Le 4e dimanche du temps de l'Église A
3 février 2008,
( le texte de l'évangile ci-haut est disponible à la version brève en cliquant ici)
Chers soeurs et frères dans la foi,
Heureux les pauvres de coeur
En quelques lignes, juste avant la lecture d'aujourd'hui, saint Matthieu vient de faire le point sur les activités de Jésus. Il y distingue deux volets: Jésus enseigne et il guérit. Dans son enseignement, il proclame: Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche.
Et puis Jésus guérit. Juste avant le sermon sur la montagne, l'évangéliste écrit: Jésus parcourait toute la Galilée... il guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple. Sa renommée se répandit dans toute la Syrie et on lui amena tous ceux qui souffraient... Le Sauveur vient donc de centrer son attention sur un ensemble de personnes souffrantes.
Allons un peu plus loin. Le contexte historique nous donne de bonnes raisons de croire que saint Matthieu écrit au début des années 80, pour une communauté de juifs convertis, établie dans la province romaine de Syrie, juste au nord du pays de Jésus. C'est alors une communauté souffrante, persécutée, et depuis peu de temps exclue de la synagogue.
Pour des milliers d'êtres humains, depuis des siècles jusqu'à aujourd'hui, cette page est comme un monument dressé sur le monde. C'est le plus bel idéal humain. C'est la plus belle page de littérature de tous les temps. C'est au coeur des enseignements de Jésus. Et c'est un message de bonheur.
Pourtant, en regard de la réalité de nos vies et de toutes les évidences reçues, les béatitudes semblent décrire le monde à l'envers: Heureux les pauvres; heureux ceux qui souffrent; heureux ceux qui pleurent. Il n'y aurait qu'un pas à franchir pour caricaturer le tout en disant: En somme, heureux les malheureux! Est-ce là le message que Jésus veut proclamer?
Vous vous souvenez que lorsque nous lisons cet évangile le jour de la Toussaint, il apparaît comme un achèvement: c'est la réussite finale et définitive de l'oeuvre du Seigneur: Bienheureux... bienheureux... celles et ceux qui sont entrés pour toujours dans la vie et le bonheur éternels.
Mais replacé aujourd'hui au début du ministère de Jésus, le même texte, le même message apparaît comme un commencement. C'est l'annonce du Règne de Dieu dans sa racine et dans son germe. C'est le début du grand mouvement chrétien où nous sommes invités à vivre.
Il y a en plus un détail que nous avons souligné l'an dernier. En saint Luc, Jésus est descendu de la montagne après avoir passé la nuit en prière. Il venait d'auprès de Dieu et il s'adressait à ses disciples et à la foule rassemblés dans la plaine. En saint Matthieu, c'est le contraire: Jésus gravit la montagne, et c'est là qu'il s'adresse à la foule et aux disciples.
Dans les deux cas, la théologie est la même. Jésus apparaît comme le nouveau Moïse: il est venu dans le monde pour refaire l'unité du Peuple de Dieu. La loi de Moïse fut proclamée sur une montagne, parce que la montagne, dans la Bible, c'est un rappel de la présence de Dieu au milieu de son peuple. Aujourd'hui, Jésus gravit la montagne, et de là, il proclame la loi nouvelle du Royaume. C'est l'annonce d'une Nouvelle Alliance.
De leur côté, ses auditrices et ses auditeurs y trouvent un message essentiel: il faut dès maintenant changer de vie; il faut se convertir; il faut voir les choses d'une nouvelle manière, parce que le Royaume des cieux s'est rapproché de nous. En fait, le Royaume des cieux est déjà établi au milieu de nous: il ne reste plus qu'à nous convertir pour y entrer.
Depuis des siècles, le sermon sur la montagne a donc fasciné des générations et des générations d'êtres humain. C'est un discours qui rejoint les racines et les fibres les plus profondes de notre être. Tout ce qui vibre en nous d'aspirations au bonheur, tout ce qu'il y a en nous de désirs profonds de générosité à l'égard des autres y est touché. Nous sommes faits pour le bonheur et surtout nous sommes faits pour rendre les autres heureux.
À la vue des malheureux, nous sommes donc, comme Dieu lui-même et comme Jésus, dans l'évangile, émus de pitié. Créés à l'image de Dieu, nous nous laissons spontanément émouvoir et nous tendons la main aux exclus.
Souvenons-nous que saint Matthieu rapporte ce long discours à une communauté humiliée et souffrante, depuis peu exclue de la synagogue, violemment persécutée, et sans doute ébranlée dans sa foi au Seigneur ressuscité.
Dans les paroles de Jésus citées ici, tout ce que la vie a de douloureux et d'insupportable est enfin dévoilé, puis reconnu et guéri. Rappelons-nous encore l'oeuvre centrale de Jésus: il enseigne et il guérit.
La misère qui semble s'abattre toujours sur les mêmes, l'exclusion des malades et des infirmes, la honte des personnes rejetées et humiliées, de même que la maladie elle-même, la pauvreté et la souffrance se transforment sous le regard du Messie. Elles deviennent source et motif de joie: Réjouissez-vous! Bienheureux êtes-vous si vous n'avez pas reçu votre juste part de bonheur. Car le Libérateur fait son entrée. Vous aurez accès à la fraternité, au partage et à l'amour, dans un Royaume qui est déjà là, tout près de vous!
Voilà le premier discours de Jésus. C'est la Parole de Dieu, la parole qui redonne à toutes et à tous la confiance et l'espoir, quelles que soient les situations. Mais revenons, en terminant, à notre expérience.
Nous avons très souvent voulu poursuivre et réaliser ce qu'il y a de plus pur et de plus beau en nous et autour de nous. Très souvent, il nous a semblé que nous n'étions pas entièrement libres, comme si des forces opposées nous l'interdisaient. Il nous a semblé que les progrès annoncés par les béatitudes demeuraient fuyants et insaisissables; qu'on ne pourrait jamais les atteindre, et encore moins savourer la libération proclamée depuis des siècles, entre autres, par le prophète Isaïe.
Dans son discours d'introduction, Jésus propose un renversement de situations, un changement radical des mentalités et des valeurs. C'est un changement si profond qu'il ne pourra se produire sans transformer ce qui n'est pas ajusté au projet initial du Créateur. C'est donc un projet pour nous.
L'évangile d'aujourd'hui est un appel. C'est le premier discours du Fils de Dieu. C'est la porte d'entrée dans le Royaume. Voilà que le bonheur est tout près de nous. Il est à portée de la main. Il ne nous reste plus qu'à le réaliser aujourd'hui, en assurant la venue de son Règne.
Bernard Lafrenière,
c.s.c.
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 5, 1-12a
Ce contexte nous aide à mieux saisir les paroles de Jésus dans les chapitres 5, 6 et 7 de saint Matthieu: le Sermon sur la montagne.