Causerie prononcée au dîner de notre réunion générale, le 25 avril [1964], au chalet de lÎle Sainte-Hélène (Montréal).
I
e suis très
heureux de pouvoir vous entretenir ce soir dun sujet qui me passionne
depuis nombre dannées. Durant ma jeunesse dans lOuest, jentendais
souvent des parents me raconter des histoires sur les Indiens, les Métis
et Louis Riel. Je dois vous avouer,
Monsieur le Président, que cest un grand honneur que vous mavez
fait en minvitant à venir vous parler de Riel.
Je vous remercie de cet honneur et également des bonnes paroles
que vous avez eues pour le livre que je viens de publier. Je ne peux demeurer
insensible aux remarques quon peut faire sur le fruit de mes recherches.
Ceci me rappelle un mot que Voltaire
aurait dit après avoir lu « lode à la postérité »
de Jean-Baptiste Rousseau : « Je
doute que ce poème atteigne sa destination ». Jespère
que mon livre atteindra sa destination, cest-à-dire, le public
et quil ne fera pas quaccumuler de la poussière dans des bibliothèques
universitaires.
Au moment où je terminais mes études et où jétais sur le point de commencer ma carrière universitaire, un de mes professeurs me donna quelques conseils. Il me dit : « Durant tes cours, il y aura peut-être un élève qui ne sera pas daccord avec toi. Il manifestera son désaccord en faisant non de la tête. Tu seras tenté de vouloir le convertir à ton point de vue sur le champ. Ne le fais pas. Il est peut-être le seul qui técoute. » Je ne suis pas en classe, vous nêtes pas obligés, comme mes étudiants, dêtre attentifs. Et veuillez croire que je nessayerai pas de vous convertir à mon point de vue sur Riel. Je veux seulement vous présenter quelques idées sur Riel qui sont le fruit de mes travaux historiques.
II
Louis Riel est né à Saint-Boniface le 22 octobre 1844. Ses ancêtres étaient de Lavaltrie. Son père était métis, le fils dun de ces coureurs de bois qui avaient épousé des Indiennes et avaient ainsi contribué à la création de la nation métisse. Je dis bien la nation métisse, car ces gens avaient assez de traits communs pour former une nationalité: une même origine, une même langue, une classe sociale distincte et un sens bien net de leur identité. La mère de Riel était une blanche, la fille dune des premières femmes blanches à atteindre le Nord-Ouest. Comme elle avait eu lintention dentrer en religion, elle inculqua à son fils un sentiment religieux très vif. Louis Riel grandit donc dans une famille où deux forces maîtresses étaient en présence : le nationalisme métisse de son père et la piété de sa mère.
Louis alla à lécole de Saint-Boniface puis chez les Sulpiciens de Montréal pour se préparer à la prêtrise. Mais il ne termina pas ses études à Montréal. Il quitta le collège en 1865. Après revoir commencé des études de droit et écrit quelques poésies, il retourna à la Rivière-Rouge. Ces années à Montréal le marquèrent. Cétaient les années de controverse entre les Ultras et les Rouges, entre les partisans et les adversaires de la Confédération. Passionné par la politique, en rentrant à la Rivière-Rouge en 1868, il sentit quil se devait à son peuple et à son léglise et quil devait craindre les ambitions du Canada dalors.
Dès son arrivée, il se rallia à ceux qui sopposaient à la vente, par la Compagnie de la Baie dHudson, du Nord-Ouest au Canada, sans le consentement des habitants. Il organisa la résistance, forma un gouvernement provisoire et obligea le Canada à traiter avec ce gouvernement. Il en résulta lActe du Manitoba et la création de cette province. Si un homme peut être appelé le père du Manitoba, cest bien Louis Riel.
