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Pour quelques rêves

André DUHAIME

(Éditions David, Ottawa, 1996)











... Les membres de ma famille sont rassemblés dans une église pour un service funèbre. Chez ma mère, en face de cette église, je prépare la réception qui suivra. Je me souviens que le service a lieu dans une autre ville. Je suis assis à la table de la cuisine, mon grand-père me tire aux cartes. À plusieurs reprises, il étale les cartes, les ramasse sans rien dire. J'ai peur. Je devine à son silence que, même s'il disait que je vivrais aussi longtemps que lui, je mourrai bientôt. Entrant dans un centre commercial, je me dirige vers une librairie. H. et les enfants prennent une autre direction. Une librairie-restaurant où des gens bouquinent, tandis que d'autres sont installés à de petites tables rondes. Les commis-serveurs sont des collégiens d'il y a trente ans. Je suis assis à la même table que G.B., mon ancien directeur de collège. Entre nous, après un moment de silence hostile, la conversation s'engage. Il me montre le manuscrit de l'un des serveurs publié grâce à son intervention, un best-seller. Il y voit un chef-d'oeuvre. J'écoute ses commentaires, ne comprends rien à cette oeuvre glorieuse. Nous nous dirigeons vers la caisse. Je constate que je n'ai pas d'argent sur moi. Je dois laisser là les produits que je voulais acheter. À la même caisse, devenue un comptoir libre-service, je prépare cinq épis de maïs pour H. et les enfants qui doivent me rejoindre bientôt. Angoisse, la salière contient du sucre. Ils arrivent. Je les présente à G.B. H. me tend un coupon donnant droit à un épi gratuit, je vais le réclamer. À mon retour, elle me demande si j'ai eu le temps d'écrire quelques lignes inspirées. Je regarde G.B. s'éloigner sur le trottoir en fouillant dans les poubelles. L'étrange sensation, en observant ce vieillard maintenant défroqué, miséreux, que c'est L.D. ...


... Un appartement-hangar sombre au fond d'une cour. Je suis en visite chez un vieil artiste bohème, vêtements western, cheveux blanc jaunâtre ceints d'un bandeau multicolore. Je reste à l'écart de la conversation, seule la personne que j'accompagne parle. Je mange de la compote de pommes dans un vieux thermos. Je vais à l'évier, lave le contenant. Comme si j'étais enfant, un enfant timide, l'homme vient me montrer comment faire, je reste silencieux. Je sais que quelqu'un se cache sous l'évier pour ne pas être puni. Un policier, un criminel, un soldat, un père de famille entrent et sortent, ne trouvent visiblement pas ce qu'ils cherchent. De très nombreux livres sont empilés en désordre sur les rayons d'une bibliothèque murale et un peu partout dans la pièce. Je regarde les titres, vois Les Écrits de M. L. sur le Japon, le prends. Je suis chez les G. sans avoir été invité. N. parle avec une femme qui est à la fois elle-même et une autre femme. Des écrivains entrent pour une session de travail en vue de la publication de poèmes dans un manuel scolaire. Je leur montre mes poèmes. Poliment, ils me laissent entendre qu'ils ne peuvent les accepter sans une demande officielle de collaboration. Course enjouée avec ces mêmes personnes dans un escalier de bois, de ciment, aux marches irrégulières. Seul, je marche paisiblement dans un quartier à flanc de montagne où je ne suis pas venu depuis de nombreuses années. Surgie sans bruit de derrière moi, une femme me dépasse. Elle marche très vite, elle titube. Dans un parc, elle s'allonge sur le gazon. Hystérique, elle se querelle avec quelques femmes assises autour d'elle. Elle pleure. Je m'approche, tente de la consoler, de la calmer. Je crois y parvenir, elle sort un revolver, le pointe vers moi. Je sais que je n'ai qu'un instant pour trouver une stratégie, la désarmer. Je suis ébloui par un flash d'une très grande luminosité ...


... M. fait ses bagages pour un camp de survie en forêt avec un groupe de cadets de la marine. Je la reconduis en auto. Je vais repartir mais, convaincu par le responsable qui dit avoir besoin de moi comme cuisinier, je reste. Je marche dans le sous-bois vers la plage pour surveiller la baignade, vois H., P.H. et A. Salutations. Ma mère, assise sous un arbre, pèle des pommes de terre. Toute concentrée, elle ne me voit pas. Des garçons, des filles plongent, nagent, s'amusent avec beaucoup d'enthousiasme. L'envie de me baigner. J'enlève mes vêtements. Je suis en maillot de bain. Je vois quelques rougeurs sur mes bras. Je rentre au chalet pour me mettre de l'onguent. Dans ma valise, je découvre un tas de vieux papiers, une liasse de billets de banque de pays étrangers. Le responsable me tend un pot de benez... J'enlève ma chemise, me regarde dans un miroir. J'ai le dos et la poitrine couverts de gales grosses comme des sous. Exclamations de dégoût des autres autour de moi. Les gales, de gluantes gouttes rougeâtres, glissent sur ma peau, tombent sur le plancher avec le bruit de pièces de monnaie ...


... Je suis debout à une fenêtre ouverte. À l'une des nombreuses fenêtres de l'édifice en pierres devant lequel je suis, un homme, chef religieux ou politique vêtu d'amples vêtements noirs d'une mode très ancienne, gesticule, fait un discours enflammé. Je n'en saisis aucun mot. À la même fenêtre, se succèdent plusieurs autres orateurs, des subalternes vêtus d'amples vêtements bruns, coiffés de chapeaux de modèles différents dont les rebords très larges leur cachent le visage. Surgi de cette fenêtre, un bras couvert d'une manche noire, d'un gant noir, s'avance inexorablement vers moi. Je recule pas à pas vers le fond de la pièce. Acculé au mur du fond, je ne bouge plus. La main va m'étrangler. Elle me tend quelques feuilles blanches ...


... J'entre dans la maison déserte de mes grands-parents où j'ai décidé de passer quelques jours de repos. Je suis couché dans une chambre du haut. Le lit est plein d'enfants-adultes qui se chamaillent joyeusement sous les couvertures. Des femmes nues. Je me lève, ne voulant pas être accusé de profiter de la situation. Je me dirige vers la salle de bains. Le corridor est très large, bordé de nombreuses portes en bois sombre. J'hésite. Je prends un bout de papier hygiénique pour essuyer le siège. Sans s'arrêter, le papier continue à se dérouler tout seul. Dans la cave, où je fais mes besoins dans un seau de métal, un procès se termine. Un chien est condamné, l'accusé est innocenté. Trois enfants ainsi sauvés d'un grand malheur, toujours effrayés, montent à la cuisine où sont les adultes. À l'évier de la cuisine, je lave le pantalon que j'ai souillé dans la cave, écoute quelqu'un raconter ses terreurs psychologiques. Grand-père, que j'entends mal, commente l'accouchement d'un bébé mort-né, la mort de la mère, une voisine. Par la fenêtre, la maison délabrée de celle-ci est maintenant restaurée, habitée par un écrivain nouvellement millionnaire. Il est debout près d'un vieux poêle à bois au fond d'une vaste pièce sans meubles. De vieilles images religieuses, un immense crucifix noir suspendu à l'un des murs ...


... Je sors prendre le courrier que je devine abondant. Les mains pleines de lettres, de petits colis, je tente de soulever le couvercle de la boîte aux lettres. Il résiste. Je pose un pied sur le rebord de la galerie, l'autre sur une chaise, je tire, il cède, je perds l'équilibre. Dans une salle de classe encore vide, je mets de l'ordre dans mes notes. Des projecteurs s'allument, je participe à un quiz télévisé sur le point d'entrer en ondes. Quelques mots échangés à voix basse avec mon coéquipier. Le jeu commence. Je ne comprends rien aux questions de l'animateur. Dans quelle nuit, vivons-nous donc!, s'exclame-t-il finalement avec grande exaspération. Mon coéquipier quitte brusquement les lieux, je cherche en vain ma serviette pour faire de même, me demandant si nous avions vraiment une chance de gagner. Deux autres participants ont pris notre place. L'un est un gros homme chauve à la barbe clairsemée en tenue de gala. L'autre, je sais qu'il est le jeune homme maigre couvert d'acné que le premier était, a refusé d'enlever son jean, son vieux chandail de laine marron. Ils gagnent. On les félicite chaleureusement. Les projecteurs s'éteignent, le studio devient un endroit sinistre, une salle de classe où je suis à mon bureau. Les étudiants entrent. Quelques-uns ont amené leurs enfants, je les laisse assister au cours malgré le règlement. Des étudiants des autres classes entrent. Très mal à l'aise, je commence le cours. Des chuchotements, des pleurs, des sifflements de jouets d'enfants pendant que j'écris au tableau. Je devine que la journée sera un désordre continuel ...


... J'entre chez un jeune homme blond à l'air cadavérique. Les murs de l'appartement sont en vieilles briques, le plancher en bois verni, le plafond en poutres, en planches de bois noirci. Des livres partout. Il me présente à deux autres personnes. L'un est un jeune homme mince, efféminé. L'autre, M., porte de longs cheveux noirs ceints d'un bandeau rouge, je ne sais si c'est un homme ou une femme. L'hôte va se faire une piqûre, un test de dépistage du sida. "La piqûre L. D.!", dit-il sur un ton cynique. Je songe à faire une blague au sujet de la piqûre Saint-Exupéry, mais je reste muet, figé par la gravité de cette maladie. Nous sommes sur la scène d'un amphithéâtre où se déroule une lecture de poésie. Je sors prendre l'air avant de lire, constate en chemin que je porte le bandeau de M. Je m'interroge de nouveau sur son sexe. À une table, des gens discutent d'une expédition dans le Grand-Nord. L'organisateur, des gants noirs aux mains, est un oncle inconnu. Il a déjà fait une telle expédition, veut la recommencer. Il me tend une carte géographique. Je vais la prendre. Mon père me retient la main. "Tu as peur que je te touche Regarde, mes gants sont blancs", me dit l'homme. Le gant qui tient la carte est blanc, l'autre est noir. Je comprends que si je l'avais touché, je serais mort ...


... Conversation animée avec des collègues de travail sur la scolarité, le goût, le coût des études. L.G. dit que son mari a trouvé un nouveau travail, qu'il fait maintenant des bicyclettes, des remorques. En classe, nous lisons des articles de journaux. Une photo de G.G. À une intersection du vieux quartier de Hull, je suis devant une station-service désaffectée, son atelier. G.G. s'entretient avec une journaliste. À côté d'eux un tas de tuyaux, une remorque pouvant transporter un cheval. Chez moi, je me brosse les dents dans la cuisine, B.-M. sonne, entre. Ne pouvant lui parler, je me dirige vers l'évier, vers la radio, me penche, baisse le volume, de la pâte blanchâtre tombe sur le tapis, mon coude heurte la bibliothèque, des livres tombent par terre, à côté du liquide pâteux. Par une belle journée ensoleillée d'été, je file en auto sur une route déserte, à bicyclette sur un chemin de terre en pente raide. Au bas, le fleuve Saint-Laurent. Je freine, m'immobilise sur le bord de l'eau. Je remonte la pente à pied, la bicyclette à mes côtés. Au haut de la pente, à ma droite, j'aperçois un cimetière. Du chemin de terre à la rive sauvage du fleuve, parmi quelques arbres à écorce blanche, des pierres tombales sont parsemées ici et là sur la pelouse parfaitement entretenue. C'est le bout de l'île de Montréal, le cimetière de Pointe-aux-Trembles que je vois pour la première fois. Je me répète ce nom, ravissant comme le paysage ...


... Une femme me tend trois cartes postales, trois reproductions de ses peintures. Elles représentent une patinoire, une borne-fontaine, et un lampadaire sous une faible chute de neige. Elle me tend un album d'aquarelles faites durant une croisière sur le même luxueux paquebot où nous sommes maintenant. J'admire les bleus. Je lui dis que j'aimerais que l'une d'elles serve de couverture au livre auquel je travaille. Je me souviens que j'ai déjà accepté la couverture orangée proposée par mon éditeur. Elle hésite puis accepte ma proposition. Tournant les pages de l'album, je ne vois qu'un bateau à voiles et la mer, alors que je m'attendais à voir d'autres scènes de ville. L'album ouvert entre mes mains est un animal marin à grosses pinces qui tentent de me mordre. Je le referme vivement, évitant de justesse d'être mordu et empoisonné. Le luxueux paquebot devient un vieux bateau pirate, le dernier des grandes mers du Sud, qui est censé avoir péri lors d'une tempête. Nous tournoyons autour d'un remous qui a déjà englouti le bateau à voiles de l'album. C'est ici que le bateau est disparu une première fois et qu'il va disparaître de nouveau. Tels des naufragés, nous voguons sur une épave. Un rivage en vue. Sains et saufs, nous avons un secret qu'il ne nous faudra jamais révéler. Sur la rive, c'est le village de mes grands-parents, il y a une réception de mariage. Grand-père me salue et commence à me parler de l'un de ses frères que je n'ai pas connu. Il raconte qu'à vingt ans, en 1905, ce drôle de frère était un jeune aviateur en chômage, qu'il était amoureux d'une jeune fille. Il ajoute à voix basse qu'elle s'est noyée la veille de leur mariage. Vêtus de maillots à la mode du début du siècle, de jeunes hommes et de jeunes filles s'élancent vers la mer. Ils ressortent aussitôt en panique. La fiancée vient de se noyer. Personne n'a vu de gestes désespérés ni entendu d'appel à l'aide. Jeune homme musclé, grand-père sort de l'eau après les autres, portant dans les bras la fiancée morte. Il la couche sur la pelouse. La peau lisse et bronzée de la jeune fille, qui semble dormir, se gonfle, tourne au violet, au vert et au gris. Son visage est tout ridé, comme celui d'une vieille femme. Son gros nez crochu rejoint presque la mâchoire inférieure. Ses lèvres rentrées dans sa bouche édentée. Mes enfants, qui s'amusaient paisiblement, deviennent une horde déchaînée. H. me dit qu'il est temps de partir. Un orage éclate. Nous nous dirigeons vers l'auto. Trempés, nous nous entassons pêle-mêle avec les restants d'un pique-nique. Ivre, je suis assis derrière le volant. Quelqu'un frappe violemment contre la vitre de la portière. C'est mon père, ivre aussi, qui veut me donner une leçon de conduite. Vive discussion. Je démarre. Par le rétroviseur, je le vois accroché à l'auto. Il continue à m'injurier et à frapper. Il prend prise et roule dans la boue. Je suffoque dans une petite pièce d'une lumière éblouissante. J'ai les doigts tout écorchés par le ciment des murs contre lesquels je me frappe. D'innombrables petits animaux qui, trottinant ou volant, m'assaillent de tous les côtés et que je ne réussis pas à tuer. L'idée me vient de me glisser sous le tapis métallique posé sur le plancher. Me sentant en sécurité, malgré le bruit que font les animaux, je m'endors. Réveil angoissé. L'un d'eux, que je ne peux plus chasser, est entré dans mon oreille droite et va ronger le cerveau ...


