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PARLEZ-MOI DE HAIKU



André DUHAIME



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un treillis de fer
incrusté dans l'écorce
blessure hors saison
        Micheline Beaudry
Encore de la pluie
et du silence
sur le carré de sable
        Francine Chicoine

    Le haïku est une forme poétique d'origine japonaise; sa principale caractéristique est de «dire l'instant dans l'instant», de situer dans le temps et l'espace, tel un polaroïd. Il est à la fois simple et complexe à définir. Simple puisque, traditionnellement, c'est un poème de 17 syllabes, réparties sur trois lignes (5/7/5 syllabes). Complexe puisqu'il est en même temps l'expression du permanent et de l'éphémère. La convivialité du haïku en fait un poème facile d'accès et sa pratique démontre une grande exigence de sobriété, de justesse, de densité et de légèreté. Emprunté à une tradition autre, le haïku est un dépaysement momentané qui n'a pour but que le repaysement dans l'ici/maintenant du quotidien.

une chaise usée
tient la porte fermée
de l'intérieur
        Gracia Couturier
Chaude nuit d'été
Les chats insomniaques
Ont l'amour bruyant
        Nicole de la Chevrotière

    Le haïku existe depuis plusieurs siècles, c'est une forme classique qui a une longue histoire. Durant le seul 20e siècle, le haïku a connu une quinzaine d'écoles majeures et il est plutôt imprécis de parler du «haïku», il faudrait parler du «haïku selon…», tout comme, par exemple, il y a la poésie de Ronsard, de Hugo, de Prévert et de Nelligan. L'adhésion à telle école plutôt qu'à telle autre est essentielle dans la pratique du haïku au Japon, tout comme le principe maître/disciple. Ainsi, il y a donc le haïku selon Bashô (1644-1694), connu comme le premier grand poète de l'histoire du haïku. Le haïku selon Buson (1716-1783) et Issa (1763-1827), autres grands maîtres anciens. Le haïku selon Shiki (1867-1902), père du haïku moderne, il a mis de l'avant l'école «shasei» (ou «croquis pris sur le vif»: c'est l'école à laquelle j'adhère le plus naturellement et je la surnomme «croqué sur le vif»), c'est à lui que l'on doit l'appellation «haïku» et non plus «hokku». Le haïku selon Kyoshi (1874-1959), héritier de Shiki et propagateur du haïku dit traditionnel, celui qui chante «les fleurs et les oiseaux», il a démocratisé cette forme poétique. Le haïku selon Hekigodo (1873-1937), autre disciple de Shiki et chef de file du haïku avant-gardiste et expérimental, tant pour l'esprit que pour la forme.

Chant de baleine
au onzième étage
appartement 113-A
        Yves Désy
À travers la vitre
la lune fait mon ombre
plus grande que moi
        Célyne Fortin

    Rares sont les Occidentaux qui suivent une formation systématique et les connaissances acquises sont souvent le fruit de lectures faites au hasard. En lisant des anthologies, on découvre de charmants haïkus bucoliques, avec grenouilles et des papillons, et d'autres ancrés dans le béton, l'acier et le verre. Ce que l'on conçoit habituellement comme étant un «haïku» est un tercet écrit selon les caractéristiques sommairement énoncées dans un dictionnaire ou dans une encyclopédie, ces caractéristiques étant généralement des simplifications des règles codifiées par Kyoshi, au 20e siècle. Étrangement, les haïkus que l'on peut lire en français dans des diverses anthologies ne sont pas de l'école de Kyoshi mais des haïkus de Bashô, Buson, Issa, Shiki, etc., donc des haïkus des 17e, 18e et 19e siècles, d'où le risque de confusion. C'est afin de tenter de remédier à cette situation que l'anthologie Haïkus sans frontières (David, 1998) présente 300 haïkus de 30 poètes japonais contemporains.

les cœurs de pommes
sur la balançoire à deux
des restes d'automne
        Jacques Gauthier
fraîcheur en août
déjà quelques feux de bois
dans les arrière-cours
        Sylvie Langlois

