Retour au menu principalNote Vous trouverez ci-dessous, à la suite, 52 commentaires dévangile publiés en 1996
dans la revue catholique diocésaine de l'Archevèché de Montréal, puis revus corrigés et adaptés à l'année A, de 2002. Comme le cycle des lectures du dimanche est réparti sur trois ans, ces commentaires sappliqueront aux dimanches de cette année. On peut les COPIER et COLLER dans tout logiciel de traitement de texte, comme points de départ pour la rédaction dhomélies.
Le dimanche 2 décembre 2001, le premier dimanche de l'Avent A
Une lumière dans la nuit
En voyage, la nuit, sur une route inconnue, il nous suffit de voir une lumière ou une maison pour nous sentir en sécurité. Ainsi, lorsque nous traversons des périodes difficiles, nous cherchons une lumière dans la nuit. Dans les trois lectures de ce matin, il est question de sommeil, de nuit et de lumière.
Venez, nous dit le prophète Isaïe, marchons à la lumière du Seigneur. Saint Paul écrit: L'heure est venue de sortir de votre sommeil... La nuit est bientôt finie, le jour est tout proche... Jésus ajoute: Tenez-vous prêts: c'est à l'heure où vous n'y penserez pas que le Fils de l'homme viendra. Et comme pour souligner l'importance de ce message, il propose trois exemples où des gens ne se doutent de rien alors que survient un événement déterminant.
Dans le récit de la Genèse, une situation extraordinaire est sur le point de bouleverser l'humanité, mais personne ne s'en doute, sauf un homme appelé Noé.(1) Autour de lui, on se marie, on mange, on boit comme si rien ne pouvait arriver. Il n'y a que Noé qui se monte un bateau en pleine campagne. D'ailleurs, il est déjà très âgé(2) et les gens s'amusent sans doute à le regarder faire. Jésus ajoute: Les gens ne se sont doutés de rien, jusqu'au déluge qui les a tous engloutis: tel sera aussi l'avènement du Fils de l'homme.
Deux hommes seront aux champs, à faire un travail bien ordinaire, en pleine nature: l'un est pris, l'autre laissé. Deux femmes seront au moulin. On retrouve encore de ces petites meules orientales formées de deux pierres posées l'une sur l'autre et dont l'une est munie d'une poignée que deux femmes assises se passent de l'une à l'autre en faisant tourner la pierre. C'était une tâche très simple. Là encore, dit Jésus, l'une sera prise, l'autre laissée.
Mais quel événement va survenir pour nous? Pourquoi faut-il ainsi nous réveiller de notre sommeil et nous laisser conduire à la lumière? Il suffit, pour le comprendre, de regarder vivre les gens autour de nous et de nous demander: Qu'est-ce qui retient leur attention?
Beaucoup s'installent le mieux possible dans le monde qui passe. Le confort procure sans doute un certain bien-être, mais la vie passe et rien n'est plus fragile que les promesses de ce monde présent. Il faut nous réveiller: le Seigneur vient! Il faut nous ajuster à la venue prochaine du Règne de Dieu.
(1) On trouvera ce long récit dans le livre de la Genèse, de 3, 29 à 9, 28.
(2) Noé est âgé de 600 ans lorsqu'il entre dans l'arche. Genèse 7, 11.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 9 décembre 2001, le 2e dimanche de l'Avent A
Une voix crie dans le désert
Dans la Bible, le désert représente le lieu des nouveaux départs. C'est dans le désert que le peuple de Dieu s'est regroupé autour de l'ancienne Loi. Le désert est aussi pour Jésus l'occasion d'un nouveau départ.
Isaïe nous décrit ce matin une vision idyllique(1) du Règne de Dieu: c'est l'image du Règne accompli et définitif. Mais la lecture de l'évangile nous donne un tout autre son de cloche.
C'est à un Noël presque violent que nous appelle Jean Baptiste. Dans le désert, sa voix se fait âpre et dure. Il crie son message: Engeance de vipères! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient? Produisez donc un fruit qui exprime votre conversion... Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres: tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu...
Les gens s'empressent de se faire baptiser pour exprimer leur conversion. Ils prennent conscience de leur manque de justice et, secoués par la voix du prophète, ils n'hésitent pas à reconnaître leurs péchés. Noël n'apporte pas que la consolation dans un monde de rêve: c'est à un nouveau départ exigeant que nous convoque le prophète du désert.
À ceux et celles qui refusent d'être transformés par la venue du Fils de Dieu, il annonce le jour du jugement: Celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l'Esprit Saint et dans le feu.
Le Règne de Dieu appelle donc à un changement. Nous sommes loin de la féerie de Noël en musique, loin aussi d'une fête où chacun rêve égoïstement de confort, de bons repas et de cadeaux. La Noël annoncée par Jean Baptiste est un jour où les orientations de chacun seront dévoilées.
Noël, dans la prédication de Jean Baptiste, marque la venue, non pas d'un enfant fragile, mais d'un Fils de Roi venu établir son Règne au milieu des justes et des injustes.
Son jugement ne ressemblera pas à ceux des tribunaux qui évaluent ce qui est visible. Le juge qui viendra à Noël jugera sur ce qui est invisible: les dispositions intérieures des gens. Mais surtout, il aura une préférence, une prédilection à l'égard des pauvres et des exclus qui n'ont pas actuellement leur juste part de bonheur. Sommes-nous prêts à appuyer son projet de société? Produisez donc un fruit, dit Jean Baptiste, qui exprime votre conversion, votre retournement intérieur, votre changement d'esprit.
(1) Il compare le royaume messianique à l'harmonie initiale de la création.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 16 décembre 2001, le 3e dimanche de l'Avent A
Voici votre Dieu qui vient
Jean-Baptiste est en prison. En reprochant publiquement au roi son union avec la femme de son frère, il s'exposait à des ennuis. Du fond de son cachot,(1) il rêve du Libérateur annoncé par le prophète Isaïe:
Prenez courage, ne craignez pas. Voici votre Dieu... Il vient lui-même et va vous sauver. Alors s'ouvriront les yeux des aveugles et les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie.
Au moment où son rôle de Précurseur achève, Jean parle à quelques-uns de ses disciples. Que fera-t-il de ces hommes généreux et dévoués qui l'ont suivi jusque là, lui dont le rôle était d'annoncer la venue du Sauveur d'Israël?
Il les envoie demander à Jésus: Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre? Le Messie répond par une citation d'Isaïe connue de Jean Baptiste: Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez: Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres.
Comme les miracles sont des signes de Dieu, la fête de la libération va donc commencer. Le Libérateur vit déjà au milieu de nous. Voici votre Dieu qui vient, avait dit le prophète Isaïe en décrivant les signes du Royaume. Jésus répond aux disciples de Jean que le Règne de Dieu est là puisqu'il est manifesté dans ses oeuvres. L'identité du Messie ne fait plus aucun doute pour toute personne qui sait lire les signes de Dieu.
Jean Baptiste a réussi à obtenir ce qu'il voulait. Lui qui est condamné à mort, il a ouvert les yeux de ses disciples à la présence du Libérateur promis. Par la suite, nous le savons, les disciples de Jean Baptiste se mettront à la suite du Messie.
La rencontre organisée par Jean Baptiste est pour Jésus l'occasion d'un vibrant hommage au Précurseur. C'est la suite de l'évangile d'aujourd'hui.
Tout est clair pour qui veut comprendre. Le rôle propre de Jean Baptiste touche à sa fin. Jésus a été préparé et annoncé. Le Messie est maintenant bien identifié pour les disciples comme pour la foule qui a reçu sa parole. La venue du Fils de Dieu sur notre terre s'accomplit aujourd'hui sous les yeux des croyants.
Comme disciples du Libérateur, ce sera aussi notre rôle d'annoncer sa présence au milieu des gens qui ont faim et soif, en rendant bien visibles, à notre tour, les signes du Royaume.
(1) Un historien non chrétien, Flavius Josèphe (37-100), précise qu'Hérode fit emprisonner et décapiter Jean Baptiste à la forteresse de Machéronte, à l'est de la mer Morte. C'est une confirmation précieuse pour les historiens.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 23 décembre 2001, le 4e dimanche de l'Avent A
Joseph, fils de David, ne crains pas
On a appelé les deux premiers chapitres de saint Matthieu: l'évangile de Joseph, puisque c'est lui qui joue le rôle principal face aux interventions de Dieu. C'est un récit à forte saveur biblique: Joseph, son époux, qui était un homme juste... Il observe strictement la loi, tout en faisant preuve de bonté.
Son aventure spirituelle serait, à première vue, celle d'un fiancé trompé. Voyant Marie enceinte, et ignorant ce que nous savons tous que cet Enfant est Fils de Dieu il aurait douté d'elle. Cette explication, on le sent bien, s'accorde mal avec l'évangile de saint Luc. Il faut plutôt nous demander: Pourquoi Joseph a-t-il voulu se retirer devant l'entrée en scène de Dieu?(1)
Il a choisi de répudier Marie en secret, nous dit saint Matthieu, car il
ne voulait pas la dénoncer publiquement. Ici non plus, l'évangile ne donne pas d'explication. Marie lui avait-elle expliqué son état? Nous pourrions sans doute répondre que oui: tout, en saint Luc, nous laisse croire que Marie est intelligente et bonne, qu'elle connaissait la vérité, et rien ne suggère qu'elle aurait pris plaisir à laisser son fiancé dans le doute.
La clef de l'énigme est en ce que saint Matthieu écrit dans un milieu patriarcal judéo-chrétien. C'est donc à Joseph, le chef de la famille, qu'est révélée l'origine de l'Enfant.(2) Le récit de saint Luc, rédigé en milieu grec, ne cherche pas à éclairer le sien.
Le jour de l'Annonciation, Marie elle-même a hésité devant le messager de Dieu. Elle a eu peur, et selon le mot de saint Luc, elle était toute bouleversée par la salutation de l'Ange, qui la rassura en disant: Sois sans crainte, Marie...(3) Elle aussi a éprouvé un mouvement de recul devant la grandeur de Dieu, comme l'ont fait avant elle les plus grandes figures bibliques. Elle avait conscience de sa pauvreté et de ses limites.
Ceci est courant dans la Bible. Une croyante, un croyant se présente devant Yahvé avec crainte et respect. Dieu seul peut nous soutenir, nous donner de nous tenir debout en sa présence. L'ange dit à Joseph: Ne crains pas, et Marie a éprouvé le même sentiment devant le mystère de Dieu.
Aujourd'hui, Joseph est remué par le doute devant le Fils de Dieu qui va entrer dans sa vie et dans sa propre maison. Car, avec sa fiancée, il deviendra le lieu d'accueil, le point de contact entre Dieu et l'humanité. C'est sans aucun doute le plus beau moment de sa vie. C'est aussi le point culminant de l'histoire du monde: Dieu infiniment grand se prépare à entrer dans l'humilité de notre existence pour nous transformer et faire de nous des êtres neufs, filles et fils de Dieu, grâce à l'accueil conscient de deux jeunes fiancés.
(1) C'est un thème biblique fréquent. Saint Pierre éprouva la même crainte: Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur. (Luc 5, 8).
(2) C'est une question de contexte culturel: en milieu juif où écrit saint Matthieu, la démarche auprès du couple doit passer par Joseph; en milieu grec, où écrit saint Luc, il est tout à fait normal que l'ange s'adresse à la Mère.
(3) Une autre constante biblique: N'ayez pas peur!; Ne craignez pas!
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 30 décembre 2001, Fête de la sainte Famille
Dans une famille humaine
Le Fils de Dieu a voulu naître d'une femme et grandir au sein d'une famille comme la nôtre. Il a choisi en même temps de se faire humble et fragile comme un enfant nouveau-né.
La contemplation de la crèche nous rappelle une phrase célèbre de saint Bernard: Ton Créateur s'est confié à Marie et à Joseph; sera-t-il indigne de toi de suivre son exemple? À notre tour, nous tournons les yeux vers Marie et Joseph pour entrer dans l'intimité de la famille terrestre du Fils de Dieu.
Quand Dieu s'est donné à l'humanité, il a été reçu dans les bras de Marie et de Joseph. Le couple de Nazareth l'a accueilli en notre nom avec un coeur de père et un coeur de mère, dans l'affection profondément humaine d'un homme et d'une femme que Dieu lui-même a choisi d'appeler papa et maman.
Joseph est la figure biblique de l'homme juste, intelligent, attentif. À trois reprises, l'ange du Seigneur lui apparut en songe. À chaque fois sa réponse reflète la véritable obéissance d'un croyant. Il se lève dès qu'il perçoit en son âme et conscience les appels de la volonté de Dieu.
C'est lui qui, dans l'évangile de saint Matthieu, reçoit l'annonce du messager de Dieu. C'est lui qui accepte de devenir le père du Messie en prenant chez lui Marie, son épouse. C'est lui qui se lève en pleine nuit, qui prend l'Enfant et sa Mère pour les protéger de la colère d'Hérode.