... Je téléphone à Y.G. que je n'ai pas vu depuis des années. Sa mère répond: "Mais non, Y. n'est pas mort! Astheure, il habite dans l'Ouest, il enseigne dans des écoles si éloignées les unes des autres qu'il doit prendre l'avion." Je me souviens de cette voix qui m'a téléphoné par erreur il y a quelques jours et de mon impolitesse. Elle ajoute: "Vous voyez, moi je sais être polie! Au fait, comment avez-vous eu mon numéro de téléphone?" Je bafouille, raccroche. J'entre dans ma salle de classe, constate que je suis presque nu. Rapidement, je saisis une couverture, m'en entoure. Le cours commence. La couverture nouée à ma taille menace constamment de tomber. Je regarde fréquemment ma montre, souhaite que la période finisse au plus tôt. Une étudiante sort, raconte la chose à tout le monde. De grands éclats de rires jaillissent dans les autres salles de classe. Elle revient, je la réprimande, lui serrant fermement un bras, anormalement gras, mou, froid pour la jeune Asiatique qu'elle est. Du haut d'une colline, je vois une rivière qui, au loin, finit à un quai. Des camions lourds circulent sur cette rivière-autoroute. Un accident bloque la circulation. Manoeuvrant un énorme bulldozer, je dégage les débris. Fausse manoeuvre, l'appareil s'immobilise sur le tas de débris. Des travailleurs s'assemblent. Le contremaître m'engueule, me dit de le regarder faire. La circulation redevient normale. Tous s'interrogent sur la disparition d'une petite maison blanche, aux boiseries extérieures vert foncé, qui était en bordure de la route ...


... En auto, je veux monter une pente, la bordure de ciment de la route est trop haute. Je recule un peu pour prendre un élan, avance. Encore trop haute. Je recule de nouveau. Un homme âgé, venu mettre des cailloux près de la bordure, me fait signe d'avancer. Je réussis. Par la fenêtre entrouverte de l'auto, je le remercie. Il me répond en anglais, semble vouloir entamer la conversation en français, je m'éloigne à pied. La colline est couverte de bouts de papiers, de verres blancs, comme après une fête, couverte de petites plaques de neige, de fleurs. Je me penche pour en cueillir quelques-unes. Dans les mains, j'ai de petits sacs blancs en dentelle. Par terre, d'autres sacs, les uns avec des fleurs brodées, les autres avec d'autres motifs aussi délicats. Je me penche, en prends quelques-uns. Le tissu s'émiette entre mes doigts. Plus loin, sous des arbustes, il y a une surprenante couche de neige. Je m'en approche. Ce sont divers vêtements blancs, des draps, des nappes en dentelle. Je me souviens vaguement de la femme qui les a confectionnés, qui les a cachés, insatisfaite de la qualité de son travail ...


... Même s'il n'y a aucune étendue d'eau à l'horizon, j'entre dans une auberge avec le groupe de touristes dont je fais partie, le prochain traversier ne partant que dans plusieurs heures. Nous nous asseyons joyeusement à une longue table. Progressivement, H. et une autre femme se déplacent d'une chaise à l'autre. H. est à l'autre bout de la table, l'autre femme est près de moi. Je me sens extraordinairement bien, la conversation entre nous deux est telle que nous sommes sur le point de faire l'amour. D'un regard distrait par la fenêtre, je vois tout le groupe à bord du traversier en partance. Je cours au quai, le traversier est déjà loin. Je demande au capitaine d'une petite embarcation de le rattraper. Il refuse, démarre à toute vitesse. La même embarcation va partir. Je demande au capitaine de me conduire au traversier, il accepte d'un mouvement de tête. Ce petit bateau est très lent. Je regrette ma demande. Je suis sur l'autre rive, assis sur le quai, au sommet d'une colline. En bas, les maisons d'un petit village sont étrangement accrochées au flanc rocheux sillonné de sentiers étroits. J'attends le traversier, toujours au large ...


... En auto devant la maison de ma mère, je monte, recule et tente de nouveau de monter sur un banc de neige durcie. Les pneus tournent dans le vide. Je me penche sous l'auto. Beaucoup d'ampoules multicolores écrasées et un chat mort. Je ne l'ai pas tué car il est gelé. Un passant l'emporte. Dans un chalet, l'été, je porte un verre d'eau à mes lèvres. Une voix me dit de ne pas boire. Je prends quand même une gorgée. C'est infect. À mes pieds, un chat, deux puis trois se dressent sur leurs pattes arrière, se contorsionnent, tombent sur le dos. Miaulements rauques. Leurs pattes s'agitent par secousses puis s'immobilisent. Une voix dit: "Ce n'est peut-être pas sûr que c'est à cause de l'eau." Dans un salon, une jeune fille pose un journal sur une table. Elle se brosse les cheveux devant le miroir de sa chambre. Elle s'endort lentement dans l'escalier, emmêlée à la balustre. Je suis devant la maison de mon enfance avec H. et les enfants. La façade, sur un fond de briques peintes en rouge, est pleine de dessins faits avec des briques de différentes couleurs. Je vois un homme à l'intérieur. La rue est une vaste salle à manger, avec de nombreux escaliers menant aux diverses pièces supérieures. La famille R., des gens de la pègre, y tient un banquet. La mère engueule l'aîné de ses nombreux fils parce qu'il vient d'ouvrir deux cruches de vin à la fois: "Faut pas plus de luxe que nécessaire", lui dit-elle. Les uns prenant pour la mère, les autres pour l'aîné, une bagarre générale éclate. Des coups de feu. La fille unique de cette famille s'approche de moi, m'entraîne à l'écart et me dit de l'embrasser. J'ai peur de ses frères. Je refuse. Elle insiste et se colle lascivement contre moi. H. nous trouve dans un lit. Elle crie au scandale, un cri de plus dans cette rue déjà si bruyante. Rentrant chez moi, je vois que le toit de la chambre coule un peu. Je dois partir pour aller à une fête de famille. Dans une cafétéria d'usine, j'aperçois quelques cousins, avec leurs femmes et enfants que je ne connais pas et à qui je ne parle pas. Ils ne sont pas allés à la fête où je devrais être. Rentrant chez moi, je vois que le toit coule abondamment. Un concierge apparaît avec une vadrouille et une essoreuse pour nettoyer les dégâts, pour nettoyer le grand désordre fait par le banquet et la bagarre. Je dois partir ...


... En compagnie d'un professeur américain, grand, maigre, vêtu d'un costume très élégant, à qui je sers d'interprète dans ses recherches sur la littérature québécoise, j'entre dans une salle d'attente où il y a plusieurs étudiants. Je vais et viens dans la pièce, sans prêter attention à cet homme qui, assis comme les autres, attend. Je le regarde, constate que c'est R.W., un ami que je ne reconnais pas tout de suite, sa longue barbe blonde étant coupée. Le mauvais état de ses dents m'étonne. Il dit que nous devons aller à San Francisco avec ce professeur, Mister Teacup, de nouveau à mes côtés. Nous sommes tous trois dans un vaste hall d'hôtel, parmi les participants d'un colloque revêtus d'une ample robe bleue, une petite pièce en argent, portant les lettres FFIC, épinglée à leur poitrine. Tous des gens que je ne connais pas, qui parlent anglais. Mes compagnons me présentent à quelques-uns, ceux-ci se mettent à parler français, à le bredouiller. Un auditorium où il y a une conférence. Une salle à manger où il y a un banquet. Le même hall où il y a un spectacle de danses folkloriques. Des toilettes où j'urine dans un lavabo devant des hommes et des femmes qui entrent et sortent. Je sors de l'épicerie dans la rue de mon enfance, dans une rue de cette ville étrangère. Les F. père et fils sont sur le trottoir, admirent leur nouvelle épicerie, une réplique de l'autre. Au loin, à l'extrémité de cette rue en pente raide, l'océan. La rue étroite devient un large boulevard où défilent des chars allégoriques, des fanfares, des clowns. Des autos filent à grande vitesse, s'envolent, font des acrobaties aériennes. Perdu dans cette folie, je me retourne pour rentrer dans l'épicerie. Elle a disparu. Une longue suite de maisons identiques en briques rouges. Un camion-balai passe, ramasse tout, ne laisse que quelques petits débris de métal et de verre. Une tache sombre là où jouait un jeune garçon. Dans un lit, emmêlés aux couvertures, des corps que je caresse. Tel un voleur, je sors d'une maison, me cache derrière une auto. Occupé à bêcher son jardin, l'homme ne me voit pas. Je m'enfuis ...


... Une femme se glisse dans le lit où un homme est couché, le caresse doucement. Ses mains sur mon dos, les miennes sur sa peau, vers son sexe. J'attends dans l'entrée d'un restaurant. Des collègues entrent, passent devant moi sans me reconnaître, je les suis. Un professeur est assis à son bureau devant une salle de classe à moitié vide, attend les retardataires pour commencer son cours. Je me lève, prends quelques papiers-mouchoirs, époussette les pupitres. Il y a deux bureaux de professeur. L'un des professeurs n'est pas encore arrivé. L'autre, M.T., me regarde travailler. D'un ton de voix à la fois bienveillant et condescendant, il me remercie par mon prénom. Des tas de papier devant lui, la photo de dos d'une jeune femme aux courts cheveux roux vraisemblablement assise à une table de restaurant près d'une fenêtre. Il me demande... Je bafouille timidement que... Il dit: "Merci. Oui, c'est certainement elle." ...


... Dans une école que je ne connais pas, d'où je veux sortir, je me cache dans des recoins de corridors, derrière des murs, tantôt habillé, tantôt vêtu d'un seul long tee-shirt. Je suis à une table de restaurant avec trois collègues. Un étudiant aux yeux hagards arrive près de nous. On comprend qu'il veut parler à F.L. Prétextant aller à la toilette, elle se lève, sort par la porte arrière. L'étudiant se dirige vers la sortie, un revolver au poing. Dans la salle des professeurs, J.C. me dit, amoureusement, timidement, qu'elle pense souvent à moi: "Je te le dis même s'il y a A. dans ta vie." Je lui réponds: "Il n'y a plus de A. depuis des mois." J'attends une confidence, elle reste silencieuse, je pars. Sorti du cofi en même temps qu'un autre collègue, nous faisons les cent pas sur le trottoir. G.M. arrive. Nous parlons littérature, je lui demande s'il connaît un écrivain québécois qui aurait publié un recueil de récits de rêves. Le trottoir est celui de l'intersection Saint-Denis-Sherbrooke. G.M. marche devant moi, sans m'attendre. Espérant une réponse, je le suis obstinément par un réseau de petites rues. Nous sommes dans le Vieux-Montréal, face au fleuve Saint-Laurent. Il se retourne, dit: "Franmi". Il voit que je ne connais pas cet écrivain, ajoute: "C'était une blague!", éclate d'un rire sonore, lance: "Takamatasakamoto". Une limousine noire surgit, cet homme en sort, vêtu d'un complet noir, portant des lunettes de soleil noires. G.M. a le même costume, la même allure de gangster, sort un revolver, le pointe dans ma direction. Voyant une pile de livres entre nous, je lui dis: "Je prends les livres et je disparais." Je me penche. Un coup de feu retentit. Bien que les livres se transforment en écran protecteur, je ressens une légère brûlure au bras droit. Je les laisse par terre, m'enfuis par diverses petites rues. Derrière moi, toujours, la limousine noire. Courant rue Stanley, je suis bloqué par la circulation à l'intersection de Sainte-Catherine. Je ne peux traverser. La limousine arrive à ma hauteur. Des rafales de coups de feu. Des vitrines s'écroulent avec fracas. J'entends d'autres coups de feu pendant que je traverse péniblement la rue Sainte-Catherine. J'ai les jambes très lourdes. Je m'agrippe à l'asphalte, à un câble, sachant que de l'autre côté je serai sauf. La brûlure au bras revient ...


