anneeC.htm Pistes d'homélies de l'année C


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Note — Vous trouverez ci-dessous, à la suite, 52 commentaires
d’évangile publiés en 1998 dans la revue L’Église de Montréal, puis
revus et corrigés. Comme le cycle des lectures du dimanche est réparti
sur trois ans, ces commentaires s’appliqueront aux dimanches de l'an
2000. On peut les COPIER et COLLER dans tout logiciel de traitement
de texte, comme points de départ pour la rédaction d’homélies. Pour
profiter de la pleine largeur de l'écran, rouvrir le site en composant:

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Le dimanche 30 novembre 1997, 1er dimanche de l'Avent C

Il faut se préparer: le Seigneur vient!

Le Christ est venu à Noël, à Bethléem. Il vient chaque jour par sa parole, dans les événements, les sacrements. Enfin, il reviendra sûrement à la fin des temps, nous prendre avec lui dans une terre nouvelle où prévaudra la justice.

En ce premier dimanche de l'Avent, nous relisons en saint Luc ce que nous avons lu et commenté en saint Marc il y a deux semaines: “On verra le Fils de l'homme venir sur les nuées avec grande puissance et grande gloire.”(1) Le Seigneur vient et il est urgent de nous préparer pour sa venue.

Saint Luc s'est présenté à ses lecteurs comme un historien précis et fidèle. Dans son oeuvre en deux volumes,(2) il s'applique à démontrer que l'histoire biblique entre Dieu et son peuple a continué dans la vie du Messie et qu'elle se prolonge maintenant dans la vie et le témoignage des disciples. Selon lui, clairement, Dieu est le maître de l'histoire et il aura le dernier mot sur tout.

Comme en saint Marc, la lecture d'aujourd'hui porte sur le retour du Fils de l'homme décrit en Daniel 7, 13-14. Nous sommes en plein style apocalyptique, gonflé d'espérance “Ce sont des cieux nouveaux et une terre nouvelle que nous attendons selon sa promesse, où la justice habitera.”(3)

Le chaos qui s'abat à la fois sur le ciel, la terre et la mer, les trois espaces de l'univers ancien, est le signe annonciateur de la venue du monde nouveau annoncé par le prophète Isaïe. En même temps, la chute de tout ce qui touche l'astrologie et les puissances occultes reliées aux divinités astrales montre qu'il n'y aura de divinité dans l'univers que le seul Dieu vivant et vrai, qui a relevé Jésus Christ et qui nous relèvera aussi de la mort.

Ainsi, loin d'être l'abolition de l'histoire, la destruction du monde ancien sera le véritable point de départ d'une histoire entièrement nouvelle. Alors que, “sur terre, les nations seront affolées”, les croyants sont invités à l'espérance: “Redressez-vous et relevez la tête, car votre délivrance approche.”

(1) Marc 13, 26. Avec le cycle de l'année C, nous ferons la lecture de l'évangile selon saint Luc, sans doute un Syrien d'Antioche converti au christianisme, médecin et compagnon de saint Paul, et qui aurait probablement écrit entre 80 et 90 de notre ère.
(2) L'oeuvre de saint Luc est importante: son évangile et les Actes des apôtres forment le quart du Nouveau Testament.
(3) 2 Pierre 3, 13. Voir, dans les mêmes termes, Isaïe 65, 17; 66, 22; Romains 8, 19; Apocalypse 21, 1 etc. Ce style apocalyptique — du verbe apokaluptô, révéler — est né 200 ans avant le Christ et durera encore plus de 100 ans après. Le livre de Daniel en est un bon exemple.

Bernard Lafrenière, c.s.c.



Le dimanche 7 décembre, 2e dimanche de l'Avent C

“Préparez le chemin du Seigneur”

Pour faire oeuvre d'historien, saint Luc a voulu situer avec précision la vocation du prophète Jean Baptiste dans son contexte géographique, historique, politique et religieux. Puis il a tissé son récit sur des modèles d'appels de prophètes dans l'Ancien Testament, l'associant ainsi aux figures bibliques les plus en vue, à l'égal d'Élie, d'Isaïe, de Jérémie, de Baruc.

Quel est le message de ce nouveau prophète? “Il proclamait un baptême de conversion pour le pardon des péchés.” Baptiser signifie immerger. Ce mot rappelle d'une part les bains rituels des membres de la communauté voisine de Qumran. Mais c'est en plus un geste symbolique et la proclamation publique d'un revirement intérieur personnel, d'un retour comparable à celui qu'annonçait Isaïe dans la grande marche vers Jérusalem. Alors “les passages tortueux deviendront droits; les routes déformées seront aplanies...”

On se souvient de cet épisode où la ville et le temple ont été détruits en 687, pendant que le peuple était déporté à Babylone. Puis l'édit de Cyrus, en 538, a autorisé le peuple à rentrer chez lui pour rebâtir le Temple saint, car pour les enfants d'Israël, la Présence divine se devait de résider au Temple. Ainsi la vision universelle d'Isaïe était centrée sur la Maison de Yahvé: “De toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères en offrande à Yahvé... et de certains d'entre eux, je me ferai des prêtres, des lévites” (Isaïe 66, 21-22).

Jean Baptiste propose donc une vision beaucoup plus universelle(1) que celle d'Isaïe: ce n'est plus seulement vers Jérusalem, c'est vers Dieu lui-même qu'il faut se retourner et se convertir. Un tel mouvement exigera un changement de coeur et de conduite, un retournement complet de tous les aspects de la vie personnelle; et alors le peuple entier passera de la rébellion à l'obéissance. La conversion n'est pas seulement une intention intime et personnelle, c'est un geste sacramentel et public, un grand mouvement communautaire vers l'unique vrai Dieu.

De cette façon, saint Luc souligne une fois de plus son thème de l'universalité du salut déjà annoncé dans les paroles de Syméon (2, 30-32). De plus, en insistant sur l'attente de tout le peuple, il caractérise le temps de la prédication de Jean Baptiste comme il a déjà décrit la situation de plusieurs juifs fidèles au cours de ses deux premiers chapitres, dans les récits de l'enfance.

(1) Les chrétiens pour lesquels écrit saint Luc étaient pour la plupart d'origine païenne: il insiste donc avec raison sur ce thème de l'universalité de la conversion et du retour à Dieu.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 14 décembre, 3e dimanche de l'Avent C

“Que devons-nous faire?”

La première communauté chrétienne a longuement souffert de la controverse avec les autorités juives, qui rejetaient le Messie. En lisant entre les lignes, on ne peut s'empêcher d'y retrouver des reproches de Jésus aux pharisiens: “Engeance de vipères!(1) Qui vous a appris à fuir la colère qui vient? Déjà, la cognée se trouve à la racine des arbres...”(2) Il n'y aura que les foules anonymes et des groupes généralement exclus ou méprisés pour accueillir la prédication de Jean Baptiste et chercher avec lui le chemin de la conversion.

Aux collecteurs d'impôts,(3) le prophète déclare: “N'exigez rien de plus que ce qui vous est fixé.” Il dit aux soldats portés à abuser de leur force: “Ne faites ni violence ni tort à personne; et contentez-vous de votre solde.”

Pour Jean Baptiste, la conversion touche la vie de tous les jours. Dans le vêtement et la nourriture, il faut partager avec ceux et celles qui n'ont pas, sur terre, leur juste part de bonheur. Ainsi, quand le publicain Zachée se convertit (19, 1-10), il donne aussitôt aux pauvres la moitié de ses biens. Et dans la communauté initiale des Actes des apôtres, toujours en saint Luc, les croyants “mettaient tout en commun” (2, 44).

Ces recommandations ne sont pas nouvelles: elles ne font que relier Jean Baptiste à la plus haute tradition religieuse d'Israël. En effet, au milieu des exilés de Babylone, Ézékiel (18, 7) écrivait: Le juste “n'opprime personne... il donne son pain à celui qui a faim et un vêtement à celui qui est nu,(4) il ne prête pas avec usure...” Le même enseignement sera au coeur du jugement dernier, en saint Matthieu (25, 35-36): “J'avais faim et vous m'avez donné à manger, j'avais soif et vous m'avez donné à boire... j'étais nu, et vous m'avez habillé.” En reconnaissant ce discours, “le peuple était en attente” du Messie.

C'est encore un thème fondamental en saint Luc: la conversion à laquelle nous sommes invités est impossible aux seules forces humaines. Elle suppose une intervention de Dieu, l'immersion dans la puissance du feu et de l'Esprit.

(1) On retrouve ces mots dans le long discours de Jésus aux pharisiens, en Matthieu 23, 33.
(2) Les enseignements de Jean Baptiste (versets 7 à 9) ont été omis dans le Lectionnaire, entre la lecture de dimanche dernier et celle d'aujourd'hui.
(3) Les collecteurs d'impôts offraient leurs services par soumission et les Romains désignaient ceux qui leur promettaient le plus. Dans un tel régime, l'intimidation et l'extorsion étaient des pratiques courantes, puisque les percepteurs pouvaient garder pour eux tout ce qu'ils percevaient en trop.
(4) Tobie 4, 16: “Partage ton pain avec ceux qui ont faim et ton vêtement avec ceux qui sont nus.”

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 21 décembre, 4e dimanche de l'Avent C

L'accueil du Messie au féminin

Qui pourrait dire mieux qu'une mère les premiers instants où elle sent son enfant bouger de lui-même? L'évangéliste saint Luc pensait peut-être aux jumeaux, dans le ventre de Rébecca, ou au prophète Jérémie qui se savait aimé et choisi de Dieu dès le ventre de sa mère.(1) Ici, le prophète Jean Baptiste éprouve, avec sa mère, l'immense joie qui fait son entrée dans le monde.

Saint Luc a souligné que Zacharie est muet. Comme le matin de Pâques, ce sont donc les femmes qui font les premiers pas dans la foi. Le texte grec attire l'attention sur le foetus si fragile et si petit qui tressaille pourtant d'allégresse au plus intime de l'humanité, bien vivant “dans le ventre”(2) de sa mère.

C'est une première Pentecôte où Élisabeth parle sous l'action du Souffle de Dieu. Saint Luc se plaira à dire que l'Esprit sera “répandu sur toute chair” en citant les mots du prophète Joël.(3) Élisabeth devient donc prophétesse à son tour. Elle s'écrie, sur le ton d'une acclamation liturgique:(4) “Tu es bénie entre toutes les femmes(5) et le fruit de tes entrailles est béni.”

Puis elle cite le prophète David, étonné de ce que l'Arche de la Présence puisse entrer jusque dans sa ville le roi-berger eut peur,(6) il hésita devant la présence de Dieu. Combien plus est bénie Marie, qui accueille avec simplicité cette Présence dans sa propre chair! Aujourd'hui comme au matin de Pâques, le secret de Dieu n'est pas confié à des hommes: tout se passe au féminin dans une allégresse qui ne peut venir que de l'Esprit Saint.

Suit la première béatitude: “Heureuse celle qui a cru.” Mais quand on lui dira le bonheur de sa mère, Jésus répondra: “Heureux plutôt ceux qui entendent la parole de Dieu, et qui la gardent” (Luc 11, 28). Marie chante son Magnificat, tissé lui aussi de fils bibliques, dans la suite du même dialogue entre deux femmes exceptionnelles, deux mères que l'évangile selon saint Luc associe sans hésiter aux plus grandes figures d'Israël.

(1) Ésaü et Jacob se poussaient l'un l'autre, dans la Genèse 25, 22; et Jérémie 1, 5.
(2) Les traductions françaises ont tendance à exclure les images; ici, saint Luc parle du ventre de la mère à deux reprises. Mais on a traduit par: “l'enfant a tressailli d'allégresse “au-dedans de moi.””
(3) Dans les Actes des apôtres 2, 17 et en citant Joël 3, 1.
(4) Le verbe anaphôneô était employé pour décrire les grandes acclamations liturgiques en présence de l'Arche d'Alliance.
(5) C'est une citation sur Yaël et Judith, qui ont sauvé le peuple. Juges 5, 24; Judith 13, 18.
(6) David s'écria: “Comment l'Arche de Yahvé viendrait-elle chez moi?” 2 Samuel 6, 9. Voir aussi la Genèse 28, 17: “Que ce lieu est redoutable!”

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 28 décembre, La Sainte Famille C

“Je dois être aux choses de mon Père”

Marie vient de lui dire: “Ton père et moi,...” Mais l'évangéliste nous amène à un tout autre niveau: “Il faut(1) que je sois chez mon Père.” Voilà le projet de Dieu sur lui.

Nous avons vu comment saint Luc tisse son évangile d'images bibliques. Le récit d'aujourd'hui est lié à la Pâque et l'auteur en donne la clé au début. À douze ans, Jésus est devenu “Bar mitzvah”, ou fils de la loi; il ira donc au Temple selon la loi,(1) “pour la fête de la Pâque.” C'est durant la Pâque qu'il lui faudra disparaître jusqu'au troisième jour, à l'insu de ses parents.

Quatre fois, saint Luc emploie ici le verbe chercher. C'est un thème célèbre du Cantique des cantiques: “Je l'ai cherché, je ne l'ai pas trouvé” (3, 1-3). Non seulement Marie et Joseph cherchent Jésus et le trouvent assis dans la maison du Père, mais “il fallait” que le Fils s'engage dans sa mission, dans la maison de son Père. De la même manière, à Pâques, les femmes chercheront Jésus au tombeau sans le trouver. Les deux anges de la résurrection leur diront: “Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts?” (Luc 24, 5)

Loin avant la Pâque, Jésus fait le même reproche à sa mère: “Pourquoi me cherchiez-vous?”“Vous n'avez donc pas compris!” dira-t-il aux deux disciples d'Emmaüs, qu'il aimait aussi sans doute (Luc 24, 25). Pour trouver Jésus, pour rester fidèles à l'évangile qui commence, il nous faudra suivre avec lui le difficile chemin de la croix. La route est déjà balisée à l'intention des lecteurs et lectrices: Où le Fils de Dieu s'en va-t-il? Il sera assis auprès du Père. C'est là seulement que nous comprendrons vraiment qui il est, quand nous l'aurons retrouvé après les trois jours de sa disparition au tombeau.

“Mon enfant,(2) pourquoi nous as-tu fait cela?” demande Marie. Aujourd'hui, Jésus n'est plus le même. Son âge et son intelligence des Écritures ont dilaté son esprit et son coeur. Pour ceux et celles qui liront l'évangile jusqu'au bout, une étape essentielle est déjà franchie: sur l'étonnement de Marie et de Joseph se dessinent clairement la mort et la résurrection du Rédempteur.
(1) C'est le verbe grec utilisé dans l'évangile pour décrire l'obéissance totale du Messie jusqu'à la croix: “dei”, il faut que je sois... Par exemple: Ne fallait-il pas que le Christ souffrît tout cela? (Luc 24, 26) Ou: Il fallait que s'accomplisse tout ce qui a été écrit... (Luc 24, 44)
(2) Exode 23, 17: “Trois fois l'an, tous tes mâles paraîtront devant la face du Seigneur Yahvé.”
(3) Le mot teknon est un terme affectueux utilisé parfois pour désigner l'enfant devenu adulte. Ce mode d'affection sera rompu par l'obéissance au Père.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 4 janvier, L'Épiphanie du Seigneur C

Levez les yeux et suivez l'étoile

Cette fête de l'Épiphanie(1) célèbre la manifestation du Messie de Dieu aux nations représentées ici par des étrangers venus reconnaître et adorer l'Enfant de Bethléem. En ce temps-là comme aujourd'hui, la lecture des astres n'était pas une science exacte: des astrologues venus d'Orient se laissent donc guider par un signe. Eux qui viennent d'ailleurs, ils se renseignent sur la tradition d'Israël: “Où est le Roi des Juifs(2) qui vient de naître?” Cette appellation du Roi des Juifs annonce les paroles du gouverneur romain Ponce Pilate, dans son dialogue avec Jésus, et l'inscription qu'il fera rédiger et fixer à la croix.

Hérode le Grand, se sentant menacé, “réunit tous les chefs des prêtres et tous les scribes d'Israël.” L'évangéliste souligne, non sans une pointe d'ironie, que ces derniers eux-mêmes ont proposé, pour les distingués visiteurs, l'interprétation claire de la Parole de Dieu: “Il sera de Bethléem en Judée.”

Mais le roi, les chefs et les experts de la Parole rejetteront le Messie: ils le feront condamner à disparaître dans l'anéantissement de la croix. Plus tard, un concile des pharisiens réunis à Jamnia proscrira à son tour l'ensemble des communautés chrétiennes dans l'espoir de les supprimer. Ce drame fut vécu spécialement dans les communautés judéo-chrétiennes comme celle où saint Matthieu écrivit son évangile.

Instruits de la Parole, les mages revirent l'étoile et en “éprouvèrent une très grande joie.” Poursuivant leur route, ils allèrent se prosterner devant le Messie: adorer, se prosterner, c'est le reconnaître. Ils lui offrirent des présents, réalisant ainsi la prédiction d'Isaïe 60, 6: “Voici venir tous ceux de Saba, apportant l'or et l'encens et proclamant les louanges de Yahvé.” Le texte évoque surtout la longue citation du Psaume 71, 9-11: “Des peuplades s'inclineront devant lui... Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande.”

Saint Matthieu a bien en vue la suite de son récit, dont il annonce les grands thèmes. Aujourd'hui, le Sauveur du monde fait son entrée, il se manifeste aux nations païennes qui déjà sont prêtes à l'accueillir. Ce texte est une mise en marche. Avant d'entrer dans le vif du sujet, l'évangéliste semble nous demander: “Lecteur, lectrice qui ouvres cet évangile, accepteras-tu de lever les yeux vers l'étoile et de reconnaître le Messie de Dieu dans la foi?”

(1) Il n'existe qu'un seul récit de cette visite des mages et nous lisons donc le même évangile à chaque année. Voir aussi le texte du 3 janvier 1999, dans l'édition de l'année A.
(2) Dans le langage des nations païennes, cette expression désigne le Messie promis à Israël.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 11 janvier, Le Baptême du Seigneur C

“C'est toi mon Fils bien-aimé”

Sur les rives du Jourdain, Jean Baptiste a sans doute beaucoup impressionné le peuple, pour que le Nouveau Testament insiste autant sur le fait qu'il n'était pas le Messie.(1) Saint Luc avait une raison de plus d'insister: pour lui, Jean Baptiste est le dernier représentant de l'Ancienne Alliance, si bien qu'il doit disparaître(2) avant que Jésus ne commence son oeuvre.

Un autre thème aussi important pour saint Luc est celui de la prière. Le Fils de Dieu est tout entier aux choses de son Père (2, 49) et il exprime son intimité avec lui. Venu faire sa volonté par le lien de l'Esprit Saint, il voit ce dernier sous une forme corporelle.(3) Et en conformité avec l'ensemble de la tradition biblique, le Fils entend la voix de Dieu sans voir son visage.