Marie, d'autre part, est la figure biblique tournée vers l'accomplissement des paroles de Dieu. Elle répond oui à l'ange qui requiert ses services; elle chante ensuite l'hymne biblique(1) de la joie et de la reconnaissance. C'est elle qui, la première, dira aux disciples: Faites tout ce qu'il vous dira.(2)
C'est dans la famille humaine de Marie et de Joseph que le Fils apprendra la beauté des oiseaux du ciel, des vignes, des champs de blé et des lis des champs. C'est sur l'expérience d'une famille humaine comme la nôtre que seront écrites les plus belles pages de l'évangile.
En contemplant la crèche, nous demandons au Seigneur de nous rendre, comme Marie et Joseph, accueillants, serviables et attentifs. Car Dieu est aussi entré dans notre propre maison.
(1) Le Magnificat est une réplique du cantique d'Anne, en 1 Samuel 2, 1-10.
(2) En Jean 2, 5, Marie reconnaît la Sagesse de Dieu en son Fils. Elle reprend la phrase de Pharaon aux Égyptiens, qui l'avait reconnue dans le fils de Jacob: Allez à Joseph, et faites tout ce qu'il vous dira (Genèse 41, 55).
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 6 janvier 2002, L'Épiphanie du Seigneur
Les yeux levés vers une étoile
Le mot Épiphanie veut dire manifestation. Nous célébrons la volonté du Seigneur de se manifester à l'ensemble des nations.
Des commentateurs ont souvent répété que saint Matthieu a écrit son évangile comme on bâtit une cathédrale: tout se tient; chaque détail a son importance; chaque image est chargée de sens et de rappels bibliques.
En ce temps-là comme aujourd'hui, la lecture des astres n'était pas une science exacte. Des astrologues venus d'Orient sont donc conduits par un signe confus: Nous avons vu se lever son étoile. Ils s'informent de la tradition d'Israël: Où est le Roi des Juifs qui vient de naître? Dans la langue des nations païennes et celle de Pilate l'expression Roi des Juifs désigne le Christ, le Messie envoyé par Dieu à son peuple.
Hérode le Grand se croit donc menacé. Il réunit tous les chefs des prêtres et tous les scribes d'Israël.(1) Ces derniers s'appliquent à la tâche, scrutent minutieusement les Écritures et transmettent à leurs distingués visiteurs l'interprétation officielle de la Parole de Dieu: Il sera de Bethléem en Judée.
Maintenant instruits de la Parole et remplis d'une très grande joie, les mages poursuivent leur marche. Ils reconnaissent le Messie en se prosternant devant lui. Adorer, se prosterner, c'est le reconnaître comme Maître et Seigneur. Ils lui offrent en hommage des richesses et des présents de leur culture.
De leur côté, le roi, les chefs religieux et les experts de la Loi l'ont déjà rejeté: ils feront de lui un homme brisé, humilié, moqué et condamné à l'anéantissement sur la croix. Des années plus tard, les pharisiens réunis au concile de Jamnia(2) iront jusqu'à chasser ses disciples de leurs synagogues.
Matthieu a devant lui l'ensemble des faits et ses personnages sont bien campés. Il annonce les grands thèmes de son évangile. Aujourd'hui, Jésus, le Sauveur annoncé aux nations a fait son entrée; il s'est manifesté à des étrangers venus de loin et qui, déjà, annoncent que les païens sont prêts à le reconnaître.
Le texte d'aujourd'hui est une mise en marche: Lectrice, lecteur, tourneras-tu les yeux vers son étoile? Chercheras-tu comme les mages le sens de la venue du Fils de Dieu? Poursuivras-tu la lecture de ce récit jusqu'au bout? Enfin, accueilleras-tu le Messie dans la foi?
(1) Saint Matthieu, qui écrit pour des convertis du judaïsme, fait appel à la grande tradition d'Israël.
(2) Quelques années après la destruction du Temple, les pharisiens ont tenu une assemblée célèbre, où ils ont résolu d'exclure les chrétiens des synagogues.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 13 janvier 2002, Le Baptême du Seigneur
J'ai vu l'Esprit demeurer sur lui
Même aux jours les plus sombres de notre hiver, nous apprécions les fenêtres qui laissent entrer la lumière tout en conservant la chaleur. Et quand vient la nuit, nous n'avons qu'à soulever un bouton pour obtenir une surabondance de lumière.
Il n'en était pas ainsi au temps d'Isaïe. Après le coucher du soleil, les gens n'avaient pour se conduire que la lueur d'un feu ou la flamme vacillante d'une petite lampe à l'huile. C'est dans ce contexte que Dieu promet de faire de son Serviteur la lumière des nations. C'est donc une vision grandiose.
Les trois lectures d'aujourd'hui se proposent de nous faire mieux connaître le Messie qui vient de paraître. Jean Baptiste, la grande figure de notre préparation à Noël, a bien rempli son rôle. Il se prépare maintenant à quitter la scène en laissant les feux de la rampe se tourner vers Jésus, le Messie, le Fils de Dieu.
Dans l'évangile de saint Jean, il dit à deux reprises qu'il ne connaissait pas Jésus. Jean Baptiste est pourtant le fils d'Élisabeth, une parente(1) de Marie. Jean ne connaissait pas la véritable identité de son parent encore peu connu. C'est parce qu'il a vu l'Esprit de Dieu descendre et demeurer sur lui qu'il reconnaît la mission et la véritable identité du Messie. Dès qu'il l'a reconnu, il l'a annoncé au monde.
Jean Baptiste était le prophète le plus célèbre de son temps. Il avait amorcé un vaste mouvement de conversion au bord du Jourdain, puis il s'est opposé ouvertement au puissant roi Hérode. Toute l'attention qui était tournée sur lui, il la dirige vers le Fils de Dieu. Il a compris clairement que son rôle est de se faire oublier de manière à ce que tous les regards s'attachent désormais à celui qui vient inaugurer le Règne de Dieu.
Dans notre monde où les libertés individuelles sont fondamentales et où l'épanouissement personnel est roi, Jean Baptiste nous donne un rare exemple d'effacement et d'oubli de soi. Sommes-nous prêts à remplir nos engagements en cherchant à nous faire oublier dans la joie d'une mission aussi bien remplie?
(1) Suggenis signifie du même clan familial, et non pas cousine germaine, qui se dit anepsia.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 20 janvier 2002, 2e dimanche du temps de l'Église
Voici l'Agneau de Dieu
Le quatrième évangile est rédigé comme un long procès où des témoins se succèdent pour déclarer officiellement ce qu'ils savent de Jésus, Verbe fait chair, Lumière du monde, Fils unique de Dieu, Roi d'Israël. Ainsi, dès le premier jour de la semaine inaugurale, Jean Baptiste a répondu aux prêtres et aux lévites envoyés de Jérusalem: il leur a déclaré qu'il n'était pas le Messie. Le lendemain, il témoigne devant ses disciples, des hommes disposés à croire: Voici,(1) leur dit-il, l'Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. Les commentateurs ne s'entendent pas sur le sens précis de ce mot. Jésus est-il l'agneau immolé durant la Pâque, en mémorial de la libération d'Égypte? Est-il l'agneau immolé et vainqueur de l'Apocalypse (5, 6 et 12)? Est-il le serviteur d'Isaïe qui n'ouvrait pas la bouche comme un agneau conduit à la boucherie (53, 7). Ou peut-être doit-il remplacer l'agneau qu'il fallait immoler chaque jour dans le Temple, pour l'expiation des péchés du peuple?
La meilleure réponse est sans doute dans la foi des premiers croyants, auxquels l'évangile de saint Jean fut d'abord destiné. Ils ne pensaient pas tant à la douceur ou à la faiblesse de l'agneau qu'à la manifestation en lui de la puissance du Dieu Sauveur d'Israël. L'eucharistie était pour eux le rappel de la Pâque à laquelle s'associait désormais l'assemblée chrétienne.
Chaque fois qu'ils recevaient le corps et le sang du Christ ressuscité, les premiers croyants reconnaissaient l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Comme eux, nous retrouvons le même sens dans la communion et les acclamations au coeur de nos eucharisties: Quand nous mangeons ce pain et buvons à cette coupe, nous célébrons le mystère de la foi.
Notre monde a une longue expérience de révolutions et de libérations qui n'ont fait que déplacer les oppressions et les injustices. Ce monde a soif d'une libération profonde qui ira au coeur du mal. Voici enfin celui qui doit enlever le péché du monde. Le mot grec employé ici par saint Jean signifie à la fois porter au sens de prendre sur soi en se chargeant du péché, en même temps qu'emporter au sens de l'ôter, de l'enlever en le faisant disparaître.
Par l'action de l'Agneau, le monde longtemps blessé par l'injustice et la haine connaîtra sa vraie libération: il sera restauré dans l'amour du Père.
(1) C'est l'expression solennelle qui introduisait les révélations majeures chez les prophètes. Par exemple: Voici que la vierge concevra... (Isaïe 7, 14 cité en Matthieu 1, 23)
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 27 janvier 2002, 3e dimanche du temps de l'Église
Le peuple a vu une grande lumière
Isaïe réussit à faire passer une note joyeuse, pleine de lumière, au milieu d'une situation particulièrement pénible. Son pays est déchiré par la guerre. Les rois d'Israël se sont engagés dans de mauvaises alliances. Les territoires de Zabulon et de Nephtali furent alors dévastés par les terribles armées assyriennes(1) en 734 avant Jésus Christ.(2)
Malgré l'ampleur du massacre et la grande misère des gens, le prophète est encore plus préoccupé par les calamités spirituelles qui affligent le peuple. Il raffermit le courage de chacun et parle en métaphores de lumière, de joie, de moisson, de liberté.
Le texte de saint Matthieu rappelle clairement le souvenir de cette époque et de la célèbre prophétie. Selon le récit de l'évangile, il semble qu'au retour de son épreuve de quarante jours au désert, Jésus vienne d'apprendre que Jean Baptiste a été mis en prison. Il décide de quitter les rives du Jourdain pour habiter au nord du lac de Tibériade, à Capharnaüm.
Saint Matthieu s'empresse de souligner qu'il établit sa demeure(3) dans les territoires de Zabulon et de Nephtali, autrefois dévastés par les Assyriens. Ces régions avaient senti, plus que les autres, le besoin urgent du Libérateur promis. Fidèle à la tradition juive, saint Matthieu évite de mentionner le Nom divin: le Messie vient donc instaurer le Royaume des cieux, une structure sociale où Dieu lui-même prendra le pouvoir pour établir une société où tous auront droit à leur juste part de bonheur.
Jésus enseigne au bord du lac en proclamant la conversion à la suite de Jean Baptiste: Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche. Voilà des siècles entiers, interminables, que tout le peuple attend la visite d'un messager capable d'inaugurer enfin ce Règne de Dieu. Cette fois, tous entendent son message.
Quelques pêcheurs occupés sur le rivage entendent sa voix et partent avec lui. La scène est brève, invraisemblable aussi. Interpellés, deux pêcheurs laissent l'épervier sur le rivage pour se joindre à lui. Un peu plus loin, deux autres laissent leur père, avec tout leur matériel de pêche, et s'engagent avec lui.(4)
(1) Par cruauté, les Assyriens condamnaient les vaincus à mourir sur le pal.
(2) On situe la naissance d'Isaïe aux environs de 765 avant notre ère, et sa vocation l'année de la mort du roi Ozias, en 740.
(3) Le verbe katoikeô vient de oikia, maison.
(4) Le texte grec suggère que Pierre et André sont plus pauvres. Ils pêchent à l'épervier (amphiblèstron) alors que Jacques et Jean, les fils de Zébédée, ont à leur service des employés pourvus de barques et de grands filets (diktua).
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 27 janvier 2002, 3e dimanche du temps de l'Église
Heureux les pauvres de coeur
Pour des milliers d'êtres humains, cette page des béatitudes est comme un monument dressé sur notre monde, la page la plus admirable de toute l'histoire de l'humanité. Mais en regard de la réalité de nos vies et des évidences les plus répandues, elle semble illustrer aussi le monde à l'envers.
Lorsque cet évangile nous est lu à la Toussaint, il apparaît dans une atmosphère d'achèvement: c'est la réussite définitive de l'oeuvre du Seigneur. Aujourd'hui, il apparaît comme un commencement. C'est l'annonce du Royaume dans sa racine et dans son germe.
En saint Luc, Jésus descend de la montagne après avoir passé la nuit en prière. Il s'adresse à ses disciples et à la foule réunis dans la plaine. En saint Matthieu, au contraire, Jésus gravit la montagne, où il s'adresse à la foule.
Dans les deux cas, il apparaît comme le nouveau Moïse, venu refaire l'unité du Peuple de Dieu. Il promulgue la loi du Royaume.(1) Ses auditeurs y trouvent un message essentiel: il faut changer de vie, se convertir, voir les choses d'une autre manière, car le Royaume des cieux est au milieu de nous.
