Homélie des funérailles

du père Bernard Lafrenière c.s.c.

25 février 2000


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Parents et amis,

Chers confrères,

Bernard Lafrenière a été frappé d'un cancer incurable au cerveau, brusquement, en pleine activité au début de la soixantaine, et il est parti beaucoup trop tôt pour chacun d'entre nous. Il est tombé malade lors dun événement joyeux de sa famille la liturgie du mariage d'un neveu qu'il avait préparé avec soin et émerveillement comme toujours. C'est entouré de sa famille qu'il a vécu le drame de sa maladie, et c'est entouré des siens qu'il est mort. Pour cette hospitalité et cet accompagnement fraternel, sa famille y a vu un juste retour des choses en reconnaissance de sa grande générosité envers elle. Qu’elle en soit remerciée!

Durant l'évolution de son mal, Bernard a vécu toutes les phases de cette terrible maladie, à commencer par le déni de sa gravité, même s'il a toujours demandé au médecin de lui dire la vérité sur son cas. Cette façon de se protéger ne lui a pas enlevé l'épreuve de devoir affronter sa réalité. S'apercevant de son propre dysfonctionnement et des réactions de sympathie de ses confrères en Sainte-Croix, il a préféré quitter la Maison Basile-Moreau pour se retirer chez son frère Jacques et sa belle-soeur Flore, avec la pudeur de celui qui ne veut pas étaler publiquement sa situation ni susciter l'apitoiement. Il s'est retiré dans ses quartiers même loin des regards du reste de sa famille pour ménager aussi la peine des autres.

Profitant de la permission qu'on lui laissait de retourner quelques heures par jour au presbytère de Saint-Laurent, et voyant là le moyen de s'affirmer encore capable d'activités utiles, il a retravaillé ses textes d'homélies, qu'a transcrits pour lui sur l'internet son frère. Le dernier commentaire qu'il ait mis à jour et qui fut publié sur son site Web pour le dimanche 29 août 1999 est celui de cette page d'évangile que nous venons de proclamer (Matthieu 16, 21-28). Cest pourquoi j'ai choisi aujourdhui cet évangile. Le texte de son homélie nous laisse voir une part de ce qu'il vivait devant cette page de foi évangélique, qui est aussi une page de sa propre foi dans les circonstances. J'en cite de larges extraits. Laissons Bernard nous parler.

L'apôtre Pierre fut le premier à reconnaître Jésus en lui disant clairement : " Tu es le Messie. " Cela veut dire : " Tu es pour moi et pour nous tous celui qui doit nous ouvrir pleinement à la vie. Tu es celui qui nous fera effectuer des sauvetages. Tu es pour nous le Libérateur. Tu es le Fils du Dieu vivant, la manifestation visible de Dieu au coeur de notre histoire. "

Mais Jésus sent ses apôtres plus ou moins prêts à accepter le chemin difficile qu’il doit suivre. C'est pourquoi il commence à prédire sa passion et à leur expliquer qu'il devra monter à Jérusalem.

Dieu qui nous parle en Jésus veut nous faire comprendre que son Fils, en entrant au coeur de notre condition humaine, n'a l'intention de contourner ni le rejet, ni la souffrance, ni la réalité de la mort. Non, Jésus ne va pas éviter la souffrance, mais il entrera avec nous jusque dans la réalité de la mort. Dieu va faire en sorte que son Fils traverse la mort. Ainsi Jésus vivra plus intensément que nous la souffrance.

De son côté, l'apôtre Pierre est incapable d'accepter cette perspective qui conduit à la croix. Et il adresse des reproches à Jésus en lui disant : "Dieu t'en garde! Cela ne tarrivera pas." Cest souvent notre attitude en face d'un grand malheur ou devant un ami malade. Lorsque la maladie mène certainement à la mort, nous sommes tentés de choisir le mensonge. Nous sommes tentés de passer à côté de la réalité en rejetant la souffrance et en disant : "Cela ne tarrivera pas. Oh!... Mais tu vas t'en remettre..." Lorsque nous savons très bien que la maladie ne laisse aucun espoir, il nous semble plus facile d'opter pour le mensonge.

