Retour au menu principalNote Vous trouverez ci-dessous, à la suite, 52 commentaires
dévangile publiés en 1997 dans la revue LÉglise de Montréal, puis
revus et corrigés. Comme le cycle des lectures du dimanche est réparti
sur trois ans, ces commentaires sappliqueront aux dimanches de l'an
2000. On peut les COPIER et COLLER dans tout logiciel de traitement
de texte, comme points de départ pour la rédaction dhomélies. Pour
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Le 1er décembre 1996, 1er dimanche de l'Avent B
Le temps de l'éveil et de la vigilance
Veillez. Veiller... Veillez donc... Veillez! Quatre fois, Jésus fait la même recommandation à ses disciples de tous les âges et de toutes les nations.
Nous venons de terminer le cycle de saint Matthieu sur des paraboles de la vigilance. Aujourd'hui, nous ouvrons celui de saint Marc sur le même thème. Les premières évoquaient l'attente de l'époux et le long temps de l'absence d'un maître parti en voyage après avoir confié à ses serviteurs plusieurs talents, une fortune évaluée à des millions de dollars. En saint Marc, les serviteurs reçoivent infiniment plus: l'autorité même de Jésus et son pouvoir divin(1) pour instaurer le Règne de Dieu.
En ouvrant la nouvelle année liturgique, nous reprenons le discours au point où nous l'avons laissé en saint Matthieu, juste avant le long récit de la Passion. Les paroles de Jésus s'adressent à tous les disciples: le maître reviendra, personne ne sait le jour ni l'heure. Il faut rester actifs et vigilants: Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de la maison reviendra, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin. Observer que le maître reviendra pendant la nuit, comme le Christ le matin de Pâques, pour bien marquer sa victoire sur les ténèbres.
De son côté, Isaïe décrit une nuit d'automne: Nous étions tous desséchés comme des feuilles, et nos crimes, comme le vent, nous emportaient. Personne n'invoquait ton nom, nul ne se réveillait pour recourir à toi.
Dès le premier dimanche de l'Avent, saint Paul anticipe le terme du voyage. Aucun don spirituel ne vous manque, à vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ. Les années qui passent nous rappellent combien la vie présente est transitoire: c'est un temps de préparation plein d'espérance. Car la mort, comme la fin d'une année, n'est pas une fin mais un nouveau souffle, une porte ouverte sur notre devenir et notre immortalité, le point lumineux qui éclaire la succession de nos nuits, de nos âges et de nos saisons.
Mais plus que de souligner la fragilité de l'être, l'Évangile selon saint Marc nous engage à bâtir le Royaume. L'autorité et le pouvoir donnés aux serviteurs en sont une indication pressante: le Seigneur est proche!
(1) Le mot exousia désigne à la fois le pouvoir personnel et une autorité reçue d'un autre. Dans l'intention de l'évangéliste, il s'agit ici du pouvoir divin et de l'autorité que le Christ a reçus dans la gloire du Père et qu'il confie à toutes les générations de disciples pour bâtir son Règne.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 8 décembre 1996, 2e dimanche de l'Avent B
Début de l'Évangile selon saint Marc
Voici le commencement d'un récit fascinant qui a probablement servi de base à saint Luc et à saint Matthieu. C'est un petit livre qui a influencé profondément l'humanité et sur lequel nous allons réfléchir ensemble au cours du cycle de l'année B.
Saint Marc précise bien qu'il s'agit d'un commencement. Son histoire est loin d'être achevée. Il lui donne pour titre: EV ANGUÉLION, ce qui veut dire la Bonne Nouvelle que Jésus de Nazareth est vraiment le Messie annoncé par les prophètes, le Fils de Dieu ressuscité et exalté, dont les disciples préparent le retour à la fin des temps, et depuis une semaine, la venue plus actuelle et toute proche à Noël.
Avec Jean Baptiste, le secret de l'identité de Jésus est déjà levé: il n'est pas le libérateur politique que beaucoup espéraient mais celui qui baptisera dans l'Esprit Saint. Le verbe baptiser signifie immerger; et comme Jean Baptiste immergeait dans l'eau, la source de vie dans la vallée du Jourdain, ainsi Jésus immergera ceux et celles qui l'accueillent dans l'Esprit Saint, la source intarissable de la vie de Dieu. Toute personne qui accepte son projet a déjà accès à cette source qui jaillit en vie éternelle.
La seule condition de l'immersion annoncée par Jean Baptiste est la foi liée au désir de se transformer soi-même et le monde, de manière à instaurer le Règne de Dieu. C'est le sens de la conversion(1) proclamée par Jean. Car le récit, rappelons-le, ne fait que commencer; Jésus qui vient à Noël sera le Serviteur de Dieu rejeté, brisé et humilié, qui lui ramènera l'ensemble des nations.(2) Une telle perspective oriente déjà les disciples vers le coeur et l'aboutissement de tout le récit: Jésus est celui qui vient donner sa vie afin que tous vivent grâce à lui pour toujours.
Dès le début, Jean relie l'Ancien et le Nouveau Testament.(3) Il est le prophète qui prépare la route pour quelqu'un de plus grand que lui. Cette route rappelle les chemins aplanis jadis pour le retour du peuple de Dieu après l'exil, en l'an 538.
(1) Saint Jérôme a traduit metanoiete par pænitentiam agite, d'où l'expression: Faites pénitence. Mais un grammairien latin du 2e siècle de notre ère, Aulu-Gelle, nous explique que le verbe latin pænitere a le même sens que le verbe grec metanoiete: c'est un revirement, une conversion, un changement d'idée, de mentalité, d'agir. On traduit donc aujourd'hui la phrase de saint Marc 1, 15 par: Convertissez vous et croyez à la bonne nouvelle.
(2) Notre culture nous a habitués à dissocier Noël du Vendredi saint. Mais les chants de Noël espagnols, en particulier, rappellent que l'Enfant naît pour mourir en croix et pour nous sauver.
(3) Ici encore la traduction arrondit le texte; le mot Kathôs veut dire: Comme il était écrit...
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 15 décembre 1996, 3e dimanche de l'Avent B
Venu rendre témoignage à la lumière
Jean Baptiste, avec Marie, est la grande figure de l'Avent. C'est pourquoi, chaque année, les deuxième et troisième dimanches lui sont consacrés. Trois évangélistes en font le héraut de la conversion; pour saint Jean, il est le premier témoin du Messie.
Mot à mot, dans le texte grec initial, le Précurseur est venu pour un témoignage, pour qu'il témoigne au sujet de la lumière, afin que tous croient par lui. Le thème du témoignage est central à cause de l'approche juridique de cet évangile. Les opposants officiels de la foi chrétienne posent des questions qui prennent vite l'allure d'un procès. Et comme l'expression être témoin se dit martureô, en grec, Jean Baptiste sera le premier martyr(1) du Christ, le premier témoin officiel de la lumière et de la sagesse venue de Dieu.
Toute l'action est nettement centrée sur Jésus. Au début de son témoignage, Jean Baptiste prend soin de bien s'identifier: Je ne suis pas le Messie. Cette négation éclaire l'identité de celui à qui il ouvre la voie. En somme, la discussion tournera donc maintenant autour de la question centrale: Qui est Jésus?
Tout le quatrième évangile repose sur cette discussion. Le monde, qui rejette la lumière, lui fait un procès. On le refuse. On l'accuse. On le condamne. Le rédacteur fera donc appel aux témoins les plus crédibles. Chez lui, le verbe témoigner revient trente-trois fois et le mot témoignage, quatorze fois.
Jean Baptiste est le premier témoin qui se présente. Il vient rendre témoignage à la lumière. Tout baptisé pourra maintenant ajouter sa voix à la sienne, puis à celles des apôtres Pierre, Jacques et Jean, du centurion, puis des croyants et croyantes qui, au cours des siècles, ont rendu témoignage au Messie.
En comparaissant devant les experts en matières religieuses, représentés ici par les prêtres et les lévites venus de Jérusalem, Jean Baptiste commence par s'effacer en faveur de celui pour qui il témoigne. Le Précurseur n'existe que par référence à l'Autre. Je suis la voix qui crie à travers le désert: Aplanissez le chemin du Seigneur. Je ne suis même pas digne de défaire la courroie de sa sandale.
Puisque le chemin du Messie est la voie de la droiture et de la vérité, de la justice et de la paix, dans quelle mesure sommes-nous vraiment dans la lignée des témoins de son règne?
(1) Un historien non chrétien, Flavius Josèphe (37-100) précise qu'Hérode Antipas fit emprisonner et exécuter Jean Baptiste à la forteresse de Machéronte. (Antiquités juives 18, 63-64)
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 22 décembre 1996, 4e dimanche de l'Avent B
Que ton projet naisse(1) en moi
Saint Luc dit avoir pris de bonnes informations, peut-être dans la famille de Jésus, où la tradition était demeurée vivante; peut-être avait-il même rencontré Marie, qui retenait tous ces événements dans son coeur. (2, 19)
Le récit qu'il nous en livre est visiblement moulé dans des formes anciennes comme la phrase célèbre de l'annonciation à Sara et à Abraham: Y a-t-il rien de trop merveilleux pour le Seigneur?(2) ou du cantique d'Anne: Mon coeur exulte dans le Seigneur.(3) Comment l'évangéliste pouvait-il autrement dire avec des mots l'expérience unique du Verbe fait chair et de l'accueil que lui ont réservé ensemble Marie et Joseph?
Saint Luc annonce ses thèmes. Il juxtapose deux annonciations: l'une à Jérusalem, au coeur du judaïsme, et l'autre à Nazareth, une bourgade perdue de la Galilée.(4) La première se déroule au Temple, l'autre dans une maison privée. La première s'adresse à un prêtre qui n'y croit pas, et l'autre à une jeune fille qui ouvre à Dieu tout son être, toute sa vie.
La phrase qu'elle prononce est l'une des plus belles qu'un humain puisse adresser à Dieu. Un peu de réflexion sur le sens du texte initial, en grec, est nécessaire ici. Lorsqu'en saint Matthieu, Jésus nous invite à dire: Vienne ton Règne (6, 10), il emploie un impératif qui exprime un désir bien défini. Marie emploie ici le même verbe à l'optatif, beaucoup plus subtil. Pleine de gentillesse, elle invite le Seigneur, s'il le désire, à entrer au coeur de sa vie et à laisser naître en elle le mystère qu'il vient de lui proposer par son messager.
Si tu le désires, alors, que ton projet prenne naissance en moi, qu'il vive entièrement et qu'il habite au coeur de mon être. Comme la petite esclave juive(5) de la femme de Naaman, Marie laisse avec simplicité passer par elle le projet merveilleux et l'action étonnante du Tout-Puissant: Il n'y a rien de trop merveilleux pour le Seigneur. Il est difficile de trouver un plus beau modèle de vie chrétienne et une plus belle figure de l'Avent.
(1) C'est le premier sens de genoito, du verbe ginomai: naître ou être fait, et que saint Jérôme a choisi de traduire par fiat, en laissant tomber l'image: Que se fasse en moi selon ta parole.
(2) Genèse 18, 14, d'où: Le Seigneur fit pour moi des merveilles...
(3) 1 Samuel 2, 1-10.
(4) Les archéologues nous disent qu'elle regroupait au plus une vingtaine de maisons. Saint Jean suggère même qu'elle était méprisée: De Nazareth! s'étonne Nathanaël. Peut-il sortir de là quelque chose de bon? (1, 46)
(5) Lire l'intervention de cette enfant et ce qui en résulte dans le 2e livre des Rois, 5, 1-4.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 29 décembre 1996, La Sainte Famille B
Dieu a voulu naître dans une famille
En contemplant la crèche, nous tournons les yeux vers la famille que Dieu a choisie et nous nous rappelons une phrase célèbre de saint Bernard: Ton Créateur s'est confié à Marie et à Joseph, sera-t-il indigne de toi de suivre son exemple?
Dieu a choisi un jeune ouvrier spécialisé(1) et sa fiancée. À voir leur fidélité à la Loi(2), il n'y a aucun doute qu'ils avaient préparé attentivement la venue du Messie. Le texte nous fait en plus réaliser qu'ils étaient choisis parmi les pauvres, comme l'indique cette prescription de la Loi: Si ses moyens ne lui permettent pas d'offrir un agneau, elle (la mère) prendra deux tourterelles ou deux jeunes colombes.(3)
L'expérience de Marie et de Joseph fut sans doute unique. Mais comme nous, ils ne comprenaient pas tout. L'Évangile le répète à plusieurs reprises. À travers les événements imprévisibles qui se présentaient comme la naissance de leur Enfant dans la pauvreté, la fuite en Égypte, le séjour en exil, leur seule force était la confiance en la bonté et en la fidélité de Dieu. C'est lui qui les avait appelés à le suivre en faisant alliance avec eux.
En cela, Marie et Joseph nous ressemblent, puisque Dieu nous a aussi appelés à l'accueillir. Et la vie ne nous ménage pas non plus. Nous n'avons pas tous à fuir en Égypte mais le manque de santé, d'appui, de force, de moyens, nous font souvent traverser des moments difficiles.
Il nous arrive aussi d'être secoués par les événements. Ceux qui rêvaient d'une famille unie voient parfois leurs enfants les quitter et suivre d'autres chemins. Des mariages se brisent autour de nous. Les décisions que nous avons à prendre sont parfois déchirantes et laissent souvent de profondes blessures. Ainsi s'effondrent plusieurs de nos plus beaux projets. C'est alors que notre réflexion sur la condition des parents de Jésus et sur le mystère de la crèche devient féconde.
La naissance du Fils de Dieu dans une étable est surprenante, inattendue. Il ne vient ni de la manière ni au moment prévus. Notre méditation, en cette saison de Noël, nous éclaire sur bien des choses.
(1) Souvenons-nous que la notion de charpentier vient de la piété populaire. Le mot grec tektôn, que saint Jérôme a traduit en latin par faber, s'applique à tous les métiers spécialisés comme tailleur de pierre, tisserand, forgeron, charpentier, et même médecin. On pourrait dire: un homme de métier.
(2) Leur fidélité à la Loi est mentionnée cinq fois dans les versets 22, 23, 24, 27 et 39.
(3) Lévitique 12, 8, dans la traduction du Grand-Rabbin Zadoc Khan, aux Éditions Sinaï, 1994.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 5 janvier 1997, L'Épiphanie du Seigneur B
Nous avons vu l'étoile de son Règne
La naissance d'un roi des Juifs au temps d'Hérode le Grand, voilà un mélange explosif! Les historiens racontent que le roi devenu vieux se cachait dans ses forteresses. Il avait fait tuer trois de ses fils, sa belle-mère et une de ses dix épouses. Saint Matthieu écrit: Le roi fut saisi d'inquiétude, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les chefs des prêtres et tous les scribes d'Israël. Des mages d'Orient annoncent la venue d'un autre Règne et d'un autre Roi!
L'évangéliste pour qui le Royaume des Cieux sera le thème central nous pose implicitement la question: Lequel des deux doit régner? Hérode, le potentat meurtrier, puissant et violent? Ou bien ce frêle enfant nouveau-né, Serviteur de Dieu déjà rejeté par les amis du pouvoir et plus tard crucifié? Selon un procédé d'inclusion littéraire très fréquent en littérature sémitique, saint Matthieu reviendra sur ce thème à la fin de son livre, dans le récit de la Passion. Il le fera avec beaucoup d'insistance.
Salut, Roi des Juifs! diront les soldats à Jésus après lui avoir posé sur la tête une imitation du diadème rayonnant(1) des rois grecs vaincus et tournés en dérision par les Romains. Celui-ci est le Roi des Juifs! inscrira Pilate. C'est le roi d'Israël: qu'il descende maintenant de la croix et nous croirons en lui! s'esclafferont à leur tour les scribes et les grands-prêtres.
C'est donc tout l'évangile qui est annoncé ici. La royauté de ce roi-là n'est pas de ce monde. Le contraste d'aujourd'hui nous fait comprendre que son titre ne ressemblera en rien à celui d'Hérode; bien au contraire, il sera dévoilé paradoxalement dans le rejet et l'humiliation de la croix. C'est alors seulement que Dieu relèvera son Serviteur. Il soulignera ainsi et fera connaître à tous les peuples l'intuition que les mages ont suivie en levant les yeux vers l'étoile: le Messie, le Roi des Juifs, c'est lui!
Saint Matthieu oppose donc deux attitudes. D'une part, le refus des chefs politiques et religieux qui ont peur, qui s'inquiètent et qui cherchent à le faire mourir. Ce rejet du Règne sera omniprésent dans cet évangile. D'autre part et cela répondra aux questions soulevées par les Juifs convertis les païens comme les mages seront beaucoup plus nombreux à croire au Messie et à se joindre à l'Église naissante. Ils seront à leur tour remplis d'une très grande joie et se prosterneront en reconnaissant en Jésus leur Roi et leur Seigneur.
(1) Depuis le 14e siècle, des artistes ont imaginé la couronne d'épines comme un instrument de torture. Mais on peut y voir aussi un objet de dérision qui, dans l'intention du rédacteur, souligne encore le thème du Règne introduit par les mages. Voir Matthieu 27, 29; 27, 37; 27, 42. Soulignons qu'Hérode n'avait obtenu que des Romains, et non de Dieu, son titre de roi.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 12 janvier 1997, Le Baptême du Seigneur B
Tu es mon Fils bien-aimé
Le récit de saint Marc est le plus court. Il donne moins de détails que les autres évangélistes mais il s'attache à l'essentiel. Pour nous, cette Parole de Dieu est toujours vivante. La première fois que nous l'avons entendue, c'était aussi le jour de notre baptême, lorsque le Père nous a appelés par notre nom: Marie... Alexandre... Pierre... Sylvie... viens avec moi.(1) Car tu es à moi... Viens. Tu comptes pour moi, tu as du prix à mes yeux et je t'aime.(2) Des paroles qu'on applique aisément au baptême.
En saint Marc, Jésus entend le même appel. Il voit le ciel se déchirer(3) et l'Esprit descendre sur lui. Malgré une opinion répandue, le salut de l'humanité ne réside pas seulement dans le prolongement de nos prévisions et de nos efforts. Jésus reçoit donc la force de l'Esprit. Puis il entend la voix du Père: Tu es mon Fils bien-aimé, je suis très content de toi.(4)
Comment a-t-il alors compris sa vocation et sa mission? Il faut ici retrouver, dans la Bible, la phrase que Jésus reconnaît: Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu en qui j'ai mis toute ma joie. J'ai fait reposer sur lui mon Esprit.
Ce sont les premiers mots du premier chant du Serviteur de Yahvé, le début de quatre poèmes(5) qui annonçaient la mission du Messie et son oeuvre, dont plusieurs détails de la Passion, sans oublier le salut universel qui s'ensuit. Cette prophétie, l'homme de Nazareth la reconnaît: depuis son enfance, il l'a souvent entendu lire et commenter à la synagogue.