Depuis des siècles, le sermon sur la montagne a fasciné des générations en rejoignant les fibres humaines les plus intimes de notre être. Tout ce qui vibre en nous d'aspirations et de désirs de générosité y est touché.
Au même moment, tout ce que notre vie comporte de douloureux et d'insupportable est enfin dévoilé, reconnu, guéri. La misère qui semble s'abattre toujours sur les mêmes, l'exclusion des malades et des infirmes, la pauvreté et la souffrance elles-mêmes deviennent sources et motifs de joie. Voici le Libérateur.
Nous avons maintes fois essayé de poursuivre et de réaliser ce qu'il y a de plus pur en nous, mais toujours il nous a semblé que nous n'étions pas libres, comme si des forces opposées nous l'interdisaient. Il nous semble alors que le progrès annoncé par les béatitudes demeure fuyant et insaisissable; qu'on ne peut jamais l'atteindre, et encore moins le savourer sans le secours de Dieu.
Car il s'agit d'un renversement radical des mentalités et des valeurs; un changement si profond qu'il ne peut se faire sans la transformation complète de ce qui ne correspond pas au dessein initial du Créateur.
(1) La Loi de Moïse est aussi rattachée à la montagne, rappel et signe de la présence de Dieu.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 3 février 2002, 4e dimanche du temps de l'Église A
Sel de la terre, lumière du monde
Qui d'entre vous s'est dit en se levant ce matin: Moi, je suis le sel de la terre, la lumière du monde? Même après une solide thérapie sur l'estime de soi, arriverait-on à une pareille image! C'est pourtant bien ce que le Seigneur vient de nous dire.
Il a gravi la montagne où il a rassemblé les disciples. Il leur a donné les béatitudes et leur a enseigné le chemin difficile du Royaume, un chemin rempli de contradictions qui transforme la faiblesse et la peine en joie. C'est comme s'il ajoutait: Bâtir le Royaume sera long et exigeant. Lorsque vous serez découragés et que votre patience perdra de sa vigueur, rappelez-vous bien que vous êtes le sel de la terre et la lumière du monde.
Et ceci n'est pas une simple image ni un simple objectif, c'est notre nature de disciples. Il faut être pleinement sel de la terre et lumière du monde, car nos doutes et nos hésitations peuvent détériorer notre nature. C'est notre identité de disciples de Jésus qui est en jeu.
Cela pose une fameuse question: Est-ce que le témoignage doit se rechercher pour lui-même? Faut-il inspirer notre conduite par cette volonté de témoigner ou même d'imposer nos vues et notre idéal aux autres? Où est la conscience de nos faiblesses? Où sont la transparence et la vérité auxquelles nous invite si fortement l'évangile?
Ce n'est pas en fonction du regard des autres qu'un croyant règle sa vie. Nous sommes d'abord fidèles à ce que Dieu attend de nous puisque c'est son Royaume que nous construisons. Il fera de nous le sel de la terre et la lumière du monde si nous voulons seulement nous laisser transformer avec lui.
Isaïe suggère les moyens qui reflètent le mieux le Royaume: Partage ton pain avec celui qui a faim, recueille chez toi le malheureux sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable. Dans ce Royaume où Dieu a pris le pouvoir, tous les aspects de la société sont réglés sur la fraternité et la justice. Il importe en priorité que toute personne ait sa part de bonheur. De l'effort concerté de chaque disciple dépend la totalité du projet de Dieu. Plus que jamais, nous sommes invités à y entrer.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 10 février 2002, 5e dimanche du temps de l'Église A
Aux sources de la Loi: choisir la vie
Un Sage de l'Ancien Testament, Ben Sirac, affirme ce matin que chacun est libre d'observer la Loi: Si tu le veux, dit-il, tu peux observer les commandements. Il invite ses lecteurs à choisir librement entre l'eau et le feu, entre la vie et la mort, comme une mère qui donnerait pour seule consigne à son enfant: Fais ce que tu veux: tu es libre. Rappelons-nous que l'auteur du Deutéronome ajoutait: Choisis donc la vie! (30, 19)
Le sermon sur la montagne apparaît d'autant plus déroutant. Non seulement Jésus nous oblige-t-il à observer la loi, mais pour choisir la vie, il faudra nous ajuster aux intuitions de base qui ont inspiré cette Loi dans le grand projet initial du Créateur.
Dépasser la Loi: Si votre justice ne dépasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux. Et Jésus nous donne aujourd'hui en exemple quatre lois: deux interdictions formelles du Créateur, le meurtre et l'adultère; de même que la fidélité à deux engagements librement consentis: le serment et le mariage.
La sagesse populaire ambiante nous indiquera toujours des moyens d'en sortir: J'ai une autre idée. Les conditions ont évolué. C'est lui qui m'a attaqué. C'est elle qui a changé... Car ni la mentalité légaliste ni les faux-fuyants des débrouillards ne correspondent à l'esprit des béatitudes. La liberté que Dieu nous a confiée nous demande d'aller au-delà de toute forme de loi pour remonter aux intuitions du Créateur.
Ce qui est légal n'est pas forcément moral et les lois injustes sont nombreuses dans toute société. Nous savons combien les forts et les puissants de ce monde profitent aisément des failles de nos lois, car aucune législation n'est parfaite. Que feront devant tout cela les fils et les filles du Royaume?
Le sermon sur la montagne, sur lequel nous avons réfléchi depuis trois semaines, nous invite à examiner sérieusement le droit et les valeurs de la société. Il faut entrer dans le Règne de Dieu. Quelle est cette loi nouvelle qui doit maintenant régir nos rapports dans le monde où Dieu devient roi afin d'assurer le bonheur de tous ses enfants, en particulier des plus petits?
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 17 février 2002, 1er dimanche du Carême A
Le désert, avant de prendre la route
Dans l'expérience d'Israël, le désert est le lieu des nouveaux départs. C'est le lieu du silence et de l'absence, où l'on ne trouve ni structures, ni pressions sociales, ni chemin tracé d'avance, ni marchand de légumes, ni aucun autre avantage de la société égyptienne dominante et rigide.
Ainsi privé de tout, Jésus éprouve la liberté de repartir à neuf. Le tentateur s'approche alors de lui pour lui indiquer trois directions fondées sur la logique humaine.
Au baptême, la voix des cieux a retenti: Celui-ci est mon Fils bien-aimé; en lui j'ai mis tout mon amour. Le diable en tire une première conclusion: Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. En d'autres termes, profite de ton pouvoir pour assurer ton bien-être matériel!
Nous sommes tentés de la même manière: il faut choisir entre le projet de Dieu et les avantages personnels. Jésus choisit de fonder ses décisions sur la Parole de Dieu: Il est écrit: Ce n'est pas seulement de pain que l'homme doit vivre, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
Le tentateur le place au sommet du Temple. Si tu es le Fils bien-aimé, jette-toi en bas, car il est écrit... La proposition est logique encore une fois, et en toute apparence fondée sur la Parole de Dieu. Mais Jésus lui déclara: Il est encore écrit: Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu.
La troisième fois, le démon propose une alliance avec Jésus: un simple geste en échange de sa mort en croix. Tout cela, je te le donnerai, si tu te prosternes pour m'adorer. Adorer signifie reconnaître comme maître et seigneur. Jésus répond par l'essentiel de la Parole de Dieu: C'est Lui seul que tu adoreras! L'homme ne se soumettra qu'à ce qui lui est supérieur.
Dans le récit d'aujourd'hui, Jésus revit trois expériences malheureuses d'Israël au désert, et il les reprend dans la fidélité. C'est Dieu lui-même qui lui donnera le pain de vie en temps voulu.(1) Jésus refuse de tenter Dieu comme le Peuple l'avait fait aux eaux de Mériba.(2) Enfin, il corrige l'épisode du veau d'or(3) Dès son entrée en scène, Rédempteur rétablit le Peuple de Dieu dans les voies de l'obéissance et de la fidélité.
(1) Deutéronome 8, 3.
(2) Exode 17, 7 et Deutéronome 6, 16.
(3) Exode 32.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 24 février 2002, 2e dimanche du Carême A
Comme un éclair sur notre chemin
Vous avez déjà été seuls sur une route inconnue. La nuit était noire; la pluie rendait périlleuse la succession rapide des pentes et des courbes. Soudain, en quelques instants, un immense éclair a illuminé tout le paysage: vous vous êtes sentis rassurés après avoir vu l'ensemble de la route.
C'est un peu l'expérience des trois disciples au sommet du mont Tabor. Depuis longtemps, ils voyaient grandir l'opposition de leurs adversaires. Ils savaient que les jours du Maître étaient comptés.
D'ailleurs, peu de temps avant le récit d'aujourd'hui, Jésus a annoncé les grandes étapes de sa Passion. Il lui faudra souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter (16, 21). C'est dans ce contexte qu'il les emmène à l'écart, sur un sommet qu'une tradition a identifié au mont Tabor, une montagne élevée qu'on aperçoit de loin sur la route.
C'est un lieu magnifique. Vers la Méditerranée s'étend largement la vallée fertile d'Esdrelon; de l'autre, par temps clair, on peut voir jusqu'au lac de Tibériade, par-dessus les collines de Galilée. Jésus est venu dans la montagne pour prier, nous dit saint Luc. Il a sans doute besoin de réconfort à l'approche de sa Passion. Les disciples en auront encore plus besoin que lui.
Saint Matthieu nous dit qu'à cet endroit, il fut transfiguré devant eux. Pendant quelques instants, l'identité du Fils de Dieu qui demeurait voilée est apparue en pleine lumière. Moïse et Élie, les représentants de la Parole de Dieu, de la loi et des prophètes, sont avec lui. Une voix des cieux redit la phrase déjà entendue le jour de son baptême: Celui-ci est mon Fils bien-aimé; en lui j'ai mis tout mon amour.(1)
Au Thabor, le Père répond à la prière confiante de Jésus en le confirmant dans sa mission, celle qu'Isaïe avait annoncée.(2) Pour les disciples, comme pour nous aujourd'hui, la Transfiguration est un rayon d'espérance. Au coeur du mystère de nos vies, au coeur des questions soulevées par le sens de nos difficultés et de nos échecs, la lumière du Christ vient tout remettre en perspective.
(1) Comparer Matthieu 3, 17 et 12, 18.
(2) Les chants du Serviteur: Isaïe 42, 1-9; 49, 1-6; 50, 4-9; 52, 13 à 53, 12.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 3 mars 2002, 3e dimanche du Carême A
Avec qui partager l'eau vive?
Sur le ton de réparties agiles entre deux esprits vifs, nous apprenons les étapes du cheminement de la foi, depuis l'inattention jusqu'au témoignage.
Jésus fatigué de la route s'est assis à la margelle d'un puits. Arrive une femme qui semble vivre au ban de la société, puisqu'elle vient seule puiser de l'eau sous le soleil de midi. Il lui demande: Donne-moi à boire. Elle trouve aussitôt une objection: Vous êtes juif! Mais l'étranger poursuit: Si tu savais le don de Dieu, c'est toi qui aurais demandé à boire. Car il voit bien qu'elle a soif.
La confiance et l'intimité s'établissent difficilement. Instable, cette femme est en quête de sens après avoir raté cinq mariages. Mais elle fait preuve d'une grande pureté intérieure et Jésus lui tend la main sur le sentier de la foi. Passé le premier mouvement d'impatience, elle lui tend l'oreille.
De fil en aiguille, à partir d'un verre d'eau, Jésus l'amène au bout de ses questions. Il promet à une exclue blessée par la vie une eau qui jaillira dans son coeur comme une source. Il est lui-même la fontaine de vie qui s'ouvre en elle pour ne plus jamais se refermer. Elle comprend surtout que toute personne qui accueille le Messie aura accès à cette surabondance de vie.
Le Prophète lui a dit tout ce qu'elle a fait: le terrible quotidien des bonheurs d'occasion, des projets sans lendemain, des espoirs et des amours déçus.
Elle a soif de la vraie vie. Elle s'est mise à la table de la Parole parce qu'elle a faim et soif de sens et qu'elle veut sa place au soleil dans le grand projet du Créateur. Jésus lui enseigne le culte en esprit et en vérité, et elle court annoncer la Bonne Nouvelle aux gens de Sykar, qui accueillent le Messie à leur tour.
La vie mouvementée de la Samaritaine suggère qu'il faut parfois être secoué pour tendre la main à Dieu. Ceux et celles qui n'y sont pas éveillés continueront d'avoir faim et soif. Mais comment les amener à l'eau vive?