Que représente la colombe? Est-ce l'emblème ou le rappel de la première Alliance conclue avec Noé dans la Genèse 8, 8-12 et 9, 9-17? Est-ce le symbole célèbre de l'amour de Dieu dans le Cantique (2, 14; 5, 2)? Est-ce l'image de l'Esprit de Dieu qui planait sur les eaux au second verset de la Genèse? Il est certain qu'avec l'entrée en scène du Messie, une nouvelle création est sur le point de naître: une humanité que Dieu ne veut plus punir mais sauver, parce qu'il l'aime d'amour.

La phrase la plus importante du récit d'aujourd'hui est la dernière, où l'on trouve une variante, une citation du Psaume 2: “C'est toi mon fils: moi, aujourd'hui, je t'ai engendré.” En lien avec les meilleures traductions récentes, nous retenons de préférence la citation d'Isaïe 42, 1, en note dans le Lectionnaire: “C'est toi mon Fils bien-aimé; en toi j'ai mis tout mon amour.”

Mais il faut en préciser le sens. Le verbe eudokeô n'exprime pas l'affection mais un jugement favorable à la suite d'une épreuve (dokimè) et signifie: être content, trouver pleine satisfaction en quelqu'un(4) et donc lui accorder entièrement son appui et sa faveur.

Ce verset 22 est comme la signature de Dieu sur la suite du récit et, en particulier, sur l'oeuvre et la mission du Messie.

(1) Actes 13, 25; Jean 1, 6-8, 15 et 19-35; 3, 28-31; 5, 33-36. La première moitié du texte d'aujourd'hui a été lue le 3e dimanche de l'Avent. Voir ce commentaire ci-dessus.
(2) Le long récit de la mort de Jean Baptiste, racontée au 6e chapitre de saint Marc, est ici résumé dans les versets 19 et 20. Saint Luc nous dit qu'Hérode “fit enfermer Jean Baptiste en prison.” Le baptême du Seigneur commence au verset 21.
(3) Sômatikô eidei désigne l'apparence corporelle et le verbe oida signifie “savoir pour l'avoir vu.” Saint Luc, qui s'adresse à des gens de culture grecque, insistera également sur l'aspect physique du ressuscité en 24, 35-48. Voir le texte du 3e dimanche de Pâques de l'année B.
(4) Plus fidèle au sens précis des mots, le lectionnaire catholique canadien anglais a traduit par: “With you I am well pleased.”

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 18 janvier, 2e dimanche du temps de l'Église C

Le bon vin de l'alliance

Après l'excellent témoignage de Jean Baptiste sur le Christ,(1) nous accueillons aujourd'hui celui de Marie. Saint Jean ne parle d'elle que deux fois, sans jamais mentionner son nom. Ici comme au pied de la croix, elle se définit par rapport au Messie: elle est “sa mère”. Contrairement aux “frères de Jésus” qui vont bientôt le rejeter,(2) Marie reconnaît en lui la sagesse de Dieu.

Elle lui rend témoignage en employant les mots de Pharaon qui avait, lui aussi, reconnu la sagesse de Dieu en Joseph, le fils de Jacob et de Rachel, en disant aux Égyptiens: “Allez à Joseph, et faites tout ce qu'il vous dira.” Marie nous invite donc à reconnaître son Fils. Et si elle prend l'initiative de l'action, c'est pour mieux s'effacer aussitôt devant lui, comme Jean Baptiste vient de le faire.

Le contexte est celui d'une noce où le vin vient à manquer. L'enjeu pour Jésus est visiblement son “heure”, qui ne viendra qu'au 17e chapitre: “Père, l'heure est venue, glorifie ton Fils... de la gloire que j'avais près de toi avant le commencement du monde.” L'heure de la glorification vers laquelle Marie engage son Fils comprendra d'abord une élévation de terre, sur la croix, puis le relèvement du tombeau, la montée à la droite du Père, et surtout l'effusion de l'Esprit, qui sera le témoin par excellence du Messie, Fils de Dieu.

L'eau changée en vin annonce déjà cette heure en exprimant le temps où nous sommes. Les cuves de pierre sont au nombre de six: sept moins un, c'est l'image biblique de l'imperfection. Cette eau qui servait aux rituels anciens, Jésus la change en vin de l'alliance et de la fête qui nous réjouit (Psaume 104, 15; Juges 9, 13) et qui nous rassemblera au banquet des nations (Isaïe 25, 6).

Il n'y a aucun doute que, dans l'esprit du rédacteur du quatrième évangile, cette scène de l'eau changée en vin annonce le dernier repas de Jésus, alors qu'il changera le vin en son sang dans l'attente et la proclamation du festin définitif, où il boira “un vin nouveau dans le royaume de Dieu” (Marc 14, 25). Si son heure n'est pas encore venue, c'est qu'elle viendra; et c'est alors qu'il faudra être en éveil pour reconnaître la sagesse de Dieu en lui.

(1) Nous l'avons noté (le 3e dimanche de l'Avent de l'année B) l'évangile selon saint Jean est conçu comme un procès où des témoins se succèdent, le dernier étant l'Esprit Saint: “L'Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur” (Jean 15, 26).
(2) Jean 7, 3-5. Voir aussi Marc 3, 21 et 6, 1-3. Cette opposition rencontrée par Jésus au sein de sa famille semble être un fait historique bien attesté.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 25 janvier, 3e dimanche du temps de l'Église C

Une lettre à “Qui aime Dieu”

“Cher Théophile,”(1) écrit saint Luc. Après avoir noté que plusieurs l'ont déjà fait avant lui, il se propose de raconter “les événements accomplis parmi nous” en reflétant fidèlement les récits des témoins oculaires. À cette époque où les événements n'étaient pas enregistrés, où les évangiles n'étaient pas écrits, il circulait, semble-t-il, des écrits brefs à l'usage de ceux et celles qui étaient “devenus les serviteurs de la Parole.”(2)

Quatre chapitres plus loin, nous retrouvons Jésus à Nazareth. Des historiens admettent de plus en plus qu'il savait lire, qu'il appartenait à la classe des artisans, des gens qui devaient fréquenter des étrangers de langue grecque, rédiger des états de comptes et préciser, avec leurs clients, leur plan de travail.

Toujours est-il qu'après avoir parcouru la Galilée, Jésus revient à Nazareth, où le chef de synagogue, qui le connaît bien, n'hésite pas à lui donner la parole. Jésus “déroule le livre” d'Isaïe au chapitre 61 et choisit le passage qui parle du Christ, du Messie: le Seigneur m'a consacré par l'onction.”(3)

Après avoir remis le rouleau au servant, il s'assoit. Et pour bien souligner l'instant dramatique de cette première homélie du Messie dans son village, saint Luc note avec insistance que “tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui.” Le moins qu'on puisse dire ici est que saint Luc sait écrire! Il raconte bien. C'est le médecin, l'ami fidèle de saint Paul.

Jésus annonce aujourd'hui le sens de son ministère en lien avec l'une des plus grandes traditions prophétiques d'Israël. Il dit à propos d'un texte rédigé à l'occasion du retour de l'exil: “Cette parole de l'Écriture, que vous venez d'entendre, c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit.”

Les trois grands thèmes retenus au début de l'évangile de saint Luc sont donc les pauvres, la libération et l'année de grâce. Les pauvres, au sens biblique, représentent ceux qui n'ont pas, sur terre, leur juste part de bonheur. Le jubilé et la libération vont de pair: c'était l'année où l'on remettait les dettes contractées, où l'on rendait la liberté aux prisonniers et aux esclaves. Dans l'esprit de saint Luc, c'est l'annonce d'une bonne nouvelle et d'un nouveau départ pour l'humanité.

(1) Le nom du destinataire vient de philos, ami, et de Théos, Dieu. On peut dire aussi: qui est aimé de Dieu. Comme l'anglais a deux formes du verbe aimer, I like et I love, le grec emploie trois mots différents: philia, l'amour d'amitié; éros, l'amour-passion; et agapè, l'affection.
(2) Saint Luc suit sans doute, entre autres, l'Évangile selon saint Marc, dont il adopte le plan. Les femmes avaient un rôle plus actif chez les non-juifs.
(3) En hébreu, dans le texte initial: “Yahvé m'a oint (mashiah), c'est-à-dire qu'il m'a consacré par l'onction royale.”

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 1er février, 4e dimanche du temps de l'Église C

Après son homélie, on voulait le tuer

Saint Luc souligne avec insistance l'échec retentissant de Jésus après son homélie à la synagogue de Nazareth. À son tour, saint Jean écrira: “Il est venu chez les siens, et les siens ne l'ont pas reçu” (1, 11). Ce texte répond à une question souvent posée parmi les premiers chrétiens: “Comment se fait-il que la plupart des membres du peuple de Dieu aient rejeté Jésus?” L'évangéliste enseigne que cela était dans l'ordre: il n'y aura plus désormais ni de race ni de peuple élus: tous auront accès au Royaume.

Nous savons qu'historiquement, ce sont d'abord des membres du peuple de Dieu qui, tout en se mettant volontairement à la porte du Royaume, ont voulu empêcher les autres d'y entrer. Au contraire, des milliers de non-juifs, qui en étaient à leur premier contact avec le Christ, y ont adhéré avec enthousiasme. C'est à l'intention de ce dernier groupe qu'écrivait saint Luc.

Jésus explique qu'il en va de même depuis la plus haute tradition prophétique d'Israël. Au temps d'Élie, “quand le ciel fut fermé”,(1) ce fut une veuve de Sarepta, une païenne, qui accueillit les faveurs de Dieu. Au temps d'Élisée, c'est le Syrien Naaman, un non-juif, qui fut guéri de sa lèpre.

Dans la Nouvelle Alliance, nul n'est exclu et c'est laissé à chacun d'accueillir la Bonne Nouvelle. Cet accueil du plan de Dieu n'est pas lié à la capacité personnelle du messager puisque toutes les chances étaient du côté du Messie: il connaissait aussi bien les gens de son village que le message du Père.(2)

Pourtant, la réponse des villageois est passée de l'admiration à l'étonnement, puis à son rejet pur et simple. Ainsi, le grand projet de Dieu pour lequel le Fils est venu dans le monde s'est heurté à l'étonnement, au scepticisme et même au refus du peuple élu, peu importe que l'invitation lui soit transmise par un catéchète, ou par un témoin de la résurrection encore vivant, ou par le Fils de Dieu lui-même.

L'objection la plus typique des adversaires de Jésus était de lui réclamer des miracles, des signes venus du ciel, ce qui rappelle la tentation au désert, alors que Satan demandait au Messie d'afficher les preuves de sa divinité.

Les premiers lecteurs de cet évangile savaient déjà que Jésus allait mourir en croix. Mais aujourd'hui, il lance un remarquable défi tranquille à ceux qui voulaient pour la première fois le faire taire, en le précipitant du haut d'un rocher: “Mais lui, passant au milieu d'eux, allait son chemin.”

(1) Le Lectionnaire français traduit “quand le ciel fut fermé” par “la sécheresse et la famine.” Ici encore, le texte grec initial est plus imagé.
(2) Saint Jean explique qu'“il connaissait par lui-même ce qu'il y a dans l'homme” (2, 25).

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 8 février, 5e dimanche du temps de l'Église C

Jésus, assis dans la barque de Pierre

Voici l'ecclésiologie de saint Luc. La foule immense à l'écoute de Dieu qui lui parle, c'est l'Église. Sa mission sera de représenter ce que Jésus a fait le premier: assis dans la barque de Pierre, “il enseignait la foule” trop vaste pour qu'on puisse la rejoindre autrement. Saint Luc note la présence de quelques-uns des Douze qui recevront bientôt le nom d'apôtres (6, 13). Au centre, Simon-Pierre tient le rôle-clé.(1)

C'est la structure de l'Église, qui peut parfois nous plaire ou nous agacer, mais qui nous vient de Jésus. Souvenons-nous que, dimanche dernier, devant le côté trop humain du “fils de Joseph”, ses concitoyens de Nazareth se sont délibérément exclus du Royaume.

Simon n'est ni le propriétaire, ni le gérant, ni le supérieur de l'Église. Comme Isaïe (6, 7), loin de rechercher sa fonction, il se déclare pécheur et la suite de l'évangile y reviendra souvent. Comme serviteur des autres disciples, il aura pour mission de représenter, sacramentellement, le Christ-Serviteur.

De la même manière, le sacerdoce est signe et sacrement de Jésus Christ. Comme ose l'affirmer le dernier Concile, “Jésus est là, dans les actions liturgiques, présent dans la personne du ministre... C'est lui qui parle quand on lit les Saintes Écritures... C'est lui qui baptise lorsque quelqu'un baptise... La liturgie est l'exercice de la fonction sacerdotale de Jésus, signifiée par des signes sensibles...”(2) Mais la barque de Pierre est-elle un signe trop humain?

“Avance au large”, commande Jésus. Une fois de plus, la traduction est faible: en grec, eis to bathos veut dire en eau profonde. Le Christ parle de l'abîme qui représentait, à l'époque, le domaine des monstres infernaux. Lorsqu'il dit à Pierre: “Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras”, il associe la barque à sa mission de Sauveur: le rôle de l'Église sera de sauver les humains des abîmes de la mort.

En fait, le vrai miracle d'aujourd'hui n'est pas la pêche en haute mer, car si le métier de pêcheur est déjà périlleux, le plus grand risque que prennent les premiers disciples est de suivre Jésus dans la foi, en laissant tout le reste. La première marque de l'Église sera donc sa confiance au Messie-Sauveur.

(1) Le nom de Simon revient cinq fois dans cette page, et on dit seulement des deux autres, Jacques et Jean, qu'ils sont saisis d'effroi. Le texte grec précise que la barque “est celle de Pierre”, ce qui ne veut pas dire qu'elle lui “appartenait”. Elle pouvait aussi bien appartenir à Zébédée.
(2) Constitution sur La sainte Liturgie, § 7. Traduction adaptée à partir de celle du Centre de pastorale liturgique.

Le dimanche 15 février, 6e dimanche du temps de l'Église C

Quel malheur d'être riche!

En saint Matthieu, Jésus gravit la montagne où il proclame neuf béatitudes. En saint Luc, il descend de la montagne où il vient de passer la nuit en prière. Il s'adresse aux disciples et à la foule réunis “dans la plaine”. Comme Moïse descendant du Sinaï, il proclame une loi nouvelle, celle du Règne de Dieu. On a fait dire bien des choses à ces quatre béatitudes suivies de quatre regrets. Essayons de les lire dans leur contexte.

Le mot makarioi est le premier mot du premier Psaume: “Heureux, — au pluriel!(1) — l'homme qui n'entre pas au conseil des méchants, qui ne suit pas le chemin des pécheurs...”

Or, la voie des méchants,(2) c'est de profiter en tout de la vie présente: “Mangeons et buvons, car demain nous mourrons”, ironise saint Paul(3) en citant Isaïe. Le prophète lançait de semblables malheurs à la vigne d'Israël (5, 8-30): “Malheur à ceux qui annexent maison à maison...” Le livre de la Sagesse (2, 6.10) ironise dans le même sens: “À l'oeuvre donc! Jouissons des biens véritables! Opprimons le juste qui est pauvre...”

Jésus s'inscrit, une fois de plus, dans la tradition des prophètes préexiliques. C'est le thème annoncé dans le cantique de Marie: “Dieu abaisse les puissants... il élève les humbles.” Loin de proclamer un paradoxe du genre: “Heureux les malheureux!...” Jésus annonce une surabondance de joies en réponse à l'immense attente d'Israël. Là où saint Matthieu parle des pauvres “en esprit”, saint Luc parle des vrais pauvres, d'affamés réels, de maladies et de souffrances physiques; et il annonce un renversement de situation.

Il importe peu de savoir si Jésus a pris la formule de saint Luc ou de saint Matthieu: il a sans doute employé les deux. Il importe encore moins de savoir si Jésus fut historiquement pauvre et ignorant comme on le disait encore il y a quelques années. En fait, la question est débattue et ni l'exégèse, ni l'archéologie, ni l'histoire ne permettent d'y répondre avec certitude.

Ce qui est certain, c'est qu'avec l'arrivée du Messie, Dieu vient répondre à l'attente et à la confiance des pauvres. En épousant leur sort depuis sa naissance dans une crèche jusqu'à sa mort en croix, puis en prenant Jérusalem monté sur un petit âne, Dieu a fait battre pour les pauvres, en son coeur de chair, un coeur fraternel. La présomption des repus est vaine: Dieu s'est mis du côté des pauvres.

(1) André Chouraki a traduit ashérei par allégresses; ce mot pluriel exprime une surabondance de joies ou de bonheurs.
(2) La Bible appelle “les méchants” ceux et celles qui rejettent les voies de Dieu.
(3) 1 Corinthiens 15, 32; Isaïe 22, 13. La phrase ressemble à un proverbe populaire ancien.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 22 février, 7e dimanche du temps de l'Église C

Devenir “filles et fils du Très-Haut”

Nous voici au coeur du “sermon dans la plaine”, en saint Luc: un virage à 180° sur l'enseignement traditionnel face aux ennemis. Dans les Psaumes, on priait pour appeler le malheur sur eux:“Qu'ils soient humiliés, déshonorés, ceux qui s'en prennent à ma vie!”(1) Et la Loi prescrivait: “Quand le Seigneur ton Dieu t'aura débarrassé de tous tes ennemis, tu effaceras de sous le ciel la mémoire d'Amaleq.” “Quand le Seigneur ton Dieu te les aura livrés et que tu les auras vaincus, point de merci pour eux!” “Tu ne laisseras pas subsister une âme, car tu dois les vouer à l'extermination.”

Jésus dit plutôt: Vous devez aimer à la manière de Dieu; pardonner, raisonner, être parfaits, en somme, “comme votre Père céleste” (Matthieu 5, 48). Et alors “votre récompense sera grande, et vous serez les filles et les fils du Dieu Très-Haut.”

Toute la pointe de ce discours est de nous ajuster à la façon de voir et à la manière d'être de Dieu. S'il faut aimer nos ennemis et prier pour eux, c'est pour grandir dans notre ressemblance avec lui, comme des filles et des fils du Dieu Très-Haut, “car il est bon, lui, pour les ingrats et les méchants.”

En nous proposant une telle conversion, Jésus nous ouvre le mystère de son Père, dont il nous révèle la véritable nature. “Celui qui n'aime pas, écrira plus tard saint Jean, ne connaît pas Dieu, car Dieu est Amour.”(2)

Jusqu'ici, le Seigneur nous avait souvent demandé d'agir en conformité et en harmonie avec le grand projet du Créateur. Aujourd'hui, c'est en lien avec la nature même de Dieu qu'il faut réajuster nos pensées et notre agir; et c'est par là seulement que chrétiennes et chrétiens se distingueront des “pécheurs”.(3)

Tendre l'autre joue à celui qui nous frappe est un sémitisme, comme le conseil de s'arracher un oeil ou de se couper une main. Il ne faut pas provoquer inutilement une seconde ou une troisième gifle. D'ailleurs, Jésus lui-même a protesté: “Si j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu?” (Jean 18, 23) Le Fils de Dieu s'est pourtant livré tout entier à ceux qui le frappaient.