... Course folle dans une forêt. Des soldats derrière moi. Deux hommes face à un loup. Ils tirent, l'animal tombe. L'un des deux enlève sa casquette, s'avance vers l'animal, tire une autre fois pour l'achever. Cet homme et moi courons vers une maison avant que la bande de loups n'attaquent une femme. Je marche oisivement dans la même pinède. Fraîcheur agréable d'automne. J'arrive devant un hangar où des soldats entassent des gens. En uniforme noir, la veste déboutonnée sur une chemise blanche, arme au poing, un officier surveille. Au loin, encore hors de vue, le vrombissement d'un camion chargé de soldats. J'entre dans un petit musée où sont exposés divers objets ayant appartenu à l'héroïque policier-géant Atholl Doune. Les autres visiteurs m'encerclent peu à peu, menaçants. Je suis avec mes filles, encore jeunes, portant des jupes écossaises. Des souliers font un grand bruit sur le plancher en terrazzo. Mes filles se sont mêlées aux visiteurs. J'entends M.-F.: "C'est lui mon père", comme si cet endroit m'était consacré. Je fais le tour de la salle, ne parle à personne, personne ne me parle. Des visages connus surgissent çà et là. Les gens parlent entre eux à voix basse, se taisent. Une cérémonie va commencer. Je suis seul sur la gauche, assis au centre de plusieurs rangées de chaises vides. Dans mes mains, une lettre: "Je suis un vieux Juif centenaire. J'ai quitté la Russie en 1880, emmailloté dans les bras de ma mère. À cause des nombreuses épaisseurs de tissus, elle portait tout ce qu'elle avait pu sauver, on ne m'a pas découvert quand elle a été arrêtée. Même ma mère ne le savait pas. Évidemment, je n'ai rien vu de la Russie ni des horreurs de la persécution. On m'a tout conté par la suite. J'ai lu..." Cette histoire me semble invraisemblable, je décide de ne pas envoyer le don sollicité ...


... Je lis, sélectionne, transcris des poèmes à l'ordinateur. Je pars en voyage. Je lis, sélectionne, transcris des poèmes à l'ordinateur. Je reviens de voyage. Dans la cour du voisin, à la fois de l'autre côté de la rue et sous ma fenêtre, un père parle tendrement à son fils de douze ans qui menace de se suicider. Je suis étonné de la durée de mon voyage, de l'âge de ce garçon qui, la dernière fois que je l'ai vu, était bébé. Je me lève, marche vers la porte de l'appartement inconnu. De derrière la vitre de la porte, je regarde dehors, c'est un jour de tempête de neige. A. et ses deux filles descendent d'un étage supérieur par l'escalier extérieur. Pour ne pas être vu, je recule quand elles passent, reviens à la porte. Une vieille Pontiac vert foncé, conduite par le père de A., s'éloigne dans la rue. Des pas dans l'escalier. A. entre chez moi. Le salon est plein de monde. Je suis dans la cuisine, finis de déjeuner, prépare mon lunch pour apporter au travail. Je vois A., elle vient vers moi. Une autre femme, un homme plutôt, est près de moi, pose une carte routière sur la table, me demande un renseignement, se penche sur la carte. Je vois ses seins, des seins de femme. En France où je suis en voyage, le même homme est derrière le comptoir du restaurant où je suis entré. Divers produits locaux sont en montre dans la vitrine sous la caisse. Je pense acheter une boîte de chocolat pour mes enfants. Il dit qu'il n'en a plus de semblables à vendre, me tend une boîte de fruits confits: "2.000 francs", dit-il. Je sors la monnaie, les billets canadiens, américains et français que j'ai dans les poches. À peine cinquante dollars. Embarrassé, j'achète un timbre, me dis que je trouverai certainement du chocolat ailleurs. Je m'assieds à la table où sont déjà mes compagnons de voyage. Cachant leur visage, chacun tient ouvert devant lui un très grand carton brun foncé sur lequel le menu est écrit en lettres jaunes. Mon voisin, le même homme, se penche légèrement vers moi, je me penche un peu vers lui, vois par terre un menu en forme de plateau, un crachoir. Les menus sont identiques, nous discutons sans nous comprendre, les menus sont différents, le sien est en allemand. Dans une rue bourdonnante d'activités, je sors du restaurant. Je me dirige vers le magasin d'en face pour acheter du chocolat ...


... Je suis dans le salon chez C. Une fillette de deux ou trois ans et une adolescente, assises par terre, s'amusent en silence. Je suis dans un fauteuil, parle tantôt avec C. tantôt avec son ami qui, tour à tour, vont préparer le repas à la cuisine. Ils sont tous deux à la cuisine. Resté seul, je décide d'aller à la salle de bains, de couper les quelques poils blancs raides qui sortent de ma barbe. Je me regarde dans le miroir, vois que j'ai fait des trous çà et là au lieu de couper les seuls poils blancs. Je vérifie le rasoir, il contient trois lames bien coupantes. Je n'ai d'autre choix que de me raser toute la barbe. Je suis dans la salle de bains, dans le salon, dans la cuisine, à un carrefour de village de film western un jour d'été torride. Je me vois me raser avec un gros couteau de cuisine. C. m'appelle: "Tu viens manger? Les enfants sont déjà à table." Je me suis coupé à plusieurs endroits. Dans le miroir, je la vois derrière moi. Elle me caresse le dos, m'embrasse sur les épaules. Je veux lui rendre ses caresses. J'ai le visage, la bouche, les mains pleines de savon, de bouts de poils, de sang ...


... Attablé à midi dans une taverne avec F., D. et oncle R., là et invisible à la fois, je demande à D. de me parler d'oncle R. qui vient de mourir. Regardant leurs montres, ils me répondent qu'ils n'en ont pas le temps, car c'est le temps de retourner au travail. Avec eux deux dans mon auto, nous arrivons à l'appartement désert où vivaient mes grands-parents et oncle R. Après en avoir fait le tour, F. juge que les travaux de rénovation entrepris par D. doivent être complètement repris et il se met à tout démolir sur-le-champ. De nouveau en auto, nous sommes coincés entre deux hauts bancs de neige, incapables d'en bouger. Par les fenêtres entrouvertes, la neige s'accumule sur nous. Dans un salon de coiffure, trois clients sont assis sur les chaises, leurs visages couverts de neige, qui se transforment en poudre de plâtre puis en mousse de savon. Leurs corps couverts des diverses pièces de tissu blanc. Quand ils commencent à parler entre eux, je sais à leurs voix, que c'est F., D. et oncle R. J'attends mon tour pour monter sur une des chaises en lisant un magazine. Une voix m'interpelle. Je me réveille dans une chambre inconnue, je crois que c'est l'aube, mais il est midi à l'horloge ...


... P.M. et moi sommes dans un camion. Debout sur un pont étroit sans garde-fou, nous regardons un camion-remorque s'éloigner lentement. Nous sommes sur la rive. Le camion dérape. Retenu par la remorque, il reste en suspension dans le vide. Sur l'autre rive, il y a un attroupement d'ouvriers. L'un parle de son salaire, l'autre de toutes les heures supplémentaires qu'il doit faire. Fâché, P.M. me regarde, dit: "Et moi qui fais tout ce travail bénévolement!" Il est debout sur le pont. Je suis en suspension à la place du camion. Je suis debout sur un madrier qui glisse peu à peu sous mes pieds. Je saute sur un cercle métallique fixé un peu plus bas à la structure du pont, le madrier tombe. Nous discutons du moyen à prendre pour me remonter. Sur la rive où nous étions, un homme ouvre le coffre de sa voiture, prend un câble jaune, des câbles de survoltage, ouvre le capot, disparaît. En bas, très bas, je regarde l'eau peu profonde, elle scintille au soleil, je n'ai pas peur. Je relève la tête, P.M. a disparu. Ma position devient très inconfortable. Je me demande combien de temps je devrai attendre du secours. Une grande fatigue m'envahit. Je sais que l'eau est glaciale, le courant trop rapide, la rive trop éloignée. Il n'y aura rien à quoi m'agripper ...


... Je tourne les pages d'un gros cahier contenant les poèmes de L.C. Parmi des notes, des brouillons manuscrits, il y a ses textes publiés, présentés en typographie. Les textes se suivent chronologiquement, je me dis que je vais peut-être découvrir quelque chose au sujet de notre renga resté inachevé. Je découvre avec surprise qu'elle a écrit les chaînons que je n'ai jamais reçus, les mémorise afin de compléter le renga, songe le terminer seul, selon notre projet initial, en écrivant d'autres chaînons que je ferai alterner avec de ses haïkus inédits. Je les ai oubliés, les cherche, ne les retrouve plus ...


... Dans un restaurant du marché By, durant une conversation avec deux autres personnes, l'idée me vient d'aller voir ce qu'il y a au bout de la route 148. Au crépuscule, j'entre dans la cour de l'usine E.B. Eddy, à la fois cour de ferraille et entrepôt de matériaux usagés de construction. Parmi ces tas de choses, il y a quelques petits avions d'un modèle ancien, aux formes arrondies, deux rouges, deux bleus. Beau jour ensoleillé d'été, je suis à la fin de la 148. Je descends d'un petit pont, marche sur une langue de terre s'avançant dans l'eau. Je suis sur l'île qui était au loin, un parc dont l'immense pelouse est très bien entretenue. Apparaît un carré, un marais desséché. Je sais qu'il y avait là une maison. Une porte à l'étage de cette maison disparue, un étroit limon en guise d'escalier. Je monte. J'entre. Un autre visiteur m'a suivi. Craignant que le plancher ne cède, je sors, descends sur le même limon, instable. Je marche dans un jardin plein de fleurs aux couleurs vives. Je contourne un bosquet. Je suis parmi des touristes, quelques cantines, des manèges pour enfants. Un pan de mur arrière de la maison, une maison non pas incendiée comme je le pensais mais plutôt détruite par une bombe. Le mur de pierre est une plaque de verre laissant voir le salon transformé en musée où sont exposés divers objets luxueux des années 1900. Je suis de nouveau dans la cour-entrepôt. Quelqu'un sait que j'ai visité cette île mystérieuse, cette maison hantée. Une voix, je vais être sévèrement puni, est celle d'un guide: "La maison d'un vieil Anglais sans coeur qui a exploité-exproprié les pauvres des alentours. Ils ont... Il s'est enfui quand sa propre maison a été..." ...


... Je fais la queue devant un snack-bar. Je vais être servi, un jeune garçon se faufile devant moi, commande un nombre incalculable de choses. D'autres gens se faufilent devant moi. Bousculade, coups de poing, coups de pied. Je commande un hot-dog, une grosse frite et un Coke. Chez moi, voulant attirer l'attention d'un écureuil sur la galerie, je fais des bruits de langue, cogne les noix sur le plancher en bois. Il vient, entre dans la maison, court se cacher sous la table de la salle à manger. Pour le faire sortir, je frappe sur la table, sur le plancher. L'animal me mord. Mon soulier de toile est une botte au cuir épais, je ne suis pas blessé. Je l'écrase. Une petite boule de poils noirs sur le plancher. Sur la même table, un invité renverse du lait. Tout ce temps avant de saisir du papier essuie-tout pourtant à ma portée. Je feuillette une revue littéraire québécoise contenant des haïkus et des commentaires de spécialistes reconnus. Je suis vivement intéressé par cette revue, très étonné de ne pas déjà la connaître. Debout sur le bord de l'autoroute, je fais de l'auto-stop pour revenir chez moi. Une auto rouge s'arrête. C'est S.-A. au volant de l'auto de sa soeur. Nous sommes à une station-service, il fait le plein. Je m'assieds dans l'auto. Sa soeur en sort pour aller à un guichet automatique. J'en sors aussi, nettoie le pare-brise couvert d'insectes morts, comme après un long voyage. Sur l'autoroute de nouveau, le jour se lève. Je dis à S.-A.: "La dernière fois que je me suis levé si tôt, c'était pour aller en vacances à la mer." " Partir en vacances si tôt le matin!", s'étonne-t-il. À l'horizon, derrière des collines sombres, un soleil éblouissant se lève. "Un bien beau matin", dit-il. Je constate qu'il n'y a pas eu de printemps ou qu'il est passé sans que j'en aie gardé un seul souvenir. Aucun souvenir de l'hiver. Les vacances de l'été dernier semblent à la fois si lointaines et si récentes ...


... Je suis en auto devant chez J. et T. Ils sont dans l'auto. J. dit qu'il a oublié quelque chose, retourne dans la maison. Il tarde à revenir, je vais voir ce qui se passe. Il est avec une très belle blonde, sa maîtresse. Elle ignore notre embarras, continue à le caresser, à élaborer de grands projets d'avenir avec enthousiasme. Ses jambes sont poilues comme celles d'un homme. T. entre. Dans la salle des professeurs, P.M. raconte que J. et T. viennent de se marier. Ils entrent. Chez moi, je suis couché, une jeune femme fait sa toilette dans la salle de bains. Elle entre dans la chambre, s'approche. Je caresse ses cuisses, ses seins. Tout en la caressant, je marche dans Montréal. À un carrefour, je tourne à droite, la rue est l'intérieur sombre d'une usine. J'y entre, traînant une voiturette d'enfant dans laquelle la jeune femme ou un bébé est couché. Dans la cafétéria, des travailleurs me font comprendre par leur regard que l'endroit est réservé au personnel. De nouveau dans l'usine, traînant toujours la voiturette, je marche sur des rails près du plafond, très haut au-dessus du vide. En bas, un commissariat de la Gestapo où des Juifs sont entassés. Une femme et une fillette vont être interrogées, torturées. Elles passent devant moi assis dans un corridor. La fillette est allongée sur une civière. Il n'y a personne autour, je soulève le tissu recouvrant sa tête. Elle recommence à respirer, se lève, s'enfuit. Elle est debout dans un champ, près d'une rivière. Au loin, le profil des édifices d'une ville où elle veut aller se cacher. Elle se sait poursuivie de trop près. Des arbres, une rangée de vieilles autos. Entrée dans l'une d'elles, embarrassée par sa petite valise-magnétophone, elle se couche sur le plancher arrière. Des soldats aux uniformes en lambeaux arrivent, regardent les autos, s'approchent de celle où est la fillette, regardent à l'intérieur, ouvrent la portière. Elle reste muette de frayeur. Un des soldats lui tend des papiers, un passeport canadien. Elle pleure trop violemment, ne comprend pas qu'elle est sauve ...