Disciples du Christ, nous avons tous rencontré, sur nos chemins, de ces exclus pourtant invités à manger et à boire à la table du Royaume. Le banquet est prêt, la table est mise et la fontaine donne son eau. L'heure est venue du festin des nations (voir Isaïe 25, 6 et surtout 66, 18-21): à nous d'y amener les exclus au hasard de nos rencontres.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 10 mars 2002, 4e dimanche du Carême A
Va te laver à la piscine de Siloé
À chaque fois qu'il met en oeuvre son pouvoir de guérison, le Messie exerce et révèle sa mission de rétablir l'humanité dans sa dignité première. Il se penche aujourd'hui sur le limon de la terre d'où nous avons été tirés (Genèse 2, 7). Il refait le geste initial du Créateur en y ajoutant un remède de l'époque: les blessures guérissaient mieux, selon la coutume populaire, si l'on y appliquait de la salive.
Il fait donc de la boue avec sa salive, en enduit les yeux de l'aveugle et l'envoie à une source d'eau vive: Va te laver à la piscine de Siloé. L'aveugle reconnaît son besoin de guérison, il se lave à la source tel que prescrit et recouvre la vue comme aux premiers jours de la création.
L'histoire qui s'ensuit ressemble à une pièce de théâtre tellement les jugements des hommes sont ténébreux et les contradictions apparentes. C'est un récit plein d'ironie sur l'illogisme de ceux qui s'opposent au bon sens et à la foi au Christ. L'aveugle a pourtant trouvé en Jésus l'unique source de la lumière.
Le discours des prétendus sages est si incohérent qu'à plusieurs reprises, l'homme serait tenté de dire à tout le monde: Allez-vous-en et laissez-moi la paix! Mais saint Jean tient à garder son personnage en scène: ce qui se déroule illustre trop bien le rejet de Jésus et de ses disciples. L'action reflète en particulier les difficultés des premiers chrétiens, qui furent effectivement chassés de la synagogue à cause de leur foi, vers les années 80, à la suite de la célèbre assemblée des pharisiens tenue à Jamnia.
Comme beaucoup de chrétiens du temps, les parents de l'aveugle-né se défilent: ils se rallient aux aveugles volontaires de peur d'être exclus comme ceux qui se sont ralliés au Christ. De leur côté, les autorités qui prétendaient tout connaître de la Parole de Dieu, et qui se croyaient solidement établis dans la vérité, se bouchent les yeux et les oreilles. Ils rejettent l'évidence pendant que l'aveugle guéri poursuit seul sa démarche pour enfin reconnaître Jésus. Il peut toujours se demander où est le problème sinon dans le crâne de ses opposants.
Nous poursuivons notre montée vers Pâques. L'aveugle qui s'est joint aux disciples souligne nos besoins de guérison. Saurons-nous les reconnaître? Poserons-nous comme lui les gestes voulus par le Messie? Et surtout, quelle partie de nous-mêmes exposerons-nous à son pouvoir de guérison?
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 17 mars 2002, 5e dimanche du Carême A
Lazare, viens dehors!
Voilà d'emblée l'image la plus saisissante du carême: un homme déjà enseveli depuis quatre jours sort vivant de son tombeau, les pieds et les mains entourés des bandelettes de la sépulture,(1) et le visage enveloppé d'un suaire. L'image est si forte que l'artiste chargée d'en faire la représentation dans notre paroisse a voulu le rendre aussi amusant que possible, pour éviter les cauchemars chez les enfants et les adultes!
Mais Lazare sorti vivant du tombeau n'est pas seulement un message percutant, il rejoint la foi des témoins. Saint Jean écrit un peu plus loin dans son récit: Les chefs des prêtres décidèrent alors de faire mourir aussi Lazare... parce que beaucoup de Juifs, à cause de lui, s'en allaient, et croyaient en Jésus. (12, 10-11) L'entêtement des adversaires sera à son comble devant la force grandissante du souvenir qu'en ont conservé les témoins.
C'est qu'une seule Parole de Jésus a suffi. Un tel pouvoir sur la mort, clairement manifesté à peine quelques semaines avant les événements de la Pâque, entraînera l'assentiment de beaucoup.
Depuis trois dimanches, saint Jean parle du choix que tous devront faire entre la foi et le refus de croire. Il le dit au moyen de contrastes entre la lumière et les ténèbres, entre la soif et l'eau vive, entre la cécité et le retour à la vue, entre l'accueil et le rejet de la Parole de Dieu. Aujourd'hui, le récit de la résurrection de Lazare résume bien l'ensemble de ses enseignements.
Déjà, Jésus apparaît à la lumière de Pâques: Je suis la résurrection et la vie, dit-il à Marthe venue à sa rencontre. Celui qui croit en moi, même s'il meurt, vivra; et toute personne qui vit et croit en moi ne mourra jamais.
Le retour à la vie de Lazare éveille forcément la foi chez de nombreux témoins; mais d'autres ont déjà commencé à planifier la mort du Maître de la vie. Au-delà de tous les gestes de refus et de l'opposition violente qui sera faite au Christ, comme à la première génération chrétienne, saint Jean nous rappelle clairement que la mort n'aura pas le dernier mot.
(1) Mot à mot, pour bien saisir l'image: Il sortit (il peut donc marcher), le ayant-été-mort, ceint (du verbe deô) aux pieds et aux mains par des bandelettes (keiriais). Par contraste, Jésus sera libre de tout lien avec la mort: il laissera son linceul derrière lui (Jean 20, 5-6).
Bernard Lafrenière, c.s.c.,
Le dimanche 24 mars 2002, Dimanche des Rameaux
Ce merveilleux récit de la Passion
Les événements du carême et de la semaine sainte relancent tous la même question: Qui donc es-tu, Jésus de Nazareth? Un prophète aux paroles fascinantes, mais qui demeure muet? Un guérisseur puissant réduit à l'inaction? Un ami insaisissable? Es-tu le Messie, le Fils de Dieu, le Fils de David, le Roi des Juifs? La réalité semble déborder chacune de nos réponses.
Saint Matthieu a construit son récit sur des contrastes et des indices. Une foule acclame Jésus, une autre le condamne à grands cris à mourir en croix. On libère un criminel de droit commun appelé Bar-Abbas, le Fils-du-Père; on fait mourir à sa place le vrai Fils du Père. Un apôtre se prépare à le livrer en secret alors que son meilleur ami, de loin le plus ardent, lance avec mépris à une servante: Je n'ai jamais vu cet homme!(1)
De la bouche de Pilate vient la seule tentative de reconnaître le Messie. Il le fait en toute ironie, dans les mots païens qui furent autrefois ceux des mages: le Roi des Juifs. Les soldats romains l'habillent d'un accoutrement royal en posant sur sa tête le diadème rayonnant des rois helléniques déchus. Par dérision, ils se prosternent devant lui alors que la croix arbore le véritable motif de cette condamnation, rédigé par le représentant de l'autorité romaine: Jésus de Nazareth, le Roi des Juif.
Les soldats qui ont partagé ses vêtements sont heureux de leur sort. Ils restent bassement là, assis, à le garder alors que les bandits crucifiés à ses côtés ont encore l'énergie et l'audace de l'injurier avec les passants (27, 36 et 44).
Enfin, la terre elle-même se rebelle devant une telle effronterie. Dans un tremblement de terre, le voile du temple se déchire, ce qui annonce la fin du culte des grands prêtres, alors que les tombeaux s'ouvrent et libèrent des saints juifs en signe de la victoire sur la mort. Une telle vision oblige le centurion et ses gardes à regarder de nouveau le crucifié et à le reconnaître ensemble pour la première fois: Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu!
Par la beauté et le choix de ses images, par l'agencement des contrastes, saint Matthieu nous livre un récit extraordinaire. Il ne nous reste plus qu'à nous arrêter, à fermer les yeux, à faire le silence et à contempler la mort du Fils de Dieu.
(1) On traduit le plus souvent ouk oida par: Je ne connais pas. C'est une forme ancienne du verbe voir qui signifie: je connais ou je sais pour l'avoir vu. Le sens est dans l'image.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 31 mars 2002, Pâques
Il est ressuscité!(1)
C'est le cri de notre foi chrétienne le matin de Pâques: Jésus n'est plus au tombeau. Après avoir relevé les boiteux, les malades, les exclus, les blessés de la vie, il a été rejeté et broyé. Mais au-delà de toutes les attentes, Dieu a soutenu, puis relevé et exalté son Serviteur.
Cette bonne nouvelle est un événement inouï dans notre histoire humaine. Elle s'adresse à l'ensemble des disciples. Elle est annoncée par un messager affichant des signes du ciel: le tremblement de terre, la puissance de rouler la pierre et de la dominer, l'aspect de l'éclair, le vêtement blanc comme neige... Les gardes embauchés pour la surveillance du tombeau furent tellement saisis à la vue de la puissance de Dieu qu'ils en devinrent comme morts.
La résurrection de Jésus est beaucoup plus qu'un simple retour à la vie. Souvenons-nous des mains et des pieds de Lazare empêtrés dans les liens du tombeau, et de la fille de Jaïre qui avait encore faim. Jésus est entré dans une tout autre vie (Romains 6, 9), il partage en plénitude la vie même de Celui en qui il a mis entièrement sa confiance. Dieu l'a ressuscité! (Actes 2, 24).
Là repose aussi notre espérance. En ne craignant pas de nous engager à la suite de Jésus dans les mêmes causes que lui, en tendant comme lui la main aux exclus et aux réprouvés, en mettant fermement nos pas dans la trace de ses pas baptisés en lui nous vivons de sa vie. Notre mission et nos options sont maintenant les siennes et nous avons part à la même confiance et aux mêmes certitudes que lui. Là est toute notre force.
C'est aujourd'hui la plus grande fête de l'année. Ensemble, nous nous souvenons et nous célébrons. Nous enfonçons nos racines jusqu'à l'aube de la création et de la vie. Au milieu de la nuit, nous bénissons le feu nouveau, nous allumons le cierge pascal, nous chantons les mots qui changent la face de l'univers: Exultez de joie!
Et puis nous reprenons la route aux côtés de Jésus. Baptisés en lui, nous le rejoignons dans l'espace missionnaire de la Galilée où il nous précède. Car sa vie est soudée à la nôtre depuis la nuit très sainte où Dieu l'a relevé de la mort.
(1) Nous nous attachons au texte de Matthieu 28, 1-10 proposé pour le cycle de l'année A. Ègerthè est l'aoriste passif de egeirô, qui signifie réveiller, relever, ou faire se lever. Mot à mot: Il a été relevé de la mort, par Dieu lui-même que la tradition juive évite de nommer en employant le passif.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 7 avril 2002, 2e dimanche de Pâques
Thomas: entre la méfiance et la foi
Ses amis lui ont dit que Jésus est vivant, mais il n'était pas là pour le voir. Il semble leur dire: Vous autres, avec vos histoires de ressuscité! Il scrute leurs regards de Méditerranéens rieurs, puis il secoue la tête avec insistance: Si je ne mets pas mon doigt à l'endroit des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je n'y croirai pas!
Thomas serait le plus heureux des hommes si c'était vrai! Il était aussi fasciné que les autres par cet ami extraordinaire, mais il croit que les choses ont mal tourné pour Jésus. Il est difficile d'imaginer une fin plus amère et un rejet plus complet que cette mort en croix décidée par le plus haut tribunal de la nation juive en accord avec le gouverneur romain.
Devant une pareille tragédie, on perd le sommeil à force de logique: Dieu l'a-t-il vraiment ressuscité? S'il avait voulu lui donner son appui, ne serait-il pas intervenu beaucoup plus tôt au lieu de le laisser souffrir ainsi? En fait, Jésus a mis toute sa confiance en son Père mais aucune douleur ne lui a été épargnée, ni aucun autre défi propre à sa condition humaine.
Thomas est déchiré dans un profond mystère. Il choisit d'attendre que lui vienne, à son tour, l'expérience du ressuscité.
Sa décision nous éclaire autant qu'elle nous rassure. Car au lieu de le réprimander, Jésus lui exprime sa compassion et sa confiance, comme il a jadis soutenu la femme adultère en lui disant: Désormais ne pèche plus (Jean 8, 11). Il n'y a, dans le regard du ressuscité, aucune condamnation lorsqu'il dit amicalement à Thomas: Cesse d'être incrédule, sois croyant!
L'apôtre, semble-t-il, n'en demandait pas tant. Il répond dans un élan de reconnaissance et de profonde amitié: Mon Seigneur et mon Dieu! Cette parole nous rejoint par-delà les siècles, au coeur de la réalité ecclésiale.
La foi naissante des premiers témoins est aussi la nôtre. Réunis entre amis, les proches du ressuscité sont remplis d'émotion et de joie en voyant Jésus. Marie Madeleine, arrivée la première au tombeau, transmet la nouvelle à Pierre et Jean. Puis chacune et chacun fait, à son tour, l'expérience de cette reconnaissance du coeur: Jésus, le Christ, est vivant. Nous le reconnaissons aussi avec Thomas, et nous en sommes tous ensemble les témoins.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 14 avril 2002, 3e dimanche de Pâques
Leurs yeux étaient aveuglés(1)
Notons au départ que les disciples d'Emmaüs ne sont pas des apôtres. Le premier est un certain Cléophas; l'autre pourrait s'appeler Hélène, Sylvie, Claude ou Nicolas, puisque toute cette action se déroule encore aujourd'hui.
