Chroniques d'écologie
Les bélugas malades de la pollution.Les recherches de Sylvain De Guise sur la santé du béluga figurent au palmarès des dix plus importantes découvertes scientifiques québécoises de 1994 dans le numéro de février de Québec Science. Étudiant au doctorat en sciences de l'environnement à l'UQAM, Sylvain De Guise travaille sous la direction de Michel Fournier, directeur du laboratoire TOXEN – de toxicologie environnementale – de l'UQAM. Il est aussi médecin vétérinaire et pathologiste associé à l'Institut national d'écotoxicologie du Saint-Laurent. Il a analysé 24 carcasses de bélugas échouées sur les berges du Saint-Laurent entre 1988 et 1990 et participé à l'autopsie de quelques-unes des 21 autres échouées entre 1982 et 1987. Un total de 28 tumeurs ont été trouvées chez 18 de ces 45 bélugas ! Quand on sait qu'il y a 75 tumeurs confirmées chez les baleines et les dauphins à travers le monde, en trouver 28 (37 p. cent) chez notre petite population d'environ 500 bélugas du Saint-Laurent, c'est énorme ! Un autre chercheur, qui a examiné 50 carcasses de bélugas de l'Arctique canadien, n'a trouvé aucune tumeur. Il y a de quoi s'inquiéter pour les nôtres. On a retrouvé aussi un nombre élevé d'infections sévères dans divers organes, causées par des bactéries qui ne sont normalement pas très « méchantes », mais contre lesquelles nos bélugas semblent incapables de se défendre.
Pourquoi les bélugas du Saint-Laurent ont-ils un si haut taux de cancer et d'infection ? Serait-ce à cause des polluants présents dans l'eau ? Pourquoi le béluga semble-t-il être plus sévèrement atteint que d'autres mammifères marins du Saint-Laurent ? Cette dernière question est de réponse plus simple. Premièrement, le béluga passe toute l'année dans l'estuaire, alors que les autres n'y viennent qu'en été. De plus, le béluga est une baleine à dents, qui se nourrit de poissons. Les grosses baleines à fanons mangent des animaux microscopiques. Le béluga est donc un animal situé à la fin d'une longue chaîne alimentaire. Chaque maillon de cette chaîne accumule des produits toxiques, qu'il transfère au maillon suivant lorsqu'il est mangé. Lorsqu'un béluga mange un poisson, il reçoit tous les contaminants que ce poisson a accumulés durant sa vie en se nourrissant de plus petits organismes. Quand on pense qu'un béluga mange plusieurs poissons par jour et qu'il peut vivre plus de 30 ans, comment s'étonner qu'il soit « malade de la pollution » ? Les concentrations de BPC, de pesticides – comme le DDT et le Mirex –, de mercure et de plomb trouvées dans les carcasses de bélugas du Saint-Laurent sont beaucoup plus élevées que celles trouvées dans des bélugas de l'Arctique.
La longévité relativement grande du béluga est aussi un facteur à considérer : les concentrations de BPC, de DDT et de Mirex augmentent considérablement dans la graisse des bélugas avec l'âge. Par ailleurs, les mâles adultes sont plus fortement contaminés que les femelles. Pourquoi ? Parce que les femelles peuvent éliminer une partie de ces contaminants par le lait – qui contient 35 p. cent de graisses – dont elles nourrissent leurs veaux ! Les concentrations les plus élevées de DDT furent en effet trouvées dans des carcasses de très jeunes bélugas. Ils n'ont sûrement pas profité d'un bon départ dans la vie.
D'autres données portent à croire que la reproduction même du béluga du Saint-Laurent est compromise. Bien que la chasse au béluga soit interdite depuis le début des années 70 – on croyait jusqu'alors, bien à tort, que le béluga mangeait du saumon –, la population n'a pas augmenté. Cela pourrait être dû à un taux de natalité plus faible dans la population de bélugas du Saint-Laurent, par rapport à des populations de l'Arctique. C'est encore par l'analyse de carcasses de l'Alaska que l'on sait qu'environ 35 p. cent des femelles sont enceintes et que 30 p. cent ont un fœtus à terme ou ont récemment accouché. Par comparaison, dans le Saint-Laurent, seulement 3 p. cent des femelles échouées étaient enceintes et seulement 18 p. cent étaient sur le point d'accoucher ou l'avaient fait récemment. De plus, les femelles de l'Alaska continuent de se reproduire jusqu'à l'âge maximal, soit environ 30 ans, alors que celles du Québec ne le peuvent plus à partir de 21 ans.