Notons enfin la règle d'or (Matthieu 7, 12), qui est l'un des principes de base de toute morale. Au temps de Jésus, on lui donnait la forme négative: “Ce que tu n'aimes pas pour toi, ne le fais pas à ton prochain.”(4) Jésus lui a rendu sa pleine force.

(1) Psaume 69, 3. Les exemples de la Loi sont tirés du Deutéronome 25, 19; 7, 2; 20, 16-17.
(2) Dieu qui est amour, et notre ajustement à cet amour, est un thème majeur. Voir 1 Jean 4, 8.
(3) Observer que saint Luc, qui écrit pour des païens convertis, a remplacé le mot “païens” de saint Matthieu par “pécheurs”. Saint Matthieu écrivait pour des judéo-chrétiens.
(4) Ainsi Rabbi Hillel. Il présida le sanhédrin de l'an 10 avant Jésus Christ. à l'an 10 après Jésus Christ. On trouve ses opinions dans la Mishna, une collection complétée en l'an 210, et qui forme la base du Talmud.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 1er mars, 1er dimanche de Carême C

Au désert, le choix face aux mirages

À la fin du récit, le diable(1) ne s'éloignera du Fils de Dieu que “jusqu'au moment fixé.” Ce tableau représente les tentations permanentes du Messie face à ses options. Le désert est le lieu où le peuple libéré de l'esclavage en Égypte prenait un nouveau départ. Jésus y est donc conduit par l'Esprit pour s'orienter à son tour: il y récrit l'histoire d'Israël dans la fidélité.

Deux fois le diable met en question son identité: “Si tu es le Fils de Dieu...” Ainsi les Hébreux mirent Dieu à l'épreuve en doutant de lui. Leur première tentation fut de retourner en Égypte, près des marmites de viande: “Qui nous donnera de la viande à manger? Nous étions plus heureux en Égypte!”(3)

Après quarante jours de jeûne, suivant une expérience religieuse universelle, Jésus a faim. “Si tu es le Fils de Dieu, insinue le diable, ordonne à cette pierre de devenir du pain.” Il répond par une ligne du Deutéronome 8, 3: “L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche de Dieu.” Tous ses choix seront ajustés à la Parole de Dieu.

La deuxième tentation reprend celle du veau d'or (Exode 32, 4) ou de la recherche des prodiges (Exode 17, 7). Le Fils de Dieu est tenté de profiter de ses pouvoirs pour l'emporter sur ses adversaires et régner sur le monde visible.

Il sera tenté tout au long de sa vie, d'organiser, avec les foules et ses disciples, la reconquête du pouvoir et de la gloire contre l'occupant romain. Il répond une seconde fois par une citation du Deutéronome 6, 13: “C'est le Seigneur ton Dieu que tu craindras; c'est lui seul que tu serviras.” Sa Loi ultime sera, jusqu'à sa mort en croix, l'unique volonté du Père.

Enfin la troisième tentation est centrée sur Jérusalem, où Jésus ne sera pas protégé par des anges. Il refusera le recours à des moyens spectaculaires pour échapper à sa mission.

C'est dans la pauvreté et l'obéissance totale à son Père qu'il prouvera à tous qu'il est bien le Fils unique. “Si tu es le fils de Dieu, lui lance le diable, jette-toi en bas.” Une troisième fois, Jésus lui oppose un texte du Deutéronome 6, 16: “Vous ne tenterez pas le Seigneur votre Dieu.”

Notre tentation première est aussi d'assurer notre confort matériel. C'est de limiter notre champ de conscience au monde présent. Notre deuxième tentation est qu'au lieu de nous mettre au service des autres, nous cherchons des appuis pour les contrôler et l'emporter. Nous voulons la victoire dans le monde visible. Enfin, face à la confiance que Dieu attend de nous, nous mettons en doute son existence pour organiser notre monde sans lui. Quels choix allons-nous réévaluer? Sur quelle base?

(1) Saint Marc parle du “Satan”, l'Adversaire. Luc et Matthieu parlent du “Diable”, le Calomniateur, qui s'oppose par le mensonge et qui cherche à détourner Jésus de sa mission.
(2) Nombres 11, 18. “Assis devant des marmites de viande...” Exode 16, 3.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 8 mars, 2e dimanche de Carême C

“Mon Fils, celui que j'ai choisi”

On lit chaque année, le deuxième dimanche de Carême, un récit de la Transfiguration.(1) Saint Luc l'introduit par ces mots: “Et voici qu'environ huit jours après avoir prononcé 'ces paroles', Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques...” Quelles paroles? Celles qu'il adressait à Pierre et aux disciples: “Il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté...”

Ainsi, dans l'intention du rédacteur,(2) la Transfiguration est liée au mystère de la passion, de la mort et de la résurrection du Messie. Les disciples sont plongés dans un profond sommeil pendant que Moïse et Élie s'entretiennent avec lui du projet de Dieu et de son “exode”(3) à Jérusalem. À leur réveil, ils le trouvent en compagnie des deux grands héros de la tradition juive.

Pierre veut les installer dans ce lieu de gloire, car “il ne savait pas ce qu'il disait.” Quand la nuée les recouvre, ils sont saisis de frayeur devant la Présence de Dieu; et de la nuée une voix vient du ciel: “Celui-ci est mon Fils, celui que j'ai choisi.(4) Écoutez-le.” Dieu désigne le Serviteur annoncé. Puis Jésus reste seul avec eux. Par la suite, il dira à plusieurs reprises que chacun doit porter sa croix. Ainsi, les chrétiens seront glorifiés avec lui uniquement s'ils passent avec lui, par la croix.

Cette histoire de la Transfiguration semble interrompre le mouvement du récit, mais le choix des images signale de façon non équivoque une action de Dieu: la nuée, le profond sommeil, les disciples saisis de crainte, la vision de Moïse et d'Élie, tout reflète, en effet, une manifestation de Dieu, des signes extraordinaires qui nous rappellent les apparitions majeures de Yahvé aux Hébreux.(5)

Saint Luc raconte par un choix d'images semblables la naissance et la résurrection du Messie. Sans de tels signes de Dieu, chacun pourrait croire que Jésus agit seul, sans lien avec les prophètes, isolé du Père et de l'Esprit dans ses enseignements, ses guérisons et ses autres miracles. La Transfiguration nous aide à réaliser qu'il vit constamment en lien étroit avec eux.

Cet évangile nous rappelle aussi que le chemin de la gloire doit passer par la croix, pour Jésus comme pour nous.

(1) Avec les églises orientales, nous célébrons aussi cette fête à la dédicace de l'église du mont Thabor, le 6 août, avec les mêmes lectures: l'année A: Matthieu 17, 1-9; l'année B: Marc 9, 2-10; et l'année C: Luc 9, 28-36.
(2) En fait, les trois évangiles synoptiques, saint Matthieu, saint Marc et saint Luc, s'accordent pour relier étroitement la Transfiguration à la même conversation de Jésus, “environ huit jours” avant.
(3) Exodon, dans le texte, relie encore explicitement cet événement au grand passage de l'Exode et de la Pâque.
(4) C'est la phrase célèbre d'Isaïe 40, 1, les premiers mots du premier chant du Serviteur souffrant.
(5) En particulier, la terrible apparition de Dieu à Moïse, sur le Sinaï. Relire ce récit saisissant dans le livre de l'Exode 19, 16-19.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 15 mars, 3e dimanche de Carême C

Nous convertir, ou périr comme eux

Les menaces de Dieu dans la Bible sont de pressants appels à la conversion. Mais saint Luc préfère insister sur la miséricorde et souligner la bonté du vigneron qui invite le maître de la vigne(1) à la patience: “Laisse-le encore cette année...”

Mais la conversion est toujours urgente: il ne faut surtout pas se laisser endormir. Ici, ceux et celles qui ne se retourneront pas vers Dieu périront comme les acteurs des deux épisodes cités. Les deux fois, Jésus répète la même phrase: “Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous comme eux.” C'est la règle des paraboles du jugement, et en particulier, de celle d'aujourd'hui.

L'historien Philon nous a décrit Pilate comme “inflexible, impitoyable et obstiné”; de l'an 26 à 36, il imposa son autorité par la violence, puis il fut exilé en Gaule.(2) Si l'affaire des Galiléens massacrés près de l'autel des sacrifices n'est pas mentionnée par les historiens, elle est plus que vraisemblable. De son côté, Jésus n'appuyait pas les zélotes dans leur lutte contre Rome: son message est resté clair et bien centré: “Les temps sont accomplis: le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la bonne nouvelle” (Marc 1, 15).

Saint Luc ajoute un deuxième fait divers inconnu des historiens: dix-huit personnes de Jérusalem sont mortes dans l'effondrement de la tour de Siloé. Mais comme dans le récit de l'aveugle-né, en saint Jean 9, 2-3, où Jésus expliquait que “ni lui, ni ses parents n'ont péché pour qu'il soit né aveugle”, il affirme ici qu'aucune d'elles ne fut victime de châtiment. Dieu ne cherche pas à punir mais à relever. Cependant, chacun est responsable de ses décisions et de ses imprudences comme l'indique l'ensemble des paraboles du jugement.

Pour se défaire aujourd'hui de complexes de culpabilité, on aime croire que la responsabilité devant Dieu diminue, qu'il nous comprend toujours et que chacun doit choisir librement sa voie. À la fin, affirme-t-on souvent, tout finira bien par s'arranger puisque tous seront sauvés, quelles que soient leurs décisions.

Tel n'est pas l'enseignement de la parabole du figuier ni de l'évangile. Le vigneron compatissant, plein d'attention et d'amour pour sa vigne, c'est bien le Jésus que nous aimons. Mais il reprend ici avec force le message de Jean Baptiste: “Produisez donc des fruits qui expriment votre conversion” (Luc 3, 8).

(1) Traditionnellement, la vigne symbolise le peuple d'Israël. Voir entre autres le Psaume 79, 9; Osée 10, 1; Jérémie 2, 21. Le figuier planté dans la vigne représente ici les disciples du Christ.
(2) Le récit de la Passion présente sommairement Pilate comme un homme manipulé par Caïphe, et qui n'a donc pas condamné Jésus pour insurrection.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 22 mars, 4e dimanche de Carême C

Le père miséricordieux et ses deux fils...

Voici l'un des récits les plus attachants de l'évangile, peut-être aussi l'une des plus belles images de Dieu. “Un homme avait deux fils”, deux enfants qui n'avaient rien en commun mais qu'il aimait tous les deux, à la folie.

Jésus répond aux scribes et aux pharisiens qui lui reprochent de faire bon accueil aux pécheurs et de manger avec eux. Pour saint Luc, la miséricorde et la compassion sont les marques personnelles de Dieu. Dans sa réponse, Jésus raconte d'abord les paraboles d'une brebis et d'une drachme perdues puis retrouvées. Il en propose ensuite une troisième, qu'on ne sait plus très bien comment nommer: celle du père miséricordieux, de l'enfant prodigue, du fils retrouvé, des deux fils. D'autres ont parlé du père prodigue.

Cette parabole souvent lue lors des célébrations du pardon ne semble pas décrire une véritable conversion. Le fils cadet est un égoïste: s'il revient à la maison, c'est par opportunisme, pour s'assurer le gîte et le couvert comme domestique. Il fait preuve en tout de désinvolture, d'avilissement, et le moins que l'on puisse dire est qu'il connaît bien mal le père qu'il a laissé!

Notre attention se tourne alors vers le père, qui tient visiblement le rôle-clé. Cette figure d'homme aux émotions riches, intenses et variées, débordant d'amour, est dans la Bible, l'image la plus fréquente de Dieu. Pourtant, si l'on sait depuis longtemps, en Israël, que Dieu pardonne aux pécheurs, le père prodigue dépasse tout ce qu'on imaginait de Dieu. D'aussi loin qu'il voit son enfant, il court à sa rencontre. Il n'écoute rien de la proposition de son fils.(1) Fou d'amour, il ne pense plus qu'à se réjouir et à fêter son retour.

Dans le troisième volet de cette histoire pathétique, c'est un fils en colère qui refuse de partager la joie du père. L'homme qui était porté jusque là par l'euphorie subit les reproches de son aîné. Ce dernier est tout le contraire de l'enfant prodigue: c'est un gars solide, responsable, sérieux, travailleur.

La parabole restera inachevée et c'est à nous d'imaginer la suite. Le fils aîné se laissera-t-il convaincre de se joindre à la fête? Les pharisiens aimeraient bien entendre la réponse pour s'y opposer. Il semble que Dieu restera pour eux déconcertant et insaisissable à cause d'un tel débordement d'amour.

(1) Il existe ici une variante. Plusieurs manuscrits grecs répètent au verset 21: “Prends-moi comme l'un de tes ouvriers”, la phrase que le fils avait préparée au verset 19. Mais la critique textuelle établit clairement que ces mots ne doivent pas être répétés: le père n'écoute plus...

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 29 mars, 5e dimanche de Carême C

“Personne ne t'a condamnée?”(1)

Les scribes et les pharisiens ont une seule intention: faire condamner Jésus. Ils savent qu'il aime les pécheurs et que ceux-ci l'aiment bien; mais le Maître s'est déjà montré plus exigeant que Moïse: “Qui regarde une femme et la désire a déjà commis l'adultère avec elle dans son coeur” (Matthieu 5, 28).

Une occasion inespérée se présente: une femme surprise en flagrant délit d'adultère. Selon la Loi de Moïse, l'homme et la femme doivent mourir, mais les pharisiens ne traînent que la femme jusqu'à lui!(2) Le Messie contredirait-il la Loi de Moïse et son propre Sermon sur la montagne? On s'attend à ce qu'il raisonne avec son coeur, encore une fois, à la manière de Dieu, dans le sens de la parabole du fils perdu et retrouvé entendue dimanche dernier.

Deux procès se déroulent, en fait, sous nos yeux: celui de la femme et celui de Jésus. Les deux pourraient mourir: l'une pour adultère, l'autre pour blasphème, s'il s'oppose à la loi donnée par Dieu à Moïse. Comme devant Pilate, Jésus choisit le silence. Il sera réhabilité, relevé et glorifié par Dieu et par l'Écriture. Le récit précise que “du doigt, il écrivait sur la terre.”(3)

Son silence évite à la femme l'humiliation du terrible procès qu'on voulait engager. Il ne lève même pas le regard sur elle; il s'est penché et il écrit. Comme certains persistent à l'interroger, il les renvoie à leur conscience: il sait que tous sont pécheurs aux yeux de Dieu. Il se baisse de nouveau pour écrire. On ne précise pas ce qu'il écrit. D'improbables accusations? Est-ce plutôt le doigt humain de Dieu qui inscrit sur notre terre la Loi nouvelle? Pour Jésus comme pour la femme, cette Écriture sera l'unique et la meilleure défense.

Enfin, cet épisode commencé dans une extrême violence, s'achève dans la paix la plus profonde. “Jésus resta seul avec la femme en face de lui.” La misère — notre misère — face à la miséricorde. La blessure ainsi présentée au regard de Dieu est aussitôt guérie: “Va, et désormais ne pèche plus.”

(1) Les plus anciens manuscrits grecs omettent ce récit de la femme adultère, qu'on trouve dans la plupart des traductions latines, parfois ailleurs en saint Jean ou même à la fin de l'évangile de saint Luc, auquel il semble appartenir. L'Église l'a toutefois reconnu comme canonique.
(2) Egraphen eis tèn gèn. Les traductions les plus récentes, dont le lectionnaire catholique canadien anglais, et un nombre croissant d'historiens, admettent simplement que Jésus écrivait.
(3) Comme bien des civilisations anciennes, la loi de Moïse était implacable: “Si l'on surprend un homme couchant avec une femme mariée, ils mourront tous deux également, l'homme qui a couché avec la femme, et la femme elle-même. Tu ôteras ce mal d'Israël” (Deutéronome 22, 22).

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 5 avril, Dimanche des Rameaux C

La passion et la mort à ciel ouvert

Aucun évangéliste n'a souligné autant que saint Luc la sérénité du Fils de Dieu face à la mort. Jésus déclare au début de ce long récit: “J'ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir! À deux reprises, il rend grâce au milieu de ses amis, puis il met devant eux, sur la table, son “corps donné” et son “sang répandu.” Conscient du sens de chacun de ses gestes en fonction de l'Alliance,(1) il ajoute: “Faites ceci en mémoire de moi.”

L'évangéliste admet pourtant que son obéissance totale, à l'heure décisive, lui est déchirante: “Pris d'angoisse, il priait... et sa sueur devint comme des gouttes de sang qui tombaient jusqu'à terre.”(2) Partout ailleurs, le Fils de Dieu fait preuve d'un grand calme et d'une complète assurance. Il prévoit chacun de ses mouvements, à chaque instant. Tout ce qu'il fait redira, pour la suite des âges, l'amour et la compassion de Dieu.

Il dit à Simon: “J'ai prié pour toi, afin que ta foi ne sombre pas.” La foi de Pierre, après la Pâque, sera le fondement même de l'Église. Saint Luc souligne en plus le regard de Jésus à la suite du triple reniement de l'apôtre.

Quatre fois, au long du récit, Jésus s'adonne à la prière. Il vit sa mort à ciel ouvert, dans un dialogue explicite et constant avec son Père. Il donne sa vie librement pour le monde et non pas à la suite d'une erreur humaine. D'ailleurs, le plus haut tribunal du pays, qui représente l'empereur, déclare à trois reprises qu'il n'a “trouvé en lui aucun motif de condamnation.”(3) Ce jugement est central pour saint Luc et pour l'ensemble des disciples.

Du côté du monde juif, l'évangéliste met en relief trois titres de Jésus: il est le Messie, le Fils de l'homme, et à la fin le Grand Conseil déclare d'une seule voix: “Tu es donc le Fils de Dieu?” L'affirmation repose sur la guérison du serviteur du Grand Prêtre, le pardon aux bourreaux qui “ne savent pas ce qu'ils font”, et surtout, l'entrée au paradis du larron qui meurt à ses côtés.

Une dernière image retient l'attention: Simon qui suit Jésus en portant sa croix. Voilà encore l'Église, puisque “le peuple, en grande foule, le suivait.” La mort de Jésus ouvre pour toute personne la porte de la vraie vie.

(1) La Nouvelle Alliance, ainsi que le nouveau peuple de Dieu, étaient déjà annoncés par Jérémie 31, 31-34.
(2) Les versets 43 et 44 mettent si bien en lumière l'humanité de Jésus à l'agonie et sa frayeur devant la mort que plusieurs manuscrits anciens ont préféré les supprimer.
(3) L'insistance est remarquable. Relire en Luc 23 les versets 4, 14 et 22.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 12 avril, Pâques C

Elles le cherchaient pour l'embaumer

Avant l'aube(1) du premier jour, des femmes apportent des aromates au tombeau. On ne saura leur nom qu'à la fin du récit: ce sont Marie Madeleine, Jeanne, Marie, mère de Jacques, et quelques autres.(2) Aucune n'a encore la foi; elles ignorent qu'après le sabbat, en pleine nuit, Jésus a vaincu les ténèbres.