Ainsi, le jour de son baptême, Jésus est appelé par le Père. Il reçoit de lui sa vocation d'homme. Il accomplira donc la mission que plusieurs prophètes ont chantée, sans omettre ni la puissance divine qui s'exprimera dans la compassion et les guérisons, ni la convocation au Royaume, ni le rachat de l'humanité qui devra passer par son rejet personnel dans l'humiliation et la mort en croix. C'est la mission que le Fils bien-aimé accepte librement de son Père aujourd'hui.
(1) Marc 10, 21: Viens. Suis-moi, selon la Vulgate latine. On pourrait traduire plus exactement et mot à mot par: Allons, viens avec moi!
(2) Relire Isaïe 43, 1-5: Ne crains pas, car je t'ai racheté. Je t'ai appelé par ton nom: tu es à moi. ... Ne crains pas, je suis avec toi.
(3) En langage biblique, le passif est un moyen d'éviter de prononcer le Nom divin: les cieux étant déchirés... par Dieu. Ces mots reflètent l'espérance du Règne de Dieu en rappel d'Isaïe 63, 19: Ah! si tu déchirais les cieux et si tu descendais...
(4) Selon le lectionnaire anglais: With you I am well pleased. Le verbe eudokeô exprime un jugement favorable à la suite d'une épreuve (dokimè) et signifie: être content, trouver pleine satisfaction en quelqu'un et donc lui accorder entièrement son appui et sa faveur. Ce verset 11 est comme la signature de Dieu sur la suite du récit, et en particulier, sur la mission de Jésus.
(5) Isaïe 42, 1-9; 49, 1-7; 50, 4-9; 52, 13 53, 12.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 19 janvier 1997, 2e dimanche du temps de l'Église B
Que cherchez-vous?
Après la vocation de Jésus, à son baptême, voici celle des premiers disciples. Nous lisons le récit de leur appel aujourd'hui en saint Jean, et dimanche prochain, en saint Marc.
Jean Baptiste a identifié le Christ: Voici l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde.(1) Comme le quatrième évangile ne fut rédigé que longtemps après la résurrection, les lecteurs connaissaient bien ce titre qui fait le pont entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Lors de la première Pâque, au temps de Moïse,(2) un agneau fut immolé pour que les premiers-nés d'Israël aient la vie sauve. Plus tard, Isaïe annonça l'oeuvre d'un Serviteur de Dieu qui porte le péché du monde et qui n'ouvre pas la bouche, pareil à un agneau conduit à la boucherie.
Le Maître à qui s'attachent aujourd'hui quelques disciples de Jean sera donc un Serviteur souffrant, humilié et rejeté, mais aussi un Serviteur combattant et vainqueur qui obtiendra la vraie vie et la liberté pour tout le peuple.
En saint Jean, le témoignage de Jean Baptiste est déterminant dans l'appel des premiers disciples, car en leur désignant le Sauveur du monde, le prophète du désert oriente vers lui ses propres disciples. Jésus se retourne et leur pose une question. C'est la première phrase du Messie dans le quatrième évangile: Que cherchez-vous? La question s'adresse aux disciples de tous les temps: il est impossible de trouver un sens à sa propre vie si on ne le cherche pas vraiment.
À cette question de Jésus, les deux premiers disciples répondent par une autre question: Rabbi, où demeures-tu? C'est aussi la question que les disciples de tous les temps devront sans cesse poser. Reconnaître Jésus comme le Maître, le chercher, faire route avec lui et demeurer auprès de lui sont autant d'attitudes fondamentales pour toutes les générations de disciples.
Car la vocation d'aujourd'hui est universelle. Comme dans l'épisode des disciples d'Emmaüs, en saint Luc, le disciple non identifié représente le parfait disciple, l'être nouveau que toute personne est appelée à devenir dans la foi, à la lecture des témoignages rapportés par l'Évangile selon saint Jean.
(1) Jean 1, 29. Les auteurs hésitent sur l'origine de ce titre qui désigne le Christ immolé pour le péché. Est-il l'agneau pascal cité en Marc 14, 12? Ou l'agneau vainqueur des chapitres 5 à 8 de l'Apocalypse? Ou encore l'agneau d'Isaïe 53, 7, conduit à la boucherie? De plus, le même mot désignait le Serviteur et l'Agneau en araméen, la langue maternelle de Jean Baptiste et de Jésus.
(2) Exode 12, 1-14. Lorsque les montants et le linteau des portes étaient marqués du sang de l'agneau, les premiers-nés avaient la vie sauve.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 26 janvier 1997, 3e dimanche du temps de l'Église B
Allons! Venez avec moi
Depuis trois semaines, nous parlons de vocations. Nous avons lu l'appel de Jésus à son baptême, puis l'appel des premiers disciples en saint Jean, et aujourd'hui en saint Marc. Mais chaque récit a des insistances qui lui sont propres.
Ainsi, pour établir la ressemblance entre les apôtres et les prophètes, saint Marc évoque clairement l'appel d'Élisée par le prophète Élie: la situation et les mots se ressemblent. Et comme le thème des disciples est central dans cet évangile, il importe de bien identifier les images et le vocabulaire empruntés au 19e chapitre du premier Livre des Rois.(1)
Le verbe suivre en latin sequor n'existait ni en hébreu ni en grec. Saint Marc emploie ici un verbe d'accompagnement suivi du datif, akoloutheô, et des images comme aller ou partir avec, après ou derrière le maître. Mais comme un musicien qui jouerait toute la gamme sur une seule note, les traductions réduisent toutes ces images au verbe suivre: Viens, suis-moi!(2)
Parfois les disciples sont invités à marcher derrière Jésus, comme les disciples des rabbins, à une distance respectueuse. Ainsi au verset 17. Ailleurs, ils l'accompagnent ou marchent avec lui sur la route. La vocation, aujourd'hui, se résume en quelques phrases, et comme Élisée n'a même pas eu le temps d'aller embrasser son père et sa mère, ainsi les quatre hommes laissent tout aussitôt pour s'attacher à Jésus.
De plus, le vocabulaire choisi par le rédacteur décrit deux catégories de pêcheurs. Les deux premiers lancent dans le lac un petit filet circulaire. Les deux autres travaillent avec leur père; ils ont à leur service des employés, avec des barques et de grands filets de pêche qu'ils sont occupés à préparer. Jésus, en saint Marc, ne se limite pas aux pauvres; pour lui, nul n'est exclu.
En saint Jean, la vocation des disciples était universelle. Ici, comme pour Élisée, les appels de Pierre et d'André puis de Jacques et de Jean sont personnels et aussi périlleux que celui de Jean Baptiste, dont le rédacteur vient de signaler l'arrestation. Les nouveaux prophètes risqueront la mort comme lui et leur marche avec Jésus n'aura de répit qu'à la croix, devant laquelle tous vont s'effondrer. C'est une rude vocation de disciples!
(1) On lira avec intérêt ce texte du 13e dimanche de l'année C. Dans la version du Lectionnaire, Élisée dit à Élie: Laisse-moi embrasser mon père et ma mère, puis je te suivrai. En hébreu: Pour que j'aille après toi.
(2) En fait, deuro, que la Vulgate a traduit par veni, viens, est un adverbe d'incitation difficile à traduire. On dirait spontanément en France: Allez! Viens avec moi! Et chez nous: Allons! Viens avec moi!
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 2 février 1997, La Présentation du Seigneur au Temple B
La Présentation de Jésus au Temple
Un hasard du calendrier fait que nous lisons le même passage d'évangile à cinq semaines d'intervalle.(1) Que dire de plus? Nous pouvons peut-être expliquer l'origine juive de cette fête qui prolonge la Naissance du Sauveur.
Elle vient du livre de l'Exode 13, 1-2: Yahvé parla à Moïse: Consacre-moi tout premier-né du sein maternel, parmi les Israélites, homme ou animal. Il est à moi. À Jérusalem, selon une coutume ancienne, le premier-né de chaque famille devait être immolé au dieu Molok. Mais Yahvé fit comprendre à Abraham qu'il refusait de tels sacrifices humains en l'empêchant d'immoler Isaac.(2)
La Loi d'Israël a donc adapté cette coutume bien ancrée dans le peuple en demandant une offrande pour racheter de Dieu l'enfant qui lui appartient. Ce geste a des accents de fête, un peu comme le baptême pour les chrétiens. Il a pour but de souligner le lien affectif entre Dieu et le nouveau-né, selon la citation célèbre d'Isaïe 43, 1-4: Ne crains pas; je t'ai racheté; par ton nom, je t'ai appelé. Tu es à moi... Car tu comptes beaucoup à mes yeux et je t'aime.
Fidèles à chaque détail de la Loi juive, Marie et Joseph se présentent au Temple. Ils reconnaissent d'abord que l'Enfant appartient de plein droit au Seigneur. Puis ils le rachètent joyeusement par l'offrande des pauvres prescrite au Lévitique 12, 8: Si ses moyens ne lui permettent pas d'offrir un agneau, elle (la mère) prendra deux tourterelles ou deux jeunes colombes.
Dans ses premiers chapitres, saint Luc continue d'introduire ses thèmes. Ce ne sera pas un sadducéen à tout hasard ni un simple gardien du Temple qui accueillera le Messie, mais deux priants, homme et femme attentifs et sensibles à la Lumière.
Depuis plus de 1500 ans, le cantique de Syméon fait partie de la prière du soir dans les monastères et la liturgie chrétienne. Ce cantique proclame la réalisation de la Promesse, le salut universel pour toutes les nations. Quant à la prophétesse Anne, elle apparaît comme la femme idéale de la Bible, dont le Temple est la demeure préférée. Et comme le proposera le Nouveau Testament, elle vit entièrement au service de Dieu dans le jeûne et la prière (Actes, 13, 3; Matthieu 6, 5-6 et 16-18).
(1) C'était l'évangile de la fête de la Sainte Famille. Voir ci-dessus, le texte du 29 décembre 1996.
(2) Genèse 22, 1-18. La vie d'un enfant appartient à Dieu. Dans la Géhenne, près de la muraille de Jérusalem, s'élevait autrefois un temple du dieu Molok, où les gens immolaient leur premier-né par le feu (voir Jérémie 7, 31 et 32, 35). C'est le roi Josias (640-609) qui fit supprimer ce culte païen.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 9 février 1997, 5e dimanche du temps de l'Église B
Jésus relève la belle-mère de Pierre
Il serait dommage d'omettre cette année les versets 21 à 28 pour un simple hasard de calendrier(1) et de ne pas présenter la Journée de Capharnaüm. Une vibrante altercation vient d'avoir lieu à la synagogue: l'esprit impur est soumis au pouvoir de Jésus, dont la réputation se répand partout, à travers toute la Galilée. Et comme c'est le sabbat, personne ne peut aller très loin. Jésus entre donc dans la maison de Simon, dont la belle-mère est alitée.
Remettre les gens debout sera une activité centrale de Jésus dans l'Évangile de Marc. Le même verbe egeirô, signifie remettre debout, réveiller ou faire se lever. Il désignera aussi la résurrection de Jésus: Dieu l'a relevé, ou Dieu l'a ressuscité, comme dira saint Pierre (Actes 2, 24). Jésus relève de la même manière un paralytique (Marc 2,9), l'homme à la main paralysée (3, 3), la fille de Jaïre (5, 41). Ce mot-clé de l'évangile sera donné en araméen, dans la langue même de Jésus et de ses disciples: Talitha kumi, petite fille, lève-toi! Remarquons que la belle-mère de Pierre n'est pas relevée pour elle-même: disciple à son tour, elle se met au service de la communauté initiale.
Le soir venu, c'est-à-dire dès que le sabbat est terminé, l'activité reprend chez les juifs de Capharnaüm. Ils ont visiblement beaucoup parlé de l'événement du matin, à la synagogue. On amène donc à Jésus tous les malades et tous ceux qui étaient sous le pouvoir du démon.(2) La libération inaugurée aujourd'hui s'étend maintenant à Capharnaüm et aux environs.
En chassant les esprits mauvais, Jésus les empêche de parler, comme il a ordonné à celui de la synagogue de se taire. C'est le secret messianique. En saint Marc, la mission de Jésus ne sera intelligible que lorsqu'il aura été relevé le matin de Pâques. Toute publicité avant cette date est interdite, puisqu'elle ne pourrait que semer la confusion chez des gens qui rêvent d'un autre Messie.
Enfin la Journée de Capharnaüm inclut un temps de prière de Jésus dans un lieu désert. L'essentiel pour lui n'est pas d'être reconnu par les foules mais de réaliser, dans l'union avec son Père, la difficile mission du Serviteur souffrant annoncé par le prophète Isaïe (42, 1 ss.), et dont il ne déroge pas.
(1) Le 2 février étant un dimanche, nous avons célébré la fête de la Présentation au Temple. L'évangile du 4e dimanche a donc été omis.
(2) Le point d'application des esprits impurs, dans l'évangile, est la maladie. À son tour, la guérison touche l'aveuglement, l'incrédulité, l'égoïsme, etc.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 16 février 1997, 1er dimanche du Carême B
Les quarante jours de tentation
Ma tentation d'enfant? Manger de la confiture. Ma tentation d'homme? Prendre la femme d'un autre. Et quelle est donc cette tentation de Jésus? Saint Marc la rattache à sa vocation reçue au baptême, telle que Satan aurait voulu la déformer.
Le Satan, en hébreu comme en grec, désigne l'Adversaire. Et la tentation biblique par excellence consiste à vouloir débusquer le Dieu caché en lui réclamant des miracles: Quarante ans vos pères m'ont tenté et provoqué.(1) C'est aussi la tentation des contemporains de Jésus en saint Marc 8, 11: obtenir de lui un signe venant du ciel, pour le mettre à l'épreuve.(2)
En cédant à l'Adversaire, le Messie aurait pu échapper à son rôle de Serviteur souffrant, faire des signes éclatants, prendre le pouvoir, manifester sa divinité, répondre aux attentes politiques de son peuple.
L'Esprit de Dieu le pousse donc au désert pour y être tenté. Celui qui vient de recevoir sa vocation au baptême devra choisir. Quarante jours, c'est aussi notre carême. Une période substantielle, pour bien examiner nos choix. La tentation pour nous, c'est de mettre les richesses de Dieu à notre service. Et si Jésus avait cédé à cette tentation! S'il avait écouté Satan! Alors tout le cours de l'évangile aurait été changé: le Messie de Dieu n'aurait établi qu'un règne temporaire et terrestre.
La tentation de Jésus sera reprise par saint Pierre après la première annonce de la Passion. Jésus lui répondra: Passe derrière moi, Satan! (8, 33)
Mais quand l'homme refuse de dominer, c'est alors qu'il rétablit l'ordre avec Dieu et avec le monde. C'est ce qu'exprime saint Marc en disant: Il vivait parmi les bêtes sauvages et les anges le servaient. Il vit en harmonie avec les créatures et avec le Créateur. Comme au temps du premier Adam au paradis terrestre, Jésus vit en harmonie avec la création symbolisée ici par les bêtes sauvages.(3) Les anges, de leur côté, représentent son lien permanent avec le Dieu du ciel.
Une nouvelle création commence: Satan est vaincu et le règne de Dieu va triompher de lui. Après l'arrestation de Jean, Jésus s'engage pleinement dans son ministère: Convertissez-vous, dit-il, et croyez à la bonne nouvelle.
(1) Tenter Dieu, c'est le mettre au défi. Voir les Psaumes 94, 9 et 77, 40-41: Que de fois, au désert, ils l'ont bravé, offensé dans les solitudes. De nouveau, ils tentaient Dieu.
(2) C'est la tentation d'être reconnu comme roi temporel: Montre-toi comme le Fils de Dieu, tel que le Père te l'a révélé.
(3) L'harmonie avec la nature est un rêve permanent de l'humanité, exprimé dans la Genèse 2, 19 et par Isaïe 11, 1-9.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 23 février 1997, 2e dimanche du Carême B
Il est mon Fils bien-aimé: écoutez-le
Une nuit d'orage, sur une route inconnue, il suffit parfois d'un éclair pour apercevoir l'ensemble de la route. Ainsi en est-il des disciples à l'approche de la Passion: en quelques instants leur est dévoilée l'identité du Fils de Dieu.
Ce récit de la Transfiguration est tissé de fils bibliques comme le cantique d'action de grâce de Marie, l'appel des premiers disciples ou la multiplication des pains. Un visage rayonnant de lumière, des vêtements resplendissants, la nuée sur la montagne, tout rappelle Moïse sur le Sinaï. L'événement a lieu six jours plus tard,(1) ce qui rappelle encore le récit de l'Exode: La gloire de Yahvé s'établit sur le mont Sinaï, et la nuée le couvrit pendant six jours.(2)
Pierre, Jacques et Jean vivent des expériences exceptionnelles pour devenir les appuis de la foi des autres. Ils assisteront en plus à la résurrection de la petite fille de Jaïre et à l'agonie de Jésus. Ils le suivent à l'écart, sur une haute montagne. On a pensé au Thabor, une colline élevée près de Nazareth. D'autres préfèrent l'Hermon, plus près de Césarée de Philippe.
Il fut transfiguré devant eux(3) tout comme le visage de Moïse devint lumineux. Le vêtement blanc rappelle l'ange du matin de Pâques (Marc 16, 5) et le rayonnement de la splendeur même de Dieu. Comme l'écrit saint Paul en songant peut-être au même événement: Nous qui n'avons pas, comme Moïse, un voile sur le visage, nous reflétons tous la gloire du Seigneur et nous sommes transfigurés en son image (2 Corinthiens 3, 18).
Moïse et Élie ont rencontré Dieu sur le Sinaï, aussi appelé l'Horeb. Ils représentent la longue attente d'Israël inscrite dans la loi et les prophètes. D'ailleurs, Malachie 3, 22-24 avait prédit le retour d'Élie à la fin des temps, pour la venue du Messie. Les disciples ne le comprendront qu'après Pâques.
Au baptême, en saint Marc, la voix du Père s'adresse à Jésus pour lui indiquer sa vocation. Ici, la même voix appelle les disciples à entrer avec lui dans sa mort et sa résurrection. Le message est clair autant pour les premiers chrétiens que pour nous: il faut traverser la mort avec le Christ pour être disciples!
(1) Cette précision a été omise dans le Lectionnaire, sans doute pour rendre la lecture plus facile.
(2) Exode 24, 16. On peut relire ici les chapitres 19 et 20 où Moïse reçoit la Loi dans la majestueuse présence de Dieu. Sur son visage rayonnant de lumière et voilé, voir Exode 34, 29-35.
(3) Le verbe grec metamorphoô veut dire changer de forme ou d'apparence, tout comme metanoeô (d'où la métanoia) veut dire changer de mentalité ou d'esprit pour se convertir.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 2 mars 1997, 3e dimanche du Carême B
L'Église: la maison de mon Père
Jésus est un juif pratiquant. Il aime son peuple qui, mystérieusement, ne cesse de connaître un destin exceptionnel. Sept fois, saint Jean indique qu'il participe aux grandes fêtes de pèlerinage.(1) On l'imagine alors qui prie et qui chante dans les montées de la Pâque ou de la fête des Tentes. De plus, une lecture superficielle ne suffit pas ici. Nous pensons bien que Marie et Joseph, en allant présenter leur Enfant au Temple, étaient contents d'y trouver des marchands pour acheter leurs deux petites colombes, l'offrande des pauvres.