Depuis la résurrection, Jésus nous rassemble et marche avec nous sur la route. Il nous offre deux moyens de le reconnaître et d'accueillir le don gratuit de la foi: l'intelligence des Écritures et la fraction du pain. Les disciples retournent à la communauté pour s'entendre dire: C'est vrai! Le Seigneur est ressuscité: il est apparu à Simon-Pierre. Ils se font missionnaires à leur tour et racontent comment ils l'ont vu et reconnu.
Mais avant d'ouvrir le coeur des disciples d'Emmaüs à la foi, Dieu doit voiler à leurs yeux les traits familiers du Messie humain, politique et terrestre qu'ils croyaient si bien connaître et en qui ils avaient mis tant d'espoirs à courte vue. Ce n'est qu'au terme d'un long cheminement(2) qu'ils seront en mesure de se tourner vers le Messie rejeté et broyé, que Dieu lui-même a relevé puis exalté.
On trouve, dans ce résumé de catéchèse apostolique, quatre éléments de base de la messe:
a) Jésus prend l'initiative de convoquer et de rassembler les disciples. Ceci correspond à la mise en situation, au chant d'ouverture, à la salutation, à la préparation pénitentielle, au Gloire à Dieu, à la prière d'ouverture.
b) Dans la liturgie de la parole, Jésus lui-même nous explique tout ce qui le concerne dans les Écritures. Le coeur des disciples en est transformé.
c) Ensuite, Jésus nous donne sa vie par amour: Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui (Jean 6, 56). Il établit, avec ses disciples, la nouvelle alliance en son corps et en son sang.
d) Enfin le Christ ressuscité charge ses disciples d'annoncer partout la Bonne Nouvelle; il nous envoie vivre et faire vivre par l'établissement de son Règne.
(1) La forme passive sert à indiquer qu'une action vient de Dieu sans mentionner son Nom, selon la coutume juive. Ici, mot à mot: Leurs yeux étaient retenus, ou empêchés (krateô) par Dieu de le reconnaître (epigignôskô). La même règle de lecture s'applique à l'étape suivante: Leurs yeux furent ouverts par l'intervention de Dieu. Versets 16 et 31.
(2) On a traduit avec raison les soixante stades 10,8 km par deux heures de marche. Ce fut, pour eux, une longue conversation avec Jésus.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 21 avril 2002, 4e dimanche de Pâques
Je suis le bon Pasteur
Avant la fin du Concile, en 1964, le pape Paul VI a fait de ce dimanche la journée mondiale de prière pour les vocations sacerdotales, religieuses et missionnaires.
Plusieurs ont voulu élargir son propos à l'ensemble des vocations, en y ajoutant le mariage et toute autre forme d'engagement chrétien. Le dimanche des vocations perdait son sens propre en s'ouvrant à l'ensemble de la vie chrétienne.
D'autres ont voulu remplacer le mot sacerdotal par une antique antonomase (presbytes et rats!)(1) qui définissait la fonction par un âge plus avancé que le nôtre. On a ensuite mis en doute l'existence de toute vocation propre, en ne retenant que la seule et unique vocation baptismale. Aujourd'hui, dans les pays où les vocations sacerdotales et religieuses sont nombreuses, on rend à ces réalités ecclésiales leur juste place, avec le sens et la fonction qui leur sont propres.
Les vocations personnelles sont nombreuses dans la Parole de Dieu. Elles ont mille visages: celle de Samuel n'est pas celle d'Abraham, de Moïse ou des prophètes. Celles de Marie et de Joseph ne ressemblent pas à celles des premiers disciples (Marc 1, 16-20), qui rappellent celle d'Élisée, invité par Élie à se joindre à lui (1 Rois 19, 19-21) et à la communauté des frères prophètes (20, 35). Dans ce dernier texte, la plupart des versions interprètent venez derrière moi par à ma suite, de même qu'ils l'accompagnèrent par ils le suivirent. Or, le verbe suivre n'existe ni en hébreu ni en grec.(2)
On a souvent cité la phrase: Viens et suis-moi. Modeler l'ensemble des vocations sur l'appel de l'homme riche présente une double difficulté: d'une part, l'homme riche a rejeté l'appel, et d'autre part, l'image elle-même est inexacte. C'est la version latine qui a réduit au verbe suivre des images variées, beaucoup plus belles. Dans le texte grec, chaque disciple est appelé non pas à suivre Jésus, mais à prendre la route avec lui.
Notre réflexion de ce dimanche doit être centrée en priorité sur le bon Pasteur et sur les pasteurs selon le coeur de Dieu; sur la vie consacrée et sur le ministère sacerdotal et missionnaire, au risque de manquer l'objectif et le sens de la fête. Car ni le rôle, ni la mission, ni la vocation propres des prophètes et des pasteurs ne peuvent être étendus l'ensemble des croyants.
(1) En fait, ce long débat n'a touché que les théologiens de langue française.
(2) L'image suggérée par le verbe suivre est que Jésus précède, ce qui est loin d'être toujours le cas dans le texte grec. En hébreu, on lit dans l'appel d'Élisée: v. 19: et lui avec le douzième; v. 20: et il courut derrière Élie; pour que j'aille après toi. En saint Marc, l'image la plus fréquente est un verbe d'accompagnement suivi du datif: Allons! Viens avec moi.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 28 avril 2002, 5e dimanche de Pâques
Je suis le chemin, la vérité, la vie
Après le dimanche des vocations, le calendrier voulu par le Concile a établi le dimanche des ministères, celui de l'imposition des mains aux diacres.
L'institution de ce ministère, ou de ce service, est le résultat d'un conflit: les veuves de langue grecque étaient plus négligées que celles des Hébreux. Cela nous rappelle que la mesquinerie humaine et le racisme existaient dans l'Église primitive même si la multitude de ceux qui avaient adhéré à la foi avait un seul coeur et une seule âme (Actes 4, 32). Voilà sans doute de quoi nous consoler: les partages injustes ne datent pas d'aujourd'hui!
L'Évangile nous ramène au dernier repas du Seigneur, au moment où il vient de prédire la trahison de Judas et le reniement de Pierre. L'instant est dramatique. Jésus annonce son départ et les disciples ne comprennent pas encore: Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, lui rétorque Thomas; comment pourrions-nous savoir le chemin?
Dans sa réponse, Jésus évoque le Nom divin, le célèbre Je Suis révélé à Moïse à l'Horeb, au buisson ardent (Exode 3, 14-15): Dieu est le seul être absolu et nécessaire, l'unique source de tout être créé. Egô eimi, YHWH, c'est le Nom sous lequel les Massorètes(1) ont inscrit les voyelles du mot Adonaï (mon Maître), pour rappeler qu'il fallait le substituer au Nom de Yahweh dans la lecture publique.
On retrouve les mots egô eimi une vingtaine de fois(2) en saint Jean: Je Suis... le bon pasteur; la porte des brebis; la vigne; la vraie vigne; le pain de vie; la lumière du monde; la résurrection et la vie; le chemin, la vérité et la vie; le Messie; le Fils de Dieu. Au sens absolu: Alors vous saurez que Je Suis et avant qu'Abraham fût, Je Suis. Les gardes venus arrêter Jésus au jardin des Oliviers tombent à la renverse en entendant prononcer ce Nom divin (Jean 18, 66).
Comme au temps de Moïse dans la traversée du désert, avec ses misères et ses faiblesses, le peuple de Dieu ne peut être qu'un peuple en marche. Sur le chemin, qui est le Christ ressuscité, personne ne doit s'installer ni s'arrêter, puisque l'Église elle-même est en marche.
(1) Les exégètes juifs qui ont créé les voyelles sous les caractères hébraïques, vers l'an 800 de notre ère. On a lu parfois: Jéhova, sans doute par erreur. Adonaï signifie: mon Seigneur.
(2) On ne peut en faire le compte exact puisque le sens des mots egô eimi (je suis) varie selon les contextes.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 5 mai 2002, 6e dimanche de Pâques
Le Père donnera un autre Défenseur(1)
Jésus était le premier, comme le chante la troisième préface pascale: Le Christ, notre Pâque,... reste éternellement notre défenseur auprès de toi.
Mais l'autre, celui que le Père enverra sous peu, sera en premier lieu le défenseur du Christ au coeur des croyants. Il dissipera l'indifférence et le doute pour nous ouvrir à la pleine connaissance du Fils de Dieu.
Dans le choc ressenti à la vue du Messie crucifié, les disciples ont appris un long chemin difficile. Mais tout est possible à celui qui croit (Marc 9, 23) et soutenus par l'Esprit de vérité, ils ne se sentiront plus seuls sur le chemin. Car un défenseur a été appelé par le Père, auprès d'eux.
Son premier rôle sera de leur faire voir et connaître(2) le Christ: D'ici peu, vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi. Mais il y a plus. Si vous m'aimez, nous dit Jésus, vous resterez fidèles à mes commandements. Il ne suffit pas de voir, de connaître et de croire: l'obéissance dont le Christ a fait preuve en allant jusqu'à la mort, et la mort de la croix, est aussi le chemin des disciples. Baptisés en Jésus, nous acceptons, même comme communauté, d'être plongés avec lui dans la mort pour ressusciter avec lui, dans la fidélité.
Le plus fascinant du message d'aujourd'hui est la nécessité de la prière. Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur. Il en est de même pour les nouveaux baptisés de Samarie. À leur arrivée, Pierre et Jean prièrent pour les Samaritains, afin qu'ils reçoivent le Saint-Esprit.
C'est comme si l'Esprit ne pouvait être communiqué aux humains que par la prière d'un autre qui l'a déjà reçu: Jésus le demande pour les apôtres, et les apôtres le demandent pour les baptisés. À notre tour de le demander pour les nouveaux baptisés, pour les gens qui nous entourent, pour l'Église et pour le monde. D'ailleurs, Jésus n'a-t-il pas dit: Combien plus le Père céleste donnera-t-il l'Esprit-Saint à ceux qui le lui demandent? (Luc 11, 13)
(1) Paraklètos vient de para: à côté, auprès de; et de klètos: appelé, invité ou bienvenu; de kaleô (dont l'anglais a fait to call), appeler. La première image qui vient à l'esprit est celle d'un soutien, d'un conseiller, d'un confident, d'un ami. Si l'on traduit ce mot par défenseur, il faudra éviter toute représentation agressive de combat ou de riposte belliqueuse.
(2) Voir et connaître se rejoignent: le verbe oida, je sais, est un ancien parfait de eidô, je vois.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 12 mai 2002, L'Ascension
Il reviendra dans la gloire
À première vue, c'est la fin d'une histoire qui a commencé par la parole de saint Jean: et le verbe s'est fait chair, des mots gravés en latin, à Nazareth, sur l'autel de la basilique de l'Annonciation. Ils indiquent le point de contact entre le ciel et la terre, le lieu et l'instant planétaires de l'union entre Dieu et l'humanité. Le début s'est fait humblement dans l'intimité d'une jeune femme attentive. L'Ascension marque la fin de cette présence physique, le retour éclatant et glorieux du Fils vers le Père, au sein de la nuée.(1)
Entre les deux, nous avons célébré le coeur du credo et le mystère de la foi: Christ est venu... il est né, il a souffert, il est mort, il est ressuscité...
Saint Luc nous répète que les disciples n'avaient encore rien compris: Seigneur, est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël? À première vue, quel désastre que ces trois années d'enseignement du Fils de Dieu aux disciples!
Et pauvres humains que nous sommes! Si notre intelligence n'est pas plus vive, il y a fort à parier que nous n'avons pas encore réalisé ce que le Christ signifie dans l'histoire de notre monde. La fête d'aujourd'hui pourra au moins nous remettre en bonne voie, avec l'aide de l'Esprit.
Depuis la vocation de Marie, comme depuis celles d'Abraham et de Moïse, l'histoire de la présence de Dieu à son peuple en est une de fidélité. La réponse du peuple en est une de rejet, de contradiction, d'incompréhension. Nous savons aujourd'hui qu'il reviendra dans la gloire, mais nous sommes souvent distraits par des préoccupations immédiates, à courte vue.
En même temps, à cause de notre incapacité personnelle, une puissance nous est donnée en héritage par le Ressuscité, car nous devenons indispensables à sa mission. C'est notre seule gloire, puisqu'à travers nous, l'Esprit continue à créer comme le rappelle la dernière parole de Jésus dans l'évangile: Allez donc! De toutes les nations faites des disciples, baptisez, enseignez... Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde.