... Je suis dans le chalet d'été de A.L. que je n'aime pas et qui ne m'aime pas. Elle va arriver d'une minute à l'autre, me surprendre chez elle. Je devrais être déjà parti, mon inexpérience m'a empêché de terminer plus rapidement le travail commencé sur son ordinateur. Par la fenêtre, je vois mon auto, stationnée sur le bord du chemin de terre. Elle a glissé dans le fossé. Il ne reste que quelques pages à être imprimées. Le bruit du moteur de son auto, ses pas sur le trottoir de bois. Je me lève, me dirige vers la porte, cherche une excuse à ma présence. La porte s'ouvre. Ma mère entre avec mon père à son bras. Il a un sourire béat, les yeux hagards, le visage boursouflé, couvert de cicatrices. Entrent aussi de nombreux parents. Oncle A. entre après les autres. Il a un affreux teint verdâtre, le visage encore plus ravagé que celui de mon père. Il semble chercher quelqu'un, voit mon père, va vers lui sans parler à personne. Je me dis qu'ils sont atteints d'une maladie très grave, qu'ils sont peut-être même déjà morts. Je me demande si les autres savent. La certitude qu'ils sont bel et bien morts, que parler d'eux les ferait disparaître. Je circule dans le salon, embrasse grand-mère, échange quelques mots avec elle, avec les autres, m'efforçant de ne pas perdre de vue mon père et oncle A. que diverses têtes me cachent constamment ...


... Assis sur le bord du lit d'un vieillard, celui-ci tourne lentement les pages d'un album de photos de famille. Ancêtres, parents, enfants, petits-enfants, il me raconte diverses anecdotes au sujet de chacun. Devant une page vide, il se tait. Étonné, j'attends. L'intuition que, l'ayant écouté attentivement, j'ai gagné toute sa confiance, qu'il va me révéler un secret jamais partagé. Il referme l'album, reste silencieux quelques instants de plus. Il ouvre le tiroir de sa table de nuit, en sort deux petites boîtes ovales en or terni. Il ouvre la première. Apparaît la photo d'un nouveau-né en vêtements de baptême, le corps d'un nouveau-né qu'il tient dans ses bras. "Cinquante ans... Marguerite, mon enfant préférée... Pourquoi est-elle morte si tôt?" Le visage du bébé commence à blanchir, à bleuir. Le vieillard ouvre aussitôt la deuxième boîte. Elle contient de la poudre avec laquelle il redonne ses couleurs au visage. Il me tend fièrement le bébé dodu qui dort en esquissant un léger sourire ...


... J'arrive dans un studio de radio, à 6 heures et demie le matin. La réalisatrice est en colère. J'aurais dû être là depuis deux bonnes heures puisque je suis recherchiste-interviewer. Je suis très étonné: elle m'avait téléphoné la veille pour être interviewé. Une collaboratrice de cette émission entre avec les dernières cotes d'écoute: 50,000 auditeurs. "Pas de quoi s'énerver pour l'émission, dis-je. Pas de quoi s'en faire, ce n'est pas si..." Encore quelques minutes avant d'entrer en ondes. J'ai tout juste le temps d'aller au petit restaurant d'en face. Les brioches y sont dix sous chacune. J'en achète six. Au retour, le studio est un autobus articulé. Il file à une vitesse folle sur une autoroute dont la chaussée est très abîmée. Je crains qu'on ne dérape. Puis le véhicule roule mollement, les pneus sur chaque ligne blanche latérale, tels des rails. Les passagers sont des artistes québécois en tournée. J'entends des voix familières derrière moi, mais je ne reconnais personne quand je me tourne. Je me dis qu'il aurait mieux valu que les déplacements se fassent en avion. L'intérieur de l'autobus est celui d'un avion. L'autoroute se transforme en un étroit chemin de terre sans parapet côtoyant des ravins, en voie surélevée passant au-dessus d'une vieille ville européenne. Je sens qu'on dérape. Avec trois autres hommes, nous avons réussi à faire passer une caisse très lourde par une porte étroite. Devant nous, un escalier étroit et tournant à angle droit. Dans la cour du terminus, notre chauffeur ivre s'empêtre dans des explications sans queue ni tête au sujet d'un accident. Je crois qu'il parle tout seul. Il parle avec un autre chauffeur, celui de l'autobus avec lequel il est entré en collision. Exaspéré, il lève les bras au ciel et dit: "Seigneur, lubrifiez mon imagination pour qu'elle ne se fendille pas sur l'air pollué des ondes de radio." Je suis de nouveau dans le studio. Un de mes professeurs d'école primaire va me présenter, après quoi je vais interviewer quelqu'un qui n'est pas encore arrivé et dont je ne sais rien. Je me souviens que, dans ma serviette, j'ai toute son oeuvre littéraire. Jetant un oeil à ma montre de poche, je constate que j'ai le temps d'en lire quelques pages. J'ouvre ma serviette. J'y trouve des boîtes de chocolat emballées dans du papier aux couleurs de Pâques. Celles-là que j'avais cherchées en vain, il y a quelque temps, dans des magasins. J'ai soif. Je me dirige vers l'escalier pour aller boire à l'étage inférieur. Dans l'escalier, j'ai une migraine. Vertiges. Je descends les yeux fermés, une main tâtonnant le mur, l'autre suivant la rampe. Ouvrant les yeux, je regarde mes mains. Je les vois sans les sentir, comme si c'étaient celles d'un autre. J'ai des mains de petit enfant, des doigts élastiques qui raccourcissent quand je les regarde et qui rallongent quand je les étire avec une troisième main. Une lumière rouge clignote. L'émission va entrer en ondes. J'avale deux pilules au goût très amer ...


... Immobilisé sur ma bicyclette, je suis pris dans un embouteillage. À la fenêtre d'une chambre, je regarde une femme nue dans une chambre de l'immeuble d'en face. Elle me voit la regarder, se cache derrière une porte vitrée. Je la vois toujours sans qu'elle le sache. Tante N. entre, les deux chambres n'en font plus qu'une, elle est une petite fille malade ou réveillée par un cauchemar, elle pleure, je la console. Nous nous couchons dans le même lit, nos corps couverts de draps différents. Je suis assis sur le sommet d'un haut banc de neige, entouré d'innombrables décorations de carnaval, seul en ce bel après-midi d'hiver. Le haut banc de neige est une montagne de billes qui va s'écrouler. Au moment de culbuter, de tomber tête première sur la glace, mes pieds trouvent un appui solide. Grande fête en mon honneur, entrevues, photos. Plusieurs articles de journaux sont épinglés aux murs. Chez moi, je stationne mon auto dans un garage. Il n'existait pas avant que j'y entre, il n'existe plus quand j'en sors. Dans la salle de bains, je recrache l'eau prise pour me rincer la bouche après m'être brossé les dents. Une voix dit que c'est la radio qui pollue, la radio-publicité. À l'extérieur, des adolescents essaient de crier plus fort que le train qui passe. Les mêmes adolescents crient dans mon salon. Je leur dis de se taire. Je vais frapper celui qui m'a répondu insolemment, un garçon, une fille étendue sur moi, me frappe à la figure, ses mains, ses seins m'effleurent doucement ...


... Je sors prendre le courrier. Rue déserte d'un dimanche matin. De la petite boîte aux lettres noire et rouillée, je retire une enveloppe matelassée de très grand format, me demande avec grand étonnement comment le facteur a pu l'y faire entrer. Elle est toute couverte d'estampilles, d'autocollants, de timbres, sans adresse d'expéditeur ni ma propre adresse. Le facteur me remet cette enveloppe en disant qu'il ne sait pas à qui d'autre il pourrait livrer une telle chose ...


... Dans les rues étroites, tortueuses et en pente raide, tout comme dans les corridors du petit hôtel où nous logeons, je suis continuellement importuné par un couple de touristes âgés qui s'ennuient. Ils n'ont personne à qui parler et sont trop craintifs pour visiter seuls les divers endroits pittoresques de la ville. Je sors de ce petit hôtel, devine que le couple me suit encore une fois. Il pleut. Je me mets à l'abri dans un portique. Sous un immense parapluie, passe le couple. Des vieillards-enfants de quatre ou cinq ans. Ils ne me voient pas. Je suis soulagé. Je sais que je ne les reverrai plus ...


... Rencontre mensuelle des membres d'un club social. Un télégramme arrive, nous apprend que celui qu'on va fêter, en son absence, sera bientôt un personnage, une statue. Par une fenêtre, je vois un long morceau de papier hygiénique flotter au vent, tel un foulard passé au cou de cette statue déjà érigée que je ne vois pas. En revenant du marché By où se tenait cette réunion, je croise les mêmes personnes qu'à l'aller, exactement aux mêmes endroits. En faisant marche arrière pour garer ma voiture, j'entends le bruit de quelque chose qu'une des roues écrase. Je ne peux ouvrir la portière, bloquée par le mur du garage trop étroit. Par la poste, je reçois un recueil de poèmes dont le titre, en caractères gothiques, est Mambo. Le premier poème a donné son titre au recueil. Les vingt-cinq autres poèmes ont à peu près tous le même titre, le "M" initial étant remplacé, en désordre, par chacune des autres lettres de l'alphabet. Ce procédé m'amuse, me semble simpliste ...


... Je stationne mon auto dans une rue en cul-de-sac en réparation où on m'a laissé entrer bien que seule la circulation locale soit autorisée. Clignotants, gyrophares. Je me dirige rapidement vers mon auto stationnée dans une rue en pente raide. Il n'y a pas de contravention au pare-brise comme je le craignais. Je circule dans les corridors de cette école où je suis de retour après une absence prolongée. L'édifice, auparavant de forme rectangulaire, d'un seul étage, est maintenant en forme d'étoile, plusieurs étages ayant été ajoutés. Dans une salle de classe, je donne un cours de mathématiques. Chaque étudiant à qui je donne un problème va le résoudre au tableau. Un grand blond très élégamment vêtu, niais, ivre ou drogué, est debout devant la classe, raconte des blagues d'une grande platitude. Il est seul à en rire. Je ne sais que faire. Au fond de la salle, il y a G.B. Il ne peut rien faire tellement il est en colère. Dans un corridor, je croise J.E., mon institutrice de troisième année du primaire. Je suis étonné de constater que nous sommes collègues, que nous nous sommes reconnus après tant d'années. Elle me présente sa fille de quinze ans qui l'accompagne. Leurs cheveux bouclés est le seul point de ressemblance. Nous entrons tous trois dans le magasin général, au village de mes grands-parents, qui appartient à son frère. J'ai une quinzaine d'années, j'essaie divers vêtements que je disais détester, que je désirais porter en ce temps, n'osant le faire par timidité ...


... D'après le style des édifices, la langue des affiches publicitaires, je suis dans un pays d'Europe de l'Est. Un policier se tient debout, dirige la circulation, fait un pique-nique avec sa famille sur un minuscule carré de verdure au milieu d'un carrefour très achalandé. Un énorme buffle surgit. C'est la panique, le carrefour se vide, il ne reste que le policier et sa famille. L'animal fait un vacarme terrifiant contre la porte de la maison d'où je vois cette scène. Profond silence angoissant. La rue redevient pleine de vie. Toujours à la fenêtre de l'étage, je vois que ce n'était que le chien du jeune couple qui rejoint la famille du policier. Celui-ci, sur un ton très sévère, dit au jeune homme, son fils, de cesser de jouer avec cet appareil qui fait apparaître ou disparaître ce que bon lui semble. Le jeune homme se met en colère, affuble son père de vêtements magnifiquement ridicules. Les piétons, les automobilistes stoppent, rigolent. Le carré de verdure est une cour intérieure, entourée d'édifices et d'un haut mur, où des étudiants du cofi ont organisé une fête. Ils parlent français, les uns avec un accent québécois, les autres avec un accent européen. Quelqu'un propose un jeu. Arracher une pierre, chaque fois plus grosse, la lancer par-dessus le mur. Tous y parviennent, même les plus frêles, sauf moi ...


... Je suis ligoté à une tige de fer plantée horizontalement dans le mur latéral d'un tunnel, au-dessus d'une voie ferrée. Dans la nuit, un phare de locomotive s'avance à toute vitesse. Tout étourdi après avoir tourné sur moi-même à vive allure, je tourne plus lentement. C'est le matin. Je me souviens de la locomotive, suis surpris de me savoir encore en vie, de ne ressentir aucun autre mal que la nausée. Je regarde un vire-vent tourner de plus en plus lentement ...


