Le troisième dimanche du Carême A
24 février 2008,
( le texte de l'évangile ci-haut est disponible à la version brève en cliquant ici)
Chers soeurs et frères dans la foi,
Sur le ton de la répartie agile entre deux esprits vifs, Jésus et la Samaritaine disent beaucoup de choses en peu de mots. Voilà deux êtres faits pour s'entendre: ils n'ont pas besoin de réfléchir longuement avant de parler.
L'histoire de la Samaritaine, c'est l'histoire de notre cheminement dans la foi: cette femme passe de la distraction à l'admiration, et puis au témoignage enthousiaste parmi les siens. Essayons de reconstituer le récit pour comprendre l'évangile d'aujourd'hui.
Jésus fatigué de la route s'est assis à la margelle d'un puits. Arrive une femme qui vit au rancart de la société. Saint Jean souligne qu'elle est venue puiser de l'eau seule, en plein midi. En Orient, on puise le matin pour éviter la chaleur du jour. On aime surtout aller chercher de l'eau ensemble, en conversant joyeusement. La Samaritaine n'était pas avec le groupe.
Jésus la regarde et se doute bien que quelque chose ne va pas. Il lui demande: Donne-moi à boire. Mais elle n'a pas le goût de converser, surtout pas avec un étranger. Elle trouve donc une objection: Excusez-moi, monsieur, mais vous êtes juif! Vous savez bien que les Juifs... ne parlent pas... avec les Samaritains! En d'autres mots, Fichez-moi la paix! Il est bien clair que cette femme n'a pas le goût de converser.
Mais Jésus devine son histoire et il persiste: Si tu savais le don de Dieu... c'est toi qui lui aurais demandé. En d'autres termes, Toi, la Samaritaine, tu cherches quelque chose. Tu as soif de quelque chose, et tu ne veux pas l'admettre!
Jusqu'ici, la confiance et l'intimité naissent difficilement. Saint Jean nous apprend ici la raison du problème: cette femme a raté cinq mariages. Elle a trouvé un autre homme, mais sa vie n'a pas grand sens. Elle a soif; il fait chaud; elle est seule sur le chemin. À travers la solitude pourtant, elle fait preuve d'une grande pureté intérieure, et donc Jésus lui tend la main, sur le chemin de la foi. Passés les premiers mouvements d'impatience, la femme se donne la peine de le regarder. Elle est même prête à l'écouter, et Jésus va l'amener au bout de ses questions.
De fil en aiguille, à partir d'un verre d'eau, il promet à une femme exclue et blessée par la vie, l'eau qui jaillira dans son coeur comme une source. Il se révèle lui-même comme la fontaine de vie qui s'ouvre en elle pour ne jamais plus se refermer. La femme comprend peu à peu que toute personne qui accueille dans son coeur le Fils de Dieu aura accès à la vie éternelle.
Le Prophète lui a dit tout ce qu'elle a fait. Il s'est rendu compte de tout: le terrible quotidien, les bonheurs d'occasion, les projets sans lendemain, les espoirs et les amours déçus. Cette femme a soif de la vraie vie. Elle s'est mise à la table de la Parole de Dieu parce qu'elle a faim et soif, et qu'elle a droit à sa juste place au soleil, dans le grand projet du Créateur.
Jésus lui enseigne la vraie religion, celle qui n'est pas seulement un ensemble de rites et de croyances, mais qui s'adresse à Dieu qui est esprit. C'est une relation intime et personnelle avec la source de la vie, avec ce qui donne un sens aux joies, aux efforts, aux difficultés de chaque jour.
Au temps de Jésus, les Samaritains et les Juifs ne se parlaient pas. C'est à cause du roi Achab qui a épousé Jézabel au neuvième siècle avant Jésus Christ. Achab aimait Jézabel, la fille du roi de Tyr et Sidon, et lui permit de faire entrer ses idoles en Israël. Les dix tribus du nord ont suivi Achab et Jézabel, alors que les deux tribus du sud ont formé le royaume de Juda. C'est ainsi qu'est née l'opposition entre Juifs et Samaritains. Quelques Samaritains vivent encore aujourd'hui près du mont Garizim. Mais les tribus du nord sont disparues comme peuple, parce qu'elles ont adopté les idoles et se sont mêlés aux autres nations. Seuls les Juifs ont conservé leur identité propre.
Mais l'opposition a grandi entre Juifs et Samaritains. Vers l'an 138, par exemple, les Juifs sont partis en guerre contre les Samaritains, ils ont brûlé leurs villes, détruit leur temple sur le mont Garizim et amené prisonniers chez eux beaucoup de Samaritains; 65 ans plus tard, les armées romaines envahissaient le pays, rendaient la liberté aux Samaritains et leur permettaient de rebâtir leurs villes. Lorsque Jésus avait environ douze ans, des Samaritains ont encore profané le temple de Jérusalem: ils y ont répandu des ossements en signe de mépris. Ainsi, au temps de Jésus, la colère et la haine nationales demeuraient très vives.
C'est dans ce contexte que Jésus, un Juif, rencontre la Samaritaine au bord d'un puits. Il sait maintenant que la femme a eu plusieurs maris et qu'elle vit dans le désarroi. Elle lui dit, comme pour s'excuser: Comment savoir? Nos pères à nous, les Samaritains, ont adoré sur cette montagne, dans un temple que vous, les Juifs, avez détruit. Et vous, les Juifs, vous dites que c'est à Jérusalem qu'il faut adorer. J'aimerais bien comprendre! Je sais qu'un jour, le Messie viendra et qu'il nous fera comprendre toutes choses.
Jésus lui répond: Il faut adorer en esprit et en vérité, et non pas des idoles de pierre et de bois. Quant à savoir s'il faut adorer en Samarie ou en Judée, sur le mont Garizim ou à Jérusalem, c'est un faux problème. La vraie question n'est pas de savoir s'il nous faut adorer à Montréal ou à Jérusalem, à Paris ou à Buenos Aires, mais bien plus de savoir comment adorer.
C'est le coeur qui importe dans la religion enseignée par Jésus. Il faut adorer Dieu en esprit et en vérité. La vraie adoration est au fond de notre coeur. Elle peut être aussi bonne en France qu'au Mexique. Ce qui compte, c'est la disposition intérieure, une vraie relation avec Dieu dans la liberté personnelle, dans l'amour de Dieu et du prochain. Le culte extérieur est excellent, lorsqu'il exprime une disposition au plus profond de nous-mêmes.
La femme a tout compris. Elle a trouvé enfin une religion qui a du sens. Pleine de joie, elle oublie sa cruche au bord du puits, court à la ville et raconte aux Samaritains: Venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait. C'est sûrement un prophète. Ne serait-il pas le Messie! Et alors tout le monde sort de la ville pour venir voir Jésus.
L'histoire de la Samaritaine ressemble à nos vies. Combien de fois sommes-nous en face d'événements qui n'ont pas de sens? Nous aimerions aller trouver Jésus assis au bord d'un puits pour lui poser nos questions. Si nous sommes ici aujourd'hui, c'est justement pour rencontrer Jésus et écouter sa Parole. Nous qui sommes disciples du Christ, nous avons aussi rencontré des exclus, pourtant invités à manger et à boire à sa table. Le banquet est prêt, la table est mise et la fontaine donne son eau. L'heure est venue du festin des nations (voir Isaïe 25, 6 et 66, 18-21), et c'est notre fonction de disciples d'y conduire à notre tour les exclus au hasard de nos rencontres.
Bernard Lafrenière,
c.s.c.
Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 4, 5-42
Voir version brève avec Évangile