Aujourdhui Jésus dit à Pierre : "Passe derrière moi, Satan! Tu es un obstacle sur ma route; tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes." Dieu n’a pas voulu que son Fils contourne la réalité de la souffrance et de la mort. Et c'est dans ce choix de Dieu que repose notre espérance. C'est pourquoi Jésus dit à ses disciples : "Si quelqu'un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive." Tel est le choix de Dieu.

Aujourd’hui comme au temps des apôtres, le renoncement n'est pas une option à la mode. Pourtant la vie elle-même nous en impose le plus souvent. Tous rencontrent l'épreuve, qu'ils le veuillent ou pas. Tous aimeraient bien la contourner. Mais nous sommes tous amenés un jour ou l'autre à lâcher prise, à accepter les faits et à prendre le chemin du renoncement.

La nouveauté de l'évangile est que le renoncement et la peine portent des fruits. Vous avez réalisé ce qu'il faut de courage et de force intérieure pour avancer et pour construire. Ici la lecture de l'évangile et l'expérience de la vie se rencontrent. Nous voyons des gens qui acceptent généreusement le sacrifice. D'autres perdent courage et abandonnent tout au moindre échec. Dautres songent un jour ou l’autre à s'enlever la vie.

Jésus nous dit d'avoir confiance. "Car celui qui veut sauver sa vie la perdra." Cela veut dire que celui qui veut donner un sens à sa vie et être gagnant dans sa vie doit accepter d'en payer le prix. Cela veut dire très souvent qu''il faut mettre sa vie au service des autres. Cest le don de sa vie qui donne du fruit. Et Jésus promet que c 'est ainsi, en suivant son exemple, qu'on gardera la vie.

Puissions-nous compter sur la présence de Dieu au coeur de nos chemins de croix pour garder l'espérance quoi qu'il en coûte. Nous découvrirons alors tout le sens, et l'actualité, et l'importance de nos décisions et de nos choix à la lumière de l'évangile d'aujourdhui.

Voilà, de Bernard Lafrenière, une prédication pour les autres. Une prédication pour lui-même. Une prédication pour nous.

Et si l'on se doutait que cela n'était dit que pour les autres, il a confié plus tard au début de septembre, en retrait dans l'automobile, à Bernard Lacroix qui la souvent visité : "Tu sais, ma maladie est définitive; les soins que je subis ne sont que palliatifs." Il a accepté sa condition, certains jours il l'a refusée dans l'espérance de survivre. Durant ce mois de rémission et de lucidité, il a eu le temps de dire les vraies choses avec les siens, tout en éprouvant une grande solitude. Dernier renoncement, non choisi mais assumé. Notre évangile se termine ainsi : "Alors le Fils de l'homme rendra à chacun selon sa conduite."

Durant sa vie active, Bernard a été un homme heureux. Perpétuellement jeune, à l'air plus jeune que son âge, il aimait dire un peu à la blague mais franchement : "Regardez un homme heureux". Ordonné prêtre à Rome en 1964, il est nommé professeur au Séminaire Sainte-Croix à Saint-Laurent où il se découvre intéressé à l'enseignement. À la fermeture de ce collège, il entreprend son ministère pastoral de 26 ans à l'Oratoire Saint-Joseph. Il y est d'abord directeur de la liturgie. Puis il sera longtemps adjoint au Recteur pour les communications, chargé des relations publiques, élaborant avec soin communiqués de presse, interviews, renseignements aux journalistes, animation de la prière à la radio, publicités de toutes sortes, articles dans la revue LOratoire. Il sera un ardent promoteur de cette oeuvre de Sainte-Croix. Il n'hésitera pas à parler du "projet grandiose" de l'Oratoire portant toujours l'inspiration de l'héritage de l'humble Frère André. Je le cite : "Cet héritage, c'est la fidélité d'un croyant intimement lié à Dieu. [Cet héritage], cest aussi l'intuition profonde des signes de Dieu rendus visibles pour les hommes, en réponse à leurs aspirations essentielles, surtout en face du péché, de la souffrance et de la maladie. Cette intuition fondamentale du Frère André est à la base de l'Oratoire Saint-Joseph." (dans L'Oratoire, 68/3, 1979, p.10) Responsable des publications, il met à profit son souci du travail bien fait, son application pour le moindre détail, fabriquant souvent lui-même les productions ou les supervisant de manière à ce quelles soient non seulement correctes mais artistiquement belles. Avec ferveur, il y oeuvre à répandre la dévotion à saint Joseph et à publiciser les activités du sanctuaire.