(1) Seul le lien du regard disparaît. Mot à mot dans le texte: Et ayant dit cela, comme ils regardaient, il fut élevé par Dieu, compris implicitement dans la forme passive et une nuée l'a soustrait de leurs yeux. La montée, la nuée, ainsi que les deux hommes en vêtements blancs sont des expressions bibliques de la grandeur et de la puissance de Dieu.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 19 mai 2002, La Pentecôte
De la peur à la joie, puis à la mission
C'était le soir de Pâques, selon le splendide récit laissé par saint Jean. Après les événements bouleversants des derniers jours, où Jésus a été arrêté, condamné et crucifié, puis relevé par Dieu, les disciples sont encore sous le choc. À la tombée de la première nuit, ils ont trouvé refuge ensemble derrière leurs portes closes, solides, soigneusement verrouillées.
C'est la première étape du récit de la Pentecôte. Le Souffle puissant du Créateur est sur le point de faire irruption une fois de plus dans le monde, mais la menace qui plane sur les disciples n'a rien à voir avec l'apparition de Yahvé à Moïse, sur le Sinaï, alors que la fumée s'en élevait comme d'une fournaise et que toute la montagne tremblait violemment (Exode 19, 24).
Sans prévenir, Jésus est là. Maintenant glorifié, il se fait présent là et quand il le veut, marchant comme sur la tempête (Marc 6, 47-50). Il rassure les disciples par sa Parole: La paix soit avec vous. La paix se fait à l'instant, comme le calme au milieu de la bourrasque sur le lac (Marc 4, 39).
La peur disparue, il se fait reconnaître. Il leur montra ses mains et son côté. Le Messie souffrant annoncé par les prophètes, le Messie humilié, rejeté et broyé par les hommes, c'est ce même Jésus qu'ils ont connu et qui donne maintenant la vie en abondance depuis que Dieu l'a relevé et glorifié.
C'est la deuxième étape du récit: Les disciples furent remplis de joie dans la foi. Mais il ne faut pas s'arrêter là. Il leur dit de nouveau: La paix soit avec vous! De même que le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie.
La troisième étape est l'envoi en mission. Celle-ci prolonge la mission de jugement que Jésus a reçue du Père (5, 22) pour la rémission des péchés. Il répand son souffle sur les disciples en disant: Recevez l'Esprit Saint! À ceux à qui vous remettez les péchés, ils seront remis par Dieu ; à ceux à qui vous les retenez, ils seront retenus. Le texte reflète une pratique d'exclusion selon les fautes commises, dans la communauté johannique.(1) Ce rôle de jugement est au coeur de la mission confiée aujourd'hui aux disciples.
(1) Relire par exemple 1 Jean 2, 19; 5, 16-17; 2 Jean 9-11; 3 Jean 9-11. Ici, l'interprétation de la Réforme diffère de la nôtre, et le lectionnaire catholique allemand précise: Wem ihr die Vergebung verweigert, celui à qui vous refusez le pardon... En vue du rapprochement entre les chrétiens, il est préférable aujourd'hui de s'en tenir le plus possible au texte initial.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 26 mai 2002, La Trinité
Le Dieu vivant en trois personnes
Sans être de grands philosophes, nous nous sommes tous un jour posé la question: Qui est Dieu? Des centaines de générations l'ont posée avant nous.
Toute personne est un mystère que nul n'arrive à saisir pleinement. C'est encore plus vrai de Dieu, qui dépasse infiniment toutes les limites de la connaissance et de l'imagination. Les anciens Hébreux avaient donc raison de ne jamais prononcer son Nom de peur de lui imposer nos limites. Dieu est la source de tout être et de toute vie, celui qu'aucun être humain ne peut cerner.
Son Fils, en venant dans le monde, savait qu'il ne pourrait en donner de description satisfaisante. Connaissant les limites des disciples, Jésus les a assurés du don de l'Esprit, qui seul pourrait les conduire à la vérité tout entière. C'était nous dire que toute personne humaine doit grandir dans sa connaissance de Dieu et que cette découverte doit durer toute la vie.
Mais comment parvenir, conduits par l'Esprit, à cette vérité tout entière? Il ne faut surtout mettre de côté aucun des moyens mis à notre disposition.
Les récits bibliques sont la première source de la foi et ils reflètent l'expérience de centaines de générations. Pourtant, on aura beau lire des centaines de fois comment Dieu nous aime, seule l'expérience de cet amour pourra nous le faire connaître et comprendre vraiment. La réalité terrestre de l'amour quotidien éclaire les récits de la Parole de Dieu.
L'enseignement de l'Église est un guide sûr. Les doctrines et les dogmes remettent bien des choses en place. Et pourtant, pour bien connaître l'amour de Dieu, rien ne peut remplacer la réalité de notre expérience de l'amour au coeur de nos vies. C'est là seulement que nous reconnaîtrons qui est Dieu.
Il faut savoir reconnaître le Dieu vivant et vrai à travers les milliers de gestes posés, les milliers de manières dont il se rend présent dans la trame de nos vies: c'est une amie qui prend le temps de nous écouter, c'est l'étranger qui nous renseigne ou qui nous vient en aide, c'est un enfant qui se jette inconditionnellement dans nos bras.
Guidés par l'Esprit, nous reconnaîtrons à travers nos gestes quotidiens et humains le signe et le visage de Dieu. Alors seulement, nous commencerons à répondre à notre question: Qui est Dieu? Car ce qu'il y a d'affection, de don gratuit, de beau et de durable dans l'être humain est à son image.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 2 juin 2002, Le Saint-Sacrement
Ma chair, pour la vie du monde
Une vive discussion(1) s'engagea: Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger? Beaucoup ont même cessé de le suivre. Pour l'assistance d'alors comme pour bien de nos contemporains, la proposition de Jésus est irrecevable. Accueillons-la à la lumière des lectures d'aujourd'hui.
L'extrait du Deutéronome nous parle du séjour d'Israël au désert du Sinaï. Le peuple de Dieu a quitté l'esclavage en Égypte et passera de très longues années au désert. L'auteur explique les événements en rappelant au peuple ce que le Seigneur Dieu a voulu lui dire au long de cet interminable passage. C'est une leçon en images qui lui est donnée.
Le peuple de Dieu a été humilié, il a eu faim et soif, il a été menacé par des scorpions et des serpents à la morsure brûlante. Selon le rédacteur, le but de l'épreuve était que la fidélité d'Israël s'enracine fermement en Dieu. Par l'expérience du désert, le peuple comprendra enfin que l'homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
Au désert, le pain lui-même vient de Dieu: c'est la manne qui tombe du ciel chaque matin. Le breuvage vient de Dieu: c'est l'eau qui jaillit du rocher. Ainsi le peuple aura conscience d'entrer dans la terre promise, non pas par ses propres forces, mais de façon très visible par la puissance de Dieu.
Cette parole de Dieu, pain de vie, sera ensuite transmise de génération en génération. Jusqu'à la fin de son histoire, le peuple des croyants saura que Dieu seul l'a fait sortir d'Égypte. Dieu seul le protège du danger. Dieu seul le désaltère avec l'eau du rocher. Dieu seul le nourrit avec la manne qui tombe du ciel. Si le peuple réussit à vivre au désert, s'il peut entrer enfin dans la terre promise, c'est grâce à cette nourriture que Dieu lui a donnée.
Dans notre monde où tout s'organise souvent comme si Dieu était absent, la promesse de Jésus nous retrempe dans la joie et l'espérance. Nous célébrons la présence du Ressuscité qui nous réunit à sa table et nous réalisons en Église l'essentiel de la condition chrétienne: sa chair est la nourriture de notre passage et son sang entretient en nous la vie qui ne finit pas.
(1) Le mot makhè a le sens d'une très vive querelle ou d'un combat; makhaira est l'opposé de la paix (Matthieu 10, 34); c'est la guerre, le glaive, la mort par le glaive (Romains 8, 35).
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 16 juin 2002, 11e dimanche du temps de l'Église
Des pasteurs selon le coeur de Dieu(1)
En reprenant la lecture suivie de saint Matthieu, dans le cycle de l'année A, nous trouvons Jésus remué aux entrailles(2) devant le désarroi et la fatigue des gens de son temps. Que faire? Chasser les Romains? Secourir les pauvres? Réformer la structure sociale? Plus que tous les prophètes, Jésus est venu rétablir le droit et la justice. Mais relisons la Parole de Dieu.
Face à l'urgence indiscutable, Jésus renverse la perspective. Il dit: Bienheureux les pauvres de coeur, le Royaume des cieux est à eux. Alors il choisit douze hommes sans influence, dont un collecteur d'impôts qui amasse de l'argent, deux fils d'un chef d'entreprise qui rêvent de dominer, un cananéen indépendantiste,(3) des gens variés qui se sont laissés attirer par sa Parole et qui marchent avec lui sur la route. Jésus en fera des pasteurs selon le coeur de Dieu. Il les envoie(4) proclamer que le Royaume des cieux est tout proche.
Dans ce monde en désarroi, où tout s'organise comme si Dieu était absent, la vocation première des Douze sera la prière. Il faudra restaurer le lien personnel et explicite avec le coeur de Dieu: Priez donc le Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers pour sa moisson. Dans le but même de réformer la société, Jésus parle d'abord de prier le Père et de moissonner.
Puisque c'est Dieu lui-même qui libère son peuple, notre premier rôle est d'exprimer notre foi en son action et notre désir de voir s'accomplir en ce monde son oeuvre de salut. Croire en la Parole d'espérance du Christ devant la souffrance humaine et prier pour que le Père envoie des ouvriers à sa moisson, telle est la première mission confiée aux Douze. Ils reçoivent alors l'autorité nécessaire pour proclamer la venue du Royaume, guérir, relever, purifier, expulser les démons, toutes les oeuvres auxquelles se reconnaît l'action du Fils de Dieu.
La mission est confiée aujourd'hui à quelques-uns, en espérant que, par eux, seront rejoints la multitude des petits, des faibles, des pauvres, des exclus.
(1) L'expression des pasteurs selon mon coeur vient de Jérémie 3, 15, où Dieu lui-même était confronté à la même misère et à la même dispersion de son peuple.
(2) La pitié s'exprime souvent par le verbe eleeô, qui nous a donné*: Kyrie eleison. Le verbe utilisé ici vient de splagkhna, qui désigne les viscères: Jésus est remué jusqu'aux entrailles.
(3) En grec, kananaios: partisan d'un mouvement nationaliste favorable à la libération du pays par la lutte armée.
(4) Le verbe apostellô, d'où l'évangile a tiré le nom d'apôtres, signifie envoyer. L'équivalent latin, mitto, mittere, nous a donné le mot: missionnaire. Les trois mots: apôtre, missionnaire et envoyé ont donc initialement le même sens.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 23 juin 2002, 12e dimanche du temps de l'Église
Ne craignez donc pas!
Les Anglais, qui apprécient le sens de l'humour, se délectent aujourd'hui de la comparaison: Vous valez plus que beaucoup de moineaux!(1) Mais les traducteurs français préfèrent arrondir le sens plutôt que de laisser transparaître le côté humoristique un peu trop méditerranéen, ou trop galiléen, de Jésus. De la même manière, en français, on fait toujours disparaître le sens du mot couché lorsque l'évangile décrit le Fils de Dieu allongé à table pour un bon repas.(2)
Il en va de même de l'ironie dont il fait preuve, en saint Marc surtout, à l'égard de ses adversaires. Il en résulte que beaucoup de chrétiens de langue française sont pris de court si on leur demande ce qu'il y a d'amusant dans le dialogue avec la Syrophénicienne ou dans certaines répliques de Jésus aux scribes et aux pharisiens.
L'humour est un trait important du Messie et son enseignement d'aujourd'hui est tout aussi remarquable. Au milieu des difficultés qui s'abattaient sur les premiers chrétiens, de nombreuses phrases de Jésus revenaient à leur mémoire. Saint Matthieu les a regroupées ici dans un entretien qu'on appelle le discours apostolique adressé aux douze apôtres au moment de leur première mission.
C'est bien connu: plus un message dérange, plus on s'en prendra au messager. La première lecture, du prophète Jérémie, est là pour le rappeler. Mais qu'en est-il de notre témoignage chrétien aujourd'hui?
Depuis quelques décennies, beaucoup semblent croire que le temps de l'annonce directe et explicite de la Parole est révolu, qu'il est plus urgent de communier à l'inquiétude du temps présent dans l'acceptation d'une solidarité sans arrière-pensée. La foi ne s'impose pas. Et témoigner comme on l'a fait dans l'Église primitive, au risque de sa vie, semble périmé. Faut-il faire marche arrière ou dé-missionner?
Si les fondamentalistes chrétiens, tout comme les extrémistes musulmans, sont condamnés universellement aujourd'hui, ce n'est pas à cause de leur message mais bien plus à cause de leurs méthodes. La question de sens se pose aujourd'hui encore en termes clairs. Avec amour et respect, et tout en conservant des relations harmonieuses avec son milieu, chaque chrétienne, chaque chrétien est invité à rendre compte de sa foi sans crainte.
