Une saison d’abondance mais non de grands crus
GEORGES LAMON


Le 15e International Benson & Hedges qui vient de prendre fin à La Ronde, s’est révélé une saison d’abondance, mais non de grands crus . Depuis quelques années, la tendance se maintient : « l’université des feux », chère à Giovanni Panzera, directeur artistique du concours, a encore négligé l’aspect renouveau. On reste interminablement accroché à la puissance du feu en délaissant son originalité. Comment un concours international peut-il survivre sans l’étincelle qui ravive le feu? Les firmes invitées regroupant les artificiers les plus réputés au monde, se contentent, cette année encore, d’étaler savamment leur marchandise, si riche fut-elle. Tout de même une année fructueuse, favorisée par un temps exceptionnel : aucun jour de pluie durant les feux. Dans les annales de ce concours, jamais on n’a assisté à tant de spectacles par temps aussi propice. Des soirées magiques qui invitaient les amateurs à la rêverie et à l’exubérance. Ainsi on a enregistré une moyenne de 30 000 entrées par feu et un nombre record de 33 000 pour le spectacle de clôture et la remise des jupiters malgré un malheureux conflit de travail. Soit plus de 285 000 entrées sur la seule Ronde. Une saison qui a donc atteint de nouveaux adeptes. Car après 15 ans, la passion des Montréalais pour ce festival est loin de s’éteindre, au contraire, elle s’embrase. Plus que jamais, les inconditionnels fréquentent ce festival pyromusical, « l’événement le plus populaire et l’un des éléments moteurs de Montréal », comme le qualifiait le maire Pierre Bourque, à la soirée de clôture. Il n’empêche que les firmes concurrentes ne se sont guère donné la peine de présenter un scénario peaufiné, apportant cette créativité propre aux grands artisans du pyromusical. On se limite à choisir un thème plus ou moins suivi. Par ailleurs, les enchaînements musicaux pauvres, voire inexistants mériteraient de retenir un peu plus d’attention. Seuls les Italiens (Walder)et les Français(Jaumont) en ont tenu compte dans leur conception du spectacle. L’ensemble du concours a également été marqué par plusieurs problèmes techniques attribuables aux artificiers de Kimbolton, Soldi et Lacroix-Ruggieri, certes et également à une déficience dans le câblage des installations électriques, pour les Italiens(Soldi). Les firmes susceptibles d’innover comme la France et l’Italie ont de fait été écartées du podium. La firme suisse Bugano, nouvelle venue à Montréal, elle, a été pénalisée pour avoir employé des bombes- parachutes, pièces interdites depuis une dizaines d’années à Montréal. Une bombe- parachute Bugano s’était même glissée au feu de clôture qui couronnait les gagnants. Quant au champion, l’Américain Eric Tucker, heureux sur ses lauriers, il s’est borné à répéter ce qu’il avait présenté l’an dernier en employant cette fois un répertoire musical classique. Rien de nouveau sous le ciel de La Ronde. Le principe est simple : quand on a la recette gagnante on la ressert! Le déroulement des séquences, monotone et répétitif finissait par lasser en dépit du faste et de l’ampleur des pièces. Le feu démarrait par des chandelles, des bombes crépitantes pour se terminer sur des bombes japonaises de 300 mm. On s’attendait à plus d’ingéniosité de la part de Tucker, pourtant réputé pour son audace et sa créativité. On peut rappeler le spectacle Dragon de soie, produit pour la Chine(Sunny), un petit chef-d’œuvre couronné d’or en 1992. Il reste que la révélation de l’année fut certes le jeune Eric Cardinal (Ampleman) qui a su séduire le jury. Qu’il rafle le jupiter d’argent au nez des vieux routiers tient du prodige! A mon avis, le spectacle d’Ampleman méritait plutôt le jupiter de bronze décerné aux Espagnols(Igual). Quand même philosophe, Francisco Igual se réjouissait de sa troisième place (bronze) : il gagnait de toute manière, les Canadiens ayant tiré ses pièces. On a attendu en vain le jupiter spécial de la Société du parc des îles… Qui dit « plus grand concours international de pyrotechnie » implique nécessairement l’invitation de firmes à la grandeur de la planète. On s’est limité tout au plus à des firmes européennes. Est-ce à dire que tant que notre huard n’aura pas retrouvé sa vigueur, les firmes aux antipodes comme l’Australie, le Japon et la Chine seront totalement absentes? Évidemment, le concours assumant les frais de transport de matériel et des firmes, les coûts grimpent sérieusement. A la lumière du choix du jury et des démonstrations fulgurantes américaines on peut se demander où se limite la puissance? Est-ce à dire que les firmes compétitrices qui sont incapables de concurrencer financièrement des déploiements de type Tucker sont vouées à demeurer irrémédiablement dans l’ombre? « Le plus grand concours international d’art pyrotechnique » sera-t-il réservé uniquement aux puissantes firmes? Les organisateurs de ce concours eux aussi, devront faire preuve d’ingéniosité pour trouver la formule gagnante et non s’en remettre uniquement aux cieux cléments pour accroître leur clientèle. Pour l’an 2000 va-t-on privilégier les firmes au scénario bien construit ou les firmes aux valises biens garnies? Photo ÉRIC SAINT-PIERRE, La Presse Les trois gagnants du 15e International Benson & Hedges. Dans l’ordre habituel : Eric Tucker(États-Unis) , jupiter d’or, Éric Cardinal( Canada) - argent. - aux côtés de son père Maurice et Francisco Igual(Espagne) - bronze. Cette année, on n’a pas décerné de jupiter spécial. -30-