Revue Les Naturalistes

Éditions été 2001-Vol 4-2,

Page 36-37



   

Le Frère Adrien, une sommité du Jardin botanique   



Par Jacques Lafrenière, Président du

Conseil central des

des cercles des Jeunes Naturalistes




Lorsqu'on écrit l'histoire du Jardin botanique de Montréal, on y raconte nécessairement l'histoire de plusieurs communautés religieuses. Celle des Frères des écoles chrétiennes vient en premier avec le fondateur, le Frère Marie-Victorin et beaucoup de collaborateurs comme le Frère Rolland-Germain. De même, on touche celle de la Congrégation de Sainte-Croix pour le Frère Adrien-Rivard, fondateur des Cercles des Jeunes Naturalistes.

Cette communauté de Sainte-Croix en Amérique a laissé sa marque d'une manière tangible sur toute la population québécoise. Au niveau du théâtre, par exemple, on se souvient du Père Émile Legault csc. qui, avec ses Compagnons de Saint Laurent, a été une véritable institution d'enseignement. Il est considéré par beaucoup d'artistes et comédiens d'ici comme le père du théâtre québécois. En même temps que le Frère Adrien, on connaît l'oeuvre colossale du Frère André, thaumaturge et bâtisseur de l'Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal. L'un de ses grands admirateurs, mon frère maintenant décédé, le Père Bernard Lafrenière, csc., qui a défendu avec succès la cause de sa béatification à Rome, écrivait en parlant de lui : "Nous admirons avec raison le succès des artistes, des médaillés d'or, des savants, des chefs d'État. Leurs réalisations stimulent notre imagination bien au-delà des limites de nos horizons quotidiens."1. Cette citation est également vraie pour le Frère Adrien.

À l'époque, on avait l'habitude d'appeler les Frères religieux par un petit nom qui n'était pas toujours celui qu'ils avaient reçu au baptême. C'est ainsi que le Frère Marie-Victorin, fec., fondateur du Jardin botanique de Montréal s'appelait de son vrai nom : Conrad Kirouac. Le Frère Adrien avait conservé le sien, son vrai nom était Adrien Rivard. Ce qui était exceptionnel et montrait en même temps, un certain trait de caractère qui lui permettait de sortir des rangs ou des sentiers battus.
Le Frère Adrien était pratiquement considéré comme un membre du personnel administratif du Jardin botanique, on pourrait même dire au niveau de la ville de Montréal. Sa largeur de vue, sa vision n'était pas uniquement celle d'un botaniste, d'un observateur d'oiseau ou d'un scientifique de la nature. C'était aussi un excellent communicateur, un maître de la gestion dans ce qu'on appellerait aujourd'hui, la gestion des organisations, les techniques d'animation et les techniques du loisir scientifique.

À l'époque du Maire Adhémard Raynaud, chaque fois qu'on a besoin d'un expert, il y est invité tant sa réputation de savoir-faire est grande. C'était le cas entre autre de la Commission du tricentenaire de Montréal créée en 1939 pour préparer les fêtes du 3e centenaire de Montréal; il y siège en compagnie de M. Henry Teuscher, l'horticulteur en chef de la ville de Montréal. On retrouve aussi sur cette commission présidée par M. Léon Trépanier, les présidents des grandes sociétés d'horticulture, des directeurs généraux et hauts fonctionnaires de niveau fédéral et provincial. Les objectifs de cette commission sont de préparer comme il se doit, les fêtes du Tricentenaire de la Métropole du Canada, trois cents an, cela vaut la peine de célébrer. Au niveau des résultats, on peut dire qu'ils ont été entravés par la guerre qui faisait rage, on ne peut imaginer pire époque pour célébrer une fête de cette nature en 1942.

Cette dernière commission a tout de même eu le mérite d'aboutir sur la création de la première Fédération Horticole du Québec. Dans la liste des personnes présentes, le Frère Adrien des Jeunes Naturalistes. En plus d'avoir joué un rôle de premier plan dans le regroupement des sociétés d'horticulture, il faut mentionner qu'il était un grand amateur de concours et contribua à lancer pour l'occasion, un grand concours de Boîtes à fleurs qui a continué à fonctionner tel quel jusqu'en 1976 pour devenir des compétitions florales au niveau des parterres avants, cultures en contenants ainsi qu'un volet commercial et institutionnel.
Comme son collègue, le Frère Marie-Victorin, le Frère Adrien était un professeur qui enseignait avec une maîtrise consommée. C'était un érudit à la diction impeccable. Si un jour, je devais faire un film sur le Frère Adrien, il faudrait choisir un acteur aussi articulé que M. Jean-Louis Roux ou M.Gérard Poirier afin de rendre justice à ce qu'il était. À l'entendre parler, je doute qu'il ait été un amateur de théâtre, c'est très possible puisqu'il a enseigné longtemps à Ville Saint-Laurent. On peut mentionner que son collègue, Marie-Victorin était aussi, un metteur en scène remarquable. Il avait enseigné le théâtre à Longueuil et dirigé sur scène des gens aussi célèbres que M. Camilien Houde. Cette expérience acquise du public lui avait valu de devenir un maire très populaire. Marie-Victorin savait aussi que le théâtre est très formateur pour la jeunesse.


Fondation des Cercles des Jeunes naturalistes.

On est au début de 1931, le Frère Adrien participe à des ateliers de la Société Canadienne d'Histoire Naturelle. Le Frère Marie-Victorin anime et préside les séances de discutions et d'informations qui se tiennent à l'ancien Institut botanique de l'Université de Montréal sur la rue Saint-Denis à Montréal. On sait que plus tard, avec la création du Jardin botanique, l'Institut y déménagera au deuxième étage. Ces ateliers sont à l'intention des adultes. C'est à l'une de ces réunions que le Frère Adrien propose de créer des clubs ou cercles de jeunes garçons et filles sous la direction d'instituteurs et d'institutrices. Il connaissait bien les jeunes, leur soif d'apprendre, de savoir le pourquoi des choses. Il souhaitait pouvoir compléter l'instruction de base des programmes d'études en utilisant la formule du loisir scientifique.