(1) Mot à mot: Vous surpassez (en valeur aux yeux de Dieu) de nombreux moineaux!
(2) Le verbe katakeimai signifie être allongé ou couché. Comparer le récit de saint Marc, en français, avec n'importe quelle version anglaise, chez Simon le lépreux (14, 3) ou à la dernière cène (14, 18): Jesus was reclining...
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 30 juin 2002, 13e dimanche du temps de l'Église
Celui qui ne prend pas sa croix...
Jésus termine aujourd'hui son discours apostolique.(1) Il a choisi et désigné douze apôtres, en leur donnant des directives et des pouvoirs. Puis il précise leur vocation propre. Dans l'esprit du rédacteur, cette vocation n'est pas universelle; en faire inconsciemment l'application à l'ensemble des baptisés ferait perdre en vérité ce que le texte gagnerait en étendue.
Jésus envoie d'abord les Douze aux brebis perdues de la maison(2) d'Israël. N'allez pas chez les païens (ethnoi: les nations, les non-juifs). Il poursuit en exigeant leur attachement absolu. Les yeux fixés sur lui, ils marcheront avec lui jusqu'à la mort, vers l'anéantissement total de la croix.
Les trois premières directives pourraient s'adresser à tous. Le Christ réclame la première place au coeur des apôtres. Lui préférer son père ou sa mère, son fils ou sa fille, rend indigne de lui. Les Douze devront donc aimer le Seigneur et le servir en priorité, quitte à reléguer au second plan ceux et celles envers qui ils ont pris des engagements et contracté des devoirs précis.
L'apôtre devra non seulement préférer le Christ aux membres de sa famille, mais à sa propre vie. Sa mission passera avant tous ses projets les plus nobles et les plus généreux: il sacrifiera au Christ son indépendance et se laissera conduire par lui. Enfin, le Christ ressuscité construira avec lui un projet qui bousculera, au besoin, les lenteurs comme les impatiences de l'apôtre.
En une progression évidente, Jésus atteint alors au plus intime ceux qui auront la charge d'annoncer le Royaume: c'est à une véritable crucifixion qu'il convie les Douze. Pour qu'il n'y ait aucune fuite possible, et comme pour justifier une telle intransigeance, il ajoute: Qui veut garder sa vie pour soi la perdra; qui perdra sa vie à cause de moi la gardera.
Tout apôtre qui n'aura pas entièrement perdu sa vie pour le Christ devient incapable d'annoncer le Royaume. S'il ne marche pas vers la mort comme le Christ et avec lui, s'il n'est pas totalement l'homme de Dieu dans tous ses gestes, même les plus quotidiens et les plus ordinaires, alors il n'est pas digne d'accomplir l'oeuvre du Messie en son nom.
(1) Tout le dixième chapitre, où saint Matthieu reconstitue un discours de Jésus aux douze apôtres, avant leur départ en mission.
(2) Le mot oikia, maison, désigne aussi la famille: parents, enfants, serviteurs et servantes. En latin, familia désignait en premier lieu les esclaves.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 7 juillet 2002, 14e dimanche du temps de l'Église
Un privilège réservé aux tout-petits
Voici le bon plaisir du Père: c'est aux tout-petits qui ne parlent pas encore,(1) à ceux dont la raison n'offre aucune résistance, et dont la seule initiative est d'accueillir le don de la vie, que ces choses-là sont révélées.
Quelles choses? Celles dont Jésus vient de parler: le message de Jean Baptiste, puis celui du Fils de l'homme, auxquels beaucoup ont opposé leurs raisonnements. C'est aussi le message refusé par Corazine et Bethsaïde, celui qu'auraient sûrement accueilli les populations non juives de Tyr et de Sidon.
Le choix des mots et la beauté des images donnent à ce texte une densité poétique profonde. Inutile d'identifier les tout-petits avec les pauvres et les démunis: nous ne ferions que noyer la Parole dans des explications usées. D'ailleurs, saint Matthieu reviendra avec force sur le souci des pauvres, dans la vision saisissante du jugement dernier (25, 31-46).
De son côté, saint Luc fait du récit d'aujourd'hui un hymne de jubilation. Devant la satisfaction et la joie qu'éprouvent les soixante-douze disciples au retour de leur mission, Jésus chante son magnificat: Il exulta de joie sous l'action de l'Esprit Saint (Luc 10, 21). Et le poème qui jaillit de son âme reflète l'infinie liberté du Créateur et le paradoxe profond qui existe entre le mérite et la foi.
Le bébé, dont c'est la nature propre de n'avoir ni l'usage de la parole ni celui de la raison, n'oppose aucune résistance: il accueille entièrement le don de la vie. L'aveugle, qui n'arrive pas à percevoir la lumière, reconnaîtra la mission de Jésus. Le sourd, dont les oreilles résistent aux sons, entendra la Parole. Le boiteux, dont le propre est de ne pas tenir sur ses jambes, bondira comme un cerf (Isaïe 35, 6), et le prisonnier, dont le propre est de ne pas pouvoir profiter des grands espaces, sera libre comme le vent.
Le récit de saint Matthieu est aussi un vif reproche adressé aux villes de Galilée, et surtout à Capharnaüm: Si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, cette ville subsisterait encore aujourd'hui. Trop de gens rejettent l'enseignement de Jésus. Sommes-nous prêts à l'accueillir dans l'humilité et la fraîcheur des enfants qui ne parlent pas encore?
(1) L'évangile distingue entre pais, un enfant, paidion, un petit enfant, et nèpios, un bébé qui ne parle pas encore. Le mot nèpios vient de nè privatif et de epos, parole, mot, discours.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 14 juillet 2002, 15e dimanche du temps de l'Église
Du bon grain dans la bonne terre
Le treizième chapitre de saint Matthieu nous rapporte plusieurs paraboles du Royaume. Dimanche prochain, nous entendrons celle de l'ivraie et du bon grain, puis celles du marchand de perles, du filet et du trésor.
Le rédacteur situe clairement la scène: Jésus sort de la maison, s'assit au bord du lac et la foule se rassemble si nombreuse qu'il doit monter dans une barque pour les enseigner. Le message ne se limite donc pas aux Douze, ni aux disciples, il est pour toute l'humanité. Mais les paraboles ne se comprendront que de l'intérieur: ceux et celles qui restent volontairement à la porte du Royaume ne pourront que réaliser la célèbre prophétie d'Isaïe: Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas.(1)
Cette parabole du semeur est d'autant plus frappante qu'au temps de Jésus, les gens ignoraient le phénomène biologique de la germination. La parabole illustre d'autant plus, pour l'auditoire de Jésus, le mystère de la Parole qui ne devient féconde que selon l'accueil de chaque personne.
Les cultivateurs palestiniens affirment qu'un rendement de sept pour un est une bonne moisson. Dans l'enseignement de Jésus, comme d'habitude, le don de Dieu se montre beaucoup plus généreux que la nature: la semence de l'évangile produira trente, soixante, cent pour un.
Quelles sont les quatre attitudes d'accueil illustrées ici?
Des grains sont tombés au bord du chemin. Ce sont les auditeurs distraits, ceux qui négligent la Parole parce que leur attention est ailleurs. Les oiseaux viennent manger la semence abandonnée au bord du chemin.
D'autres sont tombés sur le sol pierreux. C'est l'accueil immédiat et joyeux, mais superficiel et sans profondeur. Le germe ne survivra pas.
D'autres grains sont tombés dans les ronces. C'est l'accueil de gens trop préoccupés par leurs désirs personnels et leurs engagements à courte vue.
D'autres sont tombés dans la bonne terre. Voilà l'attitude que Jésus recherche: un accueil intérieur et vrai, dans le silence du coeur représenté par la bonne terre.
(1) Isaïe 6, 9-10. Mot à mot: (De telle sorte qu'ils ne puissent) regarder de leurs yeux, et entendre de leurs oreilles, et comprendre de leur coeur, et revirer et être guéris (c'est-à-dire: se convertir et être sauvés).
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 21 juillet 2002, 16e dimanche du temps de l'Église
Trois autres paraboles du Royaume
Assis dans une barque, sur le bord du lac, Jésus poursuit son enseignement en paraboles. Dimanche dernier, il a décrit l'origine du Royaume: le Semeur a semé. Il faut maintenant regarder le blé qui lève.(1) Membres actifs du Règne de Dieu, nous chercherons à comprendre de l'intérieur sa croissance.
Une première question se pose comme elle se posait avec force aux premiers chrétiens: jusqu'où Dieu tolérera-t-il la persécution de son peuple? Pourquoi tant de souffrances? Ceux qui font le mal l'emporteront-ils? Les disciples se souviennent alors de la parabole de l'ivraie et du bon grain. Le Maître avait déjà prévu qu'en sa croissance, le Royaume serait discret comme le blé qui germe, à peine visible, présent partout mais jamais accompli. Ils se souviennent surtout de la non-violence mise de l'avant par le Fils de Dieu.
Le Créateur a choisi librement de donner du temps à ses créatures, selon la première lecture tirée du livre de la Sagesse: toi, Seigneur, qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagements. La vie des disciples, dans tout cela, ne sera pas de tout repos.
On voudra souvent arracher l'ivraie pour faire triompher tout de suite la vérité et la justice: cela a donné des croisades, des guerres de religion, certaines excommunications. Il semble que l'imposition de nos valeurs ne soit pas la meilleure solution pour établir solidement le Règne de Dieu.
Les deux paraboles qui suivent invitent d'ailleurs à beaucoup d'humilité. La graine de moutarde paraît dérisoirement petite dans le secret de la terre, comme le Royaume à ses débuts. Elle deviendra pourtant si grande qu'un jour tous les humains seront réunis sous la ramure d'un arbre devenu suffisamment grand pour les rassembler tous (voir Ézékiel 17, 23 et 31, 6).
Le levain est encore plus humble: il se perd totalement en se mêlant à la pâte. C'est même dans la mesure où ce levain disparaît dans la farine qu'il la transforme. Ainsi en sera-t-il du Règne de Dieu.
(1) Le mot parabolè désigne d'abord une comparaison, une illustration, une analogie. Matthieu lui donne ici le sens biblique beaucoup plus large de mashal, qui désigne, en hébreu, non seulement les Proverbes, Meshalîm, mais aussi des allégories (Isaïe 5, 1-7), des devinettes et des énigmes (Juges 14, 12), des propos dont le sens est réservé aux seuls initiés.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 28 juillet 2002, 17e dimanche du temps de l'Église
Choisir le bien suprême: le Royaume
Jésus, dans une barque amarrée près de la rive, continue de parler à la foule du Royaume de Dieu.(1) Il propose quatre nouvelles paraboles en incitant les gens à mettre de l'ordre dans leurs valeurs. Le Royaume est le trésor inestimable; pour l'obtenir, il faut être prêt à tout liquider son avoir.
Celui qui trouve un trésor réalise soudain la valeur inestimable du champ. Il veut l'acquérir à tout prix, comme le négociant qui a reconnu la valeur d'une perle. Jésus emploie la même phrase dans les deux récits; l'un comme l'autre va vendre tout ce qu'il possède, et il l'achète. La décision semble aussi claire que facile à prendre. Dans sa joie..., il procède comme si l'ensemble de ses autres possessions n'avait plus aucune importance.
Le premier n'a rien cherché. Il a trouvé un trésor à tout hasard; et plutôt que de l'emporter en secret, il achète le champ avec précipitation, sans même se poser de question sur la portée morale de son geste ou sur la légalité d'un tel achat. Tout cela lui paraît sans importance. Dans sa joie..., il est prêt à tout risquer comme s'il tenait en main le bien suprême.
Le deuxième est un fin connaisseur. Il cherchait depuis longtemps une perle de grand prix. Et voilà qu'il contemple l'objet de son désir. Il procède avec la même précipitation: il était déjà prêt à tout céder pour l'obtenir.
À cette lecture, nous pouvons nous demander: Où sont mes vraies valeurs? Où est le sens de ma vie? Quels sont les biens les plus précieux pour moi? Qu'est-ce qui m'importe le plus? Car chacun devra faire un choix: nul ne pourra tenir en main le beurre avec l'argent du beurre.
À cet égard, la troisième parabole, celle du filet qu'on jette à la mer et qui ramène toutes sortes de poissons, reprend le thème du bon grain et de l'ivraie en ce qu'une telle menace paraît avoir d'intolérable. Mais nous savons que les menaces(2) de Dieu, dans l'Ancien Testament, étaient de pressants appels à la conversion, et l'insistance de Jésus ne peut être tempérée que par les paraboles de la miséricorde. Tout scribe devenu disciple devra, lui aussi, mettre de l'ordre dans ses valeurs.