... Je suis seul dans ma salle de classe. Le retard de tous mes étudiants m'étonne. Ils entrent, m'offrent des cadeaux sortis de jolis sacs portant le nom de grands magasins. Je reste là, muet, au milieu des cadeaux. Je suis un enfant dans la cour de la maison de mon enfance, vois une femme se diriger furtivement vers le hangar. Je crois que c'est une voleuse, la suis, entre derrière elle. Elle est près d'un appareil pourtant trop gros pour le hangar. Elle me voit, sourit, dit qu'avec son mari elle fait clandestinement du fromage, me tend un petit morceau. Mes parents entrent. Devant l'entrée d'un hôpital ou d'un salon funéraire, ma mère se tient debout parmi ses soeurs. Derrière la porte vitrée, un homme aux cheveux gris les salue en agitant faiblement la main, monte péniblement l'escalier étroit. Je crois le connaître, la maladie l'a beaucoup changé, je le regarde plus attentivement, il a disparu. Comprenant qu'il va mourir, qu'il est déjà mort, j'offre mes condoléances à ma mère, à mes tantes ...


... Je suis dans un champ avec le fils d'un fermier voisin de mon grand-père. Nous nous amusons à tirer à la carabine sur des oiseaux perchés dans un arbre mort. Un policier surgit. "Il faut ranger vos armes", dit-il au groupe que nous sommes. Un Italien tente de lui expliquer que nos armes ne sont que des jouets, que les balles sont en caoutchouc. Pour le prouver, il prend son arme, tire, touche un oiseau. Pulvérisé, l'oiseau reprend forme peu à peu, la tête retombe lentement à sa place. Chacun s'éloigne. Resté seul avec le policier, l'Italien le met en joue. Le policier le maîtrise. Attachés l'un à l'autre par des menottes, ils s'arrachent l'arme, tirent l'un sur l'autre sans se blesser. Dans une ruelle, ils croisent deux Chinois avec qui ils échangent quelques mots. L'Italien dit qu'il a faim, sort de derrière son dos un chaudron fumant contenant un inextricable tas de nouilles qu'il tente de diviser en portions. Éclats de rires amicaux ...


... Dans un restaurant de Rouyn, je partage une pizza avec A.C. À la table voisine, je reconnais R.D. C'est D.R., un ancien ami de collège que je n'ai pas revu depuis ce temps, assis, dans un restaurant de Hull, avec des collègues libraires-exposants au Salon du livre de l'Outaouais. Je le salue d'un mouvement de tête, agite amicalement la main gauche. Il semble profondément offusqué de cette familiarité, de cette rencontre inattendue. Je devine qu'il n'a vu dans ma salutation qu'un geste le forçant à faire un étalage spécial de mes livres. Il se lève de table, s'avance vers moi avec un air terrible. Tante R., qui sait toujours fondre sur nous enfants jouant dans les bâtiments de sa ferme, nous qui la croyions dans la cuisine, en conversation avec les autres adultes, s'avance. "Petits verrats, quels mauvais coups êtes-vous encore en train de préparer?" Dans la cour de la ferme, une très haute bibliothèque en bois sombre se dresse à la place des piquets sur lesquels pendent ordinairement des seaux renversés. Pour se venger, D.R., nous avons une douzaine d'années, a caché mon pantalon, mes souliers, mes bas. En caleçon, je les cherche docilement pour ne pas empirer sa colère. Monté dans une échelle, je déplace les livres dans l'espoir de trouver mes vêtements. En bas, D.R. et ses collègues, à la fois enfants et adultes, se moquent de moi presque tout nu. Le groupe disparaît derrière la bibliothèque à laquelle je suis agrippé. Elle vacille, bascule. Sous une montagne de livres, je reprends conscience, constate que je ne suis pas blessé. Complètement nu, je n'ose me dégager. Des hurlements sinistres me réveillent. C'est la nuit, je suis dans une chambre d'hôtel, le vent siffle en passant par une fenêtre légèrement entrouverte. Mal de tête, courbatures. Je tends la main vers la table de chevet, prends la bouteille de Dristan, un verre de jus d'orange. L'agréable sensation d'être en vacances dans un hôtel au bord de la mer. Très tôt le matin, je marche sur la plage, circule lentement en auto dans des rues inconnues, très larges, désertes, bordées de maisons minuscules ...


... La radio annonce la destruction d'un restaurant. Je suis devant, il n'est que partiellement détruit. J'y entre. Sur une des tables, une bouteille de Coke intacte. J'ouvre des armoires, vois des piles de vaisselle. Cachées derrière, des pièces très luxueuses. Le gérant arrive, je discute avec lui, le convaincs de me laisser emporter ces pièces vu que les assurances dédommagent les pertes. Chez moi, je constate que je n'ai pris que de la vaisselle ordinaire. De nouveau dans le restaurant, le gérant sourit, me dit qu'il a évidemment gardé les pièces les plus belles puisque de plus curieux, de plus riches que moi allaient sans doute passer aussi. Le propriétaire entre, chasse ce fraudeur. Au cofi, c'est le dernier jour de stage de mon groupe d'étudiants, un repas très copieux se prépare. Je passe au secrétariat prendre les diplômes. À côté de la secrétaire, il y a G.B. Il me dit: "Tu as l'air triste, si triste!" Les diplômes que je viens chercher sont derrière lui, dans de gros tubes cylindriques en carton. Il me bloque le passage. Je vais m'en retourner. Ce que je suis venu chercher, c'est un tire-bouchon, je l'ai déjà à la main. Il me dit de revenir après la fête. Je suis adolescent, pensionnaire, ne peux pas partir à la fin de la journée. Il y a longtemps que je ne suis pas allé à ces rencontres spirituelles hebdomadaires. Je sais que je rêve, que je vais très bien, que je n'ai plus à subir ces rencontres qui ne me donnaient qu'angoisse, remords ...


... Une sirène retentit en plein après-midi. Je suis sur le trottoir en face de l'hôpital de Hull. Une ambulance stoppe devant moi. Les ambulanciers sortent une civière, constatent que l'homme, victime d'une crise cardiaque, est mort. Arrivent quelques autos d'où descendent l'épouse et les enfants de cet homme. Un des ambulanciers leur dit: "Votre mari, votre père est mort." Bouleversés, ils pleurent, se réconfortent mutuellement, se querellent violemment au sujet de l'héritage. Seule la benjamine, inconsolable, est près de son père. L'ambulancier se penche sur le cadavre, ferme les yeux encore ouverts. L'homme se redresse, retire une main de dessous le drap blanc. Sans dire un mot, il se met à griffonner sur le drap, du sang coulant de dessous l'ongle de son index droit. Il cesse d'écrire, regarde la benjamine droit dans les yeux. Tous s'approchent pour lire le testament. Le texte difficilement lisible s'embrouille, les lettres se défont, le sang couvre tout le drap. Une couverture de laine rouge. Tous devinent que la benjamine est la seule incontestable héritière. S'adressant aux ambulanciers, l'homme dit: "Vous pouvez m'emmener. Je peux maintenant mourir en paix même si je suis déjà mort." ...


... Y.G. vient de déménager près de chez moi. Je le croyais déjà riche et célèbre puisqu'il était le plus brillant de la classe. Par une fenêtre, je le vois travailler péniblement à un premier roman. Il est pauvre, sa femme institutrice assure seule leur survie. Elle est sur le trottoir, monte dans un autobus tiré par une dépanneuse. Me souvenant qu'il m'a déjà rendu visite, je décide d'aller chez lui. J'entre, des amis à lui disparaissent dans l'ombre. Il dit qu'il sait qu'il devrait plutôt écrire de la poésie. Je l'encourage à continuer son roman, lui raconte quelques anecdotes au sujet d'écrivains ayant vécu dans la misère avant de connaître gloire et richesse, lui suggère des adresses d'éditeurs. Je lui remets un exemplaire du roman qu'un autre ami vient de publier, il se met aussitôt à critiquer très sarcastiquement la vie, l'oeuvre de cette personne. Je regrette de lui avoir montré ce livre. Tâtant mon manteau, il est encore dans ma poche ...


... Une maison aux vastes pièces communicantes. Dans la pièce centrale, on joue du théâtre classique. Les spectateurs sont debout dans les autres pièces. Une comédienne vient vers moi, prend le bébé que je tiens dans les bras, débite le long monologue tragique final, me rend le bébé en m'engueulant en aparté parce que je ne sais pas emmailloter un nouveau-né. La comédienne prend mon bébé, débite un long monologue final sur le bonheur retrouvé, on entend les gazouillements du bébé. La foule l'ovationne. Comme d'autres spectateurs, je m'avance vers elle pour la féliciter. Je sors de la maison, salue diverses connaissances venues voir ce spectacle, des gens que je n'ai pas vus depuis longtemps. Je marche sur un trottoir, un sentier à flanc de montagne. En bas, sur la route étroite, une auto file à toute vitesse. Le chauffeur n'a pas vu les travaux de voirie, perd le contrôle, tombe dans un précipice. Il saigne, du sang noir. Le sentier disparaît, je grimpe avec difficulté, craignant une chute fatale. Au-dessus de ma tête, je vois un morceau de bois, m'y agrippe, une marche d'escalier, les marches de l'entrée d'une maison cossue. Je sonne, le propriétaire ouvre. Je lui demande la permission de continuer mon chemin qui passe par sa maison. Il accepte, j'entre. Dans la haute pièce centrale, un couple de trapézistes font des acrobaties qui me glacent de peur. Le propriétaire m'accompagne jusqu'à la porte arrière, me propose de prendre une de ses autos pour continuer ma route. J'ouvre la portière d'une vieille Volkswagen, pleine de neige. Grelottant, je tente de démarrer, ne réussis qu'à faire toussoter le moteur. Je dis à l'homme que je préfère continuer à pied. Celui-ci m'invite à revenir l'après-midi même assister au spectacle qu'il organise. Je suis de nouveau dans la maison où la pièce de théâtre vient de finir, rejoins H. et les enfants qui m'attendent comme si je ne m'étais absenté qu'un instant pour aller aux toilettes. Je lui dis que nous sommes invités à un autre spectacle, donné à la marina d'Aylmer. Nous marchons sur le bord de la rivière, entrons dans le pavillon. Un désordre incroyable y règne, divers types de spectacles étant présentés simultanément ...


... Je suis dans ma salle de classe, couché à l'infirmerie du cofi. D.A. passe dans le corridor, me voit, entre. Nous échangeons quelques mots, je l'invite à se coucher, elle accepte, se déshabille, s'étend tout contre moi. Ébats amoureux. Sur le point d'avoir un orgasme, elle tombe du lit. La porte s'ouvre, des étudiants entrent. C'est un dimanche après-midi, je suis étonné de leur présence. Ils expliquent qu'à cause de la possibilité d'une tempête de neige ou d'une grève des autobus, ils viennent coucher au cofi pour être à l'heure le lendemain matin. D.A. se relève, replace ses vêtements, je reste nu sous les draps. Les étudiants sourient, heureux de voir leur professeur faire l'amour. C'est la fin des cours, ils sortent. J'invite D.A. à revenir au lit, elle refuse, se dit trop amoureuse de son nouvel amant vietnamien, sort en me laissant un oiseau en papier plié comme souvenir. Seul, je me lève, pose sur un pupitre une boîte emballée de papier blanc, entourée d'un ruban violet. Je crois que c'est une boîte de chocolat. Sur le ruban, je lis "VICTORIANA 1910-1989", c'est une boîte contenant les cendres d'une ancienne étudiante décédée accidentellement il y a quelques années. Je dois rentrer chez moi. Dans des vêtements trop légers pour novembre, je marche d'un pas rapide dans une rue obscure. Je m'arrête un moment à une buvette publique, décide de prendre l'autobus. Sous l'abribus, parmi quelques personnes, des étudiants asiatiques couverts de vêtements hétéroclites, il y a V. Dans un épais chandail en laine de couleur lilas, elle me regarde en silence, semble se demander pourquoi je voyage maintenant en autobus. V. descend de l'autobus. Je la devine enceinte, lui demande de qui. Elle pousse un landau dans lequel il y a un jeune enfant aux cheveux blonds presque blancs. L'iris d'un de ses yeux est bleu, l'autre doré. Nous arrivons chez elle, je monte. Un homme est en train de repeindre l'appartement, en blanc. Je lui demande où est V., elle arrive d'une autre pièce, toute tachée de peinture. Je me sens soulagé qu'elle soit avec quelqu'un d'autre. Je fais le calcul des mois depuis notre rupture, conclus avec soulagement que je ne suis pas le père de l'enfant. Je marche sur un chemin de terre, m'étonne que les cailloux me fassent mal aux pieds. Je me vois sans souliers, me dis que je devrais retourner chez V. où j'ai dû les oublier. Le doute sur la paternité de l'enfant me revient. Je cherche mes souliers, me retourne, les vois posés derrière moi. Je les mets. Je suis de nouveau dans l'appartement de V. Je lui demande qui est vraiment le père de l'enfant. Elle ne répond pas. Des gens entrent dans l'appartement, une fête se prépare. Je ne veux voir personne, ni avoir à parler du bébé. Je rentre chez moi. M.-F. est assise à la table de la cuisine avec J.-F. Elle dit qu'elle a faim, se plaint du frigo toujours vide. Je me demande ce que je pourrais leur offrir ...