Durant ces années, il fut le vice-postulateur de la cause de béatification du Frère André et ensuite de sa cause de canonisation. Il continue les recherches historiques, vérifie les informations, tient à jour les dossiers. Il fait de nombreuses conférences, faisant connaître les traits humains et religieux du Frère André, mettant en scène ses faits et gestes, puis le développement de son oeuvre. Il collige les récits de témoignages qu'il publiera plus tard dans son livre Le Frère André et les témoins. Avec son sens de la précision, il corrige dates et perspectives véhiculées par les historiens, et il se préoccupe de la sauvegarde de son patrimoine et de ses photographies d'archives. Il est fier d'encourager la production du film Le Frère André du réalisateur Jean-Claude Labrecque, pour lequel il collabore au scénario, aux dialogues, et supervise la mise en scène. Dans son avant-dernière homélie publiée, celle du 11 juillet 1999, il parle encore abondamment du fondateur de l'Oratoire pour illustrer l'actualité de la parabole du jardinier. Dont l'extrait suivant.

Tout comme le jardinier de l'évangile, le frère André s'est efforcé d'aider les autres à donner du fruit. La conversion fut son premier but comme c'est encore le but aujourdhui de l'Oratoire du Mont-Royal. Le frère André a passé sa vie à motiver les autres, à leur rappeler l'urgence de la conversion, à les convaincre de mettre leur confiance en l'amour toujours accessible du Fils de Dieu. Lorsqu'il les conduisait à Joseph, il leur montrait le chemin d'une vie qui donne beaucoup de fruit. (dans L'Église de Montréal, 24 juin 1999, p. 919)

En 1995, Bernard publie La traduction interlinéaire de l'évangile selon saint Marc, (Fides, 1996), travail de recherche minutieux et documenté, supervisé à l'Université. Il y fait valoir la justesse des mots originels grecs et la puissance d'évocation et de signification qu'ils contiennent dans le récit initial du premier siècle. Il tente de restaurer les images vivantes et concrètes que les traductions remplacent trop souvent par des concepts abstraits. Puis il poursuit son ministère comme vicaire à la paroisse de Saint-Laurent. Il reprend goût à la prédication avec une parole qui plaît aux gens voulant approfondir la Bible. Il fait sa marque dans la pastorale du mariage, reconnu pour son accueil inconditionnel et son accompagnement du cheminement des couples de diverses cultures et de toutes appartenances dans la préparation chrétienne du sacrement. Il préside aussi le conseil d'administration de l'association d'action bénévole de Ville Saint-Laurent vouée à l'organisation du bénévolat pour le service aux pauvres et aux sans emploi.

Bernard Lafrenière aimait beaucoup sa famille naturelle quil fréquentait souvent, à l'écoute de chacun, lui-même très écouté car il avait beaucoup à dire. On garde le souvenir d'un frère ou d'un oncle proche, sans prétention, modeste, rassembleur, qui animait les soirées de famille avec des talents d'acteur né et de mime qu’il avait développés en jouant au théâtre dès l'âge de 6 ans. Disponible à toute forme d'aide et de conseil, il y a fait figure de prêtre non moralisateur, sans étroitesse, respectant les choix de chacun, bref d'un pilier de la famille de convictions profondes et d'autorité morale reconnue.