Le tombeau est vide, mais elles n'ont aucune crainte jusqu'à ce que “deux hommes aux vêtements éclatants”, des messagers comme ceux qui révèlent les grandes actions de Dieu, leur posent la question que le Messie posa à Marie et Joseph, à douze ans, après avoir passé trois jours chez son Père: “Pourquoi me cherchiez-vous?” Saint Luc aime visiblement ce mot que les disciples entendront encore le jour de l'Ascension, dans les Actes des apôtres.(3) Ses parents l'ont cherché “dans la caravane”. Ses disciples, “en regardant vers le ciel”. Aujourd'hui, des femmes le cherchent encore... mais pour l'embaumer!

Les messagers leur redisent ce que Jésus a expliqué plusieurs fois depuis quelque temps: “Il faut(4) que le Fils de l'homme soit livré aux mains des pécheurs, qu'il soit crucifié et que, le troisième jour, il ressuscite.”(5)

En entendant cette histoire, les disciples la jugent ridicule(6) et refusent d'y croire. Le verset final (le verset 12), que beaucoup d'exégètes regardent comme une addition au texte écrit initialement par saint Luc, met en scène saint Pierre qui court au tombeau. Il en est “tout étonné”, ce qui est une autre manière de dire qu'il n'a pas la foi. Le récit initial de saint Luc, comme celui de saint Marc (16, 1-8), nous laisse insatisfaits: le sommet de cet évangile sera l'aventure des disciples d'Emmaüs.

La raison humaine est insuffisante pour accéder à la foi. Il faut d'abord reconnaître que l'Auteur de la vie existe et qu'il a relevé son Serviteur comme l'avaient annoncé les Écritures. C'est donc auprès de Dieu, et à l'écoute de sa Parole, qu'il faudra désormais chercher et trouver Celui qui est vivant.

(1) Nous nous attachons au texte de Luc 24, 1-12, proposé pour la vigile pascale de l'année C. Le texte grec parle de l'“aube profonde”. C'est la nuit, et la résurrection du Christ n'est pas sans rappeler la fête qui fut à l'origine de Noël, “Dies natalis solis invicti”, le jour de la naissance du soleil invaincu. Noël se dit en italien: Natale; en vieux français: Nael.
(2) Saint Luc a déjà attiré l'attention sur cet entourage féminin de Jésus incluant Jeanne, la femme de Kouza, l'intendant d'Hérode, en 8, 1-3.
(3) Voir en saint Luc 2, 49 et dans les Actes des apôtres 1, 10-11.
(4) En grec, dei, il faut, identifie le projet de Dieu et sa volonté à laquelle obéit le Messie.
(5) Saint Luc n'emploie pas ici le verbe egeirô au passif, “il a été relevé” (par Dieu) comme saint Matthieu et saint Marc, mais l'infinitif aoriste de anisthèmi: avoir relevé ou s'être relevé.
(6) Lèros, du verbe lèreô, déraisonner. Selon les dictionnaires: sornettes, délire, radotage.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 19 avril , 2e dimanche de Pâques C

La mission de paix et de pardon

Cet extrait de l'évangile est le plus célèbre entre tous: nous le lisons deux fois chaque année, le 2e dimanche de Pâques et à la Pentecôte. Saint Jean y raconte deux événements survenus à une semaine d'intervalle. Le soir de Pâques, le Christ apparaît aux disciples réunis derrière leurs portes closes, puis il revient voir Thomas. Il leur fait surtout le don de l'Esprit Saint.

Ce don présente trois volets. D'abord la paix. Au cours des longues années de persécutions qui ont précédé la rédaction de cet évangile,(1) les chrétiens ont vécu dans la peur et la méfiance. Les défections nombreuses leur ont sans cesse rappelé la fuite des apôtres après l'arrestation de Jésus. Dans ce contexte, le baiser de paix, comme rappel de la présence constante du Ressuscité, avait un sens beaucoup plus immédiat pour eux que notre signe de paix restauré par Vatican II.

Comme complément au don de l'Esprit, les disciples reçoivent la mission même de Jésus: il les envoie “comme le Père l'a envoyé”, pour réconcilier l'humanité avec lui. En conséquence, le troisième volet du don de l'Esprit est le pardon. Le pouvoir des disciples de pardonner et de retenir les fautes signifie en premier lieu, dans le vocabulaire sémitique de saint Jean, le discernement de la vraie foi et de l'incroyance: “L'oeuvre de Dieu, c'est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé.”(2) Ainsi l'Église soutenue par l'Esprit aura pour première fonction de reconnaître la foi, puis de pardonner et de réconcilier à la manière du Fils de Dieu.(3)

Dans la suite du récit, saint Thomas résiste une longue semaine avant d'accéder à cette foi authentique de la communauté chrétienne. Il répète avec beaucoup d'énergie et d'insistance qu'il n'y croira pas tant qu'il n'aura pas vu Jésus de ses yeux et touché de ses mains les marques des clous et de la lance.

Après avoir renouvelé le don de la paix, Jésus s'approche de son ami Thomas pour lui permettre de vérifier de ses yeux et de ses mains les traces de la souffrance et de la mort du Messie. Ce geste donne lieu à un sommet dans l'Évangile de saint Jean, la proclamation la plus claire et la plus engageante de la foi chrétienne: “Mon Seigneur et mon Dieu!”

(1) Les exégètes s'entendent de plus en plus pour dater cet évangile de la fin du 1er siècle. Ainsi le lectionnaire catholique américain, édition de 1991: “probably written in 90's.”
(2) Jean 6, 29. Notons aussi que, dans le langage sémitique, la juxtaposition de deux images — lier, délier — a pour but de mettre en relief l'image positive, c'est-à-dire ce pouvoir prodigieux de pardonner les fautes commises contre Dieu, et non pas tant celui de les retenir.
(3) Des exemples nous ont été proposés les 4e et 5e dimanches du Carême: la femme adultère (Jean 8, 1-11) et l'enfant prodigue (Luc 15, 11-32).

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 26 avril, 3e dimanche de Pâques C

Jésus qui les attend sur l'autre rive

L'évangile d'aujourd'hui ne semble pas appartenir au texte initial de saint Jean, qui se termine avec le vingtième chapitre.(1) C'est un récit de résurrection qui ressemble beaucoup à la pêche miraculeuse, en saint Luc 5, 1-11, aux appels des disciples, ainsi qu'aux six distributions de pains et de poissons.

Sept disciples sont réunis, un chiffre complet, et deux ne sont pas nommés. Comme pour le compagnon de Cléophas sur la route d'Emmaüs, ce sera à nous de les appeler Sophie, Jonathan, Christine ou Mélanie. Dans la barque de Pierre, tant que les disciples travaillent seuls dans les ténèbres de la nuit, leurs efforts restent vains. Mais dès que renaît la lumière, avant l'aube d'un jour nouveau, ils aperçoivent de loin Jésus qui se tient avec puissance sur l'autre rive.

Le parfait disciple, celui que Jésus aimait, est l'inspiration, l'âme et le coeur de la communauté johannique. Il voit avec les yeux de la foi le Maître qu'on imagine debout, puisqu'il a été relevé et ressuscité par Dieu. Il les a précédés sur l'autre rive, où il leur a préparé un repas de pain et de poisson.(2)

“C'est le Seigneur!” annonce saint Jean au chef des apôtres, dont le rôle est de convoquer l'Église, et dont la foi entraîne immédiatement une prise de décision. Avec l'enthousiasme que lui seul sait communiquer à l'ensemble des disciples, qui ont fait la traversée avec lui, il se jette à l'eau. Tous se souviennent du jour où saint Pierre s'est jeté à l'eau dans un geste de confiance spontané.

Pour le disciple que Jésus aimait, la foi paraît évidente. Elle l'est moins pour Pierre qui a renié son Maître trois fois après lui avoir déclaré: “Si tous viennent à tomber à cause de toi, moi, je ne tomberai jamais!” (Matthieu 26, 33) Jésus lui donne l'occasion de se reprendre. De la même manière qu'il l'a renié, Pierre lui redit trois fois avec insistance: “Seigneur, tu sais tout: tu sais bien que je t'aime.” Sur ce témoignage, Jésus lui confie ses brebis.

Voilà encore un thème central du quatrième évangile: l'amour est le lien essentiel entre Dieu et les croyants. C'est la communion entre l'Église et le ressuscité, comme entre les membres de la nouvelle famille du Christ. Quel est mon lien affectif avec ma communauté chrétienne et avec Celui qui offre le poisson et le pain comme il l'a fait jadis pour des foules, dans le désert?

(1) Jean 20, 30-31: “Il y a encore beaucoup d'autres signes que Jésus a faits... et qui ne sont pas écrits dans ce livre; ceux-là y ont été mis afin que vous croyiez que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu...”
(2) Le poisson, en grec IKhThUS (ou ICQUS), était utilisé comme symbole par les premiers chrétiens, car le mot donne les premières lettres de: Ièsous, Khristos, Theou ‘Uios, Sôtèr; Jésus, Christ, Fils de Dieu, Sauveur.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


3 mai, 4e dimanche de Pâques C

“Je suis le bon Pasteur”

Aujourd'hui, les chrétiens du monde sont invités à réfléchir sur le sens des vocations presbytérales, religieuses et missionnaires, et à prier pour qu'elles soient encouragées, soutenues et bien accueillies dans tous les milieux.(1) Le lectionnaire s'est ajusté à la demande du pape Paul VI, en 1964, et nous lisons donc, en cette année C, la troisième tranche du chapitre 10 de saint Jean sur le bon Pasteur.(2)

Au terme de son enseignement sur le vrai berger, Jésus explique les relations qu'il veut établir avec ses disciples. Il les connaît et eux le connaissent; il leur donne la vie et ils vivront donc éternellement; il affirme enfin que personne ne pourra les lui enlever, parce qu'il est un avec le Père.

Cette dernière parole l'identifie au Pasteur éternel, au Berger d'Israël et de tout l'univers (Ézékiel 34, 11-16; et Psaume 23). Le verset qui suit immédiatement notre lecture aide à en saisir toute la portée: les juifs veulent lapider Jésus en l'accusant de blasphème. Ils lui diront plus loin: “Si nous voulons te lapider, c'est parce que tu blasphèmes: tu n'es qu'un homme, et tu prétends être Dieu.” Jésus vient en effet de se révéler comme le vrai Berger qui est Dieu.

En plus, il emploie les mots de l'Exode 3, 3-5: 'Je Suis', le Nom divin révélé à Moïse au buisson ardent, auquel il ajoute un titre que prenaient les rois dans l'Orient ancien, et que la Bible attribuait généralement à Dieu: “Il nous a faits et nous sommes à lui, son peuple, le troupeau dont il est le berger.”(3) Cette double appropriation de titres divins fut très bien saisie par ses adversaires. Ils voulaient donc le lapider. Il faut comprendre en même temps que si Jésus cherche à prendre la tête du troupeau, cela suscitera la jalousie des bergers alors en fonction. Ils seront tentés de le supprimer.

L'important à retenir est le choix que Jésus nous propose: nous qui sommes le peuple dont il est le berger, nous devons entendre sa voix et le suivre. Ce n'est plus ici d'être ou non des membres du peuple choisi qui importe, mais d'écouter sa voix. Celles et ceux qu'il conduit, et à qui il donne la vie éternelle, écoutent sa Parole et le suivent chaque jour dans la fidélité.

(1) Le sens de cette journée a été établi par le pape Paul VI, en 1964, avant la fin du Concile.
(2) Pour l'année A: Jean 10, 1-10; l'année B: Jean 10, 11-18; l'année C: Jean 10, 27-30.
(3) Psaume 100, 3. On peut citer un grand nombre de phrases équivalentes. Par ailleurs, Dieu lui-même cherchera pour son peuple des pasteurs selon son coeur (Jérémie 3, 15), ce qui correspond bien au sens de la journée mondiale des vocations à la vie consacrée et au ministère presbytéral.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 10 mai, 5e dimanche de Pâques C

“Aimez-vous les uns les autres”

Dans le verset qui précède, saint Jean a mentionné que Judas est sorti alors qu'“il faisait nuit.” L'heure est venue: l'heure du combat des ténèbres et de la lumière, l'heure de la croix et de la gloire. Jésus sera élevé de terre, puis relevé par Dieu avant l'aube du premier jour. Enfin, il sera exalté auprès du Père. Le départ de Judas à la faveur des ténèbres déclenche la suite des événements. Un instant plus tôt, le Maître lui a lavé les pieds à lui aussi, comme aux autres disciples.(1)

Ce soir, il vit ses derniers moments auprès des apôtres. Le traître étant sorti, Jésus paraît soulagé, prêt à ouvrir son coeur: “Je vous donne un commandement nouveau: c'est de vous aimer les uns les autres.”

La langue grecque est plus précise que la nôtre pour parler d'amour. Il ne s'agit ici ni de l'amour passager ou idyllique (eidullion) entre un homme et une femme; ni de l'amour-désir, ni de l'amour-passion (éros); ni de la simple amitié (philia); ni du bonheur ou du plaisir d'aimer (philèdonos); ni même de l'affection sincère et légitime (agapèsis) entre deux amis. On pourrait ajouter qu'il s'agit encore moins d'un amour égoïste ou replié sur soi (philautos)!

Le commandement que Jésus qualifie de “nouveau” ce soir-là est de nous “aimer les uns les autres.” L'expression revient trois fois en trois lignes. La Bible a tiré du verbe agapaô un mot exclusivement biblique, agapè, qu'on a ensuite traduit en latin par la charité, un concept assez peu populaire dans une culture centrée sur l'épanouissement de soi. “Il n'y a pas de plus grand amour (agapè) que de donner sa vie pour ses amis”, enseigne le Fils de Dieu (Jean 15, 13). Mais comment nous “aimer les uns les autres”?

Nous sommes loin de l'amour humain gratifiant ou réconfortant, et beaucoup plus près de la douloureuse solitude et d'une difficulté de relations vécue face à un ex-conjoint, à un ex-ami, à l'instant où la haine pourrait soudain éclater.

Ce soir, un ex-disciple du Messie est sorti dans la nuit pour le détruire et déclencher sa Passion et sa mort. Jésus répond: “Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés” (Jean 15, 9). La mesure de tout geste authentiquement chrétien reste la personne du Père et son grand projet d'amour sur le monde. Il faut pardonner comme lui, aimer comme lui, être parfait comme lui. Mais depuis le soir du lavement des pieds, le plus humble des services est devenu l'ultime modèle d'amour pour l'ensemble des croyants.

(1) En saint Jean, le lavement des pieds remplace l'institution de l'Eucharistie. Cet exemple d'humble service sera le signe, le sacrement de la présence du Ressuscité parmi les chrétiens.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 17 mai, 6e dimanche de Pâques C

Dieu qui a fait chez nous sa demeure

L'évangile d'aujourd'hui pourrait être lu à l'Ascension ou à la Trinité tellement le mystère de Dieu y est explicite.(1) Parmi les paroles entendues le Jeudi saint ou en d'autres temps d'intimité entre Jésus et ses disciples, saint Jean, le théologien mystique, semble ici résumer l'essentiel d'un trait.

Les grands contemplatifs comme Thérèse d'Avila ou Jean de la Croix n'ont pu épuiser la logique de cette phrase que tout disciple se doit de connaître par coeur, en traduction exacte(2): “Si quelqu'un m'aime, il gardera ma Parole; et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure.” C'est la clé de toute relation d'intimité avec Dieu.

“Rabbi, où demeures-tu?” ont d'abord demandé deux disciples de Jean Baptiste. Ce n'est qu'en se laissant guider vers sa demeure qu'ils ont appris à le connaître. “Venez et voyez”, leur proposa le Maître, “et ils restèrent auprès de lui ce jour-là” (Jean 1, 38-39). Au moment où Jésus s'apprête à retourner dans l'intimité du Père, il complète cette révélation. Ce n'est pas pour s'éloigner de ses disciples qu'il retourne auprès de son Père. Au contraire, sa Présence et celle du Père — la célèbre Shékinah de l'Ancien Testament(3) — résidera au plus intime du coeur et de l'âme de toute personne qui l'aime. Voilà le résultat de l'amour et la définition même des vrais disciples.

En fait, Jésus n'était pas un simple itinérant sur terre. Selon saint Matthieu, il avait établi sa demeure aux frontières de Zabulon et de Nephtali.(4) Désormais, l'expérience d'une rencontre personnelle avec Dieu, au plus intime de son être, peut encore être quotidienne chez les amants de la Parole de Dieu.

Toute personne qui aime Jésus s'attachera de plus en plus à cette Parole, car il est le Verbe et la Révélation de Dieu. Pour quelle autre raison sommes-nous rassemblés ici chaque dimanche? Pour quelle autre raison aurions-nous fait de cette Parole la lumière de nos vies? “À qui irions-nous, lui demandera un jour Simon-Pierre, tu as les Paroles de la vie éternelle” (Jean 6, 68).

(1) Le commentaire du texte d'aujourd'hui déborderait le cadre limité de cette chronique. Nous nous en tenons au verset 23: l'inhabitation du Père et du Fils au coeur des croyants.
(2) Les premiers manuscrits grecs ne comportent ni majuscules, ni ponctuation, ni espaces entre les mots.
(3) La Shékinah, c'est la Présence de Dieu. Voir le commentaire du 3e dimanche du Carême de l'année B.
(4) Matthieu 4, 13. Katoikeô, fixer sa demeure. Oikia désigne une maison. Ici, l'image n'est plus celle de murs en pierre surmontés d'un toit. Monè signifie d'abord une halte, un lieu de séjour; puis la chambre, un lieu d'intimité. Monèn poieô signifie faire son lieu de séjour.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 24 mai, L'Ascension C

“Et levant les mains, il les bénit”

Nous avons lu les derniers versets de l'évangile de saint Luc, et comme première lecture, le début de son second volume. Loin d'être terminée, l'histoire se poursuivra dans la vie palpitante des nouvelles communautés chrétiennes. Avec l'Ascension, nous entrevoyons déjà la suite du récit.

Nous avons célébré ensemble la fête de Pâques. Nous nous souvenons que dès les premières lueurs de l'aube, des femmes ont trouvé le tombeau vide. Et comme aux grands moments de l'histoire, des messagers de Dieu sont venus annoncer la résurrection du Messie et en expliquer le sens. Mais les disciples ont commencé par rejeter unanimement cette explication: “Des propos délirants!” ont-ils déclaré (24, 11).

Le Ressuscité revient ici pendant l'“homélie”,(1) ce qui désigne initialement l'“entretien familier” de deux disciples sur le chemin d'Emmaüs, à la nuit tombante. Peu à peu, Jésus vient prendre l'initiative de cette homélie. Il explique les paroles des deux anges en y ajoutant ce qu'il avait lui-même révélé plusieurs fois aux disciples.

Dans un troisième temps, le Seigneur redit le même message: “les souffrances du Messie, sa résurrection le troisième jour, et la conversion proclamée en son nom pour le pardon des péchés à toutes les nations, en commençant par Jérusalem.” Il ajoute enfin: “C'est vous qui en êtes les témoins.”