    Dans la foulée du japonisme, mouvement important en Europe à la fin du 19e et au début du 20e siècle, en peinture et en littérature, le haïku est pratiqué depuis le tout début du 20e siècle. En 1905, Paul-Louis Couchoud, André Faure et Albert Poncin ont composé Au fil de l'eau la première plaquette de haïku en français; plusieurs autres ont été publiés par la suite, dont le recueil Cent visions de guerre de Julien Vocance, en 1916. Quelques appuis de prestige ont été donnés au haïku. En 1920, Jean Paulhan a compilé et publié une mini-anthologie de haïkus écrits en français dans la revue de la NRF et Anatole France a signé la préface de Sages et poètes d'Asie de Paul-Louis Couchoud; en 1924, Paul Valéry a signé la lettre-préface de Sur des lèvres japonaises de Kikou Yamata, fille de l'ambassadeur du Japon en France. Des poètes importants se sont intéressés (composition ou traduction ou essai) à cette forme: Paul Éluard, Paul Claudel, Marguerite Yourcenar, Yves Bonnefoy et Philippe Jaccottet, ainsi que, d'ici, Félix-Antoine Savard, Jacques Brault et Robert Melançon. L'anthologie Chevaucher la lune (David, 2001; les haïkus ici cités sont tirés de cet ouvrage) regroupe des haïkus de 120 poètes francophones contemporains.

le cœur sur l'écorce
l'arbre a guéri sa blessure
depuis fort longtemps
        Richard Larouche
d'un pas lent
après le coucher du soleil
un vieillard quitte le parc
        Carol LeBel

    Pourquoi le haïku? Pour plusieurs, dont moi, la poésie répond à un besoin, plus ou moins conscient, d'ailleurs. Pratiquer une forme de poésie étrangère est tout à fait dans la lignée des emprunts littéraires: que serait la poésie française (et la poésie québécoise) sans les emprunts aux poésies allemande, anglaise, russe, américaine, etc.? Une question demeure constante: la «nipponicité» du haïku. Le haïku en langue française ne peut et ne veut être le haïku japonais. À cause de la langue. À cause de la tradition sociopoétique. À cause de la façon d'être et de faire. En effet, les poètes japonais travaillent généralement en kukai (atelier d'écriture dirigé par un maître entouré de ses disciples) et à partir d'un saijiki (dictionnaire de kigo et anthologie). Les poètes occidentaux travaillent plus souvent qu'autrement d'une façon isolée et leur initiation ne se fait pas dans un rapport maître/disciple. Quant au kigo, puisque le saijiki est pratiquement inconnu en français - bien des poètes en ont découvert l'existence grâce au Web où l'on peut consulter celui de Seegan Mabesoone et celui de Ryu Yotsuya - , il est difficile de s'en servir, mais il est utile d'en comprendre la fonction pour mieux connaître le haïku japonais. Si certains spécialistes émettent régulièrement de sérieux doutes quant à la composition de haïkus en d'autres langues que le japonais, des poètes tentent quand même l'exploration et l'expérimentation, sinon l'appropriation.

Quatre citrons
ou le même quatre fois
dans le compotier.
        Robert Melançon
matin d'hiver gris,
odeur d'orange fraîche
sur tes doigts
        Bertrand Nayet

    En 1936. lors de son séjour en Europe, Kyoshi invitait les poètes à écrire des haïkus, le haïku jouissant déjà d'une certaine popularité grâce au travail soutenu de Paul-Louis Couchaud. Il a évoqué la possibilité pour les poètes occidentaux d'écrire des haïkus dans un environnement non japonais, rappelant cependant que l'élément substantiel du haïku était la logique saisonnière, soit le kigo: un poète occidental devait s'inspirer de la nature et des saisons européennes. Quant au nombre de syllabes, c'était un cadre d'importance secondaire qu'il ne convenait pas obligatoirement de respecter dans une autre langue que le japonais. Le haïku occidental contemporain pique la curiosité des grandes associations comme la Gendai haiku kyokai (Association du haïku contemporain) de Tokyo et la Kokusai haiku koryu kyokai (Association internationale du haïku) de Tokyo. La Haiku World Association a été fondée à Londres en 2000. Depuis quelques années, des colloques sont organisés au Japon, en Europe et en Amérique, et y participent des poètes japonais ainsi que des poètes occidentaux (Allemands, Anglais, Français, Américains, Canadiens, etc.).

