Homélie des funérailles
du père Bernard Lafrenière c.s.c.
25 février 2000
Voilà, de Bernard Lafrenière, une prédication pour les autres. Une prédication pour lui-même. Une prédication pour nous.
Et si l'on se doutait que cela n'était dit que pour les autres, il a confié plus tard au début de septembre, en retrait dans l'automobile, à Bernard Lacroix qui la souvent visité : "Tu sais, ma maladie est définitive; les soins que je subis ne sont que palliatifs." Il a accepté sa condition, certains jours il l'a refusée dans l'espérance de survivre. Durant ce mois de rémission et de lucidité, il a eu le temps de dire les vraies choses avec les siens, tout en éprouvant une grande solitude. Dernier renoncement, non choisi mais assumé. Notre évangile se termine ainsi : "Alors le Fils de l'homme rendra à chacun selon sa conduite."
Durant sa vie active, Bernard a été un homme heureux. Perpétuellement jeune, à l'air plus jeune que son âge, il aimait dire un peu à la blague mais franchement : "Regardez un homme heureux". Ordonné prêtre à Rome en 1964, il est nommé professeur au Séminaire Sainte-Croix à Saint-Laurent où il se découvre intéressé à l'enseignement. À la fermeture de ce collège, il entreprend son ministère pastoral de 26 ans à l'Oratoire Saint-Joseph. Il y est d'abord directeur de la liturgie. Puis il sera longtemps adjoint au Recteur pour les communications, chargé des relations publiques, élaborant avec soin communiqués de presse, interviews, renseignements aux journalistes, animation de la prière à la radio, publicités de toutes sortes, articles dans la revue LOratoire. Il sera un ardent promoteur de cette oeuvre de Sainte-Croix. Il n'hésitera pas à parler du "projet grandiose" de l'Oratoire portant toujours l'inspiration de l'héritage de l'humble Frère André. Je le cite : "Cet héritage, c'est la fidélité d'un croyant intimement lié à Dieu. [Cet héritage], cest aussi l'intuition profonde des signes de Dieu rendus visibles pour les hommes, en réponse à leurs aspirations essentielles, surtout en face du péché, de la souffrance et de la maladie. Cette intuition fondamentale du Frère André est à la base de l'Oratoire Saint-Joseph." (dans L'Oratoire, 68/3, 1979, p.10) Responsable des publications, il met à profit son souci du travail bien fait, son application pour le moindre détail, fabriquant souvent lui-même les productions ou les supervisant de manière à ce quelles soient non seulement correctes mais artistiquement belles. Avec ferveur, il y oeuvre à répandre la dévotion à saint Joseph et à publiciser les activités du sanctuaire.
Durant ces années, il fut le vice-postulateur de la cause de béatification du Frère André et ensuite de sa cause de canonisation. Il continue les recherches historiques, vérifie les informations, tient à jour les dossiers. Il fait de nombreuses conférences, faisant connaître les traits humains et religieux du Frère André, mettant en scène ses faits et gestes, puis le développement de son oeuvre. Il collige les récits de témoignages qu'il publiera plus tard dans son livre Le Frère André et les témoins. Avec son sens de la précision, il corrige dates et perspectives véhiculées par les historiens, et il se préoccupe de la sauvegarde de son patrimoine et de ses photographies d'archives. Il est fier d'encourager la production du film Le Frère André du réalisateur Jean-Claude Labrecque, pour lequel il collabore au scénario, aux dialogues, et supervise la mise en scène. Dans son avant-dernière homélie publiée, celle du 11 juillet 1999, il parle encore abondamment du fondateur de l'Oratoire pour illustrer l'actualité de la parabole du jardinier. Dont l'extrait suivant.
Tout comme le jardinier de l'évangile, le frère André s'est efforcé d'aider les autres à donner du fruit. La conversion fut son premier but comme c'est encore le but aujourdhui de l'Oratoire du Mont-Royal. Le frère André a passé sa vie à motiver les autres, à leur rappeler l'urgence de la conversion, à les convaincre de mettre leur confiance en l'amour toujours accessible du Fils de Dieu. Lorsqu'il les conduisait à Joseph, il leur montrait le chemin d'une vie qui donne beaucoup de fruit. (dans L'Église de Montréal, 24 juin 1999, p. 919)
En 1995, Bernard publie La traduction interlinéaire de l'évangile selon saint Marc, (Fides, 1996), travail de recherche minutieux et documenté, supervisé à l'Université. Il y fait valoir la justesse des mots originels grecs et la puissance d'évocation et de signification qu'ils contiennent dans le récit initial du premier siècle. Il tente de restaurer les images vivantes et concrètes que les traductions remplacent trop souvent par des concepts abstraits. Puis il poursuit son ministère comme vicaire à la paroisse de Saint-Laurent. Il reprend goût à la prédication avec une parole qui plaît aux gens voulant approfondir la Bible. Il fait sa marque dans la pastorale du mariage, reconnu pour son accueil inconditionnel et son accompagnement du cheminement des couples de diverses cultures et de toutes appartenances dans la préparation chrétienne du sacrement. Il préside aussi le conseil d'administration de l'association d'action bénévole de Ville Saint-Laurent vouée à l'organisation du bénévolat pour le service aux pauvres et aux sans emploi.