(1) Saint Matthieu parle du Royaume des cieux pour éviter de mentionner le nom divin, en accord avec la tradition juive. Mais il parle aussi du Règne de Dieu (21, 31). Le sens des deux expressions est le même.
(2) Relire, par exemple, dans le livre des Lamentations 2, versets 1 et suivants, puis 18 et suivants.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 4 août 2002, 18e dimanche du temps de l'Église
Jésus nourrit le peuple au désert
En temps de famine, au 9e siècle, Elisée a fait distribuer vingt pains d'orge à cent hommes. Ils mangèrent, conclut le texte, et il en resta, selon la parole du Seigneur.(1)
La puissance du Messie dépasse largement celle d'Élisée: avec cinq pains seulement, Jésus nourrit cinq mille hommes. C'est un miracle majeur où transparaît la puissance même de Dieu. C'est d'ailleurs le seul miracle de Jésus qui ait été retenu dans les quatre traditions évangéliques.
L'attention, cependant, n'est pas sur le phénomène de la multiplication elle-même;(2) personne ne s'en étonne ni ne souligne le côté éclatant du miracle. Le texte vise beaucoup plus loin et le sens est nettement eucharistique. Ainsi, le pain distribué ne se limite pas à la faim matérielle et, moins encore, au partage fraternel.
C'est d'abord le don gratuit et merveilleux de Dieu qui est mis en lumière, avec la surabondance du Pain de vie.
En saint Jean, Jésus dira aux témoins: Vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé du pain et que vous avez été rassasiés (6, 26). En d'autres termes, si vous ne saisissez pas ce qui est au coeur de l'événement, alors vous n'avez rien compris!
Le fait rappelle en premier lieu le don de la manne dans le désert. Le peuple d'Israël, qui vivait autrefois assis près des marmites de viande au pays d'Égypte, a maintenant faim. Il craint pour sa vie après avoir suivi Moïse (Exode 16). Mais Dieu est là qui veille sur lui. Il est le Dieu fidèle et sûr que le peuple apprendra peu à peu à connaître.
C'est ainsi que l'a expliqué le prophète Isaïe: Vous tous qui avez soif, voici de l'eau! Même si vous n'avez pas d'argent, venez acheter et consommer (55, 1). Tout parle ici de gratuité et surtout de la bienveillance de Dieu, source et rocher de l'Alliance.
Enfin, l'action de Jésus s'applique à la suite des âges. La surabondance traduit l'invitation lancée à Israël, puis à tous les peuples de la terre.
(1) Cette lecture de 2 Rois 4, 42-44 ouvre les cinq dimanches sur le Pain de vie en saint Jean, dans le cycle de l'année B.
(2) On a tendance à mettre de côté le titre traditionnel de la multiplication des pains. Ainsi la version américaine des Églises épiscopaliennes et réformées (NIV, 1984): Jesus Feeds the Five Thousand, et la version catholique américaine (NAB, 1986): The Feeding of the Five Thousand.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 11 août 2002, 19e dimanche du temps de l'Église
Jésus et Pierre sur une mer déchaînée
Jésus vient de nourrir entre dix et vingt mille personnes avec cinq pains et deux petits poissons. Pas étonnant qu'il marche maintenant sur les eaux!
Il a rejoint la barque en difficulté après avoir passé une nuit en prière. Confiance! leur dit-il, c'est moi; n'ayez pas peur! Pierre réagit avec sa fougue habituelle: Seigneur, si c'est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur l'eau. Viens! lui répond Jésus, et la célèbre parole d'Isaïe 43, 1-3 se réalise.
Aussi fascinante qu'elle soit, l'aventure de Pierre n'est pas sans rappeler nos élans et nos hésitations dans la foi. Nous faisons nôtre avec beaucoup d'empathie cet élan spontané vers le Seigneur, et quelqu'un pourrait dire: À sa place, il me semble que j'aurais réussi. Ou inversement: Comme je me connais, je n'aurais même pas essayé! Et toi, Marie-Pier, Monique, Sylvain, Denis, y serais-tu allé?
Suivre Jésus jusqu'au bout à la manière de Pierre, s'engager comme lui dans ce que la foi nous offre d'invraisemblable et de surhumain, n'est-ce pas une représentation valable de notre expérience de croyantes et de croyants? D'ailleurs, le risque que Pierre avait pris était tellement réel que la suite du récit nous surprend à peine. Voyant qu'il y avait du vent, il eut peur; et comme il commençait à enfoncer, il cria: Seigneur, sauve-moi!
Souvent, Jésus a exigé de ses disciples, avec la foi, une entière confiance en lui.(1) Pourtant, cette peur que Pierre a ressentie, nous la connaissons bien. Nous avons peur du regard des autres, du fait qu'ils pourraient voir nos échecs. Nous avons peur d'un passé difficile à assumer. Nous craignons même d'avoir peur, en sachant bien qu'avoir peur du mal, c'est déjà être dominé par lui. Les lectures d'aujourd'hui nous invitent à la confiance totale et généreuse envers le Seigneur.
L'expérience de Pierre marchant sur la mer déchaînée nous attire et nous fascine. Dans le perpétuel combat de la chair et de l'esprit, nous pressentons à coup sûr l'échec inévitable dont seul le Seigneur pourra finalement nous tirer.
Par la répétition de nos efforts, par la succession de nos élans et de nos échecs, nous faisons l'expérience de la solidité de Dieu. Et nous redirons un jour avec les rameurs de cette nuit-là: Vraiment, tu es le Fils de Dieu.
(1) Au moment de confier sa mission au prophète Jérémie, Dieu exigeait la même assurance: Ne tremble point devant eux; sinon, c'est moi qui te ferai trembler devant eux! (1, 17)
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 18 août 2002, 20e dimanche du temps de l'Église
Les petits chiens ont l'esprit plus vif
La Cananéenne l'avait bien remarqué: à l'âge de quelques mois, les petits chiens ils représentent ici les étrangers sont plus habiles que les enfants. Surtout en ce qui touche la nourriture! Lorsque Jésus lui dit qu'il n'est pas bien de donner le pain des enfants aux petits chiens,(1) sa réponse est donc immédiate.
Il faut reconnaître que l'accueil réservé au Messie par les enfants d'Israël a manqué d'empressement. Cédera-t-il maintenant aux cris de cette étrangère qui a tout compris et qui réclame sa juste part?
En fait, Jésus ne s'est jamais fait tant prier. En d'autres occasions, il allait au-devant des malades et des infirmes pour les guérir. Ici, ce sont les disciples qui insistent pour qu'il donne satisfaction à la femme, mais ils veulent la tranquillité bien plus que d'ouvrir les portes du Royaume aux étrangers.
Jésus réaffirme devant eux que sa mission première s'adresse aux brebis perdues d'Israël. Alors la femme se prosterne(2) devant lui, c'est-à-dire qu'elle reconnaît en Jésus son maître et son Seigneur. Ce geste indique la deuxième étape de la mission du Christ: une femme de la région de Tyr et de Sidon vient d'accueillir le don de Dieu qui vient des Juifs (Jean 4, 22).
Son besoin de salut s'exprime dans la maladie de sa fille pour laquelle elle ne peut rien. C'est elle qui souffre profondément et qui demande l'aide du Messie devant sa propre faiblesse. Elle dit dans les mots typiques de la tradition judéo-chrétienne: Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David!
Comme l'ami importun en Luc 11, 5-8, et comme la veuve importune en Luc 18, 1-8, la Cananéenne insistera jusqu'au bout. Elle se sait étrangère, mais elle connaît aussi l'identité de Jésus et son pouvoir de libérer sa fille. C'est devant cette confiance inébranlable que le Seigneur lui dira à la fin: Femme, ta foi est grande. Que tout se fasse pour toi comme tu le veux! Et l'auteur conclut: À l'heure même, sa fille fut guérie.
(1) En Marc 7, 24-30, la répétition des diminutifs thugatrion, petite fille, paidion, petit enfant, et kunarion, petit chien, remplit texte de charme et d'humour. Matthieu n'a conservé que kunarion, mais son récit garde le même ton vif et bon enfant qui atténue le racisme sous-jacent.
(2) En grec, le même verbe proskuneô signifie se prosterner et adorer.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 22 août 1999, 21e dimanche du temps de l'Église
Le Messie, le Fils du Dieu vivant
Dans une région perdue, au nord de la Galilée, Pierre vient de reconnaître en Jésus l'Envoyé de Dieu: Tu es le Christ,(1) le Fils du Dieu vivant? Une telle réponse est stupéfiante dans le contexte de son temps. Imaginez un pêcheur galiléen, formé dans la tradition juive où le seul fait de prononcer le Nom divin est perçu comme un manque de respect et un blasphème. Imaginez maintenant que ce même pêcheur affirme avec conviction, devant Jésus et les apôtres: Toi le charpentier de Nazareth, toi le fils du charpentier Joseph et de son épouse Marie, moi je dis que tu es le Fils de Dieu.
Pour la première fois, l'un des Douze dévoile le mystère du Messie. Jésus, de son côté, ne s'objecte pas. Bien au contraire, il répond qu'une telle révélation vient de Dieu: Heureux es-tu, Simon fils de Yonas: ce n'est pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux.
Pierre vient d'exprimer toute sa confiance personnelle. La réponse de Jésus est plus stupéfiante encore. Il lui dit: Sur toi, je bâtirai mon Église. Aucune puissance de destruction ne l'emportera sur elle. Je te confie aujourd'hui les clefs du Royaume des cieux. Tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux. Tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux.
Un simple pêcheur venu de Bethsaïde (Jean 1, 44) devient donc le chef de l'Église dès qu'il accepte le mystère de Jésus. Aussi inconcevable que cela puisse paraître, Pierre devient ce jour-là le premier capitaine de la barque de l'Église. C'est à un pêcheur de Galilée qu'a été remis le pouvoir d'introduire dans l'Église ou d'en exclure. Dans un geste de confiance inouïe, Jésus vient de confier à un homme au tempérament impétueux qui a la foi la responsabilité de son peuple.
Et pour la suite des âges, l'Église que nous sommes, la communauté des croyants, sera confiée à un homme. Il sera même impossible de passer à côté de cette communauté de croyants qui appartient au Christ. Prétendre avancer avec le Christ sans passer par l'Église est une erreur. Car c'est lui qui nous a rassemblés. C'est lui qui a formé le peuple que nous sommes. Et nous y marcherons avec lui pour la suite des âges, dans la foi de Pierre.
(1) Christ et Messie ont le même sens et désignent celui qui a reçu l'onction.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 29 août 1999,
22e dimanche du temps de l'Église
Pierre d'angle ou d'achoppement?
La semaine dernière, après sa profession de foi, Pierre a reçu l'appui total du Messie: Sur cette pierre, je bâtirai mon Église. Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux... Quatre versets plus bas, que s'est-il passé? Jésus lui dit: Va-t-en derrière moi, Satan,(1) tu es pour moi une pierre d'achoppement.(2) Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes.
Autant le prophète Jérémie que le chef des apôtres ont du mal à réaliser combien l'engagement de disciple doit s'ajuster aux objectifs établis par Dieu. Jérémie s'est laissé séduire, et depuis ce jour, il doit proclamer violence et pillage, ce qui lui attire bien des ennuis. De son côté, Pierre ne peut pas admettre qu'une histoire si bien commencée finisse aussi mal.
Il connaît l'identité de Jésus, mais il ignore tout du mystère de la croix. Dieu(3) t'en garde! réagit-il avec indignation.
Le disciple parle ici comme un homme de bon sens et un homme de coeur, convaincu que si le projet de monter à Jérusalem se réalise maintenant, les enseignements de Jésus et tout son projet de Royaume seront vite oubliés. Qui donc suivra un condamné à mort?
L'apôtre n'a pas encore saisi que l'itinéraire du Messie doit passer par les voies de Dieu, des voies capables de bouleverser l'humanité au point qu'après vingt siècles, des hommes et des femmes parleront encore de son projet de Royaume, et saisiront combien Dieu les aime, au point de leur avoir donné sa vie et de vouloir vivre éternellement en leur compagnie.
Le scandale de la croix est la condition nécessaire de la résurrection et de la glorification du Messie. Nous trouvons ici la clef de voûte des quatre évangiles et le mystère central de la foi chrétienne. Si les disciples ne peuvent monter à Jérusalem avec Jésus, s'ils ne vont pas avec lui jusqu'à la croix, ils ne pourront pas entrer avec lui dans son Royaume. Il faut donc corriger son tir et ne pas prendre pour modèle le temps présent, comme le suggère saint Paul aux Romains (12, 1-2).
(1) Le Satan désigne l'Adversaire. Le sens de la phrase est: Reprends ta place de disciple.
(2) Le mot skandalon est un hébraïsme: mîkshol désigne l'obstacle destiné à faire trébucher ou dévier de sa route (voir Lévitique 19, 14). Par ailleurs, le verbe skandalizôévoque l'im