La triple répétition d'un même message apparaît comme trois étapes du cheminement chrétien, ou trois degrés dans la foi grandissante des disciples.

Il y a d'abord la représentation du tombeau vide. À la première annonce de la résurrection, nous restons dans l'étonnement, comme saint Pierre. Puis nous prêtons l'oreille à l'homélie des compagnons d'Emmaüs. Avec eux, nous ouvrons les yeux et nous reconnaissons le Messie à la fraction du pain. Incorporés à notre tour à l'assemblée chrétienne, nous nous prosternons en reconnaissant(2) en elle notre Maître, Messie et Fils de Dieu. Enfin, nous recevons de lui notre mission.

Au terme de la célébration, à l'envoi de l'assemblée,(3) Jésus lui donne la bénédiction finale: “Levant les mains, il les bénit.” En réponse, la communauté bénit Dieu à son tour, à partir du Temple de Jérusalem. Ce début souligne le lien entre la première alliance et nos assemblées chrétiennes.

(1) C'est, dans le texte grec, un infinitif employé comme nom: egeneto en to omilein, il arriva pendant l'entretien.
(2) Proskuneô, adorer ou se prosterner, c'est le reconnaître comme Dieu et souverain Maître.
(3) En latin: missa est, elle est envoyée. Ainsi se termine la messe dominicale des premiers chrétiens.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 31 mai, La Pentecôte C

Un texte d'évangile des plus précieux

Depuis le Concile, le Lectionnaire propose un choix de lectures bibliques réparti sur trois ans.(1) Une exception: à la Pentecôte, nous répétons chaque année les trois mêmes lectures: Actes 2, 1-11; 1 Corinthiens 12, 24...34; et Jean 20, 19-23. Il y a encore le 2e dimanche de Pâques où, justement, nous reprenons chaque année Jean 20, 19-31.

Si la fréquence d'une proclamation indique l'importance d'une lecture biblique, voici sans doute le texte le plus précieux. Les abonnés de L'Église de Montréal en trouveront donc six commentaires publiés en trois ans.(2)

Mais on ne saurait trop le relire. Dans la vision théologique de saint Jean, Jésus accomplit aujourd'hui ses promesses. Dans le discours après la Cène, il a promis la paix que le monde ne peut donner et la communion de l'Esprit Saint. Dès sa première apparition aux disciples, le soir de Pâques, il réalise sa promesse, en leur faisant les dons conjoints de la paix et de l'Esprit.

Maintenant que l'Église est constituée et que les croyants ont reçu la lumière de l'Esprit, Jésus leur enseigne des réalités jusque là insaisissables, puis il leur confie sa propre mission: “Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie.” En complément d'une telle mission, il remet aux disciples l'extraordinaire pouvoir de pardonner ou de retenir les péchés.

Nous avons déjà souligné, il y a quelques semaines,(3) qu'en saint Jean, le péché, c'est l'incroyance. Ainsi le coeur de la mission sera d'inviter le monde à croire par un discours et par des actions crédibles. “Vous êtes le Corps du Christ”,(4)Première lettre aux Corinthiens 12, 27. Ce thème est longuement développé dans les épîtres. Voir surtout Romains 12, 4-8; 1 Corinthiens 12, 12-30; Éphésiens 4, 1-16. répétera saint Paul aux premiers chrétiens, avec beaucoup d'insistance.

Comme nouvelle famille du Christ, comme peuple et temple de Dieu, notre première tâche sera de remettre au monde les premiers dons du Christ à l'Église, et d'abord le pardon et la paix. Le message central d'aujourd'hui: nous ne pourrons transmettre ni l'un ni l'autre sans la prière constante pour obtenir cette paix véritable et l'assurance du pardon, don de l'Esprit.

(1) Le cycle de l'année A présente surtout l'Évangile selon saint Matthieu; le cycle de l'année B, celui de saint Marc; et le cycle de l'année C, celui de saint Luc. L'Évangile selon saint Jean est réparti sur les trois années, en particulier durant le temps du Carême et après Pâques.
(2) En 1996, pages 481 et 662; en 1997, pages 377 et 559; en 1998, le 19 avril, pages 479 et 635.
(3) Voir le commentaire du 2e dimanche de Pâques.

(4) Première lettre aux Corinthiens 12, 27. Ce thème est longuement développé dans les épîtres. Voir surtout Romains 12, 4-8; 1 Corinthiens 12, 12-30; Éphésiens 4, 1-16.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 7 juin, La Sainte Trinité C

“Ce qui appartient au Père est à moi”

Comment un homme de métier galiléen peut-il affirmer que tout ce qui est à Dieu lui appartient? Saint Paul a écrit dans sa lettre aux Romains (11, 33-34): “Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de Dieu!” Et il ajoutait avec admiration: “Qui a connu la pensée du Seigneur?” Celui qui vient de Dieu nous révèle ce mystère; mais des paroles de Jésus font sursauter les pharisiens, les sadducéens, les scribes et autres spécialistes des Écritures.

En fait, l'Ancien Testament a surtout parlé du Père et de l'Esprit de Dieu. Le Nouveau est trinitaire, comme la salutation tirée de 2 Corinthiens 13, 13: “Que la grâce du Seigneur Jésus Christ, l'amour de Dieu et la communion de l'Esprit Saint soient avec vous tous!” Pourtant, nous savons que la Bible ne parle pas de “Trinité”, et nous devenons alors plus conscients que toute théologie ne vaut qu'à défaut de meilleures métaphores.(1) D'ailleurs, il a fallu quatre siècles et plusieurs conciles(2) pour définir la réalité de Dieu dans les mots utilisés aujourd'hui.

L'évangile de saint Jean parle de la révélation de Jésus, qui nous a fait connaître ce qu'il a appris auprès du Père. Le soir du Jeudi saint, le Messie avait beaucoup de choses à dire! Des choses que les disciples ne pouvaient porter aussi longtemps que leur attention était tournée vers un règne temporel et terrestre. Il leur faudra la lumière de Pâques et la venue de l'Esprit Saint.

Ce dernier conduit les disciples “vers la vérité tout entière”, et puisque Jésus est lui-même la vérité, c'est vers la révélation intégrale du Messie de Dieu qu'il les dirige. Il leur fait comprendre non seulement ses enseignements mais les prophéties qui le concernent, le sens de sa venue, de sa mort, de sa résurrection, de son ascension, de son exaltation auprès du Père. En ce sens, l'Esprit complète en eux l'oeuvre du Messie; il assure l'achèvement de cette oeuvre.

“Et ce qui va venir, il vous le fera connaître.” Non pas en nous dévoilant l'avenir, mais l'Esprit donnera aux disciples de comprendre les événements du monde à la lumière de ce que le Christ a enseigné. Celles et ceux à qui était destiné cet Évangile de saint Jean avaient peut-être une conscience plus vive que les autres de la présence du Seigneur ressuscité au sein de la communauté. L'Esprit, témoin du Christ vivant, leur fera comprendre les tournants de l'histoire à la lumière de la vérité dévoilée par le Christ.

(1) Dire que le Verbe fut “engendré” par le Père nous fait réaliser à quel point la théologie est faite de métaphores. Quand nous disons, par exemple, qu'un enfant est “source” de joie, c'est aussi un transfert de sens, une métaphore.
(2) De la Résurrection au Concile de Nicée, en 325, puis à celui de Chalcédoine, en 451.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 14 juin, Le Saint-Sacrement C

Les quatre gestes de l'Eucharistie

Pour une lectrice ou un lecteur assidus de l'évangile, tous les indices font penser ici à l'Eucharistie. Jésus parle à la foule: c'est la liturgie de la Parole. “Il parlait du règne de Dieu et il guérissait tous ceux qui en avaient besoin.” Si quelqu'un entre dans cette célébration en s'estimant juste et bien portant, le Messie n'est pas pour lui. Qu'en est-il de nous? Il faut bien reconnaître qu'en hébreu, le nom de Jésus signifie “Yahvé sauve”.

L'action se déroule dans le désert, en souvenir du pain du ciel servi autrefois au peuple d'Israël, au temps de la première libération. Jésus apparaît donc comme le nouveau Moïse, le vrai Libérateur que nous reconnaissons encore aisément.

Il y a quelque années, des auteurs ont voulu faire de ce récit une parabole en action sur le partage fraternel. Suivant cette explication, Jésus aurait réussi à convaincre les gens de sortir leurs provisions et de partager ce qu'ils avaient. Pour attrayante qu'elle soit, cette fable est à rejeter.(1) Il y a beaucoup d'autres endroits dans l'évangile où Jésus enseigne la compassion, le partage des richesses, le souci et le service constants des plus pauvres. Quel est l'enseignement d'aujourd'hui?

La foule de 5000 hommes(2) qui vient d'écouter la Parole sur le Règne de Dieu et qui est maintenant attablée à l'invitation de Jésus et servie par les apôtres ne laisse aucun doute sur sa nature. La faim est d'abord symbolique, et Jésus écarte clairement l'idée d'“aller dans les villages et les fermes des environs pour y loger et trouver de quoi manger.” Il ne parle pas des nourritures terrestres. De la même manière, quand Jésus disait à la Samaritaine: “Si tu savais le don de Dieu”, il ne lui parlait pas que de l'eau du puits!

Au désert et au Cénacle, comme à Emmaüs, le Fils de Dieu pose quatre gestes: il prit du pain, il le bénit (rendit grâce), il le rompit et le donna à ses disciples. Les gestes sont facilement reconnus par les premiers destinataires de l'évangile de saint Luc comme par l'ensemble des lectrices et des lecteurs actuels.

Lorsque, partout sur la planète, le pain et le vin deviennent le Corps et le Sang du Christ ressuscité, alors se réalise le plus grand signe d'amour de tous les temps: là plus que jamais, Dieu se fait présent, il rachète et transforme son peuple.

(1) “Horse feathers!” répliquait avec indignation un exégète américain. Le rôle des commentateurs et des interprètes n'est pas d'altérer ni de transformer l'évangile!
(2) Ce récit est l'un des seuls où le mot “homme” a un sens exclusivement masculin. Andres, en grec, s'oppose à gunaikes, alors qu'anthrôpos désigne tout être humain, homme ou femme. En spécifiant andres dans la société juive, les lecteurs y voient 5000 chefs de familles, soit une très grande foule.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 21 juin, 12e dimanche du temps de l'Église C

Pour vous et pour moi, qui est Jésus?

Dès le premier chapitre de saint Luc (1, 66), tous les gens se demandaient au sujet de Jean Baptiste: “Que deviendra donc cet enfant?” Et plus tard: “Tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n'était pas le Messie” (3, 15). Au fil des événements, l'ambiance messianique grandit jusqu'à devenir palpable.

Les anges avaient dit aux bergers: “Aujourd'hui vous est né un Sauveur” (2, 11). Mais les gens de Nazareth se sont demandé: “N'est-ce pas là le fils de Joseph?” S'il pardonne les péchés, on se demande: “Quel est cet homme qui dit des blasphèmes?” (5, 21) Même Jean Baptiste lui fait demander: “Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre?” (7, 18) Devant la tempête apaisée, les apôtres s'étonnent encore: “Qui est-il donc?” (8, 25)

On sent que l'identité de Jésus est la question-clé du message évangélique. Dans les huit premiers chapitres de saint Luc, seuls les démons ont percé le mystère: “Je sais qui tu es!”(1) lui lance le démoniaque dans la synagogue. Ses disciples eux-mêmes le prendront surtout pour un libérateur politique.

Après un temps de prière et d'intimité avec son Père, le Messie pose la même question au groupe de ses disciples venus le rejoindre. Il leur demande dans un premier temps: “Pour la foule, qui suis-je?” On sent ici que la mort de Jean Baptiste a beaucoup impressionné les foules: c'est le premier nom qui leur vient à l'esprit. Élie, de son côté, représente la tradition prophétique dans la Bible, avec les célèbres miracles d'Élisée, au neuvième siècle avant notre ère, dans le second livre des Rois.

Jésus regarde ses disciples dans les yeux et les invite à rendre compte de leur foi. Pierre répond au nom du groupe: “Le Messie de Dieu.”

Cet échange marque un point tournant dans le récit, même si les activités du Maître demeurent inchangées. Désormais, un petit groupe de disciples réalise qu'il est l'envoyé de Dieu, le Messie de Dieu promis et attendu depuis des générations. Avec le récit de la Transfiguration, qui suit la lecture d'aujourd'hui, les disciples grandissent dans la foi: Jésus est vraiment le Messie. Mais cette réponse reste incomplète. Deux messagers devront leur expliquer de nouveau à Pâques: “Il faut que le Fils de l'homme soit livré aux mains des pécheurs, qu'il soit crucifié et que, le troisième jour, il ressuscite” (24, 7).

(1) Luc 4, 34. Ce qu'on traduit par je sais est une ancienne forme du verbe voir qui veut dire: je sais pour l'avoir vu. Mot à mot, oïda se tis eï, j'ai vu toi qui tu es. De ses yeux d'esprit, il peut donc “avoir vu” ou “connaître” celui qu'il déclare être, en vérité, “le Saint, le Saint de Dieu.”

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 28 juin, 13e dimanche du temps de l'Église C

“J'irai avec toi où que tu ailles”

Le lectionnaire nous met sur une bonne piste en rapprochant ce texte du livre des Rois. Comme Élie fut “enlevé” au ciel, Jésus, le nouvel Élie, sera “enlevé” de ce monde. Et le mot reviendra à l'Ascension. En se mettant en marche vers sa Passion, à Jérusalem, Jésus “durcit son visage”(1) comme l'a fait le Serviteur de Yahvé en Isaïe 50, 7: “J'ai rendu mon visage dur comme pierre.”

Les Samaritains l'ont rejeté, et s'ils refusent de l'accueillir, “le Fils de l'homme n'a plus où reposer la tête.” Souvenons-nous en passant qu'à deux reprises, Élie a fait descendre le feu du ciel sur ses adversaires (2 Rois, 1, 10 et 12). Les disciples veulent imiter le geste d'Élie mais Jésus s'y oppose, car il connaît le Père, qui préfère la conversion et le pardon au châtiment.

Suivent trois vocations, trois appels à “aller avec”(2) Jésus dans sa montée à Jérusalem. On traduit souvent par “suivre”, un mot qui fait difficulté puisque ce verbe, qui nous vient de la version latine, n'existe ni en hébreu ni en grec. En français, si quelqu'un suit, c'est qu'un autre le conduit ou le précède, ce qui est parfois le cas dans l'évangile. Mais l'image suggérée ici par le verbe akouloutheô est celle d'accompagner, d'être avec ou de marcher avec lui vers Jérusalem. C'est le sens d'être disciple.

Jésus a déjà dit aux fils de Zébédée qui voulaient, sans le savoir, les premières places avec lui au Golgotha: “Vous ne savez pas ce que vous demandez” (Marc 10, 38). Son Règne n'est pas ce qu'ils imaginaient. Les vocations suivantes indiquent trois difficultés de cet engagement aux côtés de Jésus.

Le premier candidat lui déclare, mot à mot, dans le texte grec: “J'irai avec toi où que tu ailles.” Jésus lui répond qu'avec l'opposition des Samaritains, le Fils de l'homme lui-même n'aura pas d'endroit où aller ce soir.

Le second est retenu par l'un des devoirs les plus sacrés de la loi d'Israël. Il ne pourra répondre à l'appel qui, selon la tradition d'Élisée, suppose une entière liberté et une réponse immédiate comme celle des premiers disciples. Pour Jésus, les “morts” représentent ici ceux qui n'ont pas la foi.

Le troisième ressemble encore à Élisée, qui voulait embrasser son père et sa mère avant de s'engager avec Élie. Jésus emploie l'image de celui qui met la main à la charrue en souvenir d'Élisée qui labourait avec ses boeufs lorsque Élie l'appela. Libre de tout, il sacrifia aussitôt ses boeufs avec leurs jougs.

(1) “Durcir son visage” est un hébraïsme qui exprime la détermination. La traduction du Lectionnaire: “Il prit avec courage la route de Jérusalem.”
(2) Les appels des premiers disciples, en Marc 1, 16-20, reproduisent cette vocation d'Élisée au premier livre des Rois 19, 19-21. Akouloutheô se conjugue avec le datif: il traduit le sens hébreu d'aller ou de venir avec.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 5 juillet, 14e dimanche du temps de l'Église C

“Priez le maître de la moisson...”

Après le déluge, la Genèse énumère, selon les versions, 70 ou 72 nations établies sur la terre (chapitre 10). C'est sans doute en pensant à toutes ces ethnies que l'auxiliaire très apprécié de l'Apôtre des nations rédige ces lignes. En fait, saint Luc est le seul des quatre évangélistes à rapporter cet épisode.(1)

Nous savons que plusieurs communautés chrétiennes ont été établies par saint Paul. Mais la lettre aux Romains (16, 1-16) mentionne en plus de nombreux collaborateurs laïcs qui s'efforçaient d'annoncer, avec les apôtres, la venue de Jésus et de son règne. Une telle initiative, nous rappelle saint Luc, vient du Seigneur lui-même. Il n'a pas “envoyé”(2) seulement les Douze, mais de très nombreux disciples, dont les noms, pour la plupart, ont été oubliés.

“La moisson est abondante.” Jésus propose en conséquence l'unique stratégie qui convienne à des croyants. S'il y a tant de peuples à moissonner, que les disciples ne se lancent pas dans l'action comme si le projet dépendait de leurs seuls efforts. C'est ici l'oeuvre de Dieu qui s'accomplit et c'est lui qui réalise son oeuvre avec nous. D'où la consigne encore essentielle aujourd'hui: “Priez donc le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers à sa moisson.”

Jésus demande aux disciples de ne rien apporter, d'aller pieds nus et de ne s'attarder à parler à personne en chemin. Ils devront souhaiter la paix et rester là où ils seront accueillis. Ils guériront les malades et annonceront le règne de Dieu. Si on les rejette, ils quitteront les lieux ostensiblement.

À leur retour, Jésus les assure que la vraie valeur de leur travail ne réside pas dans les pouvoirs miraculeux, mais dans l'acte lui-même d'aller au-devant lui et d'annoncer sa venue.

Ce texte nous pose une sérieuse question puisqu'en lisant ces lignes, nous pensons à quelques groupes qui vont de porte en porte en suivant certaines de ces directives et en proclamant un message d'exclusion et de salut personnel. La famille universelle qui représente, depuis les origines, le Corps du Christ a heureusement une meilleure expérience de la proclamation du Royaume.

Car les 72 premiers disciples n'ont pas connu que des échecs. L'annonce de la venue du Messie et de son règne a réussi. Les forces du mal ont reculé et la joie de la victoire identifie encore les messagers de la bonne nouvelle.

(1) De son côté, saint Matthieu (9, 37 — 10, 15) l'applique seulement aux Douze. Saint Luc (9, 1-6) a déjà raconté une première mission des Douze; il l'ouvre ici à l'ensemble des disciples.
(2) Le verbe apostellô, d'où viennent les mots “apostolat” et “apôtres”, signifie envoyer. Le mot réservé jusqu'ici aux Douze prend un sens beaucoup plus large: il s'applique à l'ensemble des chrétiennes et des chrétiens.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 12 juillet, 15e dimanche du temps de l'Église C

“Et qui donc est mon prochain?”