Riel obtint des garanties pour les Métis et lÉglise catholique. Mais il nen obtint pas pour lui-m8me. En sopposant à létablissement, au Manitoba, des Canadiens dOntario qui avaient commencé dy immigrer avant 1869, il contraria les forces politiques ontariennes tant conservatrices que libérales. Quand Riel fit exécuter lorangiste ontarien, Thomas Scott, John A. Macdonald ne put remplir la promesse quil avait faite à Riel, lamnistie pour les événements de 1869-70. Macdonald pouvait aider financièrement Riel à fuir aux États-Unis mais ne pouvait lui pardonner lacte que tant délecteurs ontariens considéraient comme un meurtre. Cest pour cette raison, toute politique, que Riel dut fuir et vivre comme un homme traqué, et ceci, en dépit du fait que cest lui qui avait rendu possible lélection de Sir Georges Cartier au Manitoba, quil avait combattu les Feniens avec ses Métis et quil avait été élu trois fois au parlement fédéral comme membre du parti conservateur de John A. Macdonald.
Cest la peur et la tension nerveuse qui amenèrent laccès de folie dont il souffrit à ce moment-là, et Riel passa deux années, de 1876 à 1878, dans les asiles de Saint-Jean-de-Dieu et Beauport. Rétabli, il partit pour les États-Unis, passa quelque temps en Nouvelle-Angleterre, pensa se rendre à New York, songea à aller sétablir dans une ferme du Nebraska. Mais il se retrouva bientôt dans lOuest, sassocia à un groupe de Métis américains, fit du commerce avec les Indiens et épousa une métisse du nom de Marguerite Monet dit Belhumeur. En 1883, il devint citoyen américain et se mêla à lorganisation du parti républicain. Après des poursuites judiciaires pour des infractions aux règlements électoraux, il se retrouva maître décole à la mission de St. Peter au Montana, et cest là quune délégation de Métis de la Saskatchewan, Métis français et anglais, le retrouvèrent en 1884. On lui demandait de revenir dans lOuest du Canada pour défendre les droits des Métis que le gouvernement fédéral malmenait.
Vous connaissez comme moi ce qui se passa ensuite ; la mobilisation des habitants, leffervescence politique, lindifférence dOttawa au problème des Métis, la formation du gouvernement provisoire, la rupture avec lÉglise, le conflit armé avec la Gendarmerie à Duck Lake, la répression de la rébellion par la milice, la reddition de Riel, son procès, son exécution et le raidissement entre les groupes ethniques et la formation du parti nationaliste au Québec qui furent le résultat de la mort de Riel.
III
Voilà les grandes lignes de laffaire Riel. Dans une certaine optique, elle est de peu dintérêt. Une poignée de Métis résistent par deux fois à la marche du progrès. La première tentative se termine par un accord qui favorise le gouvernement fédéral, la deuxième est matée par la force. On pend le chef de la résistance et lOuest est ouvert à la civilisation symbolisée par la locomotive. Dans cette optique, lhistoire de lOuest canadien ne rappelle pas Riel, Dumont, Poundmaker et Big Bear, mais plutôt Donald A. Smith, Lord Strathcona. Cest lui qui négocia avec le gouvernement provisoire de Riel et cest lui qui devint le grand homme du Pacifique Canadien, cette corporation qui remplaça en fait la Compagnie de la Baie dHudson. Si la civilisation de la mécanique et du capital devait sétendre dans lOuest il était normal que la compagnie de traite cédât la place à la compagnie de chemin de fer. Que les Métis essaient de résister au progrès et ils seraient impitoyablement écrasés. Dans une autre optique, on peut considérer linsurrection métisse comme une noble résistance de la part dun groupe ethnique, dune nation, comme ils sappelaient. Louis Riel ne résista pas en tant que Canadien français en 1870 et en 1885 mais bien plutôt en tant que Métis. Il ne se voyait pas comme un rebelle en lutte contre le Canada ou la Grande-Bretagne. Il se rebellait seulement contre la puissance destructrice quétait pour son peuple lavènement du chemin de fer dans son pays. Lui et ses compatriotes savaient bien ce que voulait dire pour eux le transfert de la Compagnie de la Baie dHudson au Canada.