Le Frère Adrien aurait pu ignorer la SCHN et fonder seul ses cercles. Mais il a trop d'admiration pour le Maître à penser qu'est Marie-Victorin, il aime à se considérer comme un de ses disciples qui sont déjà nombreux. Il faut une armée de collaborateurs à Marie-Victorin pour préparer la publication de sa " Flore Laurentienne ", une oeuvre majeure qui demande des vérifications, des annotations innombrables avant de voir le jour en 1935. Cet environnement scientifique est stimulant pour lui, pourtant dans ce milieu un peu bourgeois, sa proposition n'a reçu que peu d'appui et d'enthousiasme à prime abord. Les grands botanistes, à l'exception de Marie-Victorin, s'enfermaient souvent dans leur tour d'ivoire...
Pourtant à force de persuasion et un peu d'entêtement, après avoir été soumis à un comité, il obtient enfin l'appui de la SCHN par la voix de Marie-Victorin qui lui dit : " Frère Adrien, fondez vos cercles et on vous aidera. " C'était le 27 février 1931, il a maintenant le mandat des SCHN et grâce à son savoir-faire, son enthousiasme, les cercles se multiplient comme une traînée de poudre. Pour réaliser son objectif, il part en campagne avec des séries de conférences, dont beaucoup sur l'embellissement, les oiseaux et la conservation des richesses naturelles. Il les donne dans les écoles et à une grande variété de groupes sociaux comme les Fermières, les Filles d'Isabelle, etc. Il quadrille le territoire de l'Abitibi aux lignes américaines. Il tourne aussi des films et prend beaucoup de diapositives. Ses notes et photos sont conservées dans les archives du Collège Notre-Dame.

Le 4 mai de la même année, il compte déjà 50 cercles, un an plus tard ils sont 300 et mille en 1947. Les cercles organisent des concours, des expositions spectaculaires. On se souviendra de celle du Mont-Saint-Louis en 1933, puis celle du Collège Notre-Dame qui attirent chaque fois cent mille personnes. Les CJN organisent aussi beaucoup de concours de toutes sortes. Ma soeur aînée, Françoise a remporté en 1952, la médaille d'or d'un concours des CJN au niveau du Québec. Elle devait répondre à la question "Comment je suis devenue naturaliste? " Le fait que dans son ouvrage, elle nous citait mon frère Bernard et moi a fait que nous aussi sommes devenus aussi naturalistes. Une chose est certaine le Frère Adrien a révolutionné l'étude de la nature.
En plus d'être un grand botaniste, il avait un penchant marqué pour l'horticulture, le jardinage était son loisir préféré auquel il a consacré les dernières années de sa vie. En 1947, il laisse la direction générale des CJN et retourne dans les jardins et les serres de son château, c'est ainsi qu'il appelait le Collège Notre-Dame qui a été aussi la résidence du Frère André. C'est là que je l'avais rencontré pour la première fois. Il nous avait fait visiter son jardin et ses serres en 1953 avec un groupe d'étudiants de l'École d'Horticulture du Jardin botanique en compagnie de notre directeur M. Stephen Vincent.

Ce jardin était sa fierté et il était particulièrement heureux de nous montrer sa collection d'arbres dans son Arboretum. Très rapidement, les étudiants du Jardin botanique, portés par une certaine osmose, pouvaient identifier les arbres avec les noms latins, français et anglais et même nommer la famille, ce qui impressionnait le Frère Adrien. Il est venu à son tour nous visiter au Jardin botanique. Pour les étudiants, il était d'usage d'effectuer des sorties régulières dans les institutions et les industries reliées à l'horticulture. Certaines de ces sorties étaient des herborisations en compagnie de Marcel Raymond et Jim Kucyniak, deux botanistes qui accompagnaient souvent Marie-Victorin de son vivant.

Le Frère Adrien est décédé le 12 novembre 1969 dans son refuge du Collège Notre-Dame. Un de nos employés, un certain monsieur Joseph Dias, peut-être l'un des meilleurs jardiniers des serres Louis-Dupire au Jardin botanique, maintenant décédé, occupait ses samedis à l'entretien des serres et jardins autour du Collège Notre-Dame en compagnie de ce grand homme. Il reste à mes yeux, celui qui avait le plus d'admiration pour le Frère Adrien qu'il citait régulièrement à ses compagnons de travail comme Nicolas Degregorio, Antonio De Pisa, Roger Zimmer et combien d'autres. Le Jardin botanique était une véritable communauté multiethnique et on en était tous fiers. Enfin, j'allais oublier de vous dire qu'avant l'ouverture officielle du Jardin botanique de Montréal, lorsque les Montréalais parlaient du Jardin botanique, c'était celui du Collège Notre-Dame.

Jacques Lafrenière


L'auteur remercie de sa collaboration le Frère Marcel Lafortune, csc., archiviste de la Congrégation Sainte-Croix au Collège Notre-Dame pour ses notes et sa documentation.


Pour m'écrire, mon courriel est : jlafren@videotron.ca

1. Père Bernard Lafrenière, csc., Le Frère André selon les témoins, Éditions de l'Oratoire Saint-Joseph, traduit de l'américain par l'auteur, 1997 (1990 édition originale anglaise), voir l'introduction. On peut aussi voir aussi le site internet du Père Lafrenière en cliquant ici.



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