d'une flaque d'eau
repêcher un billet de loto
on ne sait jamais
        Jeanne Painchaud
L'artiste a peint
une nuit
elle sèche au soleil
        Monique Parent

    Je crois que le haïku a sa place dans notre poésie, une place à la fois créée et comblée par cet emprunt à la poésie japonaise, un emprunt qui ne peut qu'ajouter une couleur nouvelle à notre poésie, une autre voix/voie d'écriture. Il est une forme minimaliste unique pour «saisir et transmettre l'instant dans l'instant». Il diffère des autres textes brefs comme le proverbe, la maxime, la sentence, l'aphorisme ou le poème bref. Les sens et le concret du quotidien y dominent, l'abstraction et la généralisation en sont préférablement absents, tout comme le lyrisme, le symbolisme, le surréalisme et le traditionnellement poétique (rime, métaphore et personnification). La grande difficulté pour les débutants, c'est de vouloir trop dire (le haïku est un fragment: un seul détail doit suffire pour évoquer), de vouloir faire très beau (le haïku est un poème «vrai»). Pour reprendre les mots de l'écrivain yougoslave Ivo Andric: «Le plus bel effet est atteint en poésie lorsque le poète réussit à surprendre le lecteur par quelque chose de connu» ou encore «L'éphémère, c'est la vie même». C'est le défi du haïku!

La côte est raide
le vieux pousse la chaise roulante
vide - la vieille clopine
        Michel André Sincennes
quel défi pour un plongeur
vendredi soir de saint-valentin
dans un restaurant grec
        Gordan Skiljevic

    En terminant, je mentionnerai trois autres formes classiques de la littérature japonaise: le tanka, le renku et le haïbun.
  Le tanka est la forme poétique la plus ancienne et on la retrouve dès les premières anthologies japonaises; il y en a 4,170 dans le Manyôshû (vers 760 ap. J.-C.). Il est composé de deux parties (un tercet de 5/7/5 syllabes et un distique de 7/7 syllabes), la deuxième venant comme réponse, ou relance, à la première. Il n'était pratiqué qu'à la Cour impériale et était par conséquent considéré comme la forme la plus élevée de l'expression littéraire. Poème lyrique, exquis, raffiné, il explorait les sentiments "nobles", tels l'amour, la solitude et la mort, selon un ensemble de règles des plus complexes. Il est toujours pratiqué aujourd'hui, grâce encore une fois au travail de Shiki, père du tanka moderne.
  Au 15e siècle, le poème lié (ou renga) est apparu à la Cour impériale. Le renga était un poème produit collectivement par plusieurs poètes, à tour de rôle. Les participants ajoutaient alternativement des versets de 17 syllabes (5/7/5) et de 14 (7/7), et achevaient un ensemble de 36 ou 100 ou 1000 versets. Comme le tanka, il était une forme poétique de haute tenue, aux règles innombrables. Puis, dans la bourgeoisie du 16e siècle, parallèlement au renga impérial donc, est apparu le haïkaï-renga. Composé de versets écrits en alternance par plusieurs poètes, comme dans le renga, il dérogeait systématiquement aux règles strictes du celui-ci, traitait des choses (banales et même vulgaires) de la vie quotidienne. Aujourd'hui, le poème lié est appelé renku; il traite à fois des sentiments nobles et de la vie quotidienne, et la principale contrainte de composition retenue par les poètes occidentaux est celle de l'alternance.
  Le haïbun est connu comme étant une sorte de journal de voyage. Il est constitué de deux parties, lesquelles peuvent se répéter sans restriction. La première partie est un texte en prose, relativement court, qui relate des événements extérieurs. Liée comme les versets d'un renku le sont, la deuxième partie est un haïku (ou quelques-uns) qui vient, tel un écho intérieur, faire état de l'émotion ressentie par le poète.
Le vent a secoué
le chêne chargé d'eau:
la pluie après la pluie.
        Jocelyne Villeneuve
L'été arrive
une blanche marguerite
à la boutonnière.
        Évelyne Voldeng



Ce texte est paru pour la première fois dans La Revue du loisir littéraire, numéro 5, 2002, publiée par la Fédération québécoise du loisir littéraire.





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