Tout cela était très clair. Les premiers colons canadiens qui étaient venus sétablir à la Rivière-Rouge, traitaient les habitants de lendroit avec dédain, les faisaient passer pour arriérés, et refaisaient nul cas de leurs traditions ou de leurs institutions. Même les autorités fédérales, qui auraient dû mieux comprendre, envoyèrent des arpenteurs à la Rivière Rouge avant que le transfert ne soit fait. Ces arpenteurs, sans y mettre aucune forme, commencèrent à diviser les terres dune façon étrange et symétrique, en tenant très peu compte du système compliqué et quelque peu archaïque des Métis. Lidée seule de larpentage laissait prévoir la destruction des troupeaux de buffles et la fin de la vie aventureuse des prairies, lassociation des hommes et des bêtes. Les fils dIsaac prenaient lentement possession des terres des fils dIsmaël.
Sir John Macdonald peut être considéré à bon droit comme la personnification du mal dans cette histoire. Après tout, était-il raisonnable de croire quune poignée de trappeurs et de chasseurs de buffles allait empêcher la vague dimmigration dentrer plus avant dans les grandes plaines de lOuest du Canada ? Cette vague allait semparer de lOuest envers et contre tous. Si Macdonald ne prenait pas possession des prairies de lOuest pour le Canada, les États-Unis sen seraient probablement emparé. Mais Macdonald commit une faute en ne faisant pas la différence entre les droits de lindividu et les droits dune collectivité. Il était plus ou moins prêt au printemps de 1870 à faire des concessions à certaines familles de Métis, à leur donner des terres ou certaines valeurs pour satisfaire à leurs demandes. Mais Macdonald ne pouvait comprendre que les Métis fussent plus qun groupe dindividus, quils formaient déjà un petit peuple, quils étaient en fait, exactement ce quils avaient pris lhabitude de sappeler, la Nouvelle Nation, avec leurs aspirations nationales propres, et la détermination de survivre en dépit du nouvel ordre économique et politique qui venait de les atteindre. Comme leader politique, Macdonald était un politicien pratique, tout le contraire du rêveur ou du romantique. Il savait comment aborder les problèmes concrets, mais avait moins dhabileté quand il sagissait de principes ou dabstractions politiques. Et le concept du Métis comme nation, ne fut pour lui que pure abstraction. Il ne crut jamais en la Nouvelle Nation, tout simplement parce quil ny comprit jamais rien. Et il ny comprit jamais rien parce quil ne put simaginer quun groupe dindividus au sang mêlé pouvait avoir le sens de la collectivité, de la race, de la nation.
Il en résulta quaprès lActe du Manitoba en 1870 et la ruée des immigrants du Canada, un bon nombre des Métis de la Rivière-Rouge, refusant tout compromis en ce qui regardait leur identité, ramassèrent tout leur avoir et partirent sétablir plus à louest. Pendant quelques années encore, ils purent rétablir lancien ordre social, restaurer les vieilles coutumes, faire revivre les traditions anciennes. Mais cela ne devait durer que peu de temps. En lespace de quelques années, léconomie, basée sur la chasse aux buffles et le commerce des fourrures, avait disparu des plaines pour toujours. Les Indiens et les Métis se retrouvèrent au bord de la ruine. Ils se retrouvèrent aussi en face dune nouvelle vague dimmigrants canadiens, soutenus cette fois par le chemin de fer et qui ménageaient de nouveau lhomogénéité de leur communauté.
Il en résulta ce quil est convenu dappeler dans notre histoire la Rébellion du Nord-Ouest. Les dernières résistances ayant échoué, les espoirs des premiers habitants de maintenir une communauté distincte dans lOuest du Canada sévanouirent. Les Indiens furent mis dans des réserves, laissés à eux-mêmes ou à la nécessité de sadapter aux méthodes dagriculture des blancs. Les Métis samalgamèrent aux populations des territoires qui ne cessaient daugmenter rapidement ou bien furent refoulés aux confins de la civilisation dans la pauvreté et la misère.
