Claude Ryan
a journée que
le général de Gaulle
a vécue au Québec lundi, restera dans lhistoire du Canada,
comme lune des plus chaleureuses et des plus houleuses quait jamais connues
notre pays. Ce Canada dordinaire si tranquille, si reposant pour le visiteur
étranger, a soudain vécu des moments successifs denthousiasme,
puis de surprise, voire dindignation, comme il nen avait point connus
depuis longtemps.
Si quelquun doutait encore quil y eut au Canada deux communautés profondément distinctes, il ne saurait persévérer dans son doute après les événements de lundi. Si on avait pu croire, en retour, que laccueil extraordinaire réservé au général de Gaulle par les Canadiens français signifiait une adhésion sans réserve de ceux-ci à tout ce que pourrait dire le général, on aura pu constater, après le discours de lundi soir, que lamitié ne saurait complètement effacer chez les Québécois cette autre vertu très française, lesprit critique.
De cette journée historique, on a retenu avec un acharnement presque rageur les quelques mots qui firent scandale dans un discours du général.
Nous lavons dit hier, et nous le répétons aujourdhui : certains propos du général de Gaulle étaient excessifs, voire déplacés de la part dun chef dÉtat en visite au Canada. Tout le long de son voyage sur le Chemin du Roy, de Gaulle a employé, avec une complaisance dun goût douteux, certains mots chargés dambiguïté dans le contexte politique du Canada. Cette escalade du verbe à laquelle succombait peut-être plus, chez de Gaulle, lorateur et lami que lhomme dÉtat devait conduire le visiteur aux propos excessifs du balcon de lhôtel de ville de Montréal. Le général de Gaulle a fait preuve, en se laissant emporter par la foule, dun manque de connaissance de la réalité locale, dune information superficielle, qui nont point échappé à lil critique des Québécois. Parce que nous aimons et admirons le président de la France, celui-ci souffrira que ces choses soient dites publiquement, sur le ton de cette amitié égalitaire qui doit être la marque des rapports entre nations adultes.
Y avait-il cependant, dans ces quelques paroles excessives du général de Gaulle, de quoi justifier la véritable vague de fureur qui sempara en quelques heures dà peu près tout le Canada anglais? Nous ne le croyons pas. Autant les applaudissements prodigués à de Gaulle exprimaient un sentiment profond des Canadiens français, autant la colère des Canadiens anglais exprime un ressentiment secret qui est loin dêtre le signe dune attitude adulte.
La déclaration qua publiée en fin daprès-midi le premier ministre Pearson est, à cet égard, révélatrice. On attendait une déclaration ferme. Ottawa ne pouvait sans abdiquer sa dignité la plus élémentaire, renoncer à parler avec une certaine énergie. Mais le ton de la déclaration va beaucoup plus loin que ce quon prévoyait. M. Pearson déclare que certains propos de de Gaulle sont « inacceptables »; cela veut-il dire que le gouvernement canadien exige une rétraction formelle? M. Pearson évoque ailleurs le rôle joué dans deux guerres mondiales par des combattants canadiens sur le sol français : comment la fierté du président de la France réagira-t-elle à ce rappel humiliant? Nous aurions préféré une déclaration moins brutale. Il ne nous reste plus quà souhaiter que la réaction du président français soit inspirée par le seul souci des intérêts supérieurs des deux pays. De Gaulle peut encore, avec lingéniosité quon lui connaît, dissiper certains malentendus : espérons quil voudra le faire pour lavenir des rapports entre la France, le Québec et le Canada.
Si lon veut comprendre ce qui sest passé lundi, il faut toutefois ne pas se laisser aveugler par les incidents particuliers. Il faut revenir à lessentiel.
Depuis quelques mois, le Canada anglais avait tendance à sendormir. Grisé par latmosphère des célébrations du centenaire, il semblait vouloir oublier le problème des deux communautés. Il cherchait à se rassurer en se disant que la fièvre daffirmation québécoise allait diminuant, que de nouveaux chefs canadiens-français plus conciliants avaient fait leur apparition sur la scène fédérale, que les vieux débats sur la recherche dun nouvel équilibre étaient en voie de perdre leur raison dêtre, etc.
La visite du général de Gaulle au Québec aura eu, à cet égard, leffet dun électrochoc. Elle aura montré que le nationalisme québécois, loin dêtre en perte de vitesse, revêt une ampleur insoupçonnée. Elle aura rappelé au Canada anglais que le rêve de liberté des Canadiens français est plus vif, plus dynamique, plus largement répandu que jamais.
Cest là la principale leçon que les Canadiens des deux communautés devraient, à notre sens, tirer du passage du général de Gaulle au Canada. On écrira plus tard des chapitres savoureux, dans les manuels de protocole, sur les incidents auxquels donna lieu la visite de de Gaulle. On rira de bon cur, entre spécialistes, de certaines susceptibilités qui saffrontèrent à loccasion de cet événement. Mais rien ne saura effacer la réalité fondamentale que met en relief les Québécois : celui de lexistence, au Canada, de deux visions de la liberté, de deux communautés qui, sans être opposées, sont fortement distinctes lune de lautre.
Il faudra, en somme, des deux côtés, quon oublie un peu le général de Gaulle et quon se remette à penser à des problèmes immédiats quon devra résoudre ensemble dans le dialogue et la négociation directe plutôt que dans le recours à des appuis de létranger.
La pire erreur que pourrait commettre le Canada anglais, ce serait de ne se souvenir que des mots « vive le Québec libre » et doublier tout le reste, qui est pourtant lessentiel.
Le voyage du général de Gaulle au Canada nest pas terminé. Tout doit être mis en uvre pour que les buts essentiels de cette visite reprennent la priorité sur certaines difficultés particulières qui ont pu se présenter.
Lamitié véritable sait souffrir certaines divergences. Elle sait saccommoder de certaines erreurs de langage. Elle sait sacrifier certaines susceptibilités lorsque sont en jeu les valeurs essentielles dont elle se nourrit. Nous saurons dici quelques heures si cest à ce type damitié quappartiennent les nouveaux rapports établis entre le Canada et la France depuis quelques années.
Dernière mise à jour : 30 décembre 1999, 0h19