De quoi saint Jean parle-t-il donc et que veut-il nous dire? Il situe la purification du Temple au début de son évangile. Il donne même une date: 46 ans après le début des travaux, soit en 27-28.(2) Il est au début de la révélation du Fils de Dieu qui appelle ce Temple: la Maison de mon Père. Déjà, à l'âge de 12 ans, il avait dit la même chose et personne n'avait compris, même pas sa mère Marie: Ne le saviez-vous pas? C'est chez mon Père que je dois être. (Luc 2, 39)(3)
Jésus s'identifie au Temple lorsqu'il dit: Détruisez ce sanctuaire(4) et en trois jours, je le relèverai. Avec une touche d'ironie, saint Jean souligne que les gens n'ont pas compris et cette méprise ne fait que mettre en lumière le sens de l'enseignement: Le sanctuaire dont il parlait, c'était son corps.
Ainsi, le Christ ressuscité le troisième jour remplacera ce sanctuaire fait de main d'homme. Le nouveau lieu de la Présence (Shekinah) n'est plus un édifice si impressionnant soit-il. Jésus immolé aux portes de la ville à l'heure même où, dans le Temple, sont immolés d'innombrables agneaux pascals, est venu remplacer tous les sacrifices et rendre inutile ce Temple de pierre commencé par Hérode le Grand et qui ne sera achevé que dix ans avant sa destruction.
En somme, saint Jean nous enseigne que le Corps du Christ ressuscité qui est l'Église est devenu pour nous le Temple de la Nouvelle Alliance et le lieu de la Présence de Dieu, car il réside au coeur de nos engagements et de nos liturgies.
(1) Jean 5, 1; 6, 4; 7, 2; 10, 22; 11, 55; 12, 1; 13, 1.
(2) C'est la première Pâque de Jésus en saint Jean. La deuxième est en 6, 4 et la troisième en 13, 1.
(3) Le lectionnaire catholique canadien anglais traduit ce qui est un pronom neutre pluriel par la maison de mon Père in my Father's house
(4) Pour bien comprendre, notons qu'ici, dans le texte grec, deux mots désignent le Temple: ieron, c'est l'ensemble de l'édifice avec ses cours, ses portiques et ses parvis; naos, c'est le sanctuaire, le lieu où réside la Présence divine appelée en hébreu la Shekinah (cf. Exode 25, 8). Le Lectionnaire traduit ici indistinctement ieron et naos par le Temple.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 9 mars 1997, 4e dimanche du Carême B
Dieu a tant aimé le monde...
Cet évangile est tiré de l'entretien avec Nicodème, le notable juif venu interroger Jésus pendant la nuit. Le Messie lui parle de vérité, de vie éternelle, de Royaume, de lumière et de ténèbres. Il lui explique comment le Créateur a choisi d'aimer et de donner: Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique... non pas pour juger le monde mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. Nicodème ne comprend pas tout, mais il semble intéressé et continue de poser des questions au nom de ceux et celles qui croient en Jésus.
Au cours de le conversation, le Maître lui rappelle l'image du serpent de bronze élevé par Moïse, dans le désert. On se souvient du récit où le peuple qui errait au désert perdit patience contre Moïse et contre Yahvé. Le rejet de Dieu et le drame de l'incroyance ne sont donc pas d'aujourd'hui! Mais Yahvé a proposé un remède à Moïse: Élève un serpent de bronze comme un étendard; ceux qui auront été mordus et le regarderont seront sauvés.(1)
La comparaison entre Jésus en croix et le serpent de bronze prend tout son sens à l'approche de la Semaine sainte. Avec des millions de croyants, nous lèverons les yeux vers la croix d'où nous viendra la vie en abondance. Ainsi faut-il que le Fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle.(2)
Mais qu'en sera-t-il des autres? Un être humain créé libre sera-t-il forcé et contraint à vivre auprès d'un Dieu qu'il refuse obstinément? Ainsi, regarder Jésus crucifié ou refuser de le faire conduit à la vie en plénitude ou à son rejet. C'est le mystère de la grâce: Toute personne qui fait le mal déteste la lumière... Mais celle qui agit selon la vérité vient à la lumière, afin que ses oeuvres soient reconnues comme des oeuvres de Dieu.
Saint Paul, plutôt que d'imaginer la vie éternelle dans un avenir éloigné, en fait une réalité présente: Avec lui, Dieu nous a ressuscités; avec lui, il nous a fait régner aux cieux, dans le Christ Jésus. Ainsi tout croyant est déjà participant de ce Royaume que saint Jean appelle la vie éternelle.
(1) Celui qui avait été mordu par un serpent et qui regardait vers le serpent de bronze conservait la vie. Nombres 21, 4-9. Le serpent de bronze est resté l'emblème de la médecine.
(2) Par souci de fidélité au texte, soulignons que le mot grec anthropos, employé deux fois dans cette phrase, désigne à la fois l'homme et la femme, tout comme homo, en latin, et comme le mot Mensch en allemand. La Bible allemande traduit le Fils de l'homme par der Menschensohn, Fils à la fois d'un homme et d'une femme. En grec, ce sont les mots andres et gunaikes qui servent à distinguer les hommes des femmes.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 16 mars 1997, 5e dimanche du Carême B
L'heure de la croix et de la gloire
Les Grecs qui étaient montés à Jérusalem pour adorer Dieu durant la Pâque semblent attirés par le judaïsme et les disciples Philippe et André les conduisent à Jésus selon leur désir. Ceci donne lieu à un discours exceptionnel sur la croix, l'objet de mépris, le symbole de l'échec, mais qui deviendra bientôt le signe éminent et le point de repère des nations.(1)
Nous sommes à la troisième Pâque. Notre texte suit immédiatement l'épisode de l'entrée triomphale à Jérusalem, le dimanche des rameaux. La fête juive a été marquée par le joyeux cortège d'une foule en liesse, acclamant Jésus comme le prophète du règne messianique promis autrefois à David.(2) Découragés, les adversaires de Jésus se sont dit avec dépit: Vous voyez bien que vous n'arrivez à rien: voilà que tout le monde marche derrière lui.(3)
C'est sur cet élan que saint Jean introduit son thème, à la fois hideux, horrible et glorieux de la croix. Par elle, sur elle, l'amour infini de Dieu sera révélé à tous les peuples. Ils devront, pour rencontrer Jésus, passer par les disciples et aller avec eux jusqu'à sa mort, qu'il sait pour bientôt. L'heure est venue du festin des nations. L'identité du Messie sera dévoilée au bout d'une croix plantée sur la montagne où Dieu a choisi d'établir sa demeure.
Devant cette perspective, Jésus lui-même est bouleversé. Saint Jean nous révèle en cet instant la tentation d'utiliser sa divinité pour échapper à notre condition humaine.(4) Nous voici au coeur de la révélation du Fils de l'homme.
En saint Jean, la vie éternelle est synonyme du Royaume. Le seul moyen d'y entrer sera de mourir comme le grain de blé tombé en terre. L'opposition extrême entre le monde présent et la vie éternelle est atténuée par la traduction du lectionnaire. En langage typiquement sémitique, il faut lire: Celui qui hait sa vie en ce monde la gardera pour la vie éternelle. L'opposition radicale bouscule l'auditoire pour mieux le convaincre.
(1) L'évangile d'aujourd'hui est rempli de thèmes entrelacés, qu'on ne peut traiter dans le cadre réduit de cette chronique. On lira avec profit quelques revues pour en apprécier tout le sens.
(2) 2 Samuel 7, 12-16. Les mots Yahweh hoshianna, Donne le salut, Yahvé! sont tirés du Psaume 118. Ils étaient devenus, dans le monde grec une acclamation au Dieu sauveur d'Israël.
(3) C'est le thème des disciples: marcher derrière Jésus. La nationalité de ceux qui veulent maintenant le voir illustre le futur visage de l'Église, formée en majorité de païens.
(4) Les trois autres évangiles ont présenté cette tentation au début, au désert (Matthieu 4, 6), et durant l'agonie au jardin des Oliviers, pendant le sommeil des disciples (Marc 14, 36).
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 23 mars 1997, Dimanche des Rameaux B
Ce soir, lisez l'évangile selon saint Marc
On lit aussi facilement saint Marc en une soirée qu'on regarde un grand film à la télévision.(1) À l'occasion de la semaine sainte, on découvrira combien cet évangile a été conçu comme un récit de la Passion précédé d'une longue introduction.
Jésus est présenté rapidement. Il choisit des disciples. Il leur montre par des gestes éclatants que le Règne de Dieu est proche, qu'il faut se convertir et entrer dans le mouvement. Les disciples suivent cahin-caha en comprenant plutôt mal que bien. Dès la première annonce de la Passion, Pierre s'oppose à la mission du Messie qui lui répond: Passe derrière moi, Satan! (8, 33) À la troisième annonce de la Passion, Jacques et Jean cherchent encore à occuper les meilleures places... dans le Royaume (10, 37). Qu'il est difficile d'être disciples!
Lorsque Jésus leur demande avec insistance de veiller, ils s'endorment. S'il prédit au chef des apôtres qu'il le reniera, Pierre s'objecte avec une ardeur qui n'aura d'égale que son reniement (14, 71). Puis au terme du récit, le matin de Pâques, personne n'a la foi. Même les femmes qui avaient tenu bon jusque là s'effondrent à leur tour: Elles ne dirent rien à personne parce qu'elle avaient peur... (16, 8) Un rédacteur du deuxième siècle a sans doute voulu corriger cet état de choses mais personne ne s'y laisse prendre: le style n'est plus le même; le récit de saint Marc s'est terminé abruptement au verset 8.
La première caractéristique de l'auteur est son intelligence. On lit et on relit ce texte en faisant à chaque fois de nouvelles découvertes: les images saisissantes, l'inclusion des récits,(2) les scènes théâtrales et les traits abrupts(3) des personnages avec, en filigrane, la difficulté d'être disciples.
Ce thème des disciples est d'ailleurs central pour bien comprendre l'enjeu du crucifiement de Jésus, puis de son relèvement par Dieu lui-même qui l'a appuyé depuis son premier appel lors du baptême de Jean, au début du récit. À mesure qu'il nous entraîne vers son but, l'auteur nous pose sans cesse la même question: Et toi, lectrice, lecteur, jusqu'où auras-tu le courage de marcher avec Jésus? La Pâque sera-t-elle pour toi aussi le dernier obstacle?
(1) Lire un évangile du début à la fin est une belle expérience et saint Marc s'y prête mieux que les autres, d'abord par sa brièveté il tient en une cinquantaine de pages et il a la forme d'un récit palpitant.
(2) Par exemple, la mission des douze (6, 7-13.30-32) inclut un danger: la mort de Jean Baptiste; et la parabole du figuier stérile (11, 12-14.20-23) porte sur la fin du culte du Temple.
(3) Les traductions cherchent malheureusement à les arrondir et à les atténuer.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 30 mars 1997, Pâques B
Il est ressuscité!(1)
C'est l'affirmation de la foi chrétienne le matin de Pâques: Jésus n'est plus au tombeau. Après avoir relevé les boiteux, les malades, les exclus, les blessés de la vie, il a lui-même été rejeté et broyé. Mais au-delà de toutes les attentes des disciples, Dieu a soutenu, puis relevé et exalté son Serviteur.
Pour saint Marc, les femmes sont les seules à avoir osé accompagner Jésus jusqu'à sa mort en croix. Non sans raison, tous les hommes de son groupe se sont enfuis.(2)
Au lever du soleil, dans l'air vif et doux du printemps méditerranéen, trois femmes noyées de chagrin marchent vers le sépulcre. Ce sont Marie Madeleine, Marie mère de Jacques le mineur et Salomé, sans doute la femme de Zébédée,(3) les seules parmi les disciples qui aient réussi à suivre Jésus jusqu'à la fin
Mais aucune d'elles ni aucun disciple n'a encore la foi. Les femmes ont acheté des parfums pour ensevelir le corps du supplicié comme le prescrivait la loi d'Israël(4) avec une seule idée en tête: Qui nous roulera la pierre pour dégager l'entrée du tombeau? L'ayant trouvé vide, elles n'ont pas eu le courage d'annoncer la Résurrection, parce qu'elles avaient peur!
Dans son récit, saint Marc est plus sobre que les autres. Il ne parle ni d'ange, ni de tremblement de terre, ni d'éclair... mais seulement d'un jeune homme vêtu de blanc qui ressemble à un être venu du ciel. Est-il le Ressuscité lui-même représenté dans la jeunesse d'une vie neuve? En saint Jean (20, 15), Marie Madeleine ne le reconnaîtra pas: elle le prendra pour le jardinier.
Le récit de Marc insiste sur des aspects concrets. C'est le Jésus de l'histoire, Jésus de Nazareth, le Crucifié. Où est-il? Il n'est pas au tombeau. Il a été relevé par Dieu, il a été ressuscité.(5) C'est en Galilée que les disciples le reverront. La Galilée, c'est l'endroit où tout a commencé, le lieu de la mission où tout doit maintenant revivre. Au printemps de la Galilée!
(1) Nous nous attachons au texte de Marc 16, 1-8 proposé pour la veillée pascale dans le cycle de l'année B.
(2) En l'an 26, quatre ans avant la mort de Jésus, Thomas le Galiléen s'était proclamé le Messie. Le nouveau gouverneur, Ponce Pilate, l'a fait crucifier avec 42 de ses disciples! Lorsque Jésus parla de retourner à Jérusalem, pour la résurrection de Lazare, l'apôtre saint Thomas a donc vu le danger. Il déclara: Allons, nous aussi, et mourons avec lui! (Jean 11,16)
(3) En rapprochant Marc 15, 40 de Matthieu 27, 56, on a déduit que la mère des fils de Zébédée s'appelait Salomé. Bien qu'intéressantes, de telles conclusions sont parfois périlleuses.
(4) Deutéronome 21, 23.
(5) Ègerthè est l'aoriste passif de egeirô, qui signifie réveiller, relever, ou faire se lever. Mot à mot: Il a été relevé de la mort, par Dieu lui-même que la tradition juive évite de nommer en employant le passif.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 6 avril 1997, 2e dimanche de Pâques B
De même que le Père m'a envoyé
Moi aussi je vous envoie. C'était le soir de Pâques, le soir du premier jour de la semaine, comme le précise saint Jean. Après une journée riche en émotions et en rebondissements depuis les premiers instants du lever du soleil, les disciples épuisés ont cherché refuge derrière leurs portes closes, solides, et soigneusement verrouillées.
Le premier jour de la semaine, c'est aussi celui de la création de la lumière dans la Bible.(1) À la tombée de ce premier jour, le Christ vainqueur des ténèbres se glisse encore une fois parmi les siens. Il leur dit: La paix soit avec vous! De même que le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie. (2)
Avons-nous bien compris? Moi, pauvre homme ou pauvre femme, avec toutes mes peurs, Jésus m'envoie de même que le Père l'a envoyé? Comment passer de la peur à la joie, puis à la mission? Recevez l'Esprit Saint, déclare Jésus, en confirmant la communauté chrétienne. Les disciples seront, comme il l'a été, des révélateurs de la fraternité universelle, de l'amour, de l'équité, de la vie, du pardon.(3)
Il reste Thomas. Lorsque Jésus a invité ses disciples à se joindre à lui auprès de Lazare en disant: Lazare, notre ami, s'est endormi; mais je m'en vais le tirer de ce sommeil, alors Thomas a refusé cette espérance. Il a répliqué: Allons-y, nous aussi, et mourons avec lui! (Jean 11, 11-16)
Pour saint Jean, qui ne manque pas de souligner le sens de l'humour du Fils de Dieu,(4) il est clair que Jésus l'attendait au tournant. Voici ce brave Thomas, le retardataire, qui arrive huit jours après la fête de la rencontre. Depuis plus d'une semaine, il a clamé et défendu hautement, face aux autres disciples, sa rationalité et son incroyance: Non! Je n'y croirai pas. Mais Jésus, même invisible, demeure présent à son Église et le doute de Thomas devient l'occasion d'une nouvelle et dernière béatitude: Heureux ceux et celles qui croient sans avoir vu.
(1) Genèse 1, 3-5. La résurrection avant le lever du soleil, le premier jour de la semaine, n'est pas sans rappeler la fête païenne qui fut à l'origine de Noël: Dies natalis solis invicti, le jour de la naissance du soleil invaincu. Le Christ Lumière du monde revient, invaincu, comme le soleil qui triomphe chaque année des ténèbres.
(2) Le parallèle porte sur la mission. Apôtre, missionnaire ou envoyé, c'est toujours le même mot: apostellô, en grec, signifie envoyer, tout comme mittere, en latin.
(3) La formulation du texte reflète une pratique d'exclusion selon les fautes commises, dans la communauté johannique. Voir par exemple 1 Jean 2, 19; 5, 16-17; 2 Jean 9-11; 3 Jean 9-11.
(4) On l'a déjà noté le 3e dimanche du Carême, et la méprise des juifs sur sa parole mettait justement en lumière son enseignement: Le sanctuaire dont il parlait, c'était son corps. (Jean 2, 19-21).
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 13 avril 1997, 3e dimanche de Pâques B
Touchez-moi, regardez...
Les non-juifs n'arrivaient pas à se faire à l'idée d'une résurrection de la personne humaine tout entière. Les Grecs nouvellement convertis concevaient le corps comme la prison de l'âme; et la mort, comme sa libération. C'est la difficulté à laquelle répond saint Luc dans le récit d'aujourd'hui.
Dans ce contexte, la salutation familière Shalôm(1) prend tout son sens au moment où les disciples sont profondément bouleversés à l'idée de voir surgir un défunt: Frappés de stupeur et de crainte, ils croyaient voir un esprit. Dans le texte: ils croyaient voir un souffle.(2) Jésus s'applique à dissiper la peur, puis à donner aux disciples de tous les temps la paix dans la foi.
Le récit de saint Marc a clairement insisté sur la résurrection du Jésus historique: Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié? Il est ressuscité: il n'est pas ici. (16, 6) Saint Luc insiste en plus sur des détails rapportés par les témoins pour montrer que Jésus est vraiment apparu avec son corps, à nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d'entre les morts. (Actes 10, 41)
Toutes les réactions d'épouvante et de stupeur, de tremblements et de crainte font clairement partie de l'expérience des disciples face au Ressuscité. Jésus est entré au creux de leur frayeur et de leur désespoir pour leur apporter son message de foi et de paix. Il multiplie les preuves de la résurrection de sa chair: Voyez mes mains et mes pieds: c'est bien moi! Touchez-moi, regardez: un esprit n'a pas de chair ni d'os, et vous constatez que j'en ai.