IV
Les troubles quoccasionna laffaire Riel firent plus quamener la formation de la province du Manitoba ou la destruction de la nation métisse, ils furent responsables des rivalités et des antagonismes que lunion politique de 1867 avait essayé de faire disparaître entre Canadiens anglais et Canadiens français. La Confédération semblait avoir été, pour plusieurs, la réponse aux difficultés quil y avait de permettre à deux cultures et à deux groupes nationaux distincts de vivre dans le cadre dune seule entité politique. Le Haut-Canada, le Bas-Canada, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse sétaient enfin réunis; leurs délégués sétaient entendus sur les termes de lUnion fédérale de 1867. Trois ans plus tard, une cinquième province, celle du Manitoba ainsi quune vaste partie mal organisée des Territoires du Nord-Ouest venaient sajouter à cette union fédérale et tout semblait bien augurer de lavenir. À ce moment-là, la nouvelle de lexécution de Thomas Scott par le gouvernement provisoire de Riel atteignit lOntario. Que cette exécution fut justifiée ou non, cela a peu dimportance. Le prétexte de lexécution était suffisant pour faire naître une querelle politique de grande envergure en Ontario. Libéraux et conservateurs sunirent pour réclamer que Riel et ses Métis soient punis. Même si Sir John Macdonald tenait à conserver le vote de lOntario, il est difficile de croire que le fait de respecter la promesse damnistie quil avait faite à Riel ait pu avoir les conséquences politiques désastreuses quil craignait. Au Manitoba, la punition du chef des Métis ne fut réclamée que dune minorité qui, il est vrai, parlait fort et en termes cinglants. Le lieutenant-gouverneur Archibald, du Manitoba déclara en 1871 que « le sentiment général dans la province est favorable à Riel tous les métis français et la majorité des Anglais regardent les chefs de linsurrection comme des patriotes et des héros » Dans une lettre à Cartier, Archibald écrivit : « La difficulté nest pas de contenter la population du pays, mais cette petite bande dhommes désordonnés et désuvrés qui infestent les tavernes de Winnipeg. » Il est clair que lexécution de Scott navait pas créé le même ressentiment chez les Manitobains de langue française et de langue anglaise que chez les Ontariens.
Il est évident et pour cela nous pouvons nous en rapporter au témoignage de Macdonald lui-même que la question de lamnistie de Riel ne fut le jouet que de considérations politiques. Macdonald ne sopposait pas à une amnistie à légard des Métis. Il tenait cependant à conserver des votes. Dans son témoignage au Comité denquête sur les causes des troubles du Nord-Ouest, Macdonald dit : « Je sentais que si le gouvernement britannique accordait une amnistie, quelle serait loyalement acceptée par la populations tandis que si le gouvernement canadien prenait la responsabilité de la demande, que cet acte serait vu dun très mauvais il par la population, en tous cas, celle de lOntario. » Macdonald était au moins honnête en taisant cette admission. Cependant, aujourdhui, je me pose cette question, à savoir : la réaction politique que Macdonald craignait se serait-elle matérialisée, ou plutôt aurait-elle eu lenvergure quon imaginait ? De toutes façons, elle naurait pu faire plus de tort à Macdonald et au parti conservateur que le scandale du Pacifique en 1872 qui causa la défaite de Macdonald et donna le pouvoir aux libéraux. Il est, je crois, significatif que le retour de Riel au Canada, en 1884, ne suscita pas plus de commentaires dans les journaux ou au Parlement que le retour de William Lyon Mackenzie ou de Louis-Joseph Papineau après la Rébellion de 1837. Le caractère politique des Canadiens anglais de lOntario sétait vite échauffé, on pourrait même dire enflammé, mais le feu sétait vite éteint.
