamais eu de poésie sans anticipation? Un univers un peu gris.

 

FÉMINISME

 

LIBERAYON DELAFAM
Une fleur au volant d'un mastodonte Yon ti flè K'ap Kondi you trak
   
AVALANCHE LAVALAS
On avait tellement soif l'un de l'autre
Nou te si tèlman te anvi nou»
     
FELLATION TIBEF
Je connais tes lèvres
Dans ton sourire
Se sou gwosè bouch ou m'ka jije»

 

Ancien comédien au talent étonnant, Garnier est devenu un gourou du bilinguisme, ce qui n'est pas forcément bon pour une juste appréciation de ses livres. Tant d'autres le font qu'on ne saurait l'exalter outre mesure. Une performance un brin sensuel, mais joyeusement prenante dans ses télescopages. Un travail merveilleux de densité en ces temps bavards, où seule joue l'avalanche des sentiments, qui irradie une chaleur bien particulière. C'est drôle. Parfois, il est drôle. Quel soin il prend de le cacher! Quel humour !

 

DÉCLARATION

 

DEKLARASYON DAMOU
Un de mes cheveux
A grisonné pour toi
Ti chri-m
M'gen yon branch cheve-m Ki blanch pou-ou
     
ADULTÈRE

 

MANJE DEYÒ
Depuis cette fois-là
Tu sais
Beaucoup d'autre fois
Me persécutent sans répit
Depi jou sa-a

 

Fichu métier, d'être poète! Et romancier.

Une fois encore, Garnier, accablé de solitude, dépassé par son destin de malheur, se soucie donc d'être homme éclaireur parmi les hommes, intéressé par leurs problèmes, comme le macoutisme, mais dont logique implacable assèche le pays. Alors que sa poésie nous frappe par sa spontanéité et sa force de vérité, Adieu bordel, bye bye vodou et Vivre au noir en pays blanc qui ont d'abord la séduction du temps perdu constituent une halte et une percée dans sa créativité. Un régal. Il y a là une contribution importante, et il sera bon de préciser, dès à présent, certains traits particuliers de Garnier, non pas pour en résumer l'ouvre (chose assez facile apparemment), mais pour aider à la comprendre et à l'apprécier, car, ainsi que le souligne Stanley Péan, « le poète Eddy Garnier signe un premier roman qui s'inscrit dans la lignée d'Anthony Phelps, de Gérard Étienne ou de Marie Chauvet. « En somme, il est important de rappeler la présence constante de l'élément historique dans ses écrits et son effort presque obsessionnel et absolument sincère pour édifier une ouvre diversifiée capable d'harmoniser toutes ses contradictions. Les circonstances privilégient sans doute le premier degré des romans, une mise en scène d'apocalypse servie par une écriture alerte, redoutable de précision. Les sujets qui lui sont les plus chers et qui reviennent sans cesse dans ses textes sont Haïti et ses catégories sociales démunies, les domestiques et les paysans, les ouvriers et les victimes de la répression, depuis le militant anti-duvaliériste jusqu'aux immigrants. Il y a aussi les thèmes profonds de sa vie intime : l'amour et les déceptions, les rêveries, une certaine propension à la générosité, l'utopie, l'humour, l'auto flagellation, une sorte de trame psychanalytique qui représente la base profonde de son inspiration. Grâce à lui, le roman anti-macoute est en train de redorer son blason, lequel s'était un peu terni. Sueurs froides garanties. Avec états d'âme. La publication de ces romans a révélé les multiples facettes d'une personnalité enracinée dans son époque. À vrai dire, on croyait depuis le 7 février 1986 ce terrifiant thème définitivement pensionnaire au musée de cire, surtout depuis que Ollivier et Charles bousculèrent quelque peu la tradition dans les zones torrides de l'immigration. Erreur : revoici le « macoute «  dans sa splendeur toute désuète. Influencé par le polar, le vidéo-clip et la presse magazine, Garnier qui distille un humour féroce. Grinçant est un romancier méticuleux et pas ennuyeux; il y n'a pas de recettes toutes faites, voilà tout. Mais un sacré caractère. Son intrigue est opérationnelle, attendue. On devrait être ému, on est soulagé. Un scénario conventionnel, ajouté à un casting romantique et alourdi par des dialogues maniérés, donne, en effet, de la vie politique de l'ère duvaliérienne une image, vraisemblable, macabre, répugnante, bref, malsaine. On passe du roman politique au drame sentimental, puis au scénario apocalyptique. Conscient aussi d'avoir mis pour une fois dans un texte une certaine ambition politique, le cour grêlé, mais l'esprit fringant, il a quelque chose de tragique dans ses états d'âmes. On est loin du glamour. Adieu Bordel, bye bye Vodou et Vivre en noir en pays blanc n'en sont que plus éblouissants. Romanesque et tensions politiques, générosité et course poursuite : les ingrédients d'un roman poignant qui est une réussite. Réussite de la dramatisation d'abord. Des ouvres intenses où soufflent à la fois la compassion et la révolte.