Dans le Saint-Laurent, une fois le veau né, sa survie n'est pas pour autant assurée. Le lait qu'il reçoit est contaminé. Si sa mère est âgée, il se peut même que celle-ci soit incapable de l'allaiter. Les autopsies des bélugas femelles du Saint-Laurent ont montré que 45 p. cent d'entre elles avaient des tumeurs ou des infections aux mamelles. Quel est le pourcentage de veaux mort-nés ou nés avec des malformations congénitales ? Difficile à dire. On a tout de même retrouvé les cadavres de plusieurs veaux et d'avortons mort-nés, ainsi que des femelles mortes en accouchant. C'est d'ailleurs une malformation congénitale de la gorge qui fut la cause de la mort du bébé béluga rescapé en 1992 au parc du Bic, près de Rimouski. Ce bébé avait été transporté au Centre de sauvetage des mammifères marins du Québec, situé au Biodôme de Montréal. Il semble que cette petite femelle – minuscule avec ses 37 kilogrammes et son 1,4 mètre de longueur – soit née prématurément. Le lait qu'elle a ingéré par la bouche s'est retrouvé en partie dans ses poumons. Elle n'a survécu que cinq jours.
Mais revenons à notre question initiale : pourquoi tant de cancers et d'infections ? Sylvain De Guise et ses collaborateurs pensent que la réponse se trouve du côté de l'effet immunotoxique des contaminants, qui mettraient « à plat » l'immunité des bélugas. Le système immunitaire, formé entre autres des globules blancs du sang, est responsable de la défense de l'organisme contre les infections – virus, bactéries – et contre les cellules cancéreuses. La lutte peut se faire par « phagocytose », alors que les globules blancs gobent littéralement les bactéries. Contre les cellules cancéreuses, la stratégie de destruction consiste à percer des trous dans leur membrane cellulaire.
Le travail de Sylvain De Guise a consisté à caractériser le système immunitaire de bélugas en santé. Ses échantillons de sang provenaient de prélèvements effectués en 1993 dans la partie ouest de la baie d'Hudson sur des individus sauvages, brièvement capturés, ainsi que sur des individus captifs d'aquariums américains. Avec ces échantillons, congelés dans l'azote liquide jusqu'au moment de l'analyse, il a pu montrer, entre autres, avec quelle rapidité les globules blancs du sang de bélugas en santé gobent des bactéries. Cependant, ce ne sont pas des bactéries que Sylvain De Guise leur a donné « à manger », mais bien des billes fluorescentes microscopiques de la taille d'une bactérie ! À l'aide d'un compteur automatique de cellules, il a pu déterminer le nombre de petites billes – alias bactéries – avalées en un temps donné. En mélangeant à ses échantillons un des contaminants qu'il soupçonne d'affaiblir l'immunité, il peut ainsi juger directement de son effet sur la réponse immunitaire des globules blancs.
Sylvain De Guise veut se rendre l'été prochain dans la mer de Beaufort, dans l'Arctique canadien, pour faire de nouveaux prélèvements de sang sur un deuxième groupe de bélugas témoins en santé. Toutes ses méthodes devraient être rodées pour le test ultime sur des échantillons de sang de bélugas vivants du Saint-Laurent à l'été 1996. C'est alors qu'on démontrera si le système immunitaire des bélugas du Saint-Laurent est affaibli comme on le croit. Pourquoi se préoccuper autant du sort du béluga ? Une motivation évidente : conserver la population de bélugas établie la plus au sud au monde. Mais il y a aussi le fait que les bélugas du Saint-Laurent offrent un exemple parfait des risques associés à une exposition à long terme à des polluants environnementaux. Ils représentent un bon modèle des problèmes de santé qui pourraient survenir chez d'autres espèces de mammifères à grande longévité, exposés à des contaminants : l'homme, par exemple...