Voici une autre parabole propre à saint Luc, l'évangéliste de la bonté, de la miséricorde, du souci des pauvres, de l'accueil des païens et des exclus.

Selon son habitude, Jésus n'y va pas de main morte pour décrire ce qu'il ne faut pas faire: il choisit deux biblistes, deux spécialistes de la parole et du service de Dieu que nos tribunaux modernes condamneraient pour crime de “non-assistance à une personne en danger”. De leur point de vue, les deux auraient pu justifier leur “non-assistance” par le droit divin: en vertu de leurs fonctions, ils devaient conserver la pureté rituelle, et ne pas “toucher au sang”, qui avait selon la Loi un caractère sacré.

Jésus rejette fortement cette conception légaliste au profit de l'amour. Il répète la phrase célèbre du prophète Osée: “C'est l'amour que je désire et non les sacrifices.”(1) La parole de Dieu a déjà mis en lumière l'importance de la “pratique” dominicale, de la prière, du culte communautaire des chrétiens. Mais la parabole du bon Samaritain nous redit que la “pratique” du souci des pauvres et des blessés de la vie peut devenir prioritaire.

“Maître, que dois-je faire pour avoir part à la vie éternelle?” Ceci est au coeur de la bonne nouvelle. Alors la réponse apparaît dans toute sa force: Pensez aux gens qui vous font le plus peur ou qui vous répugnent le plus. Il importe de trouver les moyens de leur rendre sur la terre leur juste part de bonheur.

Le prêtre et le lévite sont passés à côté de l'essentiel et Jésus raconte que c'est l'hérétique, l'étranger, l'exclu qui a fait preuve de pitié. L'homme méprisé et impur, sur qui Jacques et Jean voulaient faire tomber le feu du ciel un chapitre plus haut (Luc, 9, 52-55), c'est lui qui vibre à l'unisson du coeur de Dieu.

“Et qui donc est mon prochain?” lui a demandé le légiste. Jésus nous enseigne qu'il nous appartient de devenir le prochain des autres. Comment? En étant “saisis de pitié” comme Dieu lui-même est “saisi de pitié” envers nous.

Ce verbe “splagkhnizomai” se retrouve dix fois dans le Nouveau Testament. Il vient de “splagkhna”(2), qui désigne les entrailles, le sein maternel, le coeur. Il s'applique au bon Samaritain, mais surtout à Jésus devant la détresse des blessés, des malades, des foules laissées comme des brebis sans berger.

(1) Osée 6, 6. Voir l'usage qu'en fait Jésus en saint Matthieu 9, 13; 12, 7; 23, 23.
(2) Saint Luc (2, 78) joint ce mot au verbe eleeô, d'où vient le Kyrie eleison. Cela donne: dia splagkhna eleous theou èmôn, grâce à la pitié, ou à la tendresse miséricordieuse de notre Dieu. C'est la clé du troisième évangile.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 19 juillet, 16e dimanche du temps de l'Église C

“Marie a choisi la meilleure part”

Dimanche dernier, le coeur de l'évangile était l'amour de Dieu et du prochain: il fallait devenir le prochain d'autrui en secourant un blessé au bord de la route. Or, Jésus dit aujourd'hui d'une femme assise à ses pieds, à l'écoute de sa parole: “Une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part: elle ne lui sera pas enlevée.” Ceci nous ramène à la question initiale de dimanche dernier: “Maître, que dois-je faire pour avoir part à la vie éternelle?”

Les 72 disciples ont dû se libérer de tout pour partir en mission. Le bon Samaritain a tout laissé pour secourir un blessé. Marthe s'est mise entièrement au service du Maître. Marie a tout mis de côté pour être à l'écoute de la parole de Jésus.(1) Et il affirme que c'est elle qui “a choisi la meilleure part”.

Il reproche à Marthe son agitation et son inquiétude. Rappelons-nous que les Samaritains ont refusé d'accueillir Jésus alors qu'elle se met à son service, selon le mot de saint Luc: “Une femme appelée Marthe le reçut dans sa maison.” Le coeur de l'évangile est-il dans le service du Christ? “Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces petits qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait” (Matthieu 25, 40). N'est-ce pas là la clef du jugement?

Devant le bonheur attribué à sa Mère, Jésus répondra: “Heureux plutôt ceux qui entendent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique” (Luc 11, 28). Écouter cette parole de Dieu et la mettre en pratique, c'est bâtir sur le roc (6, 47-48), c'est devenir la bonne terre où le grain “a porté du fruit au centuple” (8, 8 et 15). Écouter la parole de Dieu, c'est le point de départ, l'acte fondamental de toute personne qui veut être disciple.

Au lavement des pieds, qui est un sommet dans l'évangile, Jésus enseigne que l'humble service est au coeur de la vie chrétienne. Puis il déclare: “C'est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j'ai fait pour vous” (Jean 13, 15). Il ajoutera, quelques versets plus loin: “C'est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres” (13, 34).

Ainsi, l'amour de Dieu et l'amour fraternel, l'humble service des autres, et en particulier de celles et de ceux qui sont privés sur terre de leur juste part de bonheur, est au coeur du message chrétien. Mais saint Luc soutient aujourd'hui que la meilleure part, c'est encore de nous mettre attentivement à l'écoute de la parole de Dieu pour la comprendre et en vivre.

(1) Souvent (5, 1; 8, 11 et 21; 11, 28) saint Luc identifie “parole de Jésus” et “parole de Dieu.”

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 26 juillet, 17e dimanche du temps de l'Église C

“Père, que ton nom soit sanctifié...”

On pourrait s'étonner de ce que le Lectionnaire du dimanche ne présente jamais le Notre Père de saint Matthieu (6, 9-13), celui que nous récitons par coeur, mais seulement celui de saint Luc (11, 2-4) qui ne contient que cinq demandes au lieu de sept. Il y manque la troisième: “Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel”, et la dernière: “Mais Souvent (5, 1; 8, 11 et 21; 11, 28) saint Luc identifie “parole de Jésus” et “parole de Dieu.”délivre-nous du mal.”

On admet généralement que saint Matthieu et saint Luc connaissaient le texte de saint Marc, rédigé une dizaine d'années plus tôt. Il semble que les deux disposaient aussi d'une “source” qui ne nous est pas parvenue. Nous pouvons l'identifier à partir de ce que saint Matthieu et saint Luc ont en commun. Le Notre Père en fait partie. Mais d'où viennent les variantes?

Nous aimerions tout savoir sur la composition des évangiles au premier siècle, mais nous sommes limités à des hypothèses souvent incertaines. Les deux semblent avoir remanié le récit de saint Marc et la “source” commune en fonction des besoins de leur communauté. Le premier écrivait pour des juifs convertis; saint Luc s'adressait à une communauté issue du paganisme.

Mais comment et pourquoi saint Luc aurait-il “abrégé” le Notre Père? Certains disent que cela vient d'une différence très ancienne dans la liturgie primitive. Une chose est sûre, c'est que saint Luc parle davantage de la prière: “Un jour, Jésus était en prière.” Les disciples doivent donc attendre qu'il ait terminé.

Et tout de suite après cet enseignement du Notre Père, il insiste sur la prière de demande, une demande insistante comme on le voit dans la parabole de l'ami qui vient la nuit pour obtenir trois pains à force de sans-gêne. L'enseignement est clair: c'est la prière confiante et persévérante.(1)

Saint Luc reviendra sur ce thème au début du 18e chapitre: “Jésus dit encore une parabole pour montrer à ses disciples qu'il faut toujours prier sans se décourager.” C'est l'histoire du juge inique et de la veuve importune, qui est encore une parabole propre à saint Luc, sur le thème de la confiance et de la persévérance dans la prière. À l'exemple de Jésus, tout disciple doit y consacrer un temps appréciable, et ne jamais se lasser.

Le prière, dans l'enseignement de Jésus en saint Luc, c'est un temps mis à part pour une activité propre aux croyantes et aux croyants, c'est le temps d'une relation explicite avec Dieu, reconnu comme un Père plein d'attention et d'amour.

(1) La magie n'a pas sa place dans la prière chrétienne, mais la persévérance est toujours de mise.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 2 août, 18e dimanche du temps de l'Église C

Choisir des objectifs à ciel ouvert

Voici un autre récit propre à saint Luc. Un homme en difficulté prie Jésus de régler en sa faveur une question d'héritage. C'est le genre de prière que Jésus n'écoute pas.(1) Nous reconnaissons ici deux grands thèmes qu'affectionne saint Luc. C'est d'abord l'importance de la vraie prière, dont il a été question la semaine dernière, et qui pourrait être la première pointe du récit d'aujourd'hui. C'est ensuite une invitation au détachement qui repose sur la claire vision de l'horizon terrestre où nous vivons, et qui implique, aux yeux de saint Luc, une option prioritaire à l'égard des plus pauvres.

Choisir des objectifs à ciel ouvert, c'est bien mesurer les enjeux de notre existence humaine. Jésus se tourne vers la foule et lui enjoint fortement de se garder de toute âpreté au gain. Et comme il le fait souvent, il crée alors une parabole sur le choix des biens durables face à des valeurs sans avenir.

Nous connaissons tous des gens devenus riches à force de talent et de travail. D'autres ont reçu leur fortune en héritage et l'ont développée en l'administrant sagement. Ce sont souvent des gens ouverts et généreux.

Avec un humour bien méditerranéen, Jésus brosse ici le portrait du parfait matérialiste doublé d'un parfait égoïste. Cet homme cherche le bonheur dans ses propres décisions, à partir de ses forces à lui, en vue de son profit à lui, et pour son unique bien-être: “Je sais... Je vais... j'en construirai... j'y entasserai... je possède... Je me dirai...” Il répète: “Ma récolte, mes greniers, mon blé...”! Mais à quoi lui servent tous ses calculs et toutes ses prévisions? C'est en vue de ses priorités: “Repose-toi, mange, bois, jouis de l'existence!”

La parabole se termine par une phrase terrible: “Mais Dieu lui dit: “Tu es fou! Cette nuit-même, on te redemande ta vie.” Il ne s'agit pas ici de la folie au sens biblique, qui est le rejet de Dieu et la négation de son existence, comme le dit le Psaume 14: “Le fou dit en son coeur: il n'y a pas de Dieu!” Môroï (fous), ce sont les pharisiens qui rejettent le Christ (Matthieu 23, 17). Môraï, ce sont les jeunes filles qui attendent l'époux sans réserve d'huile (Matthieu 25, 2). Saint Luc emploie ici le mot aphrôn, avec le a privatif, qui veut dire “sans sagesse”. C'est l'homme qui a gâté toute son existence par un manque d'intelligence. Il aurait dû s'arrêter et mieux définir ses choix!

(1) Jésus le renvoie à la compétence du législateur, rendant à César ce qui est à César (Marc 12, 17). Voir Gaudium et spes, 43 et 76. Sur le droit d'aînesse et l'héritage à cette époque, voir le Deutéronome 21, 17.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 9 août, 19e dimanche du temps de l'Église C

Se libérer pour chercher le Royaume

À mesure que Jésus avance vers Jérusalem, son message devient plus précis. Nous restons au coeur de l'évangile; et la Passion et la croix, puis le retour du Christ restent en toile de fond. Nous avons vu dimanche dernier qu'un jour, l'abondance des richesses ne servira plus. Nous lisons aujourd'hui trois paraboles sur l'attente, puis sur le retour du Maître au moment fixé.

Jésus veut libérer ses disciples de bien des préoccupations, mais pas pour qu'ils vivent dans l'oisiveté et la paresse. Saint Paul comprendra bien ce message: “Mettez-vous, par amour, au service les uns des autres.”(1) Mais comment y parvenir? En saint Luc, l'attachement du coeur humain à Dieu et à son Règne passe par la pauvreté, par le détachement effectif des biens du monde visible. La richesse s'oppose, en alternative, à l'amour de Dieu et à l'accueil de son Règne. Et donc, “vendez ce que vous avez et donnez-le en aumône.”

Dans l'Ancien Testament, l'aumône était l'une des grandes pratiques de la piété juive, comme le jeûne et la prière. L'égoïste, qui ne travaille que pour bien s'installer dans le monde présent, a peu de chances d'accéder à la rétribution du Créateur, car l'aumône est la clé du coeur de Dieu. Ézékiel a écrit (18, 5-9): “L'homme qui donne son pain à celui qui a faim et un vêtement à celui qui est nu... un tel homme est vraiment un juste, il vivra à coup sûr, dit le Seigneur Dieu.” Et l'auteur du livre des Proverbes (28, 27): “Donner au pauvre, ce n'est pas se priver; mais l'abondante malédiction à celui qui en détourne les yeux!” Vendre ce qu'on a, distribuer ses biens, c'est jouer à qui perd gagne, c'est surtout faire passer le Règne de Dieu avant tout.

Il faut se libérer de l'attachement à son profit personnel en vue de bâtir le Règne de Dieu. Comme la vie éternelle, ce Règne n'est pas une conquête, c'est un don gratuit en vue duquel il faut se laisser émouvoir et ouvrir son coeur.

D'où le rôle de l'intendant, qui est un serviteur lui aussi, plus proche des volontés de son Maître. Il sera au service des domestiques sans en abuser, car il devra, un jour, rendre compte de sa gestion. Il est clair qu'en écrivant ces lignes, saint Luc pense aux grands-prêtres et aux chefs religieux d'Israël qui ont fait condamner Jésus. Il pense aussi aux nombreux chefs des Églises établies pour la suite des âges. En fait, tous les disciples sont responsables de la mission. Par l'évangile, ils connaissent bien les volontés de leur Maître, et ils devront répondre de leurs actions lors de son retour.

(1) Galates 5, 13. Se mettre en tenue de service, afin de devenir riche pour Dieu (Luc 12, 21).

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 16 août, 20e dimanche du temps de l'Église C

Sur le feu, le baptême, et la division

Saint Luc nous rapporte aujourd'hui trois paraboles sur un feu que Jésus est venu apporter, sur un baptême qu'il doit recevoir et sur la division qu'il entraîne. Nous sommes toujours dans la grande montée vers Jérusalem.

Ce feu, “comme je voudrais qu'il soit déjà allumé!” Ce n'est pas le feu du ciel que le prophète Élie fit descendre sur les Samaritains.(1) Dans la Bible, le feu représente souvent Dieu lui-même qui était là, dans le buisson ardent, lors de la révélation à Moïse (Exode 3, 2), ou au désert, dans une colonne de feu.(2) Le feu représente aussi le jugement divin qui purifie les bons et qui consume les mauvais. Saint Luc a repris ce thème du jugement par le feu.(3) Au terme de son évangile, le feu symbolise l'enthousiasme qui brûle au coeur des disciples d'Emmaüs, mais aussi l'Esprit Saint venu à la Pentecôte, sous la forme de langues de feu (Actes 2, 3 et 10).

Saint Luc ne donnant pas d'interprétation précise, les exégètes ne s'entendent pas ici sur le sens de la phrase. Les bons prédicateurs parlent surtout du feu de l'amour et du feu du jugement. Car cela rappelle la phrase de Jean Baptiste: “Lui vous baptisera dans l'Esprit Saint et dans le feu” (Luc 3, 16).

L'image du baptême est plus claire. Baptiser, en grec, veut dire immerger. Au terme de sa montée à Jérusalem, Jésus sera en effet immergé dans la douleur, l'humiliation, la mort et le tombeau. “Je dois”, c'est la formule mystérieuse qui indique son destin, sa vocation humaine, ou le projet du Père. Pour les premiers chrétiens, qui se disaient “baptisés dans la mort de Jésus” (Romains 6, 3), c'est sans doute l'image qui venait le plus spontanément à l'esprit.

Quant à la troisième image, celle de la division, elle était l'expérience quotidienne de la première génération chrétienne. Une conversion entraînait le plus souvent le rejet de la famille et de la société. Vers 740 avant notre ère, le prophète Michée écrivait une phrase semblable: “Car le fils insulte son père, la fille se dresse contre sa mère, la belle-fille contre sa belle-mère, chacun a pour ennemis les gens de sa maison” (7, 6). Jésus, ayant lui-même été rejeté par les gens de son village, en fut conscient: l'option pour le Règne de Dieu devait passer avant les liens familiaux les plus sacrés et les plus chers.(4)

(1) 2 Rois, 1, 10 et 12. C'est le geste que voulaient reproduire Jacques et Jean en saint Luc 9, 54, et auquel Jésus s'est opposé.
(2) “Yahvé marchait devant eux, la nuit, dans une colonne de feu, pour les éclairer” Exode 13, 21.
(3) Par exemple, en 3, 9 et 17; en 9, 54, et en 17, 29. D'où le célèbre Judicare per ignem.
(4)Saint Luc y revient à plusieurs reprises: 9, 59-62; 14, 26; 18, 29.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 23 août, 21e dimanche du temps de l'Église C

S'efforcer d'entrer par la porte étroite

Saint Luc nous rappelle une fois de plus que Jésus poursuit sa “marche vers Jérusalem”, la ville “qui tue les prophètes”,(1) le lieu où le Messie doit mourir et ressusciter, et d'où l'évangile devra rayonner sur toute la terre.

Nous sommes maintenant loin des foules qui se pressaient autour de Jésus pour écouter sa parole au bord du lac (5, 1; 6, 17) ou pour la distribution des pains (9, 14). Dès qu'il parle de la croix, ses disciples se font rares, surtout parmi les juifs. Il restera un “petit troupeau” (12, 32) issu en grande partie du paganisme. C'est la communauté chrétienne à laquelle saint Luc s'adresse.

Une question se pose: “Pourquoi sommes-nous si peu nombreux?” Elle est posée par une personne anonyme, dans un lieu indéterminé. Et le Messie répond d'une manière qui est bien la sienne, en allant toujours au-delà des préoccupations et de la pensée des gens. Le rédacteur semble avoir réuni diverses paroles de Jésus, agencées dans une conversation typique du Maître.

Ce dernier aurait pu répondre: “Très peu le seront.” Les gens auraient répondu: “Si nous avons vraiment si peu de chance, vaut-il la peine de faire tant d'efforts?” Il aurait pu dire: “Tous seront sauvés quoi qu'il advienne.” Et les gens en auraient conclu: “Alors, pourquoi nous y efforcer?”

Jésus reprend donc l'image traditionnelle d'un banquet ouvert à toutes les nations (Isaïe 25, 6-9). Et il répond en substance: “Au lieu de poser ces questions théoriques, efforcez-vous!” La traduction française est faible ici. Le verbe agônizô ne décrit pas un simple effort rempli de bonne volonté. Jésus nous invite à la lutte, à une bataille, à un combat dans lequel chaque chrétien, chaque chrétienne doit engager toutes ses forces, toutes ses énergies. “Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite, dit-il, car beaucoup chercheront à entrer et ne le pourront pas.” Il faut accueillir le don de Dieu qui ne ressemble en rien à un vaste portail où l'on entre sans même s'en rendre compte.