... Sombre lundi matin. Je suis dans la cuisine chez mes parents, avec ma mère et ma grand-mère. Jour de lessive, il y a des tas de linge un peu partout. Quelqu'un, mon grand-père, mon père ou un de mes frères dort dans une chambre. Un chien est paresseusement allongé près du fauteuil berçant. Tout est silencieux. Je me verse un verre de lait, demande si on a pensé à nourrir le chien. Aucune réponse, je comprends que c'est à moi de le faire. Je lui fais signe. Malgré l'une de ses pattes avant paralysée, il vient, saute sur le comptoir. Je lui lance un Whippet et lui prépare un bol de lait. La cuisine est si sombre que je dois allumer. Je vois la boîte à lunch de mon père. C'est lui dans la chambre. Je l'ouvre, odeur de sardines, j'en donne le contenu au chien. Mon père serait très vexé s'il voyait ce que je fais. Il ne se fâchera pas, ne mourra pas malgré le malaise qui l'a forcé à rentrer du travail. En auto, au centre commercial, à la banque, ce chien me suit toujours. À toutes les stations radiophoniques, La Chienne, une chanson d'une nouvelle vedette. Au bureau d'emploi, tout ce que l'agent a à m'offrir, c'est un travail de TC-2. Dans le bureau d'un éditeur, je signe, résigné, un contrat. Toujours ce gros chien à mes côtés ...


... Pour me reposer un moment, je m'assieds sur un banc public en retrait de la piste cyclable longeant la rivière Outaouais. Je me désole en regardant billots, algues, poissons morts, déchets flotter à la surface de l'eau brunâtre, sur la grève. Un grand nombre de piétons et de cyclistes surgissent de tous les côtés. De ceux qui passent près de moi, j'entends: C'est la première manne céleste au Canada! La pelouse est en effet couverte de flaques d'une matière blanchâtre comme du gruau. Dans un grand désordre joyeux, chacun y patauge, en mange à pleines mains. Je ne peux m'expliquer pourquoi je ne fais pas de même, moi qui d'habitude profite avec gourmandise de ces choses gratuites. Reposé, prêt à continuer ma randonnée, j'enfourche ma bicyclette, m'éloigne avec la réconfortante certitude que cette manne n'était qu'une diluvienne merde de nouveau-né ...


... Par une belle journée d'été, nous arrivons au village où habitent mes grands-parents. Je suis à la fois adulte et enfant, assis à côté de mon père sur la banquette arrière d'une auto. Ses cheveux sont maintenant gris, taillés en brosse comme avant. Il me fait remarquer la drôle de forme du petit nuage blanc à chaque extrémité du rang, dans un ciel très bleu. L'auto s'arrête devant la maison, nous en descendons. Un fil électrique tombe, un serpent s'enroule autour de moi. Je sens que je meurs. Très agréable sensation de m'envoler infiniment ...


... Lever ou coucher de soleil. De la fenêtre d'une maison devant un champ, je jouis de la grande luminosité des fleurs, de leurs merveilleuses couleurs. Je tente de les identifier à l'aide d'un livre de botanique. Peu à peu, mes lunettes se couvrent d'égratignures, de buée, je ne vois plus. Chez un oculiste, j'explique que, fréquemment, les choses s'évanouissent lorsque je les fixe avec trop d'émotion. Une femme me présente un nouveau modèle de lunettes, une sorte de jumelles télescopiques munies d'un mécanisme à la fois très rudimentaire et très complexe. J'écoute les explications sur leur fonctionnement, ne parviens à les exécuter. Malgré l'idée amusante de porter cet appareil original, je décide de garder mes lunettes, me disant qu'elles ne sont pas vraiment défectueuses, que le problème, en fait, ce sont mes yeux ...


... Je rends visite à D.B. C'est un lendemain de fête. La maison est en désordre. Des verres, des bouteilles, des cendriers, de la vaisselle, des restants de nourriture traînent un peu partout. Une autre femme descend de l'étage, vient m'embrasser comme si la chose était désirée de nous deux depuis longtemps. Dans un restaurant, je joue aux cartes avec des gens. Elle entre, accompagnée de son mari. Je suis étonné de les voir réconciliés. Elle s'assied, tricote en me regardant à la dérobée. Dans un sous-bois, je joue aux cow boys avec des enfants. En retrait sous un arbre, elle me regarde toujours. Avec un groupe de touristes, la femme apparaît, disparaît. Je suis devant une grange, une maison, une église recouverte d'une structure en verre. Nous entrons dans la nef, un vieux prêtre en raconte l'histoire. Nous montons au jubé, restons à la porte puisque le plancher ne supporterait pas notre poids. C'est une passerelle qui surplombe des classes vides, d'autres où il y a des cours, des salons où des gens jasent, regardent la télévision, d'autres pièces de débarras très encombrées, une cafétéria déserte. Toujours au haut de l'église, nous voulons prendre l'ascenseur, la porte s'ouvre sur de nombreux étudiants tenant des instruments de musique, de l'équipement sportif. Au rez-de-chaussée, la porte de l'ascenseur s'ouvre sur un plateau de tournage, sur des femmes en vêtements de ville, en costumes de scène, à demi nues, toutes aussi splendides les unes que les autres. Au sous-sol, le groupe a disparu, je sors de l'ascenseur. Je veux partir de cet édifice trop étrange. Des très nombreuses portes, une seule donne sur l'extérieur, sur la cafétéria. Des bruits de cuisine derrière cette porte verrouillée ...


... La maison de mes grands-parents est un penthouse luxueux au haut d'un édifice. Les murs sont en vieilles planches de grange, décorés de pièces d'avion, nettoyées, comprimées, polies. Je sors sur la terrasse, admire la campagne, la silhouette lumineuse de Montréal. Dans une vaste maison tout encombrée de meubles antiques, après une dispute, les enfants pleurent, H. et moi allons nous séparer. À la porte, je monte dans un jeep-avion. Les enfants insistent pour faire un tour dans cet étrange véhicule. Je dis à H.: "Je les ramènerai un peu plus tard en fin de soirée..." ...


... Dans la salle d'étude du collège de mon adolescence, N.D. est au piano, reprend sans cesse un passage difficile. À mon pupitre, j'essaie de terminer un poème, mais j'en suis incapable à cause du son du piano. Un juge de concours entre. Il exécute parfaitement la pièce qu'il pratiquait si péniblement. Le succès vient de la constance , déclare le juge. Je rage intérieurement: "Comment pourrais-je être habillé impeccablement comme N.? Comment pourrais-je être aussi méticuleux dans ma vie, dans mon écriture? Tout est facile pour lui, il n'a qu'à exécuter ce qui est déjà écrit, moi je dois écrire des poèmes que je ne connais pas. Si je n'avais qu'à recopier, qu'à exécuter, tout serait bien différent!" Je sors de la salle avec d'autres spectateurs. Tous passent par la porte principale à double battant. Je tente en vain d'ouvrir une porte latérale. J'y mets plus de force. Elle s'ouvre facilement, comme si quelqu'un l'avait retenue par exprès. Je cherche, ne vois personne. Furieux, je me dirige vers ma salle de classe, elle est remplie d'étudiants inconnus. Dans les toilettes, je pisse dans un urinoir à côté de quelqu'un, une femme debout comme un homme. Elle me regarde. Bouffée de chaleur. Je me pisse sur les doigts. Grand bruit d'eau. La femme, visiblement amusée de mon embarras, me montre un pénis qu'elle tenait caché dans sa main, le place dans sa braguette ouverte, continue à pisser dans le lavabo où je me lave les mains. Je touche cette chose. Rires timides de femme amoureuse. Un homme entre. Complices, ils sortent ensemble en se moquant de moi ...


... Sur une scène encombrée de décors, je suis allongé sur un sofa. Des comédiens discutent de la pièce, terminée durant la nuit, que je leur ai apportée. Ils s'entendent pour y apporter des modifications, rayer mon nom. "Qu'on ne parle plus jamais de lui!", concluent-ils avec éclat. Je vois apparaître de nombreuses rides sur leur visage, leurs yeux devenir encore plus cernés. Je feins de me réveiller, m'étire, bâille bruyamment. Le directeur de la troupe s'approche de moi, sourit, me salue, demande si j'ai fait de beaux rêves, m'offre poulet frit et bière qui viennent d'être livrés. Je cherche à comprendre la raison de son hypocrisie, de son apparente générosité. Après tout, c'est mon nom qui fait courir la foule, c'est moi qui paie toutes les factures. Je ne laisse rien paraître de mes sentiments, avale sandwich et Coke posés sur le poêle à bois près du sofa. Nous discutons de la pièce avec les comédiens, des silhouettes dans la salle obscure. Ils ne veulent plus des modifications. Le directeur sort, disparaît dans les coulisses. Je vais diriger la répétition ...


... J'ai rendez-vous avec une fille. Je l'attends devant une église. Des voyous arrivent, me menacent, prennent mon portefeuille. Ils l'agitent, aucun argent n'en tombe. Elle va arriver. Je fouille dans mes poches, prends des billets, les leur donne pour qu'ils partent. Elle arrive dans mon auto. Grande agitation dans la rue. Des cris d'hommes maltraitant des filles qui se sont prostituées sans leur rendre l'argent. Ils les traînent pour aller les pendre. Des sirènes se font entendre au loin, des policiers en civil sortent d'une auto, maîtrisent la situation. J'entre dans une pâtisserie européenne, dans mon nouvel appartement, dans mon ancien appartement, me demande comment j'ai pu y habiter. Deux mécaniciens entrent, cherchent ce qu'il y a à réparer. Voyant une déchirure dans le tapis, l'un dit: "C'est quoi ça?" La fente s'agrandit à vue d'oeil. Le tapis, le plancher, la maison se fendent en deux. Ils sont d'un côté, une femme et moi de l'autre. Cette partie se fend à son tour, je reste seul. Je leur crie: "Si vous survivez, n'oubliez pas que je suis là." Chute dans des ténèbres, enlisement progressif dans de la boue ...


... Très tôt le matin, je me réveille, constate que mon père n'est plus dans le lit. Je me crois en vacances, lui à la retraite, c'est un jour de travail. Je me lève, rejoins mon père debout à la fenêtre, grelottant, du givre sur ses lunettes. La fenêtre de la maison, de l'autre côté de la ruelle, donnant sur la maison de mon enfance. Mon auto est stationnée là où mon père stationne habituellement la sienne. Parmi des écoliers, des gens qui vont au travail, je marche dans la ruelle, me demande comment il peut geler ainsi par un si agréable matin de septembre. Mon père travaille sous le capot de ma voiture dans un garage, à la place de notre logis du rez-de-chaussée. Quelle idée que ce garage. La ruelle est si étroite que l'auto ne pourra pas en sortir. Une Volkswagen jaune passe en rasant les murs. Toujours sous le capot, mon père, exaspéré, lance: "Ch'ta déjâ si fatiké avec toute c'qui s'é passé hier... Cte maudit criss' de saint chrêm' de tabarnak de char..." Un immense bonheur m'envahit en entendant sa voix, ses jurons. Il réussit à faire tourner le moteur, ferme le capot, lance les outils, part. Je suis sûr que je vais le revoir après sa journée de travail ...


... J'entre visiter un appartement vide à louer. Aussitôt entré, la porte se referme derrière moi, un gaz-fumée s'infiltre sous la porte. Je vais mourir. La porte s'ouvre, se referme. Une femme est entrée. Sans dire un mot, elle se dirige vers la cuisine, fait couler l'eau, revient avec un verre d'eau, boit lentement en me regardant m'acharner vainement contre la porte. Je m'engourdis peu à peu. De l'extérieur, quelqu'un, la même femme, je ne sais comment elle est sortie, s'amuse à entrouvrir, à refermer la porte. Je gis par terre, de moins en moins conscient. Je suis un chat à qui on lance une ficelle, trop courte, que je ne peux attraper, mordre assez fermement pour y rester accroché, être tiré hors de l'appartement. Pendant la visite guidée de la Place des Arts, m'étant attardé à observer quelque chose dans une vitrine, je suis séparé du groupe. À pied, à bicyclette, en auto, je le cherche dans les corridors, arrive dans une vaste salle bondée de gens en costume de gala où il y a en même temps une exposition, une conférence, un banquet. L'impression de me perdre dans des décors sur une scène de théâtre encombrée, dans les coulisses. Tout petit, je rampe sous des tables, entre des jambes. Je ne sais plus qui je cherche. Après un moment de silence, j'entends les premières notes d'un concert de musique classique. L'angoisse m'envahit, la nausée monte violemment en moi. Je bondis tout vêtu de rouge devant les musiciens, fais des pirouettes, me contorsionne tel un clown-animal. Le sourire condescendant du chef d'orchestre. Je suis dans un réfectoire où l'on mange en silence, à la même table que des collégiens. Je les ai enfin retrouvés. Je me sens réconforté. La voix de G.B.: "Quel être invraisemblable vous êtes! Comment peut-on être vêtu en maestro quand on ne connaît rien à la musique, quand on ne peut même pas pianoter décemment Au clair de la lune!" ...


55 ... Je rentre de voyage. Dans la nuit, j'ai de la difficulté à trouver mes clés puis le trou de serrure. À l'intérieur, le téléphone sonne sans arrêt. J'entre. Je prends le combiné. On a raccroché. Je sais que c'était un appel annonçant la mort de quelqu'un de la famille. Je pisse, la salle de bains devient un coin sombre de cimetière où mon urine fait des étincelles en touchant le sol. Je sais que tante A. est morte. Je suis dans une limousine du cortège funèbre qui ramène la dépouille au village natal où elle va être inhumée. Devant le cimetière, un autre et le même à la fois, je suis avec des parents. Nous attendons le cortège. L'auto d'oncle M. apparaît au loin. J'entre dans le cimetière, coupe deux roses blanches, mets l'une à ma boutonnière et l'autre à celle du veston d'oncle M. Il devient le jeune homme de la photo de son mariage, redevient le pitoyable vieil oncle au visage défait par la douleur. Il reste seul, sans épouse, sans parents, sans frères ni soeurs. Je lui prends le bras, le soutiens pour sortir du cimetière. "Elle n'était pas malade, même pas malade...", répète-t-il. Je me dis que ce corps déchiqueté accidentellement n'est pas celui de tante A. J'essaie de me convaincre que c'est une méprise qui va être réparée sous peu. Chez lui, dans la cuisine, oncle M. dépose un café sur la table, s'assied, allume une cigarette. Les coudes sur la table, laissant refroidir le café et brûler la cigarette à ses doigts, il est immobile. Il regarde au loin, ébloui par une grande luminosité ...