Bernard Lafrenière aimait beaucoup sa famille naturelle quil fréquentait souvent, à l'écoute de chacun, lui-même très écouté car il avait beaucoup à dire. On garde le souvenir d'un frère ou d'un oncle proche, sans prétention, modeste, rassembleur, qui animait les soirées de famille avec des talents d'acteur né et de mime quil avait développés en jouant au théâtre dès l'âge de 6 ans. Disponible à toute forme d'aide et de conseil, il y a fait figure de prêtre non moralisateur, sans étroitesse, respectant les choix de chacun, bref d'un pilier de la famille de convictions profondes et d'autorité morale reconnue.
En tout et partout, il aimait la vie. Il s'émerveillait facilement des gens rayonnants, des jeunes, des sourires, des beautés, de la grandeur d'âme comme des petites choses. Il avait l'oeil et la maîtrise du photographe qui sait apprécier ce qu'il faut conserver pour la mémoire, créer les perspectives, choisir les angles, mettre en relief les couleurs et les ombres.
Bernard était très attaché à sa famille religieuse, la Congrégation de Sainte-Croix, fier de ses réalisations, préoccupé de son avenir. Confrère chaleureux dans les rapports individuels, il préférait la vie communautaire domestique aux activités de grand groupe et il était plutôt indépendant au plan du travail. Généralement affable et de commerce agréable, il pouvait aussi être prompt et cassant. Il défendait certaines causes avec une vigilance critique impitoyable, terminant combien de lettres par cette signature : "un confrère qui aime trop Sainte-Croix pour se taire". Son perfectionnisme et sa passion s'emportaient parfois en croisade, par exemple contre linertie appréhendée en matière de promotion des vocations religieuses, où le reproche ignorait les changements culturels, où largument statistique masquait les résultats réels, où l'obsession du détail perdait de vue la problématique d'ensemble. Sur son lit d'hôpital, il ma suggéré de mettre ses excès au compte des émotions, de son tempérament émotif.
Sa prédilection pour la cause de la relève en Sainte-Croix la cependant motivé à rendre de précieux services dans les milieux de formation initiale des religieuses et des religieux aussi bien aux États-Unis qu'au Québec. Il a choisi de fréquenter pendant plus de 30 ans les novices et les scolastiques américains, pour fraterniser mais encore pour faire connaître l'histoire, le charisme et les grandes figures spirituelles de Sainte-Croix. Son intérêt pour linternationalité de la Congrégation s'est encore affermi alors que, depuis 1984, on lui demandait ses services d'interprète en traduction simultanée dans de multiples rencontres d'administration et de chapitres de la grande Famille de Sainte-Croix. Il est avantageusement connu dans presque tous les pays de Sainte-Croix internationale, où l'on salue sa finesse dans les relations, son exactitude et sa patience au travail, son estime de la communauté.
En plus de se faire le propagandiste du Frère André, Bernard s'est intéressé à l'histoire de la fondation de la Congrégation et à l'héritage des fondateurs. Il a fait un répertoire complet des photographies qu'il a prises lui-même des lieux et des constructions relatifs au père Moreau et au chanoine Dujarié dans la région du Mans en France, en a monté un album puis un diaporama commentés, véritables pièces d'archives.
Comme l'assure notre évangile : "Le Fils de lhomme rendra à chacun selon sa conduite". Terminons en laissant la parole à Bernard, quil propose dans une homélie de funérailles. C'est mystérieux, la vie. Cest beau, la vie. Nous avons tous l'expérience de cette réalité que nous portons en nous et que nous désirons voir se prolonger indéfiniment. Tous désirent vivre, tous portent en eux cette expérience intime de la vie, qui ne peut pas disparaître tout simplement, comme ça, un soir ou un matin. On ne connaît pas encore les secrets profonds de ce qu'est la vie. Mais nous savons une chose. Jésus, lui aussi, a aimé la vie comme nous. Il a travaillé de ses mains, il a eu des amis, il s'est reposé dans la montagne. Il a tellement aimé la vie qu'il est passé à travers la mort pour nous donner la vie, la vie qui ne peut tout simplement pas disparaître un matin dautomne ou de printemps. (dans L'Église de Montréal, 15 octobre 1998, p. 1416)
André Charron c.s.c.
supérieur provincial