Malgré tout, les frictions raciales des années [18]70 furent beaucoup moins intenses que celles des années [18]80. Les événements de 1885 constituaient une menace beaucoup plus sérieuse pour Macdonald et la jeune Confédération que ne lavaient été ceux de 1870. En 1885, les sentiments politiques sexprimaient beaucoup plus vertement. Pour nombre dAnglo-Canadiens, Riel était deux fois un rebelle et deux fois un meurtrier. En dépit de ce quavaient pu être les requêtes réclamant une punition pour Riel en 1870, les requêtes quon fit en 1885 étaient beaucoup plus nombreuses et bruyantes, le ton en était plus aigu, et leur répercussion sur le pays allait prendre beaucoup plus dampleur. Quant aux Canadiens français, toutes ces agitations du Canada anglais semblaient aussi déraisonnables quincompréhensibles. Pour la majorité de la population canadienne-française, Riel nétait quun pauvre être pathétique et dément, un homme qui nétait vraiment pas responsable de ses actions, un homme quon envoyait à léchafaud simplement parce quil avait du sang canadien-français dans les veines, parce quil avait quinze ans auparavant, fait exécuter un Orangiste ontarien, parce quil avait offensé les nationalistes canadiens-anglais et les Ulstermen dOntario.
Canadiens anglais et Canadiens français demandèrent que justice soit faite. Mais les premiers demandaient le sang de Riel parce quils ne comprenaient la justice que selon les termes de la loi de Moïse il pour il, dent pour dent vie humaine pour vie humaine. Les seconds demandaient le pardon de Riel parce que la justice voulait quun homme dont la démence était évidente, ne puisse encourir la mort pour des actes irrationnels. Il ny avait pas que les facteurs manifestes dignorance, de fanatisme, de convenance politique ou dhystérie qui contribuèrent à tette agitation de 1885 et de 1886. Pour beaucoup de Canadiens anglais le point en litige était la question du triomphe des traditions et des principes britanniques à travers le Canada. Pour beaucoup de Canadiens français, il sagissait de savoir si oui ou non, le Canada français serait une force dynamique dans la Confédération canadienne ou une non-valeur sans influence, sauf à lintérieur du Québec même. Pour les deux, ce devait être une épreuve de force. Lunité pouvait-elle exister sans domination ? C est cette question que se posaient les deux peuples.
De cette lutte Riel nétait que le symbole. Il nétait pas lenjeu fondamental du débat. Le litige fondamental était le suivant : le Canada serait-il un état unitaire ou fédéral ? La dualité du pays nexisterait-elle que dans la province de Québec ? ou à travers tout le pays ? Riel était le symbole de cette dualité; le symbole de lintensité de cet attachement pour un coin de pays dans cette vaste contrée aux distances et aux différences redoutables ; il était le symbole de la diversité ethnique et culturelle à lintérieur du cadre fédéral. Voici la signification profonde de Riel dans lhistoire du Canada.
V
Il y a quelque chose dironique dans lexécution de Riel. Parce quil croyait protéger son Gouvernement provisoire, Riel fit lerreur de refuser le pardon à Thomas Scott en 1870. Cest pour cela surtout quon le mena à léchafaud. Sir John Macdonald, parce quil croyait protéger la Confédération, fit lerreur de refuser le pardon à Riel en 1885. À cause de cela, le Canada fut assailli de controverses que lon a jamais tout à fait résolues. En fin de compte, les deux exécutions démontrèrent le même axiome : les hommes, mis à mort pour raisons politiques, continuent de se battre longtemps après leur mort.
Il est, je suppose, inévitable que les événements associés à Louis Riel en 1870 et en 1885 trouvent de nouvelles résonances chez les Canadiens daujourdhui. Lhistoire semble se répéter. Les controverses de 1885 préoccupent encore une fois les esprits. Plus dun critique de ma biographie de Riel profita de loccasion pour nous avertir de ce que contient peut-être lavenir.