Il leur montre ses mains et ses pieds. Mais ils restent là, saisis d'étonnement. Il ajoute une preuve irréfutable: Avez-vous ici quelque chose à manger? C'est le propre du corps humain de prendre de la nourriture. Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé. Il le prit, et le mangea devant eux.
J'aime imaginer Jésus donnant un cours d'exégèse biblique, comme il l'a fait avec les disciples d'Emmaüs juste avant notre récit: En partant de Moïse et de tous les prophètes, il leur expliqua, dans toute l'Écriture, ce qui le concernait. Il le fait encore aujourd'hui, dans nos rassemblements.
(1) Les salutations varient selon les cultures. En hébreu: Hévénou shalôm aléchem, que la paix soit avec vous. En anglais: Good morning, bon matin. En grec moderne: Kali mèra, bon jour. En grec hellénistique (330-63) et du temps de Jésus: Khairé, réjouis-toi. En latin: Valé, porte-toi bien, ce qui correspond à notre mot français: Salut.
(2) Le souffle, rouah (féminin) en hébreu et pneuma (neutre) en grec, désigne tout être réel mais invisible. En faire l'expérience en soufflant dans sa main.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 20 avril 1997, 4e dimanche de Pâques B
Je suis le vrai, le bon Pasteur
En ce dimanche des vocations,(1) pour le cycle de l'année B, nous lisons une deuxième tranche du chapitre 10 de saint Jean sur le bon Pasteur.(2)
Jésus se révèle comme le Messie en prenant à son compte une image que la Bible attribuait d'abord à Dieu, puis à son envoyé: Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien. (Psaume 22) Voici votre Dieu... Il vient... Comme un berger, il conduit son troupeau; son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son coeur, et il prend soin des brebis qui allaitent leurs petits. (Relire ce texte d'Isaïe 40, 9-11) Ainsi parle le Seigneur... C'est moi qui ferai paître mon troupeau... La brebis perdue, je la chercherai; l'égarée, je la ramènerai; celle qui est blessée, je la soignerai... (Relire Ézéchiel 34, 11-16)
De tout temps, les peuples ont cherché des guides, des êtres providentiels capables d'analyser les situations, de définir des projets collectifs, de faire régner la paix et la justice. Mais alors que les leaders humains promettent monts et merveilles, que les mercenaires hurlent avec les loups, voici venir le vrai berger, le berger digne de ce nom qui donne sa vie pour ses brebis.
Quatre fois, on relit ces mots sur un thème présenté dans le verset qui précède notre texte: Je suis venu pour que les humains(3) aient la vie, et qu'ils l'aient en abondance. C'est l'image du pasteur selon le coeur de Dieu promis par Jérémie(4) et du Messie à venir, modèle de tout service pastoral.
Les prophètes ont annoncé depuis des siècles ce roi juste qui doit instaurer le règne de Dieu, établir un bon gouvernement capable de diriger le peuple avec la générosité d'un berger et la puissance de David, l'excellent roi-berger.
Au moment où grandit l'hostilité des chefs du peuple, Jésus se révèle comme celui qui accomplit la promesse. Il ajoute: Ma vie, personne n'a pu me l'enlever: je la donne de moi-même. Le Fils de Dieu entrera dans la mort librement et il donnera sa vie afin que tous l'aient en abondance.
(1) Avant la fin du Concile, en 1964, le pape Paul VI a fait du 4e dimanche de Pâques la journée mondiale de prière pour les vocations sacerdotales, religieuses et missionnaires. Il ne faudrait pas les confondre dans l'unique vocation baptismale ni évacuer la mission ad gentes.
(2) Notre Lectionnaire donne, entre parenthèse, une meilleure traduction de kalos, beau moralement, le berger véritable, pleinement digne de ce titre comme Dieu lui-même et son Messie.
(3) Rappelons que le mot grec anthrôpos inclut tout être humain, alors qu'andres et gunaikes servent à distinguer les hommes et les femmes.
(4) Jérémie 3, 15: Je vous donnerai des pasteurs selon mon coeur.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 27 avril 1997, 5e dimanche de Pâques B
Je suis la vraie vigne
Plus d'une vingtaine de fois en saint Jean, Jésus s'attribue le Nom divin; en hébreu: Yahweh, vyvh; en grec: Egô eimi, Je Suis. C'est le Nom révélé à Moïse au buisson ardent.(1)
Je Suis... le Messie (à la Samaritaine; 4, 26). Si vous ne croyez pas que Je Suis, vous mourrez dans vos péchés (8, 24). Alors vous saurez que Je Suis (8, 28). Avant qu'Abraham fût, Je Suis (aux pharisiens; 8, 58). Afin que vous croyiez que Je Suis (aux disciples; 13, 19). Je Suis le pain de vie (6, 48). Je Suis la lumière du monde (8, 12). Je Suis la porte des brebis (10, 7). Je Suis le bon berger (10, 11 et 14). Je Suis la résurrection et la vie (11, 25). Je Suis le chemin, la vérité et la vie (14, 6). Et aujourd'hui: Moi, Je Suis la vraie vigne (15, 1).
L'évangile selon saint Jean nous est bien connu aujourd'hui(2) et plus personne ne met en doute que ce texte, comme les trois autres évangiles, redit à sa manière la foi authentique des premières générations chrétiennes. La révélation de Jésus comme Fils de Dieu y tient visiblement une place de choix.
Traditionnellement, la vigne représentait le peuple de la promesse. La vigne que tu as prise à l'Égypte, tu l'as replantée en chassant des nations (Psaume 79, 9). Israël était une vigne luxuriante donnant beaucoup de fruits (Osée 10, 1). Je t'ai planté comme une vigne de choix (Jérémie 2, 21).
Quelle image saint Jean a-t-il à l'esprit? Jésus est toute la vigne.(3) Dans le peuple de la Nouvelle Alliance, chacune des branches partage la vie du Ressuscité, comme les membres de son Corps, et si quelqu'un se détache du Corps du Christ, de cette vigne qui est l'Église, il n'a plus la vie en lui et ne produit plus rien pour la vie éternelle. Il faut donc rester uni à la vigne.
Cette parabole révèle le jugement, un thème sur lequel on insiste moins aujourd'hui, au profit de la tolérance. Le jugement est pourtant l'un des trois grands pôles de l'évangile, avec le service fraternel et l'option en faveur des exclus.
(1) On trouve cette révélation du Nom du Dieu de vos pères dans le livre de l'Exode 3, 13-15. L'hébreu se lit de droite à gauche, ce qui donne: YHWH.
(2) Le texte des quatre évangiles est mieux conservé qu'aucun autre écrit de l'Antiquité. D'autre part, la recherche demeure très active sur le Jésus historique, et il nous est mieux connu qu'aucun autre personnage de son temps, y compris les empereurs romains.
(3) Dans la première version de la Bible de Jérusalem, on traduisait par: Je suis le vrai cep, vous êtes les sarments. Mais la correction a été faite en 1973 puisque, dans le texte initial, Jésus s'identifie clairement au peuple de l'Alliance, au Corps tout entier dont nous sommes les membres.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 4 mai 1997, 6e dimanche de Pâques B
L'hymne à l'amour selon saint Jean
Le sixième et dernier dimanche après Pâques nous ramène à la veille de la Passion et nous en donne le sens: Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés; et plus loin: comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres.
En saint Jean, tous les commandements se résument clairement en un seul: celui de l'amour fraternel. Que les disciples de Jésus ressuscité s'aiment entre eux, comme le Père aime le Fils, et comme le Fils lui-même les a aimés.
Selon l'évangile de dimanche dernier, le but de toute vie est de produire du fruit en abondance en restant uni à la vigne, et le fruit de cette union à la vigne dans l'amour mutuel est la joie: Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que vous soyez comblés de joie. Il faut que tout être humain devienne source de joie dans l'affection sincère, mutuelle et fraternelle.(1)
Cet enseignement ne s'arrête pas à la solidarité qui réduirait l'horizon humain au seul horizon terrestre. L'amour dont parle Jésus vient de Dieu et il serait privé de sens s'il ne pouvait retourner ouvertement et explicitement à Dieu. Ainsi, comme l'amour de Dieu a voulu battre dans un coeur de chair, celui de son Fils bien-aimé, de la même manière l'amour humain tire désormais sa source et son achèvement dans le coeur de Dieu.
En son Fils Jésus, le Je vous aime de Dieu a pris la forme d'une grande passion d'amour fou et infini: Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'au bout. (Jean 13, 1) C'est la gloire et la joie de Jésus d'avoir aimé sans mesure: Voici mon corps livré pour vous. Voici mon sang versé pour vous. Vous ferez cela en mémoire de moi.
L'amour enseigné par le fils de Dieu abolit la distinction entre maître et serviteur: Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ignore ce que fait son maître; maintenant, je vous appelle mes amis. Les rapports humains établis d'instinct sur la rivalité et la domination s'en trouvent entièrement transformés.
Jésus a dit dimanche dernier: Si vous demeurez en moi... demandez tout ce que vous voudrez, et vous l'obtiendrez. Le thème revient à la fin du texte d'aujourd'hui. Toute personne imprégnée de la Parole de Dieu et qui s'en nourrit chaque jour peut demander à Dieu ce qu'elle veut et être assurée de l'obtenir, car elle ne voudra rien qui ne soit ajusté à sa volonté.
(1) Dans l'évangile d'aujourd'hui, les mots aimer, amour et ami reviennent onze fois.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le 11 mai 1997, L'Ascension B
L'enthousiasme du nouveau départ
Au moment de passer de ce monde à son Père, Jésus donne l'élan missionnaire qui inspirera toutes les générations: Criez la joyeuse nouvelle à toute la création.(1) Car le verbe grec kèrussô signifie littéralement crier et proclamer.
Si nous avons la curiosité de lire le verset qui précède notre texte, nous trouvons: Enfin, il se manifesta aux Onze eux-mêmes pendant qu'ils étaient à table: il leur reprocha leur incrédulité et leur endurcissement parce qu'ils n'avaient pas cru ceux qui l'avaient vu ressuscité. Ainsi du même souffle, Jésus passe du reproche de l'incrédulité à l'envoi missionnaire. Il a choisi d'avoir besoin de ceux et celles qui ont accueilli le don de la foi, de faire appel à leur enthousiasme malgré leurs premiers doutes et leurs tergiversations.
Mais comment pourrait-on avoir douté et crier la joyeuse nouvelle à la création? Dans la première lecture, saint Luc situe l'Ascension au coeur du judaïsme.(2) En saint Marc, suivi en cela par saint Matthieu, les disciples revoient Jésus en Galilée, au pays verdoyant du premier appel et du premier envoi.
Être disciple, dans la tradition de saint Marc, c'est vivre au printemps de la Galilée et vibrer aux premiers appels de Jésus. Celui qui a été rejeté et crucifié, Dieu l'a relevé. C'est la victoire de la vie: invitation universelle; règne de Dieu pour ceux et celles qui l'ont cherché; service gratuit et fraternel dans la famille du Christ; joie pour les exclus; affection envers tous; fraîcheur et liberté; joyeux cortège des disciples: noces, vin de l'alliance, musique et chants de fête.
Car aucun obstacle ne peut désormais entraver la réalisation de la Promesse. L'Église de Rome, au milieu de laquelle écrivait sans doute saint Marc, a surmonté la terrible persécution de Néron.(3) Aucun poison n'est mortel et aucun serpent n'est plus à craindre. Après les hésitations et les doutes, dans ce récit de l'Ascension, c'est la fraîcheur et l'enthousiasme du nouveau départ.
(1) Une note dans les bonnes Bibles signale que ce récit n'appartient pas au texte initial de saint Marc, ce qui en éclaire la lecture. Les versets 9 à 20 ne se trouvent ni dans les manuscrits grecs les plus anciens ni chez plusieurs Pères de l'Église. L'opinion la plus courante est qu'ils ont été ajoutés plus tard par un autre rédacteur. C'est un témoignage authentique des premières générations chrétiennes reconnu comme Parole de Dieu, par le concile de Trente, le 8 avril 1546.
(2) Dans l'évangile selon saint Luc, Jésus retourne vers le Père en face de Jérusalem, vers Béthanie, au coeur du judaïsme. Et il dit aux disciples: Demeurez dans la ville. Dans les Actes des apôtres, la première lecture: il leur donna l'ordre de ne pas quitter Jérusalem.
(3) Néron fut empereur de Rome de 54 à 68 et il persécuta les chrétiens durant les dernières années de son règne.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
En marge de la Pentecôte
Que signifie le mot Paraclet?
Le mot grec paraklètos vient du verbe kaléô, qui veut dire appeler, et de para, qui veut dire à côté de. Ainsi, à l'origine, ce mot a un sens passif: c'est une personne appelée auprès d'une autre. Pour quoi faire?
Au sens technique et légal, paraklètos, désigne un avocat appelé auprès d'un accusé pour le défendre contre ses accusateurs. Ainsi, le lectionnaire traduit paraklètos par un défenseur. En face de lui se tient l'accusateur qui s'appelle en hébreu le satan, satanas en grec. Saint Matthieu l'appelle aussi le diable. Le mot diabolos veut dire le calomniateur, il a recours au mensonge pour faire dévier Jésus de sa route, lorsqu'il vient à lui pour le tenter au désert.
Paraklètos, dans la Bible, est aussi un titre du Messie. Saint Luc écrit que le vieillard Siméon attendait la consolation, la paraklèsin d'Israël (2, 25). Ce mot traduit l'hébreu menachem. Le verbe correspondant est répété au début du Livre de la consolation d'Isaïe: Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu. (40, 1) On a donc traduit le Paraclet en ce sens par le Consolateur. La version anglaise traditionnelle est: Comfort ye, comfort my people, et l'on appelle le Paraclet en anglais: the Comforter.
Des versions françaises, dont la Bible de Jérusalem, la TOB et Soeur Jeanne d'Arc, ont tenu à garder le mot initial: le Paraclet. Le Chanoine Émile Osty (1952) avait traduit par le Défenseur, comme notre lectionnaire.
En d'autres langues, les traductions varient beaucoup. Les hispaniques, aux États-Unis, ont choisi: el Intercesor. En Espagne: el Defensor. Au Mexique: el Consolador. En Italie: il Consolatore. En Allemagne catholique: der Beistand, l'assistant. Chez les luthériens: der Tröster, le consolateur.
Les catholiques canadiens anglais et américains ont choisi: the Advocate, formé d'après le latin: ad vocatus, ce qui traduit exactement les mots para klètos. Plusieurs Églises protestantes disent enfin: the Counseler.
Nous constatons ici jusqu'à quel point nous ne pouvons parler de Dieu que sous la forme de métaphores, et que sa réalité dépassera toujours infiniment ce que les mots peuvent exprimer. En somme, l'Esprit Saint, ou le Paraclet, est beaucoup plus que tout ce que nous avons pu dire de lui.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 18 mai 1997, La Pentecôte B
Défenseur, témoin, guide, éducateur
Nous l'avons déjà observé, l'évangile selon saint Jean est conçu comme un procès où divers témoins se sont succédés depuis Jean Baptiste.(1) L'enjeu du procès est la vérité sur l'origine et la mission de Jésus. Ses témoins les plus crédibles seront ceux et celles qui l'ont suivi sur les chemins de Galilée. Mais leur meilleur guide, sera l'Esprit de lumière, d'intelligence et de discernement. Avant de partir, Jésus promet donc d'envoyer ce Témoin par excellence: Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d'auprès du Père, lui, l'Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur.
Ce Paraclet(2) joue donc plusieurs rôles en saint Jean. Appelé auprès des disciples, il assure la continuité de la présence de Jésus (14, 16). Comme Défenseur, il lutte contre l'influence du monde de l'erreur et du mal (16, 8). Comme une présence chaleureuse, il garde vivant le souvenir de Jésus (14, 26). Enfin, comme éducateur, quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité, il vous guidera à la vérité tout entière (16, 13).
La communauté johannique est alors en butte à des crises majeures: attrait du mouvement gnostique et des sectes, divisions internes, persécution de plus en plus ouverte et expulsions massives. Ainsi, dans le grand procès qui l'oppose à ses adversaires, la communauté se souvient des promesses de Jésus.
L'Esprit Saint viendra du Père mais il sera envoyé par le Christ pour témoigner en sa faveur. Pour les croyants, reconnaître le Fils équivaudra à reconnaître le Père.
Au départ du Seigneur, sa révélation du Père était complète et l'Esprit de Dieu devait rendre le même témoignage que lui, puis conduire les disciples à la pleine connaissance du Fils de Dieu; ils auront alors la capacité de lui rendre témoignage. Ils puiseront dans l'Esprit Saint la force et l'assurance qui leur permettra d'oser se proclamer comme témoins du Fils de Dieu.
Le verset 13 cité plus haut nous indique que, guidés par l'Esprit Saint, les disciples seront en mesure de lire correctement le plan de Dieu dans les situations qui se présenteront. Comme prophètes des temps nouveaux, ils seront appelés à être de vrais témoins, à diriger les autres vers la vérité tout entière.
(1) Dans le commentaire du 3e dimanche de l'Avent, à la page 7.
(2) Voir, à la page précédente, les différentes traductions du mot Paraclet.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 25 mai 1997, La Sainte Trinité B
Le Dieu Père, Fils, et Saint-Esprit
Si nous sommes réunis dans une église, ce matin, c'est parce que nous aimons Dieu. Depuis notre enfance, nous avons appris à aimer Celui qui nous a créés. Et pourtant, si quelqu'un nous demande: Qui est Dieu?, alors nous sentons que nous n'avons pas toujours la même idée, ou la même image de lui.
Pour certains, Dieu est un Père intransigeant et sévère. Pour d'autres, il est plutôt gentil et pardonne aisément le mal qu'on a pu commettre. Certains l'imaginent en même temps comme un Père et une Mère. D'autres ajouteront qu'il est extrêmement puissant et juste, mais bon, compréhensif et aimant.
Devant cette diversité, nous admirons la sagesse des anciens Hébreux qui s'abstenaient de nommer Dieu de crainte de lui imposer nos limites.(1) Ils savaient qu'aucun être humain ne peut savoir pleinement qui est Dieu.
Jésus l'a bien compris. Il savait qu'il ne pouvait donner à ses disciples la description complète de son Père. Il connaissait leurs limites et leurs fagilités. Il a donc envoyé l'Esprit Saint pour les conduire à la vérité tout entière (Jean 16, 13). Ce que nous dit Jésus est que nous pouvons croître dans la connais-sance de Dieu: une croissance qui peut prendre toute une vie.
Comment grandir ainsi? Sûrement pas seulement en entendant parler de Dieu. Car des millions de mots ne suffiraient pas. Et si la théologie nous aide à mieux saisir qui est Dieu, seule l'expérience nous amènera à le connaître vraiment. Créés à son image, nous le reconnaîtrons dans la générosité de celle qui prend le temps de nous écouter, du passant qui répond à un appel, ou d'un enfant qui se jette inconditionnellement dans nos bras.