... Je me rends à l'école primaire de mon enfance où je dois faire un stage pratique d'enseignement. Le directeur, un religieux que nous appelions "Bull Dog" , c'est lui qui me le rappelle avec humour, m'accueille, se montre tout à fait amical: "C'est un honneur d'avoir un ancien comme stagiaire." Il me fait visiter l'école, me présente aux professeurs, presque tous les mêmes qu'avant. Rien n'a changé, sauf que les professeurs ont maintenant leur pupitre dans un espace en demi-cercle vitré face aux écoliers, un espace ouvert dans le corridor. En revoyant J.E., mon institutrice de troisième année, j'ai l'intuition que c'est avec elle que j'aurai à travailler. Mon enthousiasme tombe, un autre stagiaire est déjà avec elle. Je serai plutôt avec une immense bonne femme toute boutonneuse. Une odeur de parfum extraordinaire se dégage d'elle, stoppe un sentiment de détresse. Pourtant, je sais que tout ira très mal, que je ne réussirai pas convenablement mon stage. Le lendemain matin, je ne peux me rendre à l'école, à l'heure. Le mal mystérieux me quitte tard durant la matinée. Je sors de la maison de mon enfance, entre dans l'école, une imprimerie aux bruits assourdissants. Je retourne à la maison, à la fois celle de mon enfance et celle de maintenant, entre par la porte arrière, entends quelqu'un sortir par la porte avant. Je m'assieds à la table dans la cuisine, une table dans une taverne. Je suis profondément angoissé, à peine capable de bouger tant chacun de mes os me fait atrocement mal. Je suis incapable de boire la bière commandée. Je n'ose me plaindre du verre sale que le serveur a posé sur la table, ni de la table très sale aussi. Aux murs pendent diverses affiches défraîchies qu'on fabriquait quelques instants plus tôt dans l'imprimerie ...


... Dans un autobus se balançant légèrement au sommet d'un long poteau, je regarde en bas, cherche un moyen de descendre. Je lance mes livres dans la rue. Je suis dans un petit avion qui s'envole en pleine tempête, je flotte dehors au bout d'une ceinture. Nouveau décollage, je suis bien attaché à mon fauteuil et pilote l'appareil dans la même tempête. Dans ma boîte aux lettres, il y a une enveloppe contenant le chèque de remboursement d'impôt, ainsi qu'une autre enveloppe adressée à une femme, qui m'a été livrée par erreur. Heureux de l'argent reçu, je décide d'aller porter l'enveloppe à cette femme. À Montréal, sur un balcon branlant, le ciment entre les briques du mur s'effrite sous mes yeux. Je cogne. J'entre. Plusieurs filles en déshabillé surgissent de diverses portes. C'est un bordel. En descendant par un escalier intérieur, je dis à voix basse à H. ou c'est elle qui me dit: "Quelles filles atroces!" Quelqu'un a entendu. Dans le sinistre club de nuit désert où nous entrons, des fiers-à-bras nous encerclent. Coups de revolver. Des corps tombent, se relèvent. Je ne sais plus si je suis vivant ou mort. Dans une église, un service funèbre va commencer. Oncle W. est mort. On attend mon père et oncle A., ils sont dans le cimetière voisin où ils examinent les pierres tombales. Des monuments délabrés, des couvercles de cercueils effondrés faisant des trous dans la pelouse, des morts exposés dans leur cercueil ouvert comme dans un salon funéraire. Ils entrent dans l'église, vêtus de vêtements blancs légèrement vert pâle. De la main, en s'avançant, ils enlèvent la terre, les brins d'herbe de leur veston, de leurs genoux de pantalon. Le service va commencer ...


... À voix basse dans la chapelle du collège de mon adolescence, j'explique à mon voisin qu'il n'a pas à psalmodier les annonces publicitaires insérées dans le livre de prières. Par une suite d'escaliers, de corridors étroits qui nous forcent à marcher les uns contre les autres, nous descendons au réfectoire. Sûr de ne pas être entendu du directeur, je continue mes explications inutiles. Ce silence réglementaire que je brise m'isole ...


... Nous revenons de faire des courses, H. et moi. Après elle, j'entre dans la maison, les bras chargés de sacs de nourriture et de cadeaux déjà emballés. Un couple de personnes âgées, que nous n'avons pas vu tout d'abord, quitte la cuisine alors que nous vidons les sacs et commençons à préparer un repas de fête. Avec l'air d'enfants boudeurs, ils vont s'installer devant le téléviseur du salon, comme si c'étaient nous les intrus bruyants et impolis. "Est-ce toi qui les as invités?", me demande H. sèchement, d'une voix assez forte pour être entendue d'eux aussi. "Non", répondent-ils sur le même ton, en revenant à la cuisine, avec l'air vexé de convives mal reçus. La vieille dame se dirige vers la porte, met la main sur la poignée et ouvre. À contre-jour, apparaît une jeune femme, vêtue d'une légère robe d'été blanche aux motifs de couleurs vives, une grande luminosité remplace les formes de son corps. Je vois sa chevelure, son visage, son cou, ses épaules, ses bras et ses jambes, nus et bronzés. Je ne suis plus certain de ne pas l'avoir invitée, regrette de ne pas l'avoir fait ...


... Cérémonie de remise d'un prix littéraire. L'éditeur-président du jury proclame le nom de l'auteur du roman primé, un fort volume mi-historique mi-autobiographie à la couverture lilas: "Le nom de l'auteur est... Pierre Sogo!" Une femme se lève, s'avance. On l'applaudit. La lauréate est ma mère. Elle passe devant moi, le livre s'ouvre, les pages tournent toutes seules. Sur un texte proprement imprimé, apparaissent des ratures, des corrections manuscrites, des fragments manuscrits ou dactylographiés sur des bouts de papier insérés ou collés. Je l'embrasse avec émotion, à la fois fier et étonné qu'elle ait écrit un livre. Je lui demande le titre de son ouvrage ...


... Je suis en train de repeindre l'intérieur de la maison. Le téléphone sonne, J.M. dit qu'il doit passer me voir. Il entre, fouille dans ma bibliothèque pendant que je continue à peindre en vert le mur blanc de la pièce contiguë. J'ai déjà peint le plafond, je continue en faisant le découpage d'un mur. Je fais très attention à la quantité de peinture que je mets sur le pinceau, des grosses gouttes glissent sur le mur, tombent par terre. "Tes livres sont-tu mes livres?", me demande-t-il. Je ne comprends pas le sens de sa question. H. se vexe de cette insinuation. Exaspéré par les gouttes de peinture, ne saisissant toujours pas le sens de sa question que je devine pourtant malveillante, je monte à ma chambre où il fouille sous le lit. Je le relève de force, l'empoigne fermement, le reconduis brutalement à la porte. "Dehors!" Il ne semble pas comprendre que je réagisse aussi violemment à son insinuation de plagiat ...


... Je me réveille, ne sais où je suis, me lève. Sur le rebord extérieur de la fenêtre, un oiseau mâle fait la cour à une femelle. Une autre femelle vient se poser, le mâle la monte immédiatement. Après quelques brusques secousses, il retire de cette femelle un long et étroit pénis de couleur chair. Celui-ci se relève, se courbe, s'aplatit contre la poitrine, se confond aux plumes qui prennent des couleurs magnifiques. Le mâle reprend une cour encore plus intense auprès de la première femelle ...


... Je reviens chez moi, un édifice en ruine. Je suis dans le corridor d'où, par la porte ouverte, je regarde l'intérieur de mon appartement. J'hésite à entrer, me demandant si tout ne va pas s'écrouler sous mon poids. J'entre, me désole du saccage fait par des cambrioleurs, m'assieds dans la cuisine, dans un restaurant. Je vais commander un smoked meat , il est posé sur la table. Je suis nu, personne ne le remarque. Une envie soudaine me prend. Ne pouvant me retenir, je fais par terre. Je nettoie tout avec quelques serviettes de table en papier. Aux toilettes, le tas de papier plein de merde que je lance dans un bol tombe sur le plancher. Je ramasse tout de nouveau. Un jeune homme sort de la cabine voisine, finit de boucler sa ceinture de pantalon. "Bien le bonjour de l'Alberta, André!", me dit-il avec un fort accent anglais. Je reste stupéfait. "Je suis étudiant en littérature là-bas, j'ai lu vos haïkus, j'ai assisté à votre lecture hier, c'est pour ça que je vous reconnais ..." ...


... Dans un restaurant tout en profondeur, je suis avec H. à l'une des tables le long du mur. Chaque table est séparée des autres par un épais rideau de plantes vertes. M.P., installé à la table voisine, passe la tête à travers les plantes, entame la conversation, un monologue dont il fait lui-même questions et réponses, comme si nous nous parlions vraiment lui, H. et moi. La femme à ses côtés dont je ne vois, elle est de dos, que les longs cheveux noirs parcourus de quelques cheveux blancs, se lève, s'en va. Apparaît une autre femme qui était devant elle, cachée par elle. M.P. parle sans cesse, au téléphone, dans un micro. La femme reste là ignorée, légèrement souriante, ni vexée ni amère. J'ai l'impression de la connaître sans savoir précisément qui elle est. Je la reconnaîtrais en entendant sa voix. Elle reste muette. À la radio qui me réveille, M.P. termine une interview avec cette femme, la salue, la remercie. J'espère entendre sa voix. Son nom m'échappe toujours ...


... J'arrive au collège de mon adolescence. Je marche dans l'allée centrale. Des religieux en soutane, d'autres en vêtements laïcs de diverses couleurs. La nuit, dans le dortoir, j'ai envie. Je me lève. Nu, je prends un drap pour me couvrir. Je marche ainsi dans l'allée centrale parmi des autos et des congressistes chargés de bagages. Quelqu'un m'interpelle. Je fais semblant de me pas l'entendre, conscient de l'étrangeté de mon accoutrement. Je réussis à disparaître de la vue de tous, je marche sur le chemin de terre du verger. Un vieux religieux, que j'ai connu, que je ne reconnais pas facilement après toutes ces années, vêtu d'une robe indienne, marche à côté de moi, me parle de sa retraite. Viennent vers nous trois chasseurs, dont un vieillard très grand et très mince parlant tout seul. Un des trois hommes tire sur quelque chose entre les pommiers. Coup de feu assourdissant. Il s'écrie qu'il vient de tuer un orignal. Le vieillard, près de nous, dit: "Il pense que c'est un orignal mais c'est rien qu'un mulot, un mulot qu'un chat a dévoré avant même que la balle le tue." Il ricane en s'éloignant. Le religieux et moi entrons dans une vaste cafétéria d'école, dans une taverne. Nous nous asseyons sur des tabourets à une table-comptoir le long d'un mur en blocs de ciment non peints. L'endroit m'est à la fois familier et inconnu. Nos bières à peine entamées, nous sortons sur un balcon. Je vois venir, sortant d'un tunnel, trois hommes en tunique blanche, pieds nus. C'est le Christ, c'est moi accompagné de disciples ...


... Dans la cuisine en désordre de l'appartement où je viens d'emménager, de minuscules avions, blancs avec des points rouges et des points verts, font des acrobaties, rasent les meubles, s'arrêtent sec aux murs, tournent, repartent. Des oiseaux que je regarde avec amusement. Je place mes mains en cercle pour qu'un y passe. Je l'attrape, tout étonné de l'avoir eu en vol. L'oiseau s'agite, me griffe, me pique de son bec. En colère, je le laisse s'envoler. Une boîte de carton bouge, un autobus fonce sur moi, je vais être renversé. Me jetant sur le côté, je réussis à l'éviter. Je marche lentement dans une salle de classe en donnant une dictée, bredouille des mots, n'ai aucune idée du sujet du texte. Il n'y a que deux étudiants, deux psychologues qui prennent des notes. Leurs sourires complices. Je comprends qu'ils devinent ce que je vais dire, ce que je pense, qui je suis. Ils devinent que je sais qu'ils sont amants. Des secrets que nous nous entendons pour ne jamais révéler ...


... Tôt le matin, je suis dans la cuisine où je prépare le déjeuner de la famille. Par la fenêtre, je vois plusieurs autos qui stationnent devant la maison. Des gens en sortent, entrent chez moi par la porte avant, et s'asseyent au salon et dans la salle à manger. Après quelques bruits de pas et chuchotements, n'entendant plus rien, je vais voir. Tous écoutent silencieusement un concert symphonique à la radio. Je retourne à la cuisine pour continuer la préparation du repas, décide de faire en plus une salade de fruits frais. Par la fenêtre, je constate que c'est maintenant le soir, un soir gris de novembre. Je sors dire à mes enfants de ne pas jouer dans la rue, de rentrer vu qu'il se fait tard. Ils protestent. Je leur répète en vain de rentrer. Je referme la porte et retourne à la salle à manger. Les visiteurs, des parents et des inconnus, dorment sur les chaises et un peu partout dans la pièce, sans avoir touché à la nourriture chinoise posée sur la table ...