En tout et partout, il aimait la vie. Il s'émerveillait facilement des gens rayonnants, des jeunes, des sourires, des beautés, de la grandeur d'âme comme des petites choses. Il avait l'oeil et la maîtrise du photographe qui sait apprécier ce qu'il faut conserver pour la mémoire, créer les perspectives, choisir les angles, mettre en relief les couleurs et les ombres.

Bernard était très attaché à sa famille religieuse, la Congrégation de Sainte-Croix, fier de ses réalisations, préoccupé de son avenir. Confrère chaleureux dans les rapports individuels, il préférait la vie communautaire domestique aux activités de grand groupe et il était plutôt indépendant au plan du travail. Généralement affable et de commerce agréable, il pouvait aussi être prompt et cassant. Il défendait certaines causes avec une vigilance critique impitoyable, terminant combien de lettres par cette signature : "un confrère qui aime trop Sainte-Croix pour se taire". Son perfectionnisme et sa passion s'emportaient parfois en croisade, par exemple contre l’inertie appréhendée en matière de promotion des vocations religieuses, où le reproche ignorait les changements culturels, où l’argument statistique masquait les résultats réels, où l'obsession du détail perdait de vue la problématique d'ensemble. Sur son lit d'hôpital, il ma suggéré de mettre ses excès au compte des émotions, de son tempérament émotif.

Sa prédilection pour la cause de la relève en Sainte-Croix la cependant motivé à rendre de précieux services dans les milieux de formation initiale des religieuses et des religieux aussi bien aux États-Unis qu'au Québec. Il a choisi de fréquenter pendant plus de 30 ans les novices et les scolastiques américains, pour fraterniser mais encore pour faire connaître l'histoire, le charisme et les grandes figures spirituelles de Sainte-Croix. Son intérêt pour l’internationalité de la Congrégation s'est encore affermi alors que, depuis 1984, on lui demandait ses services d'interprète en traduction simultanée dans de multiples rencontres d'administration et de chapitres de la grande Famille de Sainte-Croix. Il est avantageusement connu dans presque tous les pays de Sainte-Croix internationale, où l'on salue sa finesse dans les relations, son exactitude et sa patience au travail, son estime de la communauté.

En plus de se faire le propagandiste du Frère André, Bernard s'est intéressé à l'histoire de la fondation de la Congrégation et à l'héritage des fondateurs. Il a fait un répertoire complet des photographies qu'il a prises lui-même des lieux et des constructions relatifs au père Moreau et au chanoine Dujarié dans la région du Mans en France, en a monté un album puis un diaporama commentés, véritables pièces d'archives.

Comme l'assure notre évangile : "Le Fils de l’homme rendra à chacun selon sa conduite". Terminons en laissant la parole à Bernard, qu’il propose dans une homélie de funérailles. C'est mystérieux, la vie. Cest beau, la vie. Nous avons tous l'expérience de cette réalité que nous portons en nous et que nous désirons voir se prolonger indéfiniment. Tous désirent vivre, tous portent en eux cette expérience intime de la vie, qui ne peut pas disparaître tout simplement, comme ça, un soir ou un matin. On ne connaît pas encore les secrets profonds de ce qu'est la vie. Mais nous savons une chose. Jésus, lui aussi, a aimé la vie comme nous. Il a travaillé de ses mains, il a eu des amis, il s'est reposé dans la montagne. Il a tellement aimé la vie qu'il est passé à travers la mort pour nous donner la vie, la vie qui ne peut tout simplement pas disparaître un matin d’automne ou de printemps. (dans L'Église de Montréal, 15 octobre 1998, p. 1416)



André Charron c.s.c.

supérieur provincial

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