Déjà, nous connaissons le Fils, pour ainsi dire, comme si nous l'avions rencontré. Nous lui parlons dans la prière. Nous le connaissons pour avoir entendu ses paroles et le récit de tout ce qu'il a fait en Galilée et à Jérusalem.
Quant à l'Esprit Saint, nous savons qu'il a été appelé à rester auprès de nous comme un ami, un défenseur, un guide personnel. Il est chargé de nous centrer sur la mission que Jésus nous a confiée: Allez donc! De toutes les nations, faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
(1) Les lecteurs juifs ne prononçaient jamais le Nom divin. Ils le remplaçaient par Adonaï, mon Seigneur, et comme aide-mémoire, ils plaçaient sous les lettres du nom de Yahweh, vyvh, les voyelles du mot Adonaï. On a dit que le mot Jéhovah est né d'une mauvaise lecture de ce nom.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 1er juin 1997, Le Saint-Sacrement B
Prenez, ceci est mon corps
La célébration du Jeudi saint remonte aux tout premiers temps de l'Église mais celle de la Fête-Dieu ne fut composée qu'en l'an 1264, par saint Thomas d'Aquin, à la demande du pape. Elle est d'une grande densité doctrinale et l'on y redécouvre l'Eucharistie, l'action de grâces de l'Église et du ciel.
Le récit de l'évangile est celui de saint Marc qui, comme toujours, se centre sur l'essentiel: Pendant le repas, Jésus prit du pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna en disant: Prenez, ceci est mon corps.
Jésus connaît bien la Pâque juive. Il l'a célébrée chaque année en compagnie de Joseph et de Marie. Tout lui est donc familier: le récit des événements, le pain, le vin, l'agneau immolé, les herbes amères, les prières et les psaumes.
Mais ce soir-là, avec ses disciples, il donne à la fête un contenu nouveau: par le don de sa vie, il sera lui-même le Libérateur qui donne à la multitude l'accès au pain de la liberté, le pain de la vie sans limite ni frontière.
La Pâque, la libération, Independance Day(1): un repas de fête qui libère de l'ancien esclavage, un repas où l'on se rappelle l'Alliance que Dieu a conclue avec Moïse et tout le peuple, le pacte solennel marqué par un rite signifiant l'engagement sans retour: celui du sang. Jésus donne ce soir à la fête de la Pâque le sens nouveau du don de sa vie librement consenti par amour.
Il sait qu'il est un homme traqué. Il a encore des amis, mais en cachette. Il a donc dû donner un code secret aux disciples afin qu'ils trouvent une salle, qu'ils se procurent un agneau et qu'ils préparent la fête en suivant un homme à la cruche. Jésus sait qu'il va mourir et que ce repas sera son dernier.
Ce soir, il se révèle à ses disciples comme le véritable agneau pascal offert pour que tous reçoivent la vie nouvelle et éternelle par le don de la sienne: Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, répandu pour la multitude.
Le Conseil oecuménique des Églises, en 1974, s'est mis d'accord sur l'excellent texte suivant: Ce repas de pain et de vin est le sacrement, le signe efficace et l'assurance de la présence du Christ lui-même, qui a sacrifié sa vie pour tous les hommes et s'est donné à eux comme pain de vie; pour cette raison, le repas eucharistique est le sacrement du corps et du sang du Christ.
(1) Chez les juifs comme dans la plupart des nations, la grande fête nationale est celle d'une libération, comme aux États-Unis le 4 juillet, ou la prise de la Bastille, en France, le 14 juillet.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 8 juin 1997, 10e dimanche du temps de l'Église B
Savoir accueillir le pardon de Dieu
Depuis une semaine, nous sommes revenus à l'Évangile selon saint Marc, proposé pour le cycle de l'année B qui se terminera le 29 novembre.(1) Comme cet Évangile fut sans doute écrit le premier, il importe de bien le connaître.
L'opposition rencontrée par Jésus au sein de sa famille(2) semble un fait historique bien attesté. Un thème central, en saint Marc, est que les disciples ont bien du mal à comprendre les enseignements du Messie, tout comme les membres de sa famille. C'est ici la première mention de Marie: elle se joint au clan familial pour dissuader son Fils de sa mission, car ils (les gens)(3) disaient: Il a perdu la tête. Elle vit dans la foi comme nous et comme les disciples. Ici, elle cherche à protéger son Fils comme le fera Pierre, le premier et le chef des apôtres (Marc 8, 32).
Les scribes descendus de Jérusalem sont vraisemblablement ceux des sadducéens, les responsables du Temple qui veulent la mort de Jésus.(4) Il profite de leur rencontre pour aller de l'avant dans l'explication du Royaume.
Si Satan s'est dressé contre lui-même, alors la mission du Messie est en bonne voie de réalisation et le Royaume de Dieu s'est rapproché de vous! Mais si quelqu'un blasphème contre l'Esprit Saint, il n'obtiendra jamais le pardon. On a beaucoup discuté sur le sens de cette phrase. Il semble que ce ne soit pas la nature du péché en question, ni les limites de la miséricorde divine qui le rende impardonnable, mais l'obstination dans le rejet de l'Esprit Saint.
En effet, Dieu pardonnera tout aux enfants des hommes, tous les péchés et tous les blasphèmes qu'ils auront faits. Mais si les scribes se ferment résolument au pardon, ils s'excluent eux-mêmes, sinon ils seraient sauvés par Celui qui pardonne tout. C'est le sens le plus évident de ce passage.
Symboliquement, la mère et les frères de Jésus se tiennent dehors mais on sent bien que rien ne les empêchera de venir s'asseoir dans le cercle des disciples.
(1) Pour suivre le sens de chaque mot et découvrir chaque image du récit, voir notre Traduction interlinéaire de l'Évangile selon saint Marc. Éditions Fides, 1996, en vente dans les librairies religieuses.
(2) Plusieurs prophètes, dont Jérémie (12, 6) et Zacharie (13, 3-6), ont subi la même opposition de leurs proches.
(3) Comparer avec l'anglais: As they say, comme on dit. Le Lectionnaire semble attribuer cette parole à Marie et aux frères de Jésus. Observons en plus que les degrés de parenté n'étaient pas définis comme aujourd'hui. Il s'agit sans doute de frères au sens biblique, comme Abraham et son neveu Loth, comme Laban et Jacob. Voir Genèse 13, 8; 14, 14.16; 29, 15.
(4) En saint Marc, la décision de le faire mourir a été prise au début du troisième chapitre.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 15 juin 1997, 11e dimanche du temps de l'Église B
Une parabole optimiste
Saint Marc est le seul évangéliste qui raconte cette parabole où s'exprime l'une des visions les plus optimistes du Royaume. Alors que les espérances juives poussent des gens à chercher des oeuvres éclatantes du Messie et que tout semble conduire Jésus à sa perte, il dit à ses disciples de ne pas s'y laisser tromper: le Royaume ne peut maintenant que grandir. Le semeur est passé. Le grain est en terre. Attendez voir! semble lancer Jésus à ses amis avec assurance.
La germination du grain était aussi mystérieuse à cette époque que l'est pour nous l'origine de la vie. Nous avons beau savoir qu'un grain de blé contient des milliards d'atomes formés d'un noyau autour duquel gravitent des particules de moins d'un milliardième de millimètre, à une vitesse de 297000 kilomètres à la seconde, nous ne savons toujours pas comment agencer ces atomes pour déclencher une chaîne de vie. Ce phénomène ressemble pour nous à une force cachée, imperceptible, toujours active et qui redit sans cesse: Quelle que soit la situation, ne désespérez jamais. Entreprenez. Semez. Le Règne de Dieu en ce monde présent ne va pas vers la mort mais vers la vie et la joie de la moisson.
Jésus, en saint Marc, est décidément un optimiste. Il n'a pourtant pas réussi à convertir ses contemporains. Et si l'on en croit l'évangile de dimanche dernier, il n'a pas réussi non plus à changer sa propre famille. D'où lui vient aujourd'hui cette certitude que le Règne proposé sera le plus sage, le plus répandu, le plus durable de tous les temps? Vraiment, dans la mystérieuse croissance du Royaume, comme l'expliquait un jour le renard au Petit Prince: l'essentiel est invisible pour les yeux!
Jésus enchaîne sur une deuxième parabole: la semence jetée en terre peut être beaucoup plus petite qu'un grain de blé. C'est une semence minuscule, comme une graine de moutarde dont la petitesse est proverbiale. De ce germe presque invisible naîtra le grand arbre où se rassembleront les oiseaux du ciel.(1)
La parabole exprime les modestes débuts puis l'amplitude du Règne de Dieu et son accueil grand ouvert à toutes les nations de la terre. Souvenons-nous en plus qu'au moment où saint Marc consigne ce discours par écrit, l'Église implantée à Rome traverse d'énormes difficultés. Plus les problèmes paraissent insurmontables, plus Jésus exprime sa confiance et son optimisme face à l'avenir.
(1) L'arbre qui donne abri aux oiseaux est une image classique de la Bible qui exprime le grand rassemblement des nations. Juges 9, 15; Psaume 104, 17; Ezéchiel 17, 22-23; 31, 6; Daniel 4, 9 et 18.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 22 juin 1997, 12e dimanche du temps de l'Église B
Même le vent et la mer lui obéissent
Une fois de plus un extrait de saint Marc nous aide à comprendre que ses récits palpitants deviennent aisément paraboles en action et livres d'images. Il paraît clair que le rédacteur du second évangile et ses premiers lecteurs pensaient ici au prophète Jonas qu'on est allé réveiller(1) au fond de son navire; Jésus accomplit alors un miracle en haute mer en tout semblable à ceux que Dieu réalisait autrefois.
Rappelons-nous Jonas: Yahvé lança sur la mer un vent violent, et il y eut une grande tempête... Prenez-moi et jetez-moi à la mer, dit-il, et la mer s'apaisera pour vous... S'emparant de lui, ils le jetèrent à la mer, et la mer apaisa sa fureur. Pensons au psaume d'aujourd'hui: Le Seigneur parle, et provoque la tempête, un vent qui soulève les vagues: portés jusqu'au ciel, retombant aux abîmes, ils étaient malades à rendre l'âme... Dans leur angoisse, ils ont crié vers le Seigneur, et lui les a tirés de la détresse, réduisant la tempête au silence, faisant taire les vagues.(2)
L'autorité de Jésus sur le vent et la mer rappelle aussi le passage de la mer Rouge, la traversée vers la vie: Moïse étendit la main sur la mer, et Yahvé refoula la mer toute la nuit par un fort vent d'est... et les eaux formaient une muraille à droite et à gauche, alors que les Égyptiens les poursuivaient.(3)
Car pour les anciens, les fonds marins étaient le domaine où résidaient les puissances du mal et de la mort. Ainsi les psaumes font souvent d'une victoire sur la mer un signe de la domination de Dieu.(4) En rapprochant le récit d'aujourd'hui de l'expulsion d'un esprit impur à Capharnaüm, nous trouvons les mêmes mots: Tais-toi! et la même réaction des disciples: Qu'est-ce que cela veut dire? Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent (1, 27).
Ce texte nous ramène à la question initiale et fondamentale de l'évangile: l'identité du Messie. Le centurion romain répondra en regardant le crucifié, à la fin du livre: Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu (15, 39). Le sens profond de ce livre d'images et de paraboles en action sera dévoilé aux initiés: à ceux et celles qui regardent de l'intérieur le Royaume de Dieu.
(1) Egeirô signifie faire se lever, réveiller ou ressusciter. Ce sera le signe de Jonas, qui annonce la mort et la résurrection de Jésus.
(2) Jonas 1, 4-5.12.15 et Psaume 106, 25-26.28.
(3) Voir le livre de l'Exode 14, 21-23.
(4) Relire par exemple les Psaumes 76, 17-20; 88, 10; 92, 3-4; 103, 6-9.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 29 juin 1997, Fête des saints Pierre et Paul
Qui est-il donc?
À la vue de la tempête apaisée, dimanche dernier, les disciples se demandaient: Qui est-il donc pour que même le vent et la mer lui obéissent.(1) En réponse à cette question, en saint Matthieu, les apôtres comparent Jésus aux prophètes les plus prestigieux du passé. Encore aujourd'hui d'ailleurs, pour la très grande majorité de nos contemporains, Jésus est un homme hors du commun: plus que tout autre, il a marqué l'histoire universelle. D'où la question: Et toi, lectrice, lecteur, quelle est ton opinion? Pour toi, qui est-il donc aujourd'hui?
Pierre prend la parole en notre nom, lui qui représente depuis ce jour la foi de l'Église. En fait, sa réponse est stupéfiante dans le contexte de son temps. Un pêcheur juif, formé dans une tradition où le seul fait de prononcer le Nom divin est un blasphème, dit à son ami Jésus: Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant.(2) Il a fallu trois siècles de réflexion et plusieurs conciles pour définir cette parole.
Dans l'Ancien Testament, l'expression Ben Elohîm s'appliquait au Messie et à l'ensemble des fils d'Israël.(3) Mais dans ce contexte d'une rare intensité, Pierre réalise et affirme que Jésus dépasse tous les prophètes, qu'il est l'Envoyé, le Messie, le Fils... en un sens qui n'appartient vraiment qu'à lui seul. Jésus l'a bien compris et, en retour, confie à Pierre une responsabilité ecclésiale sans précédent: être le Rocher sur lequel son Église sera inébranlable.
Le Roc, dans la Bible, évoque la solidité. Nous imaginons facilement des châteaux anciens ou des villes fortifiées bâties sur le roc. L'Église est l'assemblée convoquée par Dieu, le peuple de Dieu comme Vatican II l'a définie. Ainsi établie sur le roc, elle ne sera jamais renversée ni soumise par la mort.(4)
Pierre à qui Jésus confie les clefs du Royaume des cieux a reçu, dans sa mission, l'appui indéfectible du Fils de Dieu. Nul ne peut maintenant prétendre avancer sans l'Église. C'est collectivement que nous serons conduits vers les eaux du repos (Psaume 22). En parallèle, Jésus insistera beaucoup pour préciser que nul n'est exclu et que des invités afflueront de partout.
(1) Marc 4, 41. L'évangile choisi pour la fête des saints Pierre et Paul est celui du 21e dimanche de l'année A. Voir le commentaire de ce dimanche.
(2) Le texte grec emploie ici quatre articles qui soulignent amplement l'identité unique et précise de Jésus: Tu es Le Messie, Le Fils Du Dieu, Le vivant.
(3) Exode 4, 23; Deutéronome 14, 1; 2 Samuel 7, 14; Psaume 2, 7; Sagesse 2, 16; Jérémie 31, 20; etc.
(4) Mot à mot: Les portes d'Hadès ne seront pas fortes contre elle. Hadès (Pluton) était roi des enfers, celui qui régnait sur le séjour des morts. Et ses portes représentent ici sa force.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 6 juillet 1997, 14e dimanche du temps de l'Église B
L'échec de Jésus à Nazareth
C'est au milieu de sa famille et dans son propre village que Jésus subit son premier échec.(1) Saint Jean suggère que ce coin perdu dans les collines de Galilée était méprisé et Nathanaël s'étonne en apprenant d'où vient le Messie: De Nazareth! Peut-il sortir de là quelque chose de bon? (1, 46) Des archéologues soutiennent qu'il s'y trouvait tout au plus une vingtaine de maisons.
Cet échec, aux yeux de saint Marc, ne fait que confirmer la mission du Messie, car les plus grands prophètes du Peuple de Dieu, dont Moïse, Jérémie et Zacharie, ont également subi l'opposition de leurs proches.(2)
Durant les cinq premiers chapitres de cet évangile, la mission s'annonçait fulgurante: Jésus s'est fait des disciples et des foules nombreuses le suivaient. Hier encore, au bord du lac, il a ressuscité la fille d'un chef de synagogue, puis il est rentré au village où il a grandi. Mais au lieu de l'accueillir avec joie, les siens s'en offusquent et le rejettent. Saint Marc écrit qu'ils étaient scandalisés(3) (ou profondément choqués) à cause de lui.
Tous sont portés un jour ou l'autre à exiger des miracles comme condition préalable à la foi: Montrez-moi un miracle et alors je croirai au Messie! L'évangile, au contraire, fait de la foi la condition du miracle: il est un don gratuit qui représente et qui confirme la libération en ceux et celles qui ont cru.
Ainsi Jésus libère celle qui a touché à son manteau: Ma fille, ta foi t'a sauvée; va en paix et sois guérie de ton mal (Marc 5, 34). De la même manière, il guérit un malade porté par la foi de la communauté (2, 5). Mais il refuse tout signe aux pharisiens incrédules (8, 11-12) et il n'opère de miracles que là où il décèle la foi, le miracle étant le signe et la confirmation de sa mission de libération.
Le rejet de la foi semble plus fréquent dans la seconde phase du ministère de Jésus. Il n'est pas rare aujourd'hui d'accuser les chrétiens: Ils ne donnent plus assez de retraites ni d'enseignement religieux! Mais quand Jésus en personne donnait le même enseignement dans son propre milieu rural d'autrefois, il était loin de convaincre tout le monde!
(1) En saint Marc, le centurion romain reconnaîtra le Messie à l'échec ultime de la mort en croix (15, 39).
(2) On lit en Jérémie 12, 6: Même tes frères, ceux de la maison de ton père te trahiront. En Zacharie 13, 3-6: Pendant qu'il prophétisera, son père et sa mère le transperceront. Dans le livre de l'Exode 2, 14, c'est d'abord un Hébreu qui s'est opposé à l'autorité et à la mission de Moïse.
(3) L'image suggérée par le verbe skandalizô est celle d'ébranler ou de secouer une structure, une personne, une maison, pour la faire tomber.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 13 juillet 1997, 15e dimanche du temps de l'Église B
Il les envoie deux par deux
Après l'échec de Nazareth, au milieu des siens, Jésus se remet en route et envoie les douze au-devant de lui pour préparer la suite de sa mission. On discerne déjà son projet d'établir un nouveau peuple d'Israël, la nouvelle famille de Dieu fondée sur les apôtres.
Depuis leur premier appel, ces derniers ont deux fonctions: Il en établit douze pour qu'ils soient avec lui et pour les envoyer (1) prêcher avec le pouvoir de chasser les démons. L'union intime avec lui et l'envoi seront leurs raisons d'être. Saint Marc explique maintenant que cette mission les conduira éventuellement à l'incompréhension, au rejet, et même jusqu'à la mort.
Il le dit au moyen d'une inclusion.(2) Il faut observer que dimanche prochain, nous reprendrons ce sujet au verset 30, après avoir omis l'un des meilleurs récits de saint Marc: l'histoire de la fille d'Hérodiade, d'Hérode et de Jean Baptiste, qui s'achève par une mort violente. La mission des douze est ainsi comparée à celle de Jean Baptiste: c'est au péril de leur vie qu'ils prépareront à leur tour le chemin du Seigneur. Dans la lecture privée, il faut relire cette inclusion qui donne le sens des évangiles d'aujourd'hui et de dimanche prochain.