Lidée de projeter le passé dans le présent nest ni neuve ni originale. « Toute histoire est histoire contemporaine », a écrit lhistorien-philosophe italien, Benedetto Croce. Cette remarque contient une certaine part de vérité. Toute véritable histoire, si éloignée soit-elle, à lencontre de lanecdotique, fait partie de la conscience de lhomme pensant. Le philosophe-historien français, Aron, écrit : « dans la mesure où il vit historiquement, lhistorien tend à laction et cherche le passé de son avenir ». Après tout, nul homme ne peut se détacher ni de son présent, ni de son passé. Ainsi une nation ou une société ne peut pas vivre isolée, coupée du monde qui la formée et dont elle fait partie.
Cependant, je me sens obligé de vous dire ceci : lidée quel lhistoire fournit à létudiant une compréhension globale du présent comporte elle-même certains dangers. Comme historiens nous devons accepter les limites de notre discipline. Nous ne devons pas trop présumer de nos recherches. Il nous est impossible de trouver une explication totale de nous-mêmes, de nos malheurs, ou de nos réalisations dans les documents historiques. En appuyant trop sur lactualité de lhistoire passée, sur le passé, nous courons le risque dexagérer ce passé, de défigurer les faits et la vérité historique. Après tout, quest-ce que lhistoire ? Cest tout simplement la connaissance des jours passés, des temps passés, du passé tout court. Lhistoire lue ou écrite, en vue de lavenir, cesse dêtre la réalité humaine qui fut pour devenir une réalité humaine telle quon voudrait quelle soit. Lhistoire est la route que le Destin a déjà parcourue et non pas celle quil devra parcourir. Lhistoire et la prophétie sont choses différentes. Un essayiste anglais très connu a écrit, non sans ironie, quun historien est plus puissant que Dieu, car lui seul peut remanier le passé. Lorsquon se met à identifier lhistoire au destin, le dialogue avec le passé tend à devenir un débat rempli dangoisse, dans lequel lhistorien, dans sa lutte avec le présent, cherche à trouver dans le passé les instruments qui laideront dans son effort pour donner un nouveau contour à lavenir.
Je ne nie pas quil y ait une certaine justification dans linterprétation existentielle de lhistoire. Mais cest une interprétation que lon doit utiliser avec soin et circonspection. À ce propos, les paroles de lhistorien français, Henri Marrou, peuvent nous éclairer : « Une enquête dominée par lurgence existentielle, trop axée sur les préoccupations présentes, sur le problème qui se pose hic et nunc, à lhistorien et à ses contemporains, et comme obsédée par la réponse attendue, perd rapidement sa fécondité, son authenticité, sa réalité À partir du moment où laccent est mis de la sorte sur laction et son efficacité, que devient notre recherche patiente et obstinée de toute vérité accessible quelle quelle soit sur le passé ? Lhistorien sera bientôt requis pour les exigences du combat dans lequel il est engagé. »
Voici une petite illustration. Pendant plusieurs années après lexécution de Louis Riel en 1885, nombre de livres et de pamphlets furent publiés au sujet de Riel et des événements où il joua un rôle prépondérant. Pour la plupart, ces ouvrages étaient trop intimement liés aux débats de lheure pour être daucune valeur réelle. Ils étaient de nature polémique plutôt quhistorique. Les écrivains se préoccupaient de trouver, dans laffaire Riel, des arguments susceptibles de leur être utiles dans limmédiat, plutôt que de prendre la peine de confronter ou de connaître Riel tel quil fut. Cest de cette façon quil y a danger à interpréter lhistoire dune façon existentielle.