... Une vaste bibliothèque publique pleine de gens, d'enfants bruyants, de plusieurs de mes étudiants, de parents, une maison où je suis en visite avec ma famille. À l'heure du départ, je sors porter les bagages dans l'auto, tout au fond du terrain de stationnement encombré. Assis derrière le volant de mon auto, mince et flexible comme une feuille de papier, j'avance entre les autos, stationne devant la maison de mes grands-parents. La maison voisine est en feu. De la fumée noire, des flammes rouges montent dans le ciel. J'y entre, prends vite nos bagages, en sors. Je suis de nouveau devant la maison de mes grands-parents d'où sortent quelques-uns de mes étudiants asiatiques. Les uns s'asseyent dans la poussette de mon bébé, les autres la poussent à grande vitesse autour de moi, sur la route de terre. Je pressens qu'ils la casseront à cause de leur poids et des cailloux de la route. Ils laissent la poussette démantibulée devant moi. Ils rentrent dans la maison. Je reste dehors, seul, profondément angoissé. Je ne pourrai plus emprunter de livres de cette bibliothèque, les étudiants ne reviendront plus dans ma classe, je perdrai mon emploi, n'aurai plus d'argent pour acheter une nouvelle poussette ...


... Conversation avec quelques personnes, à la fois sur un trottoir et dans une auto. Je tiens un duo-tang noir contenant le manuscrit que je viens de terminer. Un homme, qui buvait à l'écart, s'avance en titubant vers nous qui, dans un vaste lit, commentons le manuscrit. Je crois qu'il va se coucher. Il se penche, vomit un liquide rouge nauséabond. Quelques gouttes éclaboussent les pages de mon manuscrit. Je m'empresse de les éponger pour que le papier ne reste pas taché. La femme du couple avec qui je parlais dit qu'elle va laver les draps. Un homme, vêtu d'un costume sombre, tenant un porte-document, va entrer chez lui. Je suis à l'intérieur de cette maison. La porte s'ouvre, c'est un vitrail, un soldat romain debout avec sa lance sur une épaule. Je suis dans un vieil entrepôt délabré. Divers débris jonchent le sol. Je ramasse deux objets pour me défendre contre cet homme qui peut surgir de n'importe quel côté. Personne ne vient. Je sors dans une cour intérieure. Un ciel sombre d'automne. J'entre dans un autre édifice, marche dans un corridor, ramasse deux autres objets plus longs pour mieux me défendre tout en pensant qu'il n'y a plus vraiment de danger. Par une porte entrouverte, je vois cet homme de profil, debout devant une chaise en bois posée sur une vieille table, absorbé dans son travail. Il semble pacifique. Je comprends que ses traits durs viennent de sa grande concentration. "Il ne veut pas qu'on voie le meuble avant qu'il soit terminé", dit une voix ...


... Allant de la cuisine à la salle à manger, je suis en train de compléter les préparatifs d'une réception. Les premiers invités arrivent, je les accueille, les conduis au salon. D'autres arrivent, je les conduis aussi au salon, un immense solarium-serre tout en verrières. Nous sommes au chaud, au soleil, malgré que ce soit l'hiver. P.M., sa joue contre mon épaule, dégageant une forte odeur d'alcool, me dit: "T'as sûrement pas assez d'argent pour avoir acheté de la bière!" Je lui réponds que je n'en ai pas acheté puisque chacun devait apporter sa boisson. "Je le sais, c'était seulement pour te niaiser", continue-t-il sur un ton plus sérieux. Je suis en auto, c'est la nuit, je passe devant chez moi où il y a une fête au sous-sol, devant la maison de H. où il n'y a pas de lumière, pas de rideaux, pas d'auto, plus rien dans la cour. M.-N., assise à mes côtés, dit: "Elle devait déménager demain, mais elle est partie ce matin." ...


... Je me lève pour aller apaiser les enfants qui, réveillés par un train passant tout près, effrayés, pleurent dans une autre chambre. Entré dans la salle de bains, une minuscule pièce d'un train en marche, je rebondis contre les murs, ne parviens qu'avec grande difficulté à me soulager proprement. Je retourne à ma chambre, entends des voix au rez-de-chaussée, descends. Je suis étonné de voir que le téléviseur est resté ouvert. Au lieu d'éteindre, je m'assieds, regarde le documentaire sur les animaux, sur la vie de mon arrière-grand-père, sa vie à la fois banale et héroïque de pionnier du début du siècle. Un homme illustre que ce vieillard, pourtant personne de la famille ne le sait. Succession de photos sur lesquelles il est debout dans ses champs, devant sa ferme-manoir, dans sa bibliothèque, seul ou en compagnie de personnalités éminentes. Je comprends que toutes les photos des hommes illustres du Petit Larousse, jeunes ou vieux, avec ou sans cheveux-barbe-moustache-lunettes, sont des photos de lui. À l'écran, le vieillard, tel que je l'ai connu, est entouré de tous ces personnages qu'il est, a été. Perplexe et heureux à la fois, je m'endors. Dans un sommeil agité, je suis écolier, je ne réussis pas à réciter correctement mes leçons. Le matin, tous dorment encore, je descends à la cuisine. Toutes les portes, les portes des armoires, du réfrigérateur, de la cuisinière, des appareils électriques, ont été arrachées. Plusieurs petits animaux, mi-souris mi-écureuil, gisent par terre parmi de la nourriture éparpillée, comme si la maison était restée inhabitée pendant un certain temps. Un de ces petits animaux bouge, se met sur ses pattes. Je vais porter quelques noix sur la galerie, vers lesquelles il se dirige et qu'il mange. Plusieurs autres animaux viennent vers moi, j'entre prendre d'autres noix, les lance une à une, un peu plus loin chaque fois, pour éloigner ces animaux. De l'intérieur de la maison, par la vitre de la porte fermée, je regarde dans la cour. De jeunes enfants s'amusent ...


... À cause d'un gros mal de dent, je suis en auto dans les rues désertes d'Ottawa, roulant très tôt un dimanche matin vers le bureau de mon dentiste. J'aperçois J., à la fois un de mes anciens professeurs et un collègue, accompagnant quelques étudiants vietnamiens nouvellement arrivés au Canada. Je dis à H.: "Ça n'a pas de sens de réveiller ces gens si tôt pour jouer aux touristes. Il devrait savoir qu'ils sont très mal en point, que le dimanche est leur seul jour de repos". Maussade, H. me répond sèchement: "Hum! À moins que ce ne soit le contraire!" ...


... Je vais prendre ce qui n'a pas été emporté lors d'un déménagement, il y a plusieurs mois. L'entrée de la maison est maintenant asphaltée. Au sous-sol, je sors la clé de ma poche de pantalon, ouvre la porte de la garçonnière. Il n'y a rien dans la pièce, sauf un lit sur lequel un homme dort à moitié nu dans des draps en désordre, je referme la porte. Au deuxième étage, j'ouvre la porte d'un appartement où j'ai aussi habité. Dans la cuisine, une femme et quelques enfants sont assis à la table. Je dis que je viens chercher ce qui est à moi. Elle répond: "Tout ce qui est ici m'appartient. Vos affaires doivent être restées en bas." J'entre de nouveau dans la garçonnière. Assis sur le lit de la pièce toute meublée et décorée, une femme et l'homme parlent. "Il n'y a rien à toi ici", me dit la femme. Je lui réponds: "Il y a pourtant quelque part des choses à moi que je n'ai pas emportées." En m'entendant parler, je constate que j'ai complètement oublié ce que je viens chercher. Je me souviens d'un meuble, d'un vêtement, l'objet apparaît devant moi, je m'avance pour le prendre, avant que je puisse le saisir, il se transforme en un objet appartenant à ces gens. Je me souviens d'un petit paquet, quelques photos, resté dans un fond de tiroir. J'ouvre le tiroir du bas d'une vieille commode en bois, une commode dans une chambre qui n'existait pas quand j'habitais là ...


... Au bord d'un lac entouré de collines, je joue sur la plage avec mes enfants, les promène en chaloupe. De longs troncs d'arbre, au diamètre plus ou moins considérable, couvrent peu à peu la surface de l'eau. Sur la rive, à flanc de colline, un homme abat ces arbres à l'écorce blanche, au tronc droit, qui tombent grossièrement ébranchés dans le lac. J'escalade ce flanc de colline. Au sommet, je découvre un luxueux hôtel. Un congrès d'écrivains finit. Commence un congrès de fonctionnaires. Sur les pelouses, circulent des hommes en costume, cravatés, pâles, bedonnants, ainsi que des femmes très élégantes, circulent amants ou maîtresses avec qui les conjoints complaisants échangent quelques mots polis. Dans une chambre où se terrent quelques écrivains moins riches, mal habillés, buveurs, je m'assieds sur le bord du lit d'un V.B. bougonneux. Pour entamer la conversation, je lance: "Comme ça, vous avez décidé de partir à la conquête de l'Outaouais en publiant les poèmes d'un gars de chez nous!" Aucune réponse. "Excellent congra!", s'exclame J.G. en entrant. Je le reconnais malgré la différence entre sa personne et les photos retouchées. "Cé ben maudit! Faut déjâ tout résarver pou'l'prochain congra... dans deux ans... mêm'lé biéres... Stie, tu t'rends compt'!", lance-t-il à V.B. avec cet accent qu'il n'a jamais à la télévision ou à la radio. Je reste silencieux, aucune grande et profonde vérité qui me ferait remarquer d'eux ne me vient. Je suis au lavabo, mouille un coin de débarbouillette, essaie de nettoyer un livre de recettes plein de taches, mon manuscrit refusé par V.B. Malgré mon travail attentif, l'eau du tissu touche les mots, ils disparaissent. Je suis sur le bord du lac avec l'intention de me construire un radeau. Les troncs d'arbre qui flottaient ont disparu. Il n'y a plus que de petites branches, des copeaux ...


... Je tourne et retourne une feuille carrelée détachée d'un cahier à spirale. Il y a des griffonnages que je ne parviens pas à retrouver en la retournant ainsi. À l'écran d'un téléviseur, je vois le bas de la carlingue d'un avion. À la place du train d'atterrissage, il y a un bas de pantalon et des souliers de jogging. Les souliers semblent prendre un élan, et l'avion s'envole brusquement. Devant une maison, il y a des jouets gelés dans la boue gelée du chemin en terre. Je mets dans la voiture les jouets que j'ai réussis à déprendre de la glace. Une femme sort de la maison. Je pars. Rentrant chez moi, je fais monter deux adolescents qui font de l'auto-stop. En arrivant devant la même maison, ils voient les jouets et m'accusent de les avoir volés à leurs jeunes frères et soeurs. Je me dis disposé à les rendre car je les croyais perdus. Je fais le tour de la maison. Les portes-moustiquaires au tissu métallique tout troué. Mêmes barrées, les portes que je crois verrouiller restent ouvertes. Cette maison est une garderie où je viens chercher ma plus jeune fille. Justement, elle sort et s'en vient vers moi. Je lui crie d'attendre qu'il n'y ait pas d'auto avant de traverser la rue. De retour chez moi, je suis dans la cour qui donne sur deux de mes maisons: celle de maintenant et une autre que je ne connais pas. La cour est double; l'une avec gazon et arbres, l'autre en terre battue. Je suis sur la galerie. Parmi mes enfants, il y a un jeune garçon aux cheveux noirs, et une fillette aux cheveux blonds et ondulés. Un vrombissement de moteur. Dans le ciel, un hélicoptère rouge s'approche et se pose. C'est le père de ces enfants que je garde à l'occasion depuis son divorce ou la mort de son épouse. Une fête est organisée chez moi. Je suis assis sur un sofa du salon, en colère contre H. Ma belle-mère s'approche de moi avec une bouteille de sirop rose. Elle m'en verse une cuillerée. Encore plus en colère parce qu'elle m'en verse alors que je lui ai dit que je n'en voulais pas, je verse le sirop par terre et quitte la pièce. À l'étage, j'attends à la porte de la salle de bains. Des chansons folkloriques grivoises. J'entre. Quelqu'un a chié dans le bain, sur l'eau mousseuse et bleue, flotte de la merde. H. entre prendre un bain. Du salon, une pièce décorée d'antiquités, les invités partent. Dehors, c'est une nuit froide d'automne. Je dis à mes enfants de ne pas s'accrocher aux autos qui partent. Je ne comprends pas pourquoi les invités partent tous ainsi. Je crois qu'ils ont été offusqués de l'incident de la cuillère. Je suis au milieu de joyeux convives lors d'un pique-nique par un bel après-midi d'été. Un groupe composé, non plus de parents et d'amis, mais de gens de diverses nationalités. Traversant un terrain de jeu, je me dirige vers une grange. Dans une immense grange, au plancher couvert de paille, nous cherchons des poulets pour les imiter comme dans cette nouvelle danse. Divers animaux morts jonchent le sol en terre couvert de paille. Dans un coin, il y a des os et de la chair pourrissante. J'ai la nausée. Sur le terrain de jeu, un moniteur tâte le pantalon de deux adolescents handicapés mentaux. "C'est comme ça, dit-il, il faut savoir s'ils ont une érection. Faut prévenir. Ça les met alors hors d'eux-mêmes." En auto, tôt le matin, je circule dans la rue déserte de mon enfance. Un chien aboie. Je suis à table dans la cuisine de la maison voisine de celle où j'habitais, maintenant habitée par une famille asiatique. En silence, la femme me prépare à déjeuner. Son mari et ses enfants dorment ...


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