Ce qui frappe dans ce récit est le peu de recommandations de Jésus sur le contenu doctrinal de la mission. Saint Marc préfère encore une fois la parabole en action. Avant le télégraphe et le téléphone, la grande qualité du messager était sa légèreté, sa rapidité. Jésus ne demande donc pas ici aux douze de faire passer la richesse au second plan: cela viendra plus tard. Il souligne plutôt la venue imminente du Royaume et l'urgence de préparer sans tarder le chemin du Seigneur.
L'échec de Nazareth marque un tournant dans la vie du Messie. Dans les cinq premiers chapitres, des foules nombreuses se pressaient autour de lui et l'écoutaient avec plaisir. Il était alors le guérisseur qui chassait les esprits impurs et libérait les blessés de la vie. Il veut maintenant établir le Règne de Dieu, dont les signes ont été beaucoup plus populaires que les exigences.
En saint Marc, les apôtres sont chargés de mettre en lumière les signes du Royaume: Ils chassaient beaucoup de démons, faisaient des onctions d'huile à de nombreux malades, et les guérissaient. Dans notre proclamation de la Parole, le souci des pauvres et des exclus sera le signe que le Règne de Dieu est tout proche de nous. Ce signe sera rendu visible surtout dans le service humble, gratuit et fraternel.
(1) Marc 3, 13. Envoi, apôtre et mission viennent du même mot en français, en grec et en latin: apostellô signifie envoyer et missio, envoi ou mission.
(2) L'inclusion est un procédé littéraire favori de saint Marc. Il consiste à expliquer un passage ou un récit ici les évangiles des 15e et 16e dimanches en y incluant un autre récit.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 20 juillet 1997, 16e dimanche du temps de l'Église B
Il fut saisi de pitié envers eux
Dans les communautés où l'on peut le faire, il est bon de relier le récit de la mort de Jean Baptiste à l'évangile d'aujourd'hui. Dimanche dernier, en effet, Jésus a envoyé les douze guérir les malades et proclamer qu'il fallait se convertir. Nous avons appris par une inclusion,(1) que leur mission peut les conduire au destin de Jean Baptiste.
Mais leur première expérience a été heureuse si l'on considère la foule qui ne les laisse plus. Jésus lui-même, au début de son ministère, devait se retirer dans un endroit désert pour se reposer et prier (Marc 1, 35 et 45). En ce jour d'évaluation, ils cherchent un temps de solitude et de repos. Cependant la foule les poursuit et l'évangile d'aujourd'hui ouvre une nouvelle section qui inclura, entre les deux distributions du pain, une série de nouveaux miracles, signes du Royaume.
À la vue de la foule, Jésus est ému jusqu'aux entrailles. Arrêtons-nous sur ce mot qui reflète un sentiment intense(2) et très intime de Jésus, distinct de la pitié dont il était question en 5, 19. Au sens premier, splagkhna désigne les viscères principaux: le coeur, le poumon, le foie; puis l'utérus de la mère; et enfin le coeur et l'âme comme sièges des affections.
Ainsi, le verbe splagkhnizomai signifie être touché aux entrailles, être remué de pitié et de compassion au plus intime de son être. Jésus est ému devant la foule laissée comme des brebis sans berger. La double multiplication des pains qui suivra ne porte donc pas sur sa puissance de multiplier le pain, ni sur le partage comme moyen de nourrir les affamés. L'évangile parle clairement de l'affection de Jésus à l'égard du peuple de Dieu et de son rôle de rassembleur lié au don de sa vie. Nul n'est exclu du coeur de Jésus et le contexte, dans la double distribution du pain qui aura lieu chez les juifs (6, 30-44) puis chez les païens (8, 1-9), est nettement eucharistique.
Jésus, à la vue de la foule, fut saisi de pitié envers eux, parce qu'ils étaient comme des brebis sans berger. Cette phrase introduit, en saint Marc, la première distribution du pain. Nous lirons, à partir de la semaine prochaine, le long discours sur le Pain de vie, au 6e chapitre de saint Jean.
(1) Sur le sens de l'inclusion, voir la note 2 de dimanche dernier.
(2) Noter la variété et la force des sentiments attribués à Jésus. En 3, 5, il regarde l'assistance avec colère (met' orgès) et devant le rejet des enfants, en 10, 14, il se fâche (aganakteô). Il s'étonne du manque de foi de ses disciples (6, 6); il admire la générosité de la veuve (12, 43-44). Au jardin des Oliviers, il est triste à mourir et s'indigne de la manière dont on l'arrête.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 27 juillet 1997, 17e dimanche du temps de l'Église B
Jésus distribue les pains à la foule
Plusieurs biblistes préfèrent parler aujourd'hui d'une distribution des pains puisque l'accent n'est pas mis sur la multiplication, et que personne ne s'étonne, si ce n'est du miracle que les pains sont distribués à cinq mille hommes.(1) Jésus prit les pains, et, après avoir rendu grâce, les leur distribua.
Par ailleurs, la fin de notre histoire nous apprend que cette foule avide de miracles n'a pas la foi. Le contexte, pourtant, est nettement eucharistique. On s'était mis à la suite de Jésus pour entendre sa parole puis on a assisté aux signes qu'il accomplissait. L'action se déroule un peu avant la Pâque, ce qui souligne le rapprochement à faire entre le miracle, ou le signe d'aujourd'hui, et l'événement central de la foi chrétienne. Mais ce ne sera qu'à la Cène que Jésus prononcera les paroles de la Nouvelle Alliance: Ceci est mon corps.
La situation se présente initialement comme un besoin élémentaire de nourriture, un besoin on ne plus plus quotidien: Où pourrions-nous acheter du pain pour qu'ils aient à manger? demande Jésus. Et le texte revient sur ce besoin physique dans un dialogue avec Philippe et André, qui insistent tous les deux sur l'ampleur du problème. Mais c'est un enfant qui tient en main la solution: Il y a là un jeune garçon(2) qui a cinq pains d'orge et deux poissons.
La mention des pains d'orge en contexte de famine fait immédiatement penser à la première lecture. Ainsi, l'action de Jésus reproduit d'abord un miracle de l'un des plus prestigieux prophètes du passé: dans une situation équivalente, Élisée avait distribué vingt pains d'orge à cent personnes. Ils mangèrent, et il en resta, selon la parole du Seigneur. De leur côté, les Hébreux mangèrent de la manne en temps de famine, dans le désert. Cela fait aussi penser au Pain du ciel, dont Jésus va nous entretenir les quatre prochains dimanches. Nous reviendrons à l'Évangile selon saint Marc à la fin d'août.
Les deux rappels de Moïse et d'Élisée suffisent pour que la foule identifie le Messie: C'est vraiment lui le grand Prophète, celui qui vient dans le monde. Elle ne se trompe pas, mais avec l'humour qui lui est propre, saint Jean nous révèle que les gens ont mal compris: le Pain de vie que Jésus veut leur donner dépasse infiniment leurs aspirations politiques et terrestres.
(1) C'est l'un des rares textes où l'évangile parle des hommes, andres, au sens strictement masculin. On trouve le plus souvent anthropos, qui inclut normalement l'homme et la femme.
(2) Paidarion, dans le texte, est un diminutif: c'est un garçonnet ou peut-être simplement un jeune esclave.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 3 août 1997, 18e dimanche du temps de l'Église B
Moi, Je Suis le Pain de vie
Pour trouver Jésus, une foule de 5000 hommes doit aller à sa recherche sur une autre rive. Et comme par hasard, des barques sont là à leur disposition. Alors les gens prirent les barques et c'est la traversée.(1) On se souvient que, dimanche dernier, toute cette foule a voulu le faire roi.
Jésus s'ajuste à des paysans galiléens. Au bord du puits, il a parlé d'eau, de soif et d'une source qui jaillit en vie éternelle. Dans cet endroit désert, il leur parle de symboles tout aussi ordinaires et quotidiens: le pain et la faim. De quoi 5000 hommes partis à sa recherche ont-ils faim aujourd'hui?
Le diagnostic de Jésus est bien simple: ce qu'ils espèrent n'est ni le Règne de Dieu ni le discernement des signes qui en font foi. Ils sont simplement à la recherche d'avantages matériels qu'ils espèrent en retirer: tant que le Messie réglera leurs problèmes à leur avantage, ils seront prêts à le suivre et à faire de lui leur roi. Mais s'il donne des signes déconcertants ou exigeants, alors ils le mettront de côté comme on le verra à la fin du long discours sur le Pain de vie.
Loin d'être en accord avec des philosophes anciens, Jésus ne demande pas de supprimer nos désirs, mais au contraire, de les amplifier. Il semble nous dire: Ne vous contentez pas d'un petit bout de vie confortable sur votre planète, allez plutôt jusqu'à vouloir la vie éternelle. Et il cherche à stimuler en chaque personne des aspirations et des désirs beaucoup plus élevés.
Ne travaillez pas pour la nouriture qui se perd. Et si on lui demande: Que faut-il faire pour travailler aux oeuvres de Dieu? il répond: L'oeuvre de Dieu, c'est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé. C'est aussi le but du quatrième évangile.
Saint Jean introduit alors une comparaison tirée de la première lecture: Au désert, nos pères ont mangé la manne... Ce procédé était bien connu des rabbins juifs de son époque.(2) La manne, ou le nouveau Pain du ciel, c'est Jésus lui-même. Il se révèle une fois de plus sous le nom de Je Suis, car dans l'Exode, c'est Dieu lui-même qui a apaisé la faim et qui a étanché la soif de son peuple.(3)
(1) Ce discours sur le Pain de vie n'est pas fait de notes sténographiées. La mise en scène, les paroles de Jésus et les rappels bibliques tiennent visiblement d'un agencement littéraire. Par ailleurs, il n'y a aucun doute que l'enseignement central nous vient de Jésus lui-même.
(2) Un midrash, c'est un rappel suivi d'une actualisation d'une parole de l'Écriture. On en trouve plusieurs exemples dans les deux premiers chapitres de saint Matthieu.
(3) Exode 16 et 17. Voir aussi Amos 8, 11: la faim et la soif d'entendre la Parole de Dieu. Voir aussi Jérémie 15, 16: Quand tes paroles venaient à moi, je les dévorais; ta parole faisait mon délice et la joie de mon coeur.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 10 août 1997, 19e dimanche du temps de l'Église B
Les deux tables: la parole et le pain
Le Concile Vatican II a insisté plusieurs fois sur les deux tables de la parole et du pain: L'Église ne cesse, de la table de la Parole de Dieu comme de celle du Corps du Christ, de prendre le pain de vie et de le présenter aux fidèles.(1) Dans les Écritures, souvent, le pain représente la nourriture spirituelle: c'est la Sagesse dont Dieu comble ceux et celles qui le cherchent.(2)
En disant: Je Suis le Pain de vie, Jésus donne à ces paroles un sens nouveau et définitif. En saint Jean, le Messie est conscient d'incarner la Sagesse: il est lui-même le pain de l'intelligence et l'eau de la sagesse dont parlait Ben Sirac (15, 1-3): Celui qui craint le Seigneur et qui se saisit de sa loi reçoit la Sagesse. Elle vient au-devant de lui comme une mère, elle le nourrit du pain de l'intelligence, elle lui donne à boire l'eau de la Sagesse.
Jésus est donc la Sagesse de Dieu donnée en nourriture au peuple de la Nouvelle Alliance. Lui seul peut satisfaire la faim et la soif dont parlait le prophète Amos (8, 11): Voici venir des jours oracle de Yahvé où j'enverrai la faim dans le pays, non pas une faim de pain, non pas une soif d'eau, mais d'entendre la Parole de Yahvé.
Ainsi, le Concile Vatican II nous amène à regarder la liturgie de la Parole non seulement comme une simple préparation à l'acte essentiel de la consécration et de la communion, mais comme tout aussi importante que la liturgie eucharistique. Nous sommes nourris autant par l'écoute et l'intelligence des Écritures que par le sacrement du Corps et du Sang du Christ.
Il est clair depuis l'Ancien Testament que seule la Sagesse de Dieu mène à la vraie vie. Jésus se donne donc aujourd'hui comme le pain vivant en face duquel la mort physique n'est plus qu'un simple relais dans la marche vers la vraie vie.
En somme, Jésus nous donne sa vie de deux manières interreliées: par sa parole proclamée et accueillie dans l'assemblée du peuple de Dieu, et par son Corps et son Sang reçus à la table du repas eucharistique. En le recevant aujourd'hui dans cette double présence, nous savourons pleinement les paroles du psaume de ce matin: Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur.
(1) La Révélation divine, no 21. La même expression revient à plusieurs reprises.
(2) Jésus cite lui-même l'une de ces paroles en Matthieu 4, 4: L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui vient de la bouche de Yahvé (Deutéronome 8, 3). Sur le thème de la Sagesse, à laquelle saint Jean identifie le Messie, voir surtout Proverbes 8, 22-31 et 9, 5.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 17 août 1997, 20e dimanche du temps de l'Église B
Comment peut-il donner sa chair à manger?
Le sixième chapitre de saint Jean marque un point tournant dans la vie de Jésus. Il écrira un peu plus loin: À partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s'en allèrent et cessèrent de marcher avec lui.
Ce qui précipite leur défection est l'enseignement suivant lequel Jésus est le pain vivant venu du ciel. Ses auditeurs savaient tout du pain venu du ciel: c'était la manne dans le désert, le pain donné en nourriture mais qui ne rendait pas immortel. Jésus affirme: Moi, Je Suis le pain vivant, qui est descendu du ciel: si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Et il ajoute: Le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde. Comment un homme peut-il donner sa chair à manger et être pris au sérieux?
Mais, nous le savons déjà, devant une question ou une objection, Jésus ne recule jamais. Il ajoute qu'en plus de manger sa chair, ses disciples devront maintenant boire son sang! Il faut nous rappeler que, dans la loi ancienne, même la chair d'un animal ne pouvait être consommée que vidée de son sang.(1) Jésus dit pourtant: Celui qui mange(2) ma chair et boit mon sang a la vie éternelle.
Cette insistance dans l'évangile de saint Jean nous amène à comprendre pourquoi beaucoup de ses disciples se sont alors retirés et ont cessé de marcher avec lui. Après 2000 ans, il est bon de redonner aux paroles de Jésus leur force initiale. On y trouve le sens de l'Eucharistie où nous proclamons la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne (1 Corinthiens 11, 26).
Observons en plus que, dans son récit de la cène, saint Jean passe directement du lavement des pieds au départ du traître dans la nuit. Nous ne savons donc pas avec certitude à quel moment Jésus prononça ces paroles, mais il nous est impossible de les lire sans y voir une référence à l'Eucharistie.
La question des opposants de Jésus reste sans réponse en dehors de la foi: s'il n'est qu'un homme comme les autres, il ne peut sûrement pas donner sa chair à manger. Mais s'il est l'Envoyé et le Fils de Dieu, alors nous devenons participants de sa nature divine en recevant le pain du ciel. C'est ainsi qu'il peut dire: Celui qui mange de ce pain aura la vie éternelle.
(1) Lévitique 17, 10-14. Cette prescription était généralement observée chez les juifs.
(2) Remarquer que le texte grec emploie ici une image très forte: le verbe trôgô, qui veut dire se nourrir avec avidité à la manière des animaux, ce qui correspond au verbe fressen en allemand.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 24 août 1997, 21e dimanche du temps de l'Église B
À qui irions-nous?
Cette parole de Pierre ne veut pas dire qu'il avait tout compris du long discours sur le pain de vie, et encore moins du don du Corps et du Sang du Christ pour la vie du monde. Mais dans le texte de saint Jean, il est prêt à mettre toute sa confiance en Jésus dans la foi, puis à engager toute sa vie auprès de lui.
Quelles que soient les instructions et les exigences du Messie, Pierre reconnaît avoir tissé avec lui des liens que nul ne saurait briser. Nous sommes ici au coeur de la foi, dans une relation personnelle solidement établie sur la confiance.
Le défi lancé par Jésus à ses disciples est celui d'un engagement inconditionnel. Il n'y a pas de si, ni de ou, ni de mais. Pour beaucoup, c'est ce qu'il y a de plus difficile dans toute forme d'engagement humain: la fidélité dans la durée.
Dans une telle perspective, beaucoup se désistent: ils veulent garder leurs options ouvertes. On sait combien les fiancés, à la veille de leur mariage, réalisent l'ampleur du don qu'ils se font l'un à l'autre de leur vie entière, non pas tant que nous nous aimerons comme aujourd'hui, non pas jusqu'à ce que je trouve quelqu'un de mieux que toi, mais bien aux jours de bonheur comme aux jours difficiles, tant qu'il plaira à Dieu de nous laisser ensemble.(1)
Il en est de même d'une profession perpétuelle ou d'une ordination presbytérale: c'est le don sans retour de sa vie dans la foi et la confiance.
En fait beaucoup d'époux et d'épouses qui ont connu un échec chercheront par la suite à vivre le plus près possible d'un vrai mariage, en trouvant leur bonheur dans la fidélité. Quant aux autres, qui rejettent toute forme d'engagement, ils s'enlisent le plus souvent dans des situations plus difficiles encore.
Saint Pierre choisit aujourd'hui de poursuivre fidèlement sa route avec le Christ. Il réalise combien nulle autre option ne pourrait lui assurer le bonheur, ni le sens, ni la joie, ni la puissance qui lui viennent de Dieu. Comme saint Paul, il sait que son option est de loin la meilleure; il sait en qui il a mis sa foi.(2)
Ici, le Christ Jésus nous relance le même défi que Josué lança autrefois au peuple d'Israël: Choisissez aujourd'hui qui vous voulez servir! Heureux ceux et celles qui pourront lui répondre: Seigneur, vers qui pourrions-nous aller? Tu as les paroles de la vie éternelle.
(1) Les formules du mariage chrétien varient selon les langues, mais le sens de cet engagement est toujours le même.
(2) Voir 2 Timothée 1, 12: Car je sais en qui j'ai mis ma foi.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 31 août 1997, 22e dimanche du temps de l'Église B
Ce qui rend impur vient de l'intérieur
Nous revenons à l'Évangile selon saint Marc, que nous lirons maintenant jusqu'au premier dimanche de l'Avent.(1) En réponse à une objection des scribes venus de Jérusalem,(2) Jésus explique sa vision de la théologie morale.
Des historiens nous disent que les Galiléens avaient de fréquents contacts avec les marchands et les étrangers, et qu'ils avaient donc l'esprit plus ouvert que les pharisiens de Jérusalem, élevés au coeur du judaïsme. Plusieurs parlaient le grec, ce qui les rapproche des chrétiens de Rome, issus pour la plupart du monde païen. Il n'est donc pas étonnant de voir Jésus et ses disciples adopter une vision beaucoup plus universelle que les scribes venus de Jérusalem.