Le Royaume est un don. Il faut relire ici d'autres textes: “Dieu, notre Sauveur,... veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité” (1 Timothée 2, 3-4). Nul n'est exclu. C'est le grand thème de saint Marc, qui souligne à chaque fois les efforts de Jésus pour réintégrer les exclus à l'intérieur d'une grande et même famille.

(1) Voir, aussitôt à la suite de l'évangile d'aujourd'hui, les versets 33 et 34.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 30 août, 22e dimanche du temps de l'Église C

Pourquoi le pharisien l'a-t-il invité?

Saint Luc raconte plus souvent que les autres les repas du Messie, qui a distribué les pains à Bethsaïde, qui est allé manger chez Lévi, chez Simon le pharisien, à la maison de Marthe, d'un pharisien, d'un chef des pharisiens, de Zachée; puis à la dernière Cène et, après Pâques, à Emmaüs et à Jérusalem. Certains de ceux qui l'ont invité en ont sûrement conservé un souvenir tenace, car il leur a fait plusieurs reproches bien difficiles à oublier.

“Un jour de sabbat, Jésus était entré chez un chef des pharisiens pour y prendre son repas.” Le repas du sabbat était le plus souvent une fête joyeuse, où tout était préparé la veille. Mais pourquoi le pharisien a-t-il invité Jésus? Pour faire contester sa manière d'observer la loi, ou pour voir un hydropique guéri chez lui le jour du sabbat? A-t-il apprécié les remarques de Jésus aux invités allongés aux premières places? Connaissait-il les sévères accusations portées contre les pharisiens et les docteurs de la Loi lors d'un précédent repas chez un autre pharisien?(1) Le moins qu'on puisse dire est que le prophète de Nazareth était un invité assez peu diplomate, peu flatteur, et quelque peu encombrant.

Nous savons que Jésus et un petit nombre de disciples montent actuellement à Jérusalem, où il sera crucifié. Il n'a plus rien à gagner de ses adversaires. Son discours est aussi incisif que les reproches de Jean Baptiste au roi Hérode, déjà prêt à le faire décapiter dans sa prison. Mais en fait, Jésus n'est pas impoli, il ne fait que proclamer dans toute sa rigueur la Loi nouvelle du Règne de Dieu. Il tiendra le même discours à ses disciples, le Jeudi saint.

Au moment de ce dernier repas d'adieu, les disciples “en arrivèrent à se quereller: lequel d'entre eux, à leur avis, était le plus grand?” (Luc 22, 24) “Moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert”, dit-il. C'est le même message que celui d'aujourd'hui: ne pas chercher les premières places, se mettre au service d'autrui, et surtout donner sans rien attendre de retour.

Il est bon de nous rappeler qu'une règle des Esséniens de Qumran précisait: “Que nulle personne frappée d'une tare humaine n'entre dans l'assemblée de Dieu.” Ils ne fréquentaient ni les pauvres ni les étrangers; ils n'entraient même pas dans le Temple, de peur d'encourir une impureté légale.

Le Messie dit au contraire que les exclus, les infirmes, les pauvres, les méprisés, les malades, les derniers, les honteux, seront les premiers invités à la table du Royaume. Nous y trouverons place avec eux, si seulement nous leur tendons la main.

(1) Voir en Luc 11, 37-54 quelles accusations Jésus leur adresse et la réaction des invité: “Insensés!... Malheureux êtes-vous, pharisiens... Vous aussi, les docteurs de la Loi...!”

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 6 septembre, 23e dimanche du temps de l'Église C

Faudrait-il haïr(1) son père et sa mère?

“De grandes foules faisaient route avec Jésus” vers Jérusalem. Dans une vision prophétique, le Messie se tourne vers nous qui formerons son Église de l'avenir et qui désormais “irons avec” lui. Il a des choses essentielles à nous dire. En plus, ce texte de saint Luc a gardé des expressions d'origine qui nous donnent accès à des mots et à des images typiques du temps de Jésus.

Sa langue maternelle, l'araméen, n'ayant pas de comparatif, Jésus emploie le verbe “haïr” pour exprimer avec force qu'il faut “aimer moins que lui” son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et soeurs — ceux et celles qui représentent les liens affectifs les plus sacrés — de même que sa propre vie. La version du Lectionnaire a adopté ici l'interprétation proposée par saint Matthieu (10, 37): il faut “aimer mieux”, c'est-à-dire préférer Jésus à toute autre personne au monde.

Sachant qu'il approche de Jérusalem, où il fera le sacrifice de sa vie, le Messie prend de plus en plus conscience de sa mission unique et du mandat exceptionnel que Dieu lui a confié. Le rôle divin qui est le sien entraînera pour toujours des liens affectifs qui devront l'emporter sur tout le reste.

D'où les quatre enseignements qui en découlent. D'abord, la décision d'être disciple, ou de “faire route avec Jésus” vers sa mort et sa résurrection, est un projet majeur qui doit engager les forces vives de chaque disciple. On ne se met pas “en marche vers Jérusalem” avec le Christ par accident ou par distraction: pour y arriver, il faut prendre sa croix, comme Simon de Cyrène.

Jésus décrit ensuite un homme assis qui compte des cailloux(2) avant de commencer à construire la tour de ses rêves. Avant l'existence des bouliers, aligner des cailloux sur une table était la méthode la plus communément suivie pour en arriver à des calculs précis. Il faut, en ce cas, bien évaluer ses projets.

De la même manière, partir en guerre avec dix mille hommes contre un adversaire qui en a vingt mille est sans doute une décision devant laquelle il faut réfléchir sérieusement. Personne ne relèverait un pareil défi à la légère.

Le dernier paragraphe illustre encore un choix de préférence. Nul ne peut “faire route avec Jésus” vers sa mort et sa résurrection en s'installant confortablement sur la terre. C'est un détachement qu'il faut choisir avec détermination!

(1) L'amour que réclame le Fils de Dieu doit surpasser nos liens les plus chers. De plus, l'hébreu n'exprime pas comme nous les comparatifs: aimer plus, ou aimer moins. Saint Luc prend ici le verbe miseô, haïr, pour exprimer, dans la langue du pays de Jésus, un degré moindre d'amour.
(2) Le verbe compter, psèphizô en grec, vient de psèphos, un petit caillou arrondi par l'érosion. En médecine, on parle aussi de “calcul” biliaire, rénal, etc.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 13 septembre, 24e dimanche du temps de l'Église C

Dieu: le joyeux berger qui fait la fête

La plus célèbre des paraboles de la miséricorde, celle du Père miséricordieux, a déjà été lue et commentée(1); il reste à expliquer les deux premières.

Au début de ce chapitre, des pharisiens et des scribes — qui ne comprennent jamais rien — critiquent l'action de Jésus: “Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux!” Leur reproche rappelle la phrase: “Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive.”(2) En d'autres mots, Dieu aime, et sa plus grande joie est de faire vivre.

Nous connaissons bien, par ailleurs, la figure biblique du roi-berger: c'est dans la Bible l'une des plus belles images de Dieu. Au verset 7, Jésus rafraîchit cette image en comparant son Père à un joyeux berger qui vient de faire la fête avec ses amis, après avoir retrouvé une seule brebis perdue.

La scène proposée nous laisse imaginer un jeune berger agile et fort, débordant d'énergie, qui va pieds nus dans les broussailles et qui court à droite et à gauche. Il se penche, regarde, appelle, jusqu'à retrouver la bête étourdie qui a quitté le troupeau. Au lieu de la battre ou de lui exprimer sa mauvaise humeur, il la porte allègrement sur ses épaules. Il n'est pas irrité; il n'est pas fatigué: il est infiniment heureux! Et il reste éternellement jeune...

Le Père céleste ainsi présenté par son Fils est l'Être le plus attachant de la terre et du ciel: un berger en santé, au large sourire et à la joie débordante, plein de vitalité, de fraîcheur, de candeur, de générosité, de spontanéité. Comme David qui dansait, tout joyeux, au milieu de son peuple (2 Samuel 6, 5).

L'amour de Dieu, semble-t-il, n'est pas à l'image de notre stricte rationalité. Dieu aime d'affection spontanée, quasi instinctive. Son attention se tourne tout droit vers celles et ceux, parmi ses enfants, qui se sont éloignés des autres. Les ramener à lui sera sa plus grande joie.

La drachme perdue et retrouvée, c'est la même histoire racontée au féminin, à travers les petites joies quotidiennes de la vie paysanne. Une femme a perdu une pièce d'argent et elle a raconté sa mésaventure à ses voisines. Voici que la joie, chez les anges de Dieu, se compare à la sienne, quand elle revoit ses amies après avoir retrouvé cette drachme qu'elle avait perdue.

(1) Luc 15, 11-32, le 4e dimanche de Carême. On l'appelle aussi la parabole de l'enfant prodigue.
(2) Ce verset d'Ézékiel 33, 11, semble avoir beaucoup frappé l'imagination de l'évangéliste. Trois versets de son chapitre 15 en sont visiblement inspirés: 7, 10 et 32.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 20 septembre, 25e dimanche du temps de l'Église C

Un gérant malhonnête, mais habile...

Jésus ne nous propose pas en exemple à imiter ce fait divers, qui est probablement survenu à son époque, en Galilée. C'est un récit destiné d'abord à stimuler la réflexion. En fait, le dictionnaire hébreu traduit le mot mashal — au pluriel meshalîm — par fable, parabole, proverbe, devinette ou énigme.

Le gérant d'une entreprise a donc imaginé une brillante astuce pour se tirer d'affaires lorsque le propriétaire allait le mettre à la porte. Rapidement, il a fait aux créanciers une offre capable de lui assurer sa subsistance pour l'avenir. Jésus ne dit pas: “Allez, et faites de même!” Il observe seulement que “le maître fit son éloge.” Après un mouvement de colère, sans doute, il a trouvé l'idée géniale. Jésus nous invite donc à réfléchir sur notre gestion.

Comment se faire des amis avec l'argent trompeur, dont l'évangile selon saint Luc, en particulier, dit tant de mal? Plus que les trois autres, il défend les pauvres et fustige l'argent. Les disciples n'en apporteront pas avec eux en mission (9, 1-6). Jésus est envoyé “porter la bonne nouvelle aux pauvres” (4, 18). Il dit: “Bienheureux, vous les pauvres, le royaume de Dieu est à vous!” (6, 20) Et à l'homme riche: “Vends tout ce que tu as, distribue-le aux pauvres et tu auras un trésor dans les cieux!” (18, 22) Dimanche prochain, un riche ira au châtiment alors que Lazare se réjouira sur le sein d'Abraham (16, 19-31).(1)

La clé de ce texte est: “Si vous n'avez pas été dignes de confiance avec l'argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable?” La propriété privée, dans l'évangile, ne permet pas à chaque individu d'en faire ce qui lui plaît. Il devra répondre de sa gestion, car: “Dieu a destiné la terre et tout ce qu'elle contient pour l'usage de tous” (Gaudium et spes, no 69).

Ici, le gérant est pressé par les événements: il doit prendre une décision rapide. Dans la montée vers Jérusalem, c'est encore l'urgence que Jésus ne cesse de souligner. Pour entrer dans le Règne de Dieu, il faut sans tarder que l'argent devienne un instrument de paix, de fraternité, de partage et de bonheur entre tous.

À mesure que Jésus et ses disciples approchent de Jérusalem, le Règne est donc à portée de la main. Mais le temps est court et l'objectif est toujours le même: si l'on veut se mettre en route à la suite de Jésus, il faut se détacher de ses biens matériels et les partager. Ce jour-là, Dieu sera le seul Maître.

(1) Ce thème est particulièrement sensible dans une lecture suivie de l'évangile selon saint Luc.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 27 septembre, 26e dimanche du temps de l'Église C

Il n'avait pas vu le pauvre à sa porte

Voici l'une des paraboles les plus spectaculaires. Nous sommes au shéol tel que l'imaginaient les juifs: le séjour des morts, avec des corps comme le nôtre, avec des doigts, une langue, le feu et l'eau, avec une fournaise d'où le riche peut apercevoir de loin les élus et converser avec son père Abraham.

Inconsciemment, avec toute sa richesse, cet homme s'est fermé le coeur à Dieu et aux autres. L'enfer où il souffre ne fait que prolonger ses choix d'ici-bas. En s'ouvrant à l'amour et au partage, il aurait tissé des liens éternels; mais il a préféré la richesse à l'amour, et il a creusé autour de lui un abîme infranchissable.

Le riche de la parabole n'a pas de nom. Comme pour le riche en saint Luc 18, 18-23 ou le second disciple d'Emmaüs en saint Luc 24, 13-33, on pourra l'appeler Claude, Lyne, Lucie ou Martin. Par distraction, il n'a pas vu la détresse du pauvre. Il n'a pas tué, il n'a pas volé, il n'a pas commis le mal. Mais au milieu de ses festins, il a oublié une seule chose: il n'a pas vu le pauvre à sa porte, ou il n'a pas voulu le voir. Ou simplement, il n'en a pas tenu compte.

Le pauvre, lui, a un nom bien défini: El' azar signifie Dieu-a-secouru ou Dieu-aide. Le nom, initialement, peut être masculin ou féminin. Il représente celle ou celui qui met toute sa confiance dans le Seigneur et non pas dans la richesse. Car, selon le Magnificat, “Dieu comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides.” C'est la mission de Jésus, “envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres.” C'est, en particulier, la première béatitude en vue du Royaume: “Heureux, vous les pauvres: le Royaume de Dieu est à vous!”(1)

Pourquoi Jésus préfère-t-il le pauvre? C'est que privé des choses de la terre, il se tourne vers le Père. Il est déjà prêt à enter dans le Royaume. Il a soif de justice et il met tout son espoir en celui qui “comble de biens les affamés.” Quelle que soit la profondeur de sa détresse et de sa peine, il sait que son Rédempteur est vivant, et qu'à la fin, il aura le dernier mot de tout.

La parabole donne raison à El' azar, cette personne “que Dieu aide”. Elle a su garder confiance. Elle a mis en Dieu son espérance. Elle était disponible et prête à tout moment à entrer dans le Règne de Dieu. Elle s'est donc mérité la première place sur le sein d'Abraham au festin du Royaume, de la même manière que saint Jean, allongé à table à la droite du Maître, pouvait “se pencher sur la poitrine de Jésus” à la dernière Cène (Jean 13, 25).

(1) Luc 1, 53; 4, 18; 6, 20. Les citations concernant l'amour de Dieu à l'égard des pauvres qui mettent en lui leur confiance sont nombreuses, en particulier dans l'Évangile selon saint Luc.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 4 octobre, 27e dimanche du temps de l'Église C

La foi comme la graine de moutarde

Les apôtres cherchaient à mesurer, à évaluer et à faire grandir leur foi. Avec humour, Jésus leur répond que même si leur foi était aussi minuscule qu'une graine de moutarde, elle leur ferait faire des choses stupéfiantes. Avant d'être un acquis, une conviction personnelle, la certitude d'une donnée théologique comme la divinité ou la résurrection du Christ, la foi est ici l'accueil d'un don prodigieux qui donne accès aux oeuvres de Dieu.

“Vous diriez au “grand arbre” que voici: “Déracine-toi et va te planter dans la mer.”” Notre culture française tend malheureusement à mettre de côté des images bibliques.(1) Le Lectionnaire a traduit sukaminos par un “grand arbre”.(2) Pour des commentateurs, il s'agit d'un sycomore dont les rabbins disaient qu'il est indéracinable, ses racines ayant jusqu'à 600 ans. Mais Jésus et saint Luc semblent penser plutôt à l'enchevêtrement des racines profondes du mûrier.

Comme une petite graine de moutarde éclate au matin, la confiance et la foi, aussi minuscules soient-elles, transportent les montagnes. C'est un embryon de foi qui l'emporte sur les racines du mûrier, à la manière de David contre Goliath, ou d'Élisabeth et de Sara qui enfantent malgré l'âge et la stérilité.

Ainsi la foi nous donne part à des oeuvres merveilleuses. Mais à quoi Jésus veut-il nous conduire dans son interminable marche vers Jérusalem? Il dit à ses disciples d'avancer avec lui jusqu'au bout. Et leur foi s'exprimera dans l'humble service et l'obéissance qui l'ont mené à la croix. Nous sommes appelés à la même humilité, à la même obéissance, qui conduisent à la vie (Philippiens 2, 5).

Pour bien saisir l'image proposée par Jésus, il faut savoir que la situation d'esclave était beaucoup plus pénible dans les milieux païens, où écrivait saint Luc, que parmi les juifs. Chez les païens, l'esclave était la propriété de son maître et cette situation n'est nulle part encouragée dans l'évangile!

Mais Jésus trouve, dans ce contexte, une image qui frappe l'imagination de ses auditeurs. C'est à ce degré d'obéissance totale et de service qu'il ira lui-même pour nous. Serons-nous encore prêts à aller avec lui jusqu'à la croix?

(1) Les exemples sont nombreux où elles sont remplacées par des concepts abstraits. Entre autres, notre Lectionnaire français évite toujours de dire que Jésus est “allongé” à table; et il enlève même à Lazare ses bandelettes.
(2) Dans l'histoire de Zachée, saint Luc (19, 4) parlera d'un sycomore, sukomorea, mais il parle ici d'un mûrier, sukaminos. Selon les Bibles allemandes et anglaises, c'est du mûrier noir qu'il s'agit, un arbre à plusieurs tiges, comme le bouleau, très difficile à déraciner, et qui atteint huit ou neuf mètres de hauteur. Le platane ou mûrier blanc, mieux connu en Europe, atteint 25 mètres.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 11 octobre, 28e dimanche du temps de l'Église C

Merci beaucoup: èv kharistô!

Qu'on ait visité la Grèce ou pas, il faut savoir qu'èv kharistô veut dire merci. Merci bien. Comme en italien et en espagnol: grazie tante et muchas gracias. Par ailleurs, l'action de grâces par excellence des chrétiens, c'est l'Eucharistie. Voilà le thème-clé de l'évangile d'aujourd'hui.

Dans sa marche vers Jérusalem, Jésus a choisi de passer par le pays des exclus, la Samarie, où dix lépreux — exclus parmi les exclus — viennent à sa rencontre. Ils reconnaissent qu'ils portent en eux la marque de la lèpre et du péché, et c'est la préparation pénitentielle: “Maître,(1) prends pitié de nous!” Ils appellent aussi Jésus par son nom, en araméen: “Yéshuah”, “Dieu sauve”. C'est pour cela qu'il monte vers Jérusalem.

Suivant son habitude, il est saisi de pitié devant les victimes de la maladie et du péché. Son premier mot vise à réintégrer les lépreux dans leur communauté, ce que feront les prêtres en constatant leur guérison. Mais c'est la puissance de la Parole dans le cheminement de foi qui les a guéris: “En cours de route”, ils sont purifiés. Suit le Gloire à Dieu: “L'un d'eux, voyant qu'il était guéri, revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix.”

