Le dimanche des Rameaux et de la Passion A
16 mars 2008,
( le texte de l'évangile ci-haut est disponible à la version brève en cliquant ici)
Chers soeurs et frères dans la foi
Nous entrons dans la semaine sainte, et c'est toujours avec émotion que nous entendons ce merveilleux récit de la Passion proposé, cette année, par saint Matthieu. Les spécialistes de la Bible enseignent que les récits de la mort et de la résurrection de Jésus furent les premiers écrits: nous sommes donc à la fois au coeur et à la source de l'évangile.
Les événements de la semaine sainte relancent pour nous, comme pour les premiers chrétiens, la même question: Qui donc es-tu, Jésus de Nazareth? Serais-tu un prophète à la parole puissante, mais qui reste muet quand il doit se défendre? Ou un guérisseur généreux réduit à l'inaction? Resteras-tu toujours, pour l'ensemble des disciples, un ami insaisissable? Ou es-tu vraiment le Messie, le Fils de Dieu, le Fils de David, le Roi des Juifs? Il semble que la réalité dépasse chacune de nos réponses.
Saint Matthieu a construit son récit comme on bâtit une cathédrale, en soulignant surtout les indices et les contrastes. C'est extrêmement bien fait. Prenons quelques instants pour en souligner les moments importants.
D'abord, une première foule vient d'accueillir Jésus à son entrée à Jérusalem. Toute joyeuse, dans un élan de fête populaire, elle acclamait bruyamment le fils de David venu instaurer son Règne. Voici qu'une autre foule va s'acharner contre lui, et réclamera à grands cris qu'il soit livré aux Romains pour mourir en croix dans la honte et le mépris.
Cette seconde foule est menée par les responsables du Temple. Elle réclame, en échange de la mort du prophète, la libération d'un criminel de droit commun curieusement appelé Bar-Abbas, le Fils-du-Père. Les soldats crucifieront à sa place le vrai Fils du Père.
Un ami parmi les plus intimes de Jésus, un apôtre qui vient de manger à sa table, va le livrer en secret. C'est la nuit: l'heure des ténèbres. De son côté, Pierre, l'apôtre ardent et généreux du premier jour, le futur chef de l'Église, lance en toute inconscience à une servante: Je ne sais pas ce que tu veux dire... Et il redit avec insistance: Je n'ai jamais vu cet homme!
On traduit le plus souvent les deux mots grecs, ouk oïda, par: Je ne connais pas cet homme. Mais c'est une forme ancienne du verbe voir qui veut dire: connaître pour l'avoir vu. Ainsi, les esprits impurs connaissaient Jésus pour l'avoir vu. Le sens est dans l'image. Ici, pour sauver sa peau, et peut-être celle des disciples, saint Pierre affirme avec désinvolture qu'il n'a jamais vu Jésus de Nazareth, et qu'il n'a donc rien à voir avec lui!
C'est le gouverneur romain qui tentera le premier d'identifier le Messie qu'on veut crucifier. Il le fait en toute ironie, avec des mots qui ne sont pas sans rappeler les paroles des mages, à la naissance de Jésus. Ils avaient demandé: Où est le Roi des Juifs qui vient de naître? C'est aussi l'expression choisie par Pilate: Es-tu le Roi des Juifs? Les Romains, comme les autres nations païennes, ne reconnaissaient ni la Bible, ni le titre de Messie. Ils l'appellent, dans leur vocabulaire: Le Roi des Juifs.
Suit une mise en scène extraordinaire: les soldats ridiculisent le prisonnier dont ils ont la garde. Mais ils ne font que souligner l'identité du Roi des Juifs. Ils l'affublent d'un accoutrement royal. Puis, avec des épines, ils tressèrent une couronne. À quoi ressemble cette couronne?
Une note du lectionnaire catholique américain, appuyée par d'excellents auteurs, y voit une réplique du diadème rayonnant des rois helléniques vaincus et humiliés par les Romains en l'an 63 avant notre ère. Saint Matthieu précise en effet que les soldats font tout ce théâtre pour se moquer de lui. Leur but n'est pas de le torturer, et encore moins de lui lacérer la tête, ce pourquoi ils auraient sans doute été réprimandés sévèrement.
C'est donc une scène de dérision que décrit saint Matthieu. Imaginons une couronne tressée d'épines dont les pointes sont tournées vers le haut, pour imiter le diadème rayonnant des rois helléniques, plutôt que l'instrument de supplice imaginé par les peintres depuis la deuxième moitié du 14e siècle.
Si l'évangéliste insiste sur tant de gestes de dérision, c'est pour souligner à doubles traits l'identité du condamné, qui accomplit point par point les Écritures. Il est le Roi d'Israël promis depuis des siècles. Les mots que choisit saint Matthieu évoquent autant de références bibliques que ses premiers auditeurs et auditrices reconnaissaient sans peine: c'étaient des Juifs convertis, soumis à la persécution, et donc une communauté chrétienne qui pouvait facilement s'identifier au procès et aux souffrances du Messie.
Au terme de ce long récit, sur le Golgotha, la croix arbore fièrement le vrai motif de la condamnation. Un simple écriteau rend le témoignage de la plus haute autorité civile du temps: Jésus de Nazareth, le Roi des Juif. Ici encore, le motif initial de Pilate était d'exprimer sa raillerie et son mépris à l'égard des grands-prêtres qui avaient soulevé la foule pour lui arracher la condamnation de Jésus. Il souligne de nouveau la venue du Règne de Dieu.
De leur côté, les soldats qui l'ont crucifié et qui viennent de se partager ses habits semblent contents de leur sort. Dans l'inconscience totale du drame dont ils sont pourtant les acteurs, ils restent bassement là, assis, à le garder, pendant que les bandits crucifiés à ses côtés ont encore l'audace de l'injurier avec les passants (27, 36 et 44), soulignant encore une fois, par un contraste saisissant, la véritable identité du Crucifié.
Enfin, la terre elle-même se rebelle devant une telle effronterie. Dans un tremblement de terre, le voile du Temple se déchire, ce qui annonce la fin du culte des grands-prêtres et l'accès maintenant grand ouvert à la présence de Dieu au milieu de son peuple. Le culte ancien disparaîtra avec la destruction du Temple, en l'an 70.
C'est l'heure de la victoire du Crucifié. Les tombeaux s'ouvrent et libèrent des saints juifs en signe de son éclatante victoire. Le centurion romain doit de nouveau tourner les yeux vers le Crucifié et le reconnaître pour la première fois: Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu! Son témoignage reprend, une fois de plus, les mots de l'adoration des mages.
C'est donc un païen qui, le premier, proclame l'identité de Jésus crucifié. Parmi les disciples, les femmes le suivront jusqu'au tombeau, le croyant disparu dans la mort pour toujours. Quant aux apôtres, ils ne le reconnaîtront qu'après le centurion et après les femmes, le matin de Pâques.
Par la beauté de l'action proposée, par le choix des images et l'agencement des contrastes, saint Matthieu nous livre un récit exceptionnel. Il ne nous reste plus qu'à nous arrêter, à fermer les yeux, à faire le silence, et à contempler la mort du Fils de Dieu dans l'attente de sa résurrection.
Bernard Lafrenière,
c.s.c.
Évangile de Jésus Christ selon saint Mathieu 26, 14-27,66