Elles nous renvoient au fond l'image un peu grossie de nos travers et nous montrent comment tout peut se déglinguer. Il prend d'ailleurs plaisir à dérouter, à la façon d'un gamin farceur. Ouvres dérisoires après l'effondrement du communisme ? ici et là, la méthode Garnier permet parfois de recueillir quelques indications sur la mondialisation en marche, la négritude ou le racisme noir résiduel, l'exil. Mais à quel prix ! le roman touristique a fait son temps.

Il rêve, Garnier. Le revolver en main

Tout a changé.rien n'a bougé. A quoi bon jouer à ce jeu des perspectives floues, les romans de Garnier ne sont que le prolongement d'un temps révolu. Pour la nostalgie n'importe quelle photo ancienne sortie d'un vieux quotidien fait l'affaire. Ce que photographie Garnier c'est le présent en accéléré, ses trous noirs et ses ombres. Il pourrait soupirer comme James Joyce : «  Je voudrais m'éveiller du cauchemar de l'Histoire. » Cette photo n'est pas un reportage. Un mauvais souvenir. Un cauchemar. Rien d'autre. La mort violente s'inscrit partout. Adieu Bordel, bye bye Vodou et Vivre en noir en pays blanc se savourent comme des pamphlets politiques. Les destins brisés sont le propre des thrillers. Il y un peu de ça là-dedans. La « révolution duvaliériste » qui en brisa tant, mit la liberté à l'index, au profit des discours pompeux, du binôme peuple -armée et de la « classe ». On y ajoutera une troublante qualité d'émotion.

Écrivains haïtiens en Diaspora

Exil des vivants et des rêves, agonisé, élan. On attend de ce poète fait romancier une certaine morbidité, de l'amertume ou de l'accablement. Comme tous les chants contestataires, Plaie rouillée tire sont intérêt de sa vigueur et de ses aigreurs. Garnier est las et fatigué, fatigué d'espérer. Il semble s'enfermer de plus en plus dans sa solitude, dans la méditation de la réalité douloureuse et récurrente du pays. Il y a, chez lui, un désir de dénoncer les injustices sociales qui, par leur épaisseur crasseuse, flottent, comme d'insupportables odeurs, au-dessus et à travers la pesanteur de notre société néo-coloniale. Or c'est la vie qui est présente à chaque page de ce recueil inattendu par sa richesse, émouvant et for par sa qualité d'écriture. La vie du pays perdu, avec ses couleurs et ses légendes, celles du pays de l'exil et du présent où l'on fait semblant de jouer. Il y a d'un côté les poèmes en français qui rappellent le haïku (court poème japonais). Et de l'autre, leur « prétendue « traduction créole. J'ai dit bien «prétendue » dans la mesure où une langue n'est réductible à aucune autre. Car à cet égard, c'est de création, de ré

 

 



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