VI
Il y a eu un grand changement dans lattitude des Canadiens anglais envers Riel depuis la fin du siècle dernier. Les années ont refroidi les esprits et on peut maintenant aborder Riel et parler de son rôle dans notre histoire dune façon plus objective. Un mur de silence empêcha Riel dêtre inclus dans le livre Makers of Canada et dans les Chronicles of Canada, deux séries dhistoire canadienne publiées en anglais avant 1914. Peut-être les éditeurs étaient-ils prudents. Peut-être croyaient-ils que les hommes qui avalent vécu en 1870 et en 1885 avaient une trop bonne mémoire historique. Vers 1930, latmosphère avait déjà changé. Depuis ce temps, on remarque une plus grande sympathie et une plus grande compréhension car lune ne peut aller sans lautre dans les ouvrages parus sur Riel. Je suis sûr quun jour nous verrons une statue de Riel devant le parlement du Manitoba à Winnipeg ! Pendant les trente dernières années, limage de Riel a exercé un attrait toujours grandissant sur les Canadiens.
Comment expliquer cet attrait ? Est-ce à cause des controverses associées au nom de Riel ? Est-ce parce que nous nous rendons compte quen comprenant mieux Riel nous pouvons approfondir la connaissance de nous-mêmes ? À vrai dire, ce qui ma le plus séduit dans lhistoire de Riel cest quelle contient un élément tragique dans le sens classique du mot. Chez Riel nous retrouvons un homme instruit et habile, dune intensité et dun magnétisme émouvants et, en même temps, un homme dont les défauts de caractère collaborèrent avec les accidents de lhistoire pour le conduire à léchafaud. Parce quil fut un héros tragique au sens classique, la grandeur, au sens historique, lui échappa.
Riel avait un caractère très complexe. Cétait un personnage déroutant : il était fier, facilement irritable, un peu pharisaïque, sans humour, et boudeur. Quant à ses motifs, étaient-ils altruistes, messianiques, ou abjects ? Il ny a pas de réponses faciles. Mais je ne puis mettre en doute sa sincérité. Riel était un mystique, profondément spirituel, un homme qui sadonnait à la méditation spirituelle depuis son adolescence. Il se faisait peut-être des illusions, mais il na jamais donné dans le charlatanisme. Il croyait avoir des visions ; il avait foi en sa mission et dans son propre destin.
Était-il atteint de folie ? La façon dont on la interné à Saint-Jean de Dieu et à Beauport ne prête à aucune équivoque. Plus tard, Riel attesta quà ce moment-là, il avait feint la folie, mais un semblant de folie aussi élaboré et sans aucune raison, même si cela était vrai serait par là même lindice dun état desprit pour le moins étrange.
La question de la folie de Riel après sa sortie de Beauport est beaucoup plus difficile à trancher. Personnellement, il mest difficile de le considérer comme dément au sens purement tique du terme. Mais je ne suis pas psychiatre. Certes, il tait plus lhomme quil fut en 1870. Il naurait pu faire la vie fut la sienne après 1869 sans que son esprit sen ressentît. En 1885 son état en est probablement un dexaltation: Ses visions furent très probablement des hallucinations. Ses idées et religieuses, furent sans doute très peu orthodoxes. Mais il si différent de ces grands personnages historiques qui eurent des visions depuis Jeanne dArc jusquau poète Shelley ? Une chose est certaine ; aujourdhui on ne penserait pas à le pendre.
Un des appels les plus émouvants que Riel adressa au jury fut celui-ci : « Je ne peux pas abandonner ma dignité. Me voici obligé de me défendre contre une accusation de haute trahison, de consentir à vivre comme un animal dans un asile. Je ne tiens pas beaucoup à la vie animale, si, je ne peux en même temps vivre lexistence morale dun être intelligent. » Louis Riel choisit la mort plutôt que de laisser à sa famille et à la nation quil amait, le souvenir dun homme dément.
George F. G. STANLEY.
Doyen des Arts et professeur dhistoire.
Collège Militaire Royal,
Kingston, Ontario.
Dernière mise à jour : 30 décembre 1999, 11h11