Après avoir accueilli en son corps la force de la Parole, un lépreux purifié se prosterne jusqu'à terre, un geste qui, dans la Bible, se fait devant Dieu seul: c'est le plus visible et le plus fervent des Je crois en Dieu. Il proclame que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu, digne d'adoration à l'égal du Père.

Témoin de son action de grâces, Jésus demande: “Où sont les neuf autres?” Les fils purifiés et rachetés du premier peuple de l'Alliance se joindront-ils à la fête de l'assemblée chrétienne? “Il n'y a que cet étranger...” Après la mort d'Étienne, dans les Actes des apôtres, les Samaritains seront en effet les premiers étrangers à entrer dans la communion de l'Église.(2)

Le lépreux guéri adore Jésus “en rendant grâces”: eukharistôn selon le texte grec. Comme pour la distribution du pain et l'aventure des disciples d'Emmaüs, le récit nous amène à la célébration eucharistique. C'est par la force du Seigneur Jésus qu'un lépreux purifié célèbre cette action de grâces.

Tout se termine par l'envoi final dans la paix, en communion avec l'ensemble des pécheurs pardonnés et rachetés: “Relève-toi et va. Ta foi t'a sauvé.”

(1) Epistatès désigne un enseignant, un maître de vérité.
(2) Actes 8, 25. C'est lors de la persécution à laquelle Saul a participé avant sa conversion. Les disciples avaient dû fuir en Samarie.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 18 octobre, 29e dimanche du temps de l'Église C

“Est-ce qu'il les fait attendre?”(1)

Vers les années 75 ou 80, Jésus semblait “se faire attendre” et les premiers chrétiens se laissaient décourager. Saint Luc leur rappelle une parabole racontée par Jésus “pour montrer à ses disciples qu'il faut toujours prier sans se décourager.” Cette courte parabole(2) est à rapprocher de celle de l'ami importun qui réussit à obtenir trois pains en pleine nuit à force d'insistance et de sans-gêne.(3) Dans les deux cas, c'est la prière persévérante et confiante qui est proposée.

Pour nous qui vivons près de 2000 ans plus tard, l'application se fait spontanément à la prière de demande, à la manière du frère André. Des faveurs exceptionnelles ont suivi sa confiance et sa persévérance dans la prière.

Le raisonnement est clair. La veuve est celle qui n'a ni ressources ni appui. Si sa persistance lui vaut d'obtenir justice d'un juge inique(4) qui ne respecte ni Dieu ni ses semblables, combien plus la prière persistante et confiante adressée au Père du ciel par les disciples leur obtiendra-t-elle le don par excellence, celui de l'Esprit Saint? En effet, si un juge motivé seulement par sa tranquillité personnelle entend la demande d'une pauvre veuve, imaginez combien plus le Père exaucera la prière patiente et persévérante de ses propres enfants!

La tendance naturelle des humains est de se laisser décourager ou encore de chercher une prière magique qui mettrait Dieu à notre service. On a invoqué de cette manière, en France et en Allemagne, saint Expédit, un martyr turc dont on trouvait le nom dans les anciens martyrologes: par un jeu de mots, des gens croyaient que son intercession serait “expéditive”.

Mais contrairement aux idoles des païens, le Dieu de la Bible ne se laisse pas dominer. Pourtant, Jésus dit aujourd'hui: “Dieu ne fera-t-il pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit? Je vous le déclare: sans tarder, il leur fera justice.” C'est la réponse à la prière fervente des croyants en temps de persécution. Elle porte sur la venue du Règne de Dieu. On la retrouve en saint Matthieu 11, 3: “Que ton Règne vienne”, et dans l'Apocalypse 22, 20: “Viens, Seigneur Jésus!”

(1) Les Bibles des années 1970 ont souvent traduit cette phrase par une affirmation “et il les fait attendre”: ainsi la New English Bible (1970), la TOB (1972), la Jerusalem Bible (1966 et 1984).
(2) Ce mot a parfois le sens hébreu de mashal: un proverbe, une parabole, une devinette, une énigme, une fable. C'est ici le sens grec de para-ballô: mettre à côté, rapprocher dans le but de comparer.
(3) La parabole de l'ami importun suit immédiatement l'enseignement du Notre Père (Luc 11, 5-13). Voir le commentaire du 17e dimanche du temps de l'Église, page 56.
(4) Dans le texte, il s'agit d'un juge “d'injustice”. Saint Luc cite Jésus en se servant d'hébraïsmes: le génitif hébreu tient lieu d'adjectif.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 25 octobre, 30e dimanche du temps de l'Église C

“Qui s'élève sera abaissé”(1)

Selon les historiens, de graves difficultés survenues entre les chrétiens et les pharisiens, vers les années 80, ont eu pour effet de stimuler le souvenir des critiques de Jésus à l'égard de ces derniers. Mais généralement, toujours au dire des historiens, les pharisiens étaient aimés et respectés parmi le peuple.

Jésus vise ici deux points majeurs: il ne faut pas attribuer son salut à ses propres moyens, car tout ce qui nous rapproche de Dieu est un don gratuit qui vient de lui; et en corollaire: il ne faut pas en tirer de vanité ni de gloriole personnelle. C'est cela que Jésus reproche au pharisien de la parabole.(2)

Ce dernier se tient debout, gonflé d'orgueil et de mépris. Il interpelle Dieu, mais dans sa prière, il se parle à lui-même, en rabaissant les autres pour mieux se rehausser. Jésus raconte cette histoire “pour certains hommes qui étaient convaincus d'être justes et qui méprisaient tous les autres.”

Chez nous, la justice est surtout reliée au droit. Au sens biblique, est “juste” celle ou celui dont la vie est “ajustée” à Dieu, et donc en accord, en harmonie avec sa volonté. Pour le pharisien, au contraire, tout est dans la performance. Il appelle Dieu à le regarder, puis il monologue sur ses succès personnels en se prenant pour le héros de sa propre justification.

Le collecteur d'impôts retourne complètement la perspective: rien ne dépend de lui et tout lui viendra de Dieu. Il formule alors ce qui est devenu la prière la plus célèbre de tous les temps. Elle a été récitée des millions de fois chez les orthodoxes d'Orient. Mot à mot: “Dieu, aie pitié de moi, pécheur.” Cette formule, en grec, n'est pas le “Kyrie eleison” du père de l'épileptique.(3) Le mot employé par le publicain signifie plus exactement: “sois-moi favorable”, ou en toute rigueur de grammaire, “sois rendu favorable à moi.”

Aucune version française n'a vraiment rendu le sens précis de cette formule appelée “la prière de Jésus”, et qui équivaut au chapelet chez les chrétiens d'Orient.

(1) Jésus a employé la même phrase au cours du repas chez un chef des pharisiens, en Luc 14, 11. C'est visiblement une citation chère à l'évangéliste, qu'on trouvait déjà dans le Magnificat.
(2) Nous nous souvenons qu'au sens hébreu initial, le mot parabole peut désigner un proverbe, une devinette, une fable ou une énigme.
(3) Matthieu 17, 15. Le “Kyrie eleison” est fréquent: on le retrouve chez la Cananéenne (Matthieu 15, 22), dans le cri des dix lépreux (Luc 17, 13) et de l'aveugle (Marc 10, 47 et 48). Le verbe employé ici est l'impératif passif du verbe ilaskomai, qui veut dire se rendre ou être rendu favorable. Rappelons que le passif biblique indique souvent une action de Dieu; c'est par lui-même qu'il peut ainsi “être rendu favorable”. Lui seul peut “se retourner et accorder sa faveur” à ceux qui l'invoquent.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 1er novembre, La Toussaint

“Heureux les pauvres de coeur”

Lorsque nous lisons le sermon sur la montagne durant l'année,(1) nous y voyons l'inspiration et le point de départ du Règne de Dieu: Jésus, le nouveau Moïse, gravit un autre Sinaï, d'où il proclame avec éclat la loi nouvelle. Des générations de croyantes et de croyants marcheront à sa suite, communautés, ou peuples innombrables, vers la liberté. Ils quitteront, grâce à lui, l'esclavage.

Et qui sont ces gens, d'après les trois versets qui précèdent? “Tous ceux qui souffraient, atteints de maladies et de tourments de toutes sortes: possédés,(2) épileptiques, paralysés”. Saint Matthieu rappelle que Jésus “guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple.” Le sermon qu'il prononce s'adresse donc en priorité à celles et à ceux qui n'ont pas eu sur terre leur juste part de bonheur: malades et infirmes; personnes méprisées, violentées, prostituées, exclues et sans dignité de toute sorte; publicains et pécheurs. Tous avaient faim et soif de justice, de la compassion propre à la famille humaine rachetée.

Aujourd'hui, ce même texte souligne un achèvement: la réussite attendue de l'oeuvre du Messie. Voici donc le jour où tout va rentrer dans l'ordre. Les dominateurs ont perdu leur emprise. Les puissants sont renversés. Le riche qui ne voyait pas Lazare s'est inconsciemment creusé un abîme où il a soif à son tour, alors que les gens qui ont servi simplement et aimé les autres les aimeront joyeusement pour toujours. Voici rassemblés sous nos yeux celles et ceux qui ont construit le monde nouveau où Dieu règne enfin. Ils ont cultivé, dans le détail de leur vie, la fraternité proclamée dans les béatitudes.

Heureux, au pluriel,(3) c'est le tout premier mot du premier Psaume: “Heureux l'humain qui n'entre pas au conseil des méchants...” Heureux dès le jour de la proclamation de la Bonne Nouvelle, tout comme en cette fête immense de l'accomplissement du projet de Dieu. Nous célébrons, dans la joie et avec admiration, nos ancêtres qui ont écouté sa Parole et qui l'ont mise en pratique; nous les voyons heureux pour l'éternité. Et tous ensemble, nous comptons bien les y rejoindre un jour.

(1) Voir le commentaire du 4e dimanche ordinaire de l'année A.
(2) Rappelons que le mot “possédé” n'est pas dans l'évangile. Les bonnes versions parlent ici de “démoniaque”, ce qui recouvre toute forme de maladie. “Il est possédé par” un esprit impur est la traduction plus que discutable de la formule fréquente: “il a” un esprit impur. En disant: dominé, tourmenté, ou écrasé, on éviterait les images fausses de la possession.
(3) Ainsi, l'ancien maire de Jérusalem, André Chouraqui, a traduit le mot ashéreï, au pluriel, par: “Allégresses de l'homme qui n'est pas allé au conseil des coupables, sur la route des fauteurs ne s'est pas arrêté...”

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 8 novembre, 32e dimanche du temps de l'Église C

“Et toi, Jésus, qu'en penses-tu?”

Quelle sera ma condition sur l'autre rive,(1) au delà de la mort? C'est la question inévitable que se pose tout être humain conscient, et il est émouvant de l'entendre ainsi lancée à Jésus, au terme de sa montée à Jérusalem, alors qu'il sait très bien qu'il entrera bientôt dans sa mort: “Et toi, Jésus, qu'en dis-tu?”

Les sadducéens joueront un rôle-clé dans sa mise en croix. Membres influents des familles sacerdotales de Jérusalem, ils étaient chargés du Temple encore en construction. Alliés des Romains, strictement conservateurs, ils n'acceptaient que les cinq premiers livres de la Bible et ne croyaient donc ni aux anges ni à la résurrection. Forts de l'appui de l'armée romaine, ils prélevaient de lourdes taxes et comptaient bien surprendre Jésus pour le faire disparaître dans la mort à tout jamais.(2)

De leur côté, les pharisiens et leurs scribes croyaient à la résurrection des corps, suivant la phrase du prophète Daniel (12, 2): “Beaucoup de ceux qui dorment dans la poussière de la terre se réveilleront, certains pour la vie éternelle, d'autres pour la honte du mépris éternel.” Comme nous l'avons vu il y a deux semaines, ils imaginaient la résurrection comme une simple continuation de la vie présente: leurs corps réanimés, les repas, les mariages, et même les naissances.

“C'est ridicule!” s'exclamaient les sadducéens en servant à Jésus une de ces objections typiques dont se délectaient les écoles rabbiniques du temps. Dans sa réponse, le Maître commence par marquer une distinction claire entre ce monde présent et le monde à venir. Il emploie une comparaison qui garde au ciel tout son mystère: “Ils sont semblables aux anges, ils sont fils de Dieu.” “Et comment vivent les anges?” serions-nous tentés d'ajouter pour avoir une meilleure idée du paradis.

Serons-nous hommes et femmes? Notre identité sera-t-elle à un tel point transformée? Nul ne le sait, et les commentateurs offrent toute une gamme de comparaisons, du grain de semence à la tige de blé, de la triste chenille au léger papillon: la mutation accomplie, nous serons tous heureux d'être devenus enfin ce que nous devions être. Jésus enseigne clairement que les morts ressuscitent, et il entrera lui-même dans sa mort avec la même confiance que les martyrs d'Israël. Bientôt, sur l'autre rive, son Père lui donnera raison.

(1) L'expression est de saint Marc (5, 21); elle sert d'introduction au récit de la résurrection de la fille de Jaïre: eis to peran, de l'autre côté du lac, ou sur l'autre rive.
(2) Le moins qu'on puisse dire est que les sadducéens ont raté leur objectif: Jésus sera connu universellement, alors qu'avec leur conservatisme et leurs offrandes de béliers et de taureaux, ils seront eux-mêmes rayés de l'Histoire.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 15 novembre, 33e dimanche du temps de l'Église C

En Dieu, notre seul avenir

En voyant approcher la fin du cycle liturgique, nous méditons sur la fragilité de notre monde. “Toute bonne chose a une fin”, se dit-on parfois en haussant les épaules: la vie, la santé, et les fleurs. Même le Temple de Dieu!

On ne s'attendait pas à une telle catastrophe. Ce qu'admirent les disciples au terme de la montée à Jérusalem était imposant. Le Temple de Salomon, commencé par David vers l'an 1000, fut détruit en 587. Celui d'Esdras fut inauguré en 515.(1) Celui d'Hérode, commencé en l'an 19 avant notre ère, fut achevé en 64. On admirait son fronton plaqué d'or, ses marbres, ses ivoires, ses rideaux et ses boiseries. Sept ans plus tard, un soldat romain y lança une torche et l'incendia le 9 août 70. “Ce que vous contemplez, avait dit Jésus à ses disciples, des jours viendront où il n'en restera pas pierre sur pierre.”

Interloqués, ils lui demandent: “Quand cela arrivera-t-il?” Mais selon son habitude, Jésus ne répond pas aux questions. Il en profite plutôt pour les amener plus loin. Ce n'est pas seulement le Temple qui doit disparaître, c'est ce monde et ce temps qui finiront. Il faut nous déployer dans un monde qui passe, sans savoir l'heure, mais avec la promesse que Jésus reviendra.

Des sectes ont prédit la date. Même que l'une d'elles, dont les membres vont de porte en porte, s'est trompée cinq fois depuis un siècle! Le dernier Concile a dit: “Nous ignorons le temps de l'achèvement de la terre et de l'humanité, nous ne connaissons pas le mode de transformation du cosmos.”(2)

Il faut donc vivre et travailler en ignorant le jour. Jésus tient surtout à tirer les disciples de la fièvre apocalyptique qui sévit. Maintenant encore, des faux-prophètes et des faux-messies promettent monts et merveilles: semaine de quatre jours, création d'emplois, hausses des salaires et baisses des impôts. C'est le destin d'une démocratie fondée sur l'égoïsme, l'appât du gain et la crédulité des masses.

Devant nos difficultés, Jésus répète: “N'ayez pas peur! Ne vous effrayez pas!” Il nous appelle constamment à l'espérance: même quand tomberont les étoiles, et qu'on nous livrera aux tribunaux et aux synagogues, notre avenir est assuré: “C'est par votre persévérance que vous obtiendrez la vie.”

(1) Esdras 6, 15. Commencé la deuxième année de Darius (520), le second Temple fut achevé cinq ans plus tard.
(2) Gaudium et Spes. L'Église dans le monde de ce temps, § 39: “Dieu nous prépare une nouvelle demeure et une nouvelle terre où régnera la justice et dont la béatitude comblera et dépassera tous les désirs de paix qui montent au coeur de l'homme.”

Bernard Lafrenière, c.s.c.


Le dimanche 22 novembre, Le Christ, Roi de l'univers C

“Tu seras avec moi dans le paradis”

Au terme de l'année liturgique, l'évangile nous propose une scène tirée de la Passion selon saint Luc: Jésus meurt en croix. Voici le Roi au pouvoir universel qui a accepté librement le plus cruel châtiment que l'homme ait pu imaginer. Pendant que la gravité disloque ses os et tend sa chair meurtrie, le Christ-Roi remplit fidèlement, en toute lucidité, sa mission de Sauveur.

Le contraste entre lui et le roi David ne peut être plus marqué. Alors que ce dernier a pris le pouvoir politique et militaire sur tout le peuple, Jésus, seul, suspendu, meurt avec les pauvres, les pécheurs et les exclus. Il n'a rien de la splendeur de Louis XIV. Cependant, une inscription imposée par Pilate, dans un geste du mépris le plus hautain, ne fait que souligner son titre de Roi.

Quelle est cette Royauté? Le Christ est éternellement vainqueur, mais sa victoire s'accomplit par le don de sa propre vie. Remarquons que le verbe “sauver”(1) revient quatre fois au cours du récit. C'est là l'essence de notre foi: le Christ a versé son sang, il est mort crucifié pour le salut du monde.

Nous contemplons ce mystère quand une voix vient briser le silence: un crucifié non croyant, se tordant de douleur, ajoute son mépris aux railleries des chefs et des soldats. Il exprime le rejet d'une section de l'humanité. Lui qui n'a rien compris, il ironise: “Sauve-toi toi-même, et nous avec!”

De l'autre côté, un autre crucifié, aussi douloureux et aussi ravagé que lui, proclame l'évidence du salut de Dieu. Il lui réplique au nom d'une foule de disciples: “Pour nous, c'est just... Mais lui, il n'a rien fait de mal.”

Il formule la prière que tout pèlerin à Jérusalem aime redire au pied de la croix: “Jésus,(2) souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton Règne.” Ici, le Roi souverain exerce ses pleins pouvoirs: “Que cela soit!” Il redonne la paix avec Dieu, avec nous-mêmes et entre nous, et avec l'univers. Il ouvre enfin la porte du rassemblement des élus de Dieu, dans son paradis.(3)

(1) On déplore souvent que le mot “salut” soit aussi étranger à notre vocabulaire contemporain. Mais tout le Nouveau Testament en explique le sens à qui fait l'effort de le comprendre.
(2) Le Nom de Jésus, en araméen Yéshouah, signifie “Dieu sauve”: c'est le verbe sauver, pour la cinquième fois dans le récit.
(3) La traduction grecque des Septante a choisi ce mot d'origine persane pour traduire le “Jardin en Éden” de Genèse 2, 8. Le mot paradeisos désignait un lieu planté d'arbres où l'on entretenait des animaux, ou un verger d'arbres fruitiers entouré d'une clôture. D'autre part, l'Éden désigne le plaisir. C'est une image de fraîcheur, un jardin de délices où le péché est absent.

Bernard Lafrenière, c.s.c.


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