Signalons une divergence de traduction. On lit en français qu'au retour du marché, ils ne mangent pas avant de s'être aspergés d'eau. Dans le lectionnaire anglais: they do not eat anything from the market unless they wash it.(3)
Jésus, qui ira maintenant vers les païens (Marc 7, 24 8, 21), s'oppose à ce que ses disciples soient soumis à ces rites. Pour lui, l'impureté ne vient pas des aliments: Mais ce qui sort de l'homme, voilà ce qui rend l'homme impur.
Il attire d'abord l'attention sur quelques traditions pharisaïques odieuses: des versets omis par le lectionnaire montrent comment une coutume, le corbane (ce qui veut dire offrande sacrée), annule le commandement de Dieu.
Nous lisons ensuite le seul catalogue de péchés qui nous vienne du Christ. En grec, les six premiers sont au pluriel et les six autres, au singulier, ce qui en facilitait la mémorisation. Jésus y indique douze fautes classées en quatre groupes de trois, qui s'appliquent toutes à l'amour du prochain: inconduites, vols, meurtres; adultères, cupidités, méchancetés; fraude, débauche, envie; diffamation, orgueil et démesure. Aucune coutume nationale ni aucune tradition héritée des ancêtres ne peut surpasser cette Loi du Christ que tout être conscient reconnaîtra au fond de son coeur. Jésus nous propose une pureté morale qui dépasse de beaucoup les rituels des fruits et des légumes.
(1) On pourra suivre chaque image du récit dans notre Traduction interlinéaire de l'Évangile selon saint Marc (Éditions Fides, Montréal, 1996, dans les librairies religieuses) qui donne le mot à mot précis du texte grec initial.
(2) Les scribes venus de Jérusalem sont parfois ceux des sadducéens, très hostiles à Jésus, comme tout ce qui vient de Jérusalem. Mais comme les sadducéens rejetaient toute addition à la Loi de Moïse, il faut sans doute penser ici au conflit persistant entre pharisiens et chrétiens.
(3) En grec: à moins qu'ils ne soient lavés. Comment identifier ici le sujet du verbe passif? L'évangéliste parle soit des hommes qui devaient se purifier, soit des aliments qu'on rendait caschers en revenant du marché, par des rites de purification.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 7 septembre 1997, 23e dimanche du temps de l'Église B
Effata, ce qui veut dire Ouvre-toi
Devant l'incompréhension des foules et des gens de Nazareth en particulier, devant l'hostilité des scribes venus de Jérusalem, au coeur même du judaïsme, Jésus quitte son pays et franchit les frontières vers les peuples voisins. Avec intelligence et vivacité, une Syrophénicienne a vite fait de reconnaître le Messie. Elle a reçu de lui, dans la foi, la guérison de sa fille.
Jésus quitte maintenant la région de Tyr, en remontant jusqu'à Sidon, puis il redescend vers le territoire de la Décapole. Ayant ainsi parcouru plus de 100 km, il se trouve en présence des mêmes aspirations et des mêmes besoins qu'au sein de son peuple. Il inaugure ce que les théologiens du dernier Concile appelaient encore, en latin, la missio ad gentes, celle qui s'adresse à l'ensemble des nations de la terre.
On lui présente un sourd-muet et il l'emmène aussitôt à l'écart, loin des foules. Jésus fuit de plus en plus les regards indiscrets; il se cache, et jusqu'à la fin, il essaiera vainement de demander le secret. L'oeuvre qu'il accomplit est celle de Dieu, et les grandes foules ont bien du mal à le reconnaître.
Les yeux levés au ciel, il gémit(1) et lui dit: Effata. Saint Marc nous décrit la scène et c'est l'un des rares instants où l'on voit aussi clairement un geste de guérison de Jésus. Sa prière mise à part, l'action ressemble à celle des guérisseurs antiques. Leur science attribuait en effet à la salive des propriétés médicinales(2) et le fait de mettre les doigts dans les oreilles était encore un geste de guérison. Ainsi les interventions de Jésus sont d'abord physiques, comme l'étaient celles du frère André, car l'être humain n'a rien d'un cerveau ambulant.(3)
Mais surtout, Jésus guérit par la puissance de Dieu et ce qu'on traduit par ouvre-toi est un passif dans le texte: Sois ouvert... par la force de Dieu qui restaure aujourd'hui sa création. L'aveuglement, comme la surdité et le mutisme, illustrent notre condition humaine devant Dieu. Saint Marc répète à plusieurs reprises que les disciples sont sourds et muets, qu'ils sont lents à croire et qu'ils ne comprennent rien!(4)
À travers les guérisons apportées par Jésus, une création nouvelle est en train de naître. Un homme nouveau est recréé, issu du monde païen, celui-là même d'où vient la communauté croyante pour laquelle écrivait saint Marc.
(1) Le verbe stenazô exprime plus qu'un simple soupir; c'est un gémissement long et audible.
(2) Nous aussi portons spontanément à la bouche une éraflure ou une brûlure légère.
(3) On parle, en anglais, d'actions holistiques, c'est-à-dire qui engagent tout l'être, toute la personne.
(4) Par exemple, Marc 6, 52; 7, 18; 8, 18.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 14 septembre 1997, La Croix glorieuse
La croix nous révèle qui est Dieu
La fête d'aujourd'hui souligne l'aspect glorieux de la croix, comme le faisait l'hymne latin du Vendredi saint: Les étendards du roi s'avancent... O bel arbre resplendissant, paré de la pourpre royale, seul arbre jugé digne de toucher des membres aussi saints...(1) Au départ, la croix n'était pour les Grecs qu'un supplice barbare et méprisable; elle était pour les Romains le châtiment des esclaves; et pour les juifs, un signe de la malédiction divine. Elle deviendra, avec saint Paul, la sagesse de Dieu (1 Corinthiens 1, 23) puis dans l'évangile de saint Jean, la manifestation même de la gloire du crucifié.(2)
Nous célébrons dans la croix l'acte suprême de l'amour de Dieu, que nous appelons avec raison un amour fou, la révélation la plus admirable de la Trinité. En effet, il est éternellement naturel, au sein de la Trinité, de se donner sans limite: Dieu aime et il se donne; le Fils, qui est Dieu, aime et donne sa vie sans réserve. C'est ce que saint Jean nous explique aujourd'hui: Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique: ainsi toute personne qui croit en lui ne périra pas, mais elle obtiendra la vie éternelle.
Durant 70 ans, saint Jean a médité sur la croix. En suivant un procédé classique dans l'antiquité, il met ses réflexions sur les lèvres mêmes de Jésus et il situe son discours dans une atmosphère baignée de mystère. Nicodème, un pharisien, un notable et un docteur de la Loi, l'a interrogé seul à seul, au coeur de la nuit, pour en découvrir toute la vérité.
Par un jeu de mot sur le grec,(3) Jésus lui dit, dans un premier temps, qu'il sera élevé de terre en même temps qu'exalté dans la gloire. Il lui révèle en plus que sa mort en croix réactualisera un texte prophétique du livre des Nombres (21, 6-9): De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l'homme soit élevé.
Mort en croix et ressuscité, monté au ciel puis exalté à la droite du Père, le Messie nous ouvre toutes grandes les portes de son Royaume. Mais comme l'expliquaient déjà les rabbins juifs, l'action du serpent de bronze n'était pas magique. C'est par la foi que nous aurons part à la vie même de Dieu.
(1) L'hymne Vexilla regis fut composé en 568 par Venance Fortunat, futur évêque de Tours.
(2) Cet évangile a été lu et commenté le 4e dimanche du Carême.
(3) Upsoô en grec, comme exaltare en latin, veut dire à la fois élever (de terre) et exalter au sens d'élever dans la gloire.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 21 septembre 1997, 25e dimanche du temps de l'Église B
Lequel sera le plus grand?
La deuxième annonce de la Passion trouve les disciples bien loin des idées de leur maître et saint Marc tient à le souligner. Jésus traverse la Galilée au retour de Césarée de Philippe. Il marche donc vers Jérusalem où il sera livré,(1) c'est-à-dire où Dieu le livrera par amour, alors que les disciples en sont encore à chercher les meilleures places dans un royaume à taille humaine.
Saint Marc insiste: Ils avaient peur de l'interroger. En réalité, ils avaient peur de comprendre. Et si Jésus leur pose une question, ils se taisent à leur tour, car ils comptent beaucoup sur l'implantation d'un royaume qui leur assurera tout au plus quelques bonnes années de vie confortable sur terre. Dans cette perspective, quel autre avantage verraient-ils à être chrétien?
Le contraste entre la croix et la cupidité, entre la loi de l'amour et celle, tout animale, du profit personnel, touche à son sommet. Jésus prend donc un petit enfant, le serre dans ses bras(2) et le propose comme antidote à leur soif de domination. L'enfant représente ici le pauvre par excellence, fragile et sans défense. Mais la grandeur du chrétien se mesurera justement à la qualité des services rendus aux plus petits. L'image qui revient à l'esprit est celle que nous proposait saint Jean, le soir du lavement des pieds. À la volonté du pouvoir, l'évangile oppose l'image de Jésus caressant et serrant dans ses bras un petit enfant.
Il est déjà reconnu comme Messie (Marc 8, 29) mais le jour de l'Ascension, ses disciples lui demanderont encore: Seigneur, est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël? (Actes 1, 6) Saint Marc est loin d'embellir l'image des disciples: ce sont des êtres à la fois ambitieux et fragiles, comme chacun et chacune d'entre nous. Jésus ira pourtant jusqu'à leur confier les clefs de son Royaume.
La difficulté d'être disciples est l'un des thèmes favoris de saint Marc. Dans la communauté où il écrit sans doute celle de Rome, en état de crise il explique le manque d'intelligence et bien des défections parmi les croyants en les comparant aux premiers disciples de Jésus.
(1) Ce thème d'être livré au passif et donc en accord avec la volonté de Dieu revient souvent chez saint Paul: Il n'a pas refusé son propre Fils, il l'a livré pour nous tous. Romains 8, 32.
(2) Par fidélité aux images de film proposées par saint Marc, retenons que l'enfant est désigné ici par le diminutif paidion: c'est un enfant de deux ou trois ans. D'autre part, le verbe enagkalizomai ne désigne pas un baiser des lèvres, mais le geste de serrer dans ses bras. Soulignons que les enfants n'avaient pas le caractère précieux qu'on leur accorde aujourd'hui. L'Ancien Testament ne mentionnait les enfants Moïse, Samuel, Daniel qu'en raison de leur rôle à venir.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 28 septembre 1997, 26e dimanche du temps de l'Église B
Il chasse les démons en ton nom!
Nous savons par la littérature ancienne que chasser les esprits impurs,(1) chez les juifs comme chez les païens, était une pratique courante.(2) Une vingtaine de versets plus haut, les disciples eux-mêmes ont cherché à le faire en l'absence de Jésus, après la Transfiguration. Mais sans succès.(3) Or, voilà qu'un exorciste étranger au groupe tente sa chance, et réussit!
Saint Marc, qui aime souligner les travers des disciples il en instruit sa communauté ne manque pas de citer l'intervention de saint Jean: Nous avons voulu l'en empêcher, car il n'est pas de ceux qui nous suivent.(4)
Dans sa réponse, Jésus explique une fois de plus que personne ne détient le monopole du Royaume. Nul n'est exclu au point de départ, mais ceux et celles qui refusent d'y entrer s'en excluent eux-mêmes. De son côté, le guérisseur étranger prend part à la manière d'être et de faire du libérateur d'Israël. Si son action met en évidence le fait que le projet et la force de Dieu habitent en Jésus, qui devra l'en empêcher?
Hors de nos églises et de nos organisations, l'esprit souffle, imprévisible et libre comme le vent.(5) Déjà au temps de Moïse, le même esprit fut répandu à profusion en dehors du groupe reconnu. Et Moïse a dit à Josué la phrase célèbre: Ah! Si le Seigneur pouvait mettre son esprit sur eux, pour faire de tout son peuple un peuple de prophètes! (Nombres 11, 29)
La suite du texte d'aujourd'hui est disparate et mériterait de plus longs développements. Retenons l'image du verre d'eau, le simple geste qui en dit long sur le sens du dévouement et de l'amour. Quant aux images extrêmement puissantes de se couper la main ou le pied, ou de s'arracher un oeil plutôt que d'être précipité dans la Géhenne, elles soulignent toutes l'importance du Royaume. Même nos membres et nos organes les plus précieux ne sont rien en comparaison du grand projet de Dieu, un projet qui paraîtra de plus en plus mystérieux aux disciples à mesure qu'approche la montée à Jérusalem.
(1) Voir à la page suivante, note 2: pneuma veut dire à la fois souffle, esprit et vent. Saint Marc parle d'esprits impurs. L'appellation d'esprits mauvais rend mal le sens du mot grec, en y ajoutant une note de méchanceté.
(2) L'histoire de Simon le magicien, dans le livre des Actes 8, 9-24, en est un exemple.
(3) Ils n'ont pu guérir le fils épileptique, en Marc 9, 18.
(4) Le verbe suivre n'existe ni en hébreu ni en grec. Akoloutheô est un verbe d'accompagnement suivi du datif; l'image à retenir est celle d'accompagner, d'être avec, de marcher avec, et non pas à la suite de quelqu'un. Ailleurs, saint Marc choisit l'expression: aller derrière, ou à la suite de Jésus (1, 20).
(5) Jean 3, 8. Jésus disait à Nicodème: Le vent (ou l'esprit: pneuma) souffle où il veut.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 5 octobre 1997, 27e dimanche du temps de l'Église B
La question du divorce(1)
Moïse a donné aux fils d'Israël cette loi: Quand un homme aura pris une femme et cohabité avec elle; si elle cesse de lui plaire parce qu'il aura remarqué en elle quelque chose de malséant, il lui écrira un libelle de divorce, le lui mettra en main, et la renverra de chez lui.(2)
Mais quel est ce quelque chose de malséant? Selon Rabbi Shammaï, il s'agissait d'une faute grave, comme l'adultère. Pour l'école de Rabbi Hillel, moins rigoureuse, tout servait de prétexte au divorce, comme... d'avoir laissé brûler un repas.(3) On le voit bien: tout ce qui est légal n'est pas forcément moral! Voilà donc le piège tendu à Jésus de Nazareth. Contredira-t-il Moïse? Quelle que soit sa réponse, il perdra sans doute un bon nombre de ses disciples.
Les pharisiens, qui étaient généralement rigoristes, ont choisi d'insister ici sur la liberté de choix, dans le but évident de discréditer Jésus. Soulignons en plus que saint Marc écrit à Rome, et que la loi romaine permettait aussi bien à la femme de divorcer. Cela nous aide à saisir l'enseignement du Christ, transcrit dans ce contexte. Il demande la même fidélité en deux phrases, l'une au masculin et l'autre au féminin.
Sa réponse s'appuie sur le projet initial du Créateur. Il semble clair que Moïse, comme premier éducateur du peuple de Dieu, avait retenu en bonne partie le droit coutumier des peuples d'alentours; la loi du talion, que l'Ancien Testament répète trois fois,(4) en est un bon exemple. Jésus enseigne, pour sa part, le pardon sans condition, ce que bien des disciples ont encore du mal à accepter.
Il explique que la loi de Moïse qui facilitait le divorce était due à notre dureté de coeur. Le mot grec qu'il emploie est une belle image biblique: la sclérocardia. Il nous est plus facile de juger que d'aimer, avec un coeur si loin de celui de Dieu. Car selon le projet initial la première lecture le rappelle nous sommes créés homme et femme, à l'image de Dieu, pour aimer. Et puisque nous sommes destinés à vivre éternellement dans l'intimité de Dieu lui-même, aussi bien vivre déjà d'un amour fidèle et attentif comme le sien.
(1) Rappelons d'abord que si un vase précieux se brise, on ramasse les morceaux; que la personne humaine est bien plus précieuse; et que le Christ accueille avec affection celles et ceux qui ont vécu un si douloureux échec.
(2) Deutéronome 24, 1. Dans la traduction du Grand Rabbin Zadoc Khan. Éditions Sinaï. 1994.
(3) Hillel l'Ancien a présidé le sanhédrin de l'an 10 avant J.-C. à l'an 10 après J.-C. Il eut Rabbi Shammaï pour collègue et pour adversaire. On trouve les opinions divergentes de leurs deux écoles dans la Mishna, une collection de loi orale et de discussions légales complétée vers 210 de l'ère commune, et qui forme la base du Talmud.
(4) C'est la loi de la modération dans les représailles. Exode 21, 24; Lévitique 24, 20; Deutéronome 19, 21.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 12 octobre 1997, 28e dimanche du temps de l'Église B
C'était une personne très riche...
Dimanche dernier, saint Marc a parlé du divorce au masculin et au féminin. Comme un cinéaste très conscient de ses images, il adopte ici encore un langage inclusif: eis, quelqu'un.(1) Cette personne représente tout être humain. On peut l'appeler Jeanne, Sylvie, Jean-François, Simon ou Karine. Puisqu'elle reconnaît en Jésus le Messie et le Fils de Dieu, elle se prosterne(2) devant lui: Bon Maître,(3) que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle?
Ici comme dans le texte du 31 août (Marc 7, 21-22), Jésus ne retient parmi les commandements que ce qui touche les relations humaines: c'est dans l'attention aux autres que s'exercera l'amour de Dieu. Cette personne qui a renconnu le Messie a réussi à tout observer parfaitement depuis sa jeunesse. Jésus pose sur elle son regard, et il l'aime. Tu veux la perfection? Alors vends tout ce que tu as(4) et viens avec moi. En citant cette phrase, on a souvent parlé d'un état de perfection. Mais est-ce bien un appel à la vie consacrée?
Dans le sermon sur la montagne, Jésus propose la même perfection à tous ses disciples: Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait!(5) Ce qu'il demande n'est rien de moins que l'impossible! L'évangéliste pense sans doute à la Genèse 18, 14: Y a-t-il rien de trop merveilleux pour Yahvé?
Puis viens. Suis-moi. L'image est difficile à saisir. En examinant le texte initial, on voit le mouvement comme dans un film, tel que saint Marc l'a décrit. Si c'était de marcher derrière Jésus, ou de le suivre, il faudrait l'imaginer devant nous, indiquant le chemin. Cette image se trouve ailleurs dans l'évangile. Mais ce n'est pas celle d'aujourd'hui.
Ce que le lectionnaire a traduit par viens est un adverbe d'incitation qui veut dire: allons! D'autre part, akolouthéô est un verbe d'accompagnement qui se traduirait mieux par: viens avec moi.(6) Cette invitation est au coeur de l'évangile; elle s'adresse à toute personne qui veut devenir disciple de Jésus.
(1) Saint Marc écrit pour des chrétiens de Rome, des non-juifs parlant le grec pour la plupart. Saint Matthieu, qui écrit plus tard en milieu juif patriarcal, interprétera le mot eis (en anglais one ou someone) par neaniskos, ce qui en fera l'histoire bien connue du jeune homme riche.
(2) Gonupeteô, tomber à genoux, et en particulier proskuneô, signifient à la fois adorer et se prosterner. Voir Matthieu 4, 9-10. D'autre part, le titre de Messie et de Fils de Dieu sous-tend tout l'Évangile selon saint Marc. Relire en particulier 1, 1 ; 8, 29 et 15, 39.
(3) On a ici le mot didaskale, qui veut dire enseignant, et non pas kyrie, qui signifie maître au sens de Seigneur.
(4) Jésus ne condamne pas la richesse. Par voie de comparaison, il la met au second rang. Voir aussi Luc 14, 26: haïr son père, sa mère, sa vie... et le commentaire du 23e dimanche de l'année C.
(5) Matthieu 5, 48. On lit de la même manière en Luc 6, 36: Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux.
(6) Sur le sens du verbe akolouthéô, voir la note 4, du 26e dimanche.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 19 octobre 1997, 29e dimanche du temps de l'Église B
Réserve-nous les premières places
En insistant sur l'ambition personnelle des apôtres Jacques et Jean, saint Marc explique à sa communauté la difficulté d'être disciple. Dans les versets qui précèdent, Jésus vient d'annoncer sa Passion pour la troisième fois: Le Fils de l'homme sera livré aux chefs des prêtres... ils le condamneront à mort... ils cracheront sur lui, ils le flagelleront et ils le tueront.
Même les fils de Zébédée n'ont encore rien compris. Et si leurs compagnons s'indignent, c'est qu'ils ont la même ambition qu'eux: être proches du pouvoir. Au moment où saint Marc écrit son Évangile, pour réconforter les membres de sa communauté en temps de crise,(1) tous sont en mesure de voir à quel point les disciples les plus proches de Jésus s'étaient eux-mêmes trompés dans leurs rêves de grandeur messianique. Ils réclamaient, sans le savoir, les premières places... à la droite et à la gauche du crucifié. Après la mort violente des saints Pierre et Paul, sous Néron, les chrétiens réalisaient qu'ils marchaient bel et bien sur les traces du Seigneur. Tout comme Jacques et Jean.
Les Actes des Apôtres (12, 2) racontent qu'Hérode Agrippa supprima Jacques, frère de Jean, en le faisant décapiter. D'autre part, les historiens précisent qu'Agrippa mourut en l'an 44 de notre ère (voir les Actes 12, 23), ce qui indique avec une certaine précision l'année de la mort de saint Jacques.
Quant au disciple que Jésus aimait, une tradition ancienne fondée sur l'Apocalypse(2) soutient qu'il fut condamné aux travaux forcés dans les carrières de l'île de Patmos en tant qu'agitateur chrétien, c'est-à-dire pour ses activités apostoliques dans les sept villes voisines d'Éphèse. C'était encore sous Néron.
Le récit de saint Marc met donc en évidence l'ardeur admirable des deux jeunes Boanergès, généreux de tout leur enthousiasme. Ils iront jusqu'au bout pour suivre le Maître et boire à sa coupe qui représente le destin du Messie afin d'être immergés avec lui dans sa mort et sa vie nouvelle.(3) Là encore, les premiers lecteurs de saint Marc, nouvellement convertis, s'engageaient ensemble sur le même chemin, prenaient part au même baptême, et buvaient à la même coupe au cours de l'eucharistie.
(1) Il y a de bonnes raisons de croire que saint Marc écrivait durant la persécution de Néron, entre 64 et 68, ou dans les années qui ont suivi.
(2) Apocalypse 1, 9. Certains ont identifié le disciple que Jésus aimait avec l'auteur de l'Apocalypse, en le distinguant de l'apôtre. La tradition anglicane l'appelle Saint John the Divine. La meilleure réponse à ces questions d'ordre historique est souvent de dire: On ne le sait pas; des historiens pensent que... Quoi qu'il en soit, les lecteurs de saint Marc faisaient facilement le lien entre leurs souffrances, sous Néron, et celles du Messie auxquelles devaient être associés l'ensemble des disciples.
(3) Le verbe grec baptizô signifie plonger ou immerger. Sur la coupe, voir Marc 14, 36.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 26 octobre 1997, 30e dimanche du temps de l'Église B
Mon Maître, que je voie!(1)
Le récit de saint Marc ressemble à un court sujet de film, comme la résurrection de la fille de Jaïre, la mort de Jean Baptiste ou l'entrée triomphale à Jérusalem, qui suit immédiatement le texte d'aujourd'hui. Nous sommes au terme de la montée à Jérusalem, la deuxième grande section de saint Marc.
Comme d'habitude, l'évangéliste a soigné ses images et nous pourrions dire que le mendiant aveugle, laissé seul en dehors de la ville, est l'icône même de la pauvreté: il ne peut rien faire et il est tragiquement dépendant des autres.
Dans les versets qui précèdent, Jésus a parlé du baptême dans sa mort et sa vie nouvelle. Le relèvement de l'aveugle traite aussi du baptême qui marquait le passage des ténèbres à la lumière chez les premiers chrétiens.(2) Une fois baptisé et disciple à son tour, il pourra marcher avec Jésus sur la route.
Assis au bord du chemin, il était exclu du joyeux cortège des disciples. Le texte suppose qu'il a déjà entendu parler de Jésus même s'il n'a jamais vu son visage. Comme un ardent converti, il ne désire rien tant que de sortir de ses ténèbres et de son isolement pour faire partie de la grande famille du Christ.
Il entend de ses oreilles la troupe des disciples qui approche, et dès qu'on lui dit que c'est le Nazaréen, il se met à crier: Jésus, fils de David, aie pitié de moi! C'est le célèbre Kyrie eleison, que l'on répétait dans la liturgie primitive. Des gens cherchent vainement à le faire taire, comme le faisaient les adversaires de la première génération chrétienne.
Jésus s'arrête et lui transmet un message par l'intercession des disciples: Appelez-le. Ce sera leur mission d'interpeller au nom de Jésus, en prononçant la parole qui remet debout: Égeiré(3): lève-toi; éveille-toi; reviens à la vie! L'aveugle jette alors son manteau, et avec lui, tout son passé. Il rejette Satan et ses oeuvres qui le tenaient dans les ténèbres.
Jésus lui pose alors la question baptismale: Que veux-tu que je fasse pour toi? ce qui équivaut à dire: Veux-tu ouvrir les yeux et être baptisé? L'aveugle lui demande la lumière de la foi: Mon Maître, que je voie! Guéri et accueilli dans la communauté, il accompagne désormais Jésus sur la route.
(1) Il est bon d'observer une fois de plus que saint Marc appuie ses textes-clés d'un mot araméen; ici rabbouni, qui signifie mon maître
(2) Jéricho voulait dire la cité de la lune. Il s'y trouvait peut-être un culte aux divinités de la nuit. D'autre part, les baptisés devenaient enfants de lumière.
(3) Le verbe egeirô signifie faire se lever, réveiller ou ressusciter. On se souvient de la même phrase de Jésus à la belle-mère de Pierre, puis à la petite fille de Jaïre, en araméen: Talitha cumi.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 2 novembre 1997, Comm. de tous les fidèles défunts
Vers quoi le temps nous entraîne-t-il?
Un hasard du calendrier nous donne l'occasion de reprendre, à tête reposée, un grand thème que les gens considèrent le plus souvent sous le coup de l'émotion: où nous conduisent les heures qui passent?(1) Les textes bibliques nous offrent plusieurs pistes de réponses. En voici quelques-unes.
Soulignons d'abord qu'il ne faut jamais banaliser la mort: elle est pour tout être humain, comme elle l'a été pour Jésus, les prophètes et les premiers chrétiens, une très dure épreuve.
Une belle expression revient dans la préface des défunts: La vie n'est pas détruite, elle est transformée. Cette expression reflète bien la réalité de la mort.
On trouvera en saint Jean la plus grande partie des textes connus: L'eau que je donnerai, dit-il à la Samaritaine, deviendra une source jaillissant en vie éternelle (Jean 8, 14). Celui qui écoute ma parole et croit au Père qui m'a envoyé obtient la vie éternelle (5, 24). C'est la volonté de mon Père que celui qui croit en moi obtienne la vie éternelle. Et moi, je le ressusciterai au dernier jour (6, 40). Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle (6, 55). Si quelqu'un garde ma parole, il ne verra jamais la mort (10, 10). Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s'il meurt, vivra. Et toute personne qui croit en moi ne mourra jamais (11, 26-26). Si Jésus refuse jusqu'à l'affirmation de la mort comprise comme notre destin final et définitif, c'est qu'il est lui-même la voie, la vérité et la vie.(2)
L'évangile nous offre trois récits de résurrections effectuées par Jésus: celle de la fille de Jaïre; celle du fils de la veuve de Naïm; et celle de son ami Lazare,(3) mis au tombeau depuis déjà quatre jours. Enfin, dans les quatre évangiles, la résurrection de Jésus est le coeur et le sommet de la Bonne Nouvelle.
On lira en saint Paul une douzaine d'excellents textes. Il écrit entre autres: Sans la résurrection, votre foi est sans objet.(4) Dans l'Ancien Testament, on aime relire l'immense fresque du banquet des nations d'Isaïe 25, 6-9 ou le poème plein de lumière d'Isaïe 60, 19-20; la prophétie de Daniel 12, 1-3; ou encore l'inscription que Job 19, 23-27 voulait faire graver sur le bronze et dans le roc, avec le ciseau de fer et le poinçon.
(1) Aujourd'hui, les équipes de liturgie et les pasteurs ont la liberté de choisir les lectures qui conviennent le mieux dans le Lectionnaire rituel (des défunts) pp. 529-579, ou dans le Lectionnaire pour la liturgie des défunts.
(2) Jean 14, 6. On pourra rapprocher et comparer plusieurs de ces textes: ce sera pour beaucoup une découverte.
(3) Lazare est en saint Jean 11, 1-44; la fille de Jaïre vient de saint Marc 5, 21-24.35-43, ce récit est repris par saint Luc et saint Matthieu; et le fils de la veuve se trouve uniquement en saint Luc 7, 11-17.
(4) 1 Corinthiens 15, 14. Les textes de saint Paul cités dans le Lectionnaire sont tous plus beaux les uns que les autres.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 9 novembre 1997, Dédicace de la basilique du Latran
Le Corps du Christ, Temple de Dieu
Nous fêtons l'unité de l'Église en rappelant la dédicace de la première basilique de Rome, au 6e siècle, alors que l'arianisme, qui niait la divinité du Christ, cessa de diviser les croyants. De la même manière, les fêtes juives de la dédicace du Temple, à Jérusalem, célébraient la réunion du peuple de Dieu(1)
Selon Ézéchiel, Dieu avait quitté le Temple à cause des fautes de son peuple. Il reviendra y établir sa demeure. Et dès que Yahvé rentre chez lui, la vie réapparaît partout où coule le torrent. Les récoltes seront abondantes et continuelles.
Il est un peu surprenant que, pour la dédicace d'une église, on ait choisi l'évangile où Jésus annonce la fin de la gloire du Temple.(2) Lorsque, du bout du monde, Jonas appelait Dieu à son aide, c'était de son Temple saint que Yahvé entendait sa prière.(3) Car Dieu habitait dans le Temple.
Saint Jean distingue ici deux temples: ieron, c'est l'ensemble de l'édifice avec ses cours, ses portiques et ses parvis; naos, c'est le sanctuaire (voir l'Exode 25, 8) où réside la Présence divine, appelée en hébreu la Shekinah. Notre Lectionnaire a traduit l'un et l'autre indifféremment, alors que Jésus parle ici du naos, qui est le lieu de la Présence de Dieu.
Dans cet évangile, l'édifice de pierre est relégué au second rang. Dieu n'habitera plus ce sanctuaire à la toiture d'or fin qui fut l'un des plus beaux joyaux de l'Antiquité et qui sera incendié accidentellement par les armées de Titus, en l'an 70. Les versets 21 et 22 donnent l'interprétation que la communauté chrétienne a faite, après coup, des gestes et des paroles du Maître.
Dès son 2e chapitre, saint Jean présente Jésus comme un homme ardent, qui ne laisse personne indifférent. Dans une scène d'une rare intensité, le Messie purifie le Temple fait de main d'homme pour en édifier un nouveau, qui ne sera pas fait de main d'homme (Marc 14, 58), car le Seigneur lui-même a choisi d'habiter, non plus dans un tel palais somptueux, mais au milieu de son peuple. Le lieu de sa Présence sera désormais l'Église, le Corps du Christ ressuscité, où seront rassemblés des gens venus des quatre coins de la planète.
(1) Cette dédicace du Temple eut lieu le 1er avril 515 avant l'ère commune. Voir Esdras 6, 13-18.
(2) C'était l'évangile du 4e dimanche du Carême.
(3) Jonas 2, 8, et on retrouve le même thème dans les Psaumes 5, 8; 17, 7; 88, 3. Pour les juifs, l'île de Tarsis, au large de l'Espagne, était l'endroit le plus reculé du monde connu, et c'était pourtant de Jérusalem que Dieu entendait et exauçait la prière de Jonas.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 16 novembre 1997, 33e dimanche du temps de l'Église B
À la fin, Jésus reviendra victorieux
Pour la dernière fois avant sa mort, Jésus sort du Temple avec ses disciples. Mais ils ont les yeux rivés à la gloire du temps présent: Quelles belles pierres! quelles belles constructions! lui disent-ils. Il saisit l'occasion pour les instruire, une fois de plus, sur la fragilité du monde visible.(1)
Le texte décrit un bouleversement cosmique colossal, et dans la mentalité apocalyptique du temps, la chute des divinités maîtresses de l'univers annonçait le triomphe définitif du Dieu unique sur l'idolâtrie des peuples. Les images n'ont donc rien à voir avec l'astrophysique moderne, et ce que nous appelons la fin du monde traduisait, pour les lecteurs de saint Marc, la naissance du monde nouveau promis par Isaïe (65, 17 et 66, 22).
Il ne faut donc pas y chercher l'annonce de cataclysmes sismiques mais plutôt la suite logique de la bonne nouvelle proclamée par Jésus et consignée par saint Marc pour les chrétiens de Rome. L'auteur aime les images et celles qu'il propose sont connues de ses lecteurs:(2) c'était la représentation du chaos des origines d'où allait émerger, à travers la souffrance, une nouvelle création.
Les rappels bibliques sont également nombreux et la vision du Fils de l'homme venant avec les nuées du ciel(3) a souvent été évoquée en saint Marc, surtout dans le contexte de la mort de Jésus. Enfin, ce chapitre se termine sur une image vibrante; le vainqueur des ténèbres reviendra dans l'une des quatre veilles de la nuit: Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de la maison reviendra, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin. Son retour sera donc à l'image du matin de Pâques.
Nous sommes au temps de la persécution de Néron, et par-delà la primitive Église de Rome, cet enseignement traverse les âges: ne vous laissez ni égarer ni ébranler; levez les yeux; reprenez courage; restez fidèles; car le Seigneur reviendra: Marana tha! Viens, Seigneur Jésus!(4) C'est le fondement de notre espérance proclamé en temps de crise. Depuis lors, des millions d'hommes et de femmes sont entrés dans le mouvement pour préparer, non pas la catastrophe universelle, mais une immense fête du retour de Jésus dans la gloire.
(1) L'interprétation de ce long discours est difficile en ce qu'il touche trois événements distincts: d'abord les nombreux obstacles rencontrés dans la première annonce de la Bonne Nouvelle (9-13); puis la destruction du Temple par l'armée romaine, en l'an 70 (2 et 14-23); et surtout le retour du Christ avec puissance et gloire à la fin des temps (24-27).
(2) Les images de bouleversement cosmique sont fréquentes. Voir Isaïe 13, 10; 34, 4; Joël 2, 10; 4, 15; Ézéchiel 32, 7; etc.
(3) Daniel 7, 13-14. Le texte date probablement de la persécution d'Antiochus Épiphane qui, en décembre 167, installa l'autel de Baal dans le Temple. Voir Marc 8, 31; 9, 31; 10, 33; 10, 45.
(4) Cette prière des premiers chrétiens était répétée en araméen. Voir 1 Corinthiens 16, 22 et Apocalypse 22, 20.
Bernard Lafrenière, c.s.c.
Le dimanche 23 novembre 1997, Le Christ, Roi de l'univers B
Jésus, notre roi livré et crucifié
Saint Jean ne donne jamais le titre de roi à Jésus avant sa Passion, et il présente cette dernière comme douloureuse et triomphale à la fois. Aujourd'hui, il présente le titre de roi et la royauté(1) du Messie dans le procès le plus célèbre de tous les temps.
Deux hommes se font face. L'un représente l'empire le plus puissant de l'époque, l'équivalent d'une vingtaine de pays actuels. Et le plus étonnant est que c'est l'accusé qui interroge le juge: Dis-tu cela de toi-même, ou bien parce que d'autres te l'ont dit?(2) Le Messie invite Pilate à la réflexion et au dialogue, comme il nous invite tous à prendre position. Chacun doit laisser tomber son masque et regarder Jésus dans les yeux pour répondre à cette question essentielle.
Pilate reprend sa contenance: Ta nation et les chefs des prêtres t'ont livré à moi: qu'as-tu donc fait?
Mais Jésus continue de mener sereinement le dialogue: Ma royauté ne vient pas de ce monde; si ma royauté venait de ce monde, j'aurais des gardes...
On imagine ici trois formes de royauté: la royauté politique, celle qu'Hérode le Grand a sentie menacée par la naissance d'un enfant à Bethléem; la royauté messianique telle qu'elle était conçue par les juifs; et enfin la royauté du Fils de l'homme qui ne contraint ni n'écrase personne(3) et qui se laissera conduire jusqu'à la mort en croix.
Il apparaît de plus en plus clairement que Jésus a toujours été roi quand il expulsait les démons, quand il ressuscitait Lazare, quand il commandait au vent et à la mer, quand il corrigeait les faiblesses de la loi juive et de ses applications. Mais ce roi à la manière de Dieu n'a jamais pris personne de force puisque sa royauté n'est pas de ce monde.
En saint Matthieu, en saint Marc et en saint Luc, Jésus n'a jamais cessé de parler de son royaume plus invisible que la plus petite des semences, ou que le levain dans la pâte, ou que le grain de blé tombé en terre qui meurt dans le silence afin de porter beaucoup de fruit.
Jésus est notre roi livré et crucifié, le roi selon le coeur de Dieu qui n'écrase aucun de ses ennemis. Il aime follement ceux qui ne l'aiment pas et nous demande avec insistance d'en faire autant. En réalité, il ne ressemble à aucun roi de la terre, ce roi compatissant qui sauve et qui rend la vie.
(1) Jean 18, 33.36.37.39; 19, 3.12.14.15.19.21...
(2) Cette traduction est inexacte. On lit dans le texte grec: ou d'autres te [l'] ont-ils dit de moi?
(3) Jésus respecte le choix personnel: Que veux-tu que je fasse pour toi? Ou encore: Si tu veux être parfait, allez! viens avec moi...
Bernard Lafrenière, c.s.c.