Revue QUATRE-TEMPS des Amis du jardin botanique, Vol 18 no 1, Printemps 1994


Philosophie du Jardin

Par Jacques Lafrenière


   

La culture des plantes remonte à la plus haute antiquité. L’histoire des premières civilisations nous dit qu’il existait trois façons d’assurer la nourriture essentielle pour entretenir la vie: la chasse, la pêche et l’agriculture. Si ces deux premières sources favorisaient la vie nomade, la dernière rivait les gens à un endroit donné, on s’attachait à un morceau de terrain. Ainsi, on a appris à aimer la terre et à l’améliorer. Quant à la culture du jardin ornemental, elle est apparue plus tard.

Aujourd’hui, avec la mondialisation des marchés et la société de consommation actuelle, la nourriture est abondante, variée, d’une très bonne qualité et disponible dans des magasins d’alimentation de plus en plus vastes, qui ont remplacé les épiceries traditionnelles. Cultiver un jardin n’est plus une nécessité, c’est un loisir. Ainsi, bien que l’agriculture et l’horticulture aient souvent été considérées comme des travaux pénibles et difficiles, le jardinage compte plus d’adeptes que jamais auparavant.

Il n’y a pas si longtemps, les véritables jardiniers qui y mettaient tout leur coeur étaient des gens fortunés, qui se montaient des collections dans des serres et partaient leurs propres plants de légumes, dont les semences provenaient des quatres-coins du monde. Aujourd’hui, grâce aux jardins communautaires et aux sociétés d’horticulture, le jardinage s’est popularisé et est à la portée de tous.

Le jardinage offre beaucoup à l’individu. En fait, cette activité développe énormément l’ensemble des capacités intellectuelles et physiques de la personne. Si le jogging et la marche sont très populaires pour maintenir la forme physique, les exercises reliés à la culture des plantes comme le bêchage, le nivelage, les semis et les plantations, quant à eux, développent autant la résistance physique que la dextérité manuelle et le savoir-faire.

De plus, les activités mentales qui sont rattachées à la pratique du jardinage représentent un apport essentiel pour l'individu. Il y a tellement de choses à connaître pour faire un jardinage de qualité, que sont mises à contribution de nombreuses facultés intellectuelles comme la mémoire, la créativité et l'esprit d'organisation et de planification.

Des recherches récentes réalisées dans le domaine de l'équilibre mental, psychologique et physique montrent le jardinage comme le loisir le plus valorisant et le plus complet qui soit. On est loin du caractère passif de beaucoup d’autres formes de loisirs qui n'exige pas de nous que nous pratiquions ces disciplines nous-même. La “participaction” est essentielle à la bonne santé.

Un autre aspect intéressant du jardinage est qu’il peut se pratiquer en couple ou en famille. C'est une activité assez complexe qui exige qu'on apprenne à coopérer en favorisant la collaboration de chacun, et un moyen idéal pour développer un noyau d'amis ou nourrir les liens familiaux. Cependant, ce ne sont pas tous les gens qui sont attirés par ce loisir. Par exemple, un professeur d'école désirait inscrire sa classe au grand complet au“Jardins jeunes”, un loisir éducatif développé par le Jardin botanique de Montréal, parce qu'il était lui-même convaincu des bienfait du jardinage, pourtant, dès qu'une tache est imposée, la notion de loisir est faussée. Dans un groupe ou une famille, chacun aime participer selon son rythme et surtout son bon plaisir.

Le désir d'économiser est souvent ce qui motive les gens à jardiner. Toutefois, on pourrait être déçu des résultats d'une étude détaillée sur la rentabilité réelle d'un petit potager: le coût des cachets de semences, les produits comme les engrais, les outils et tout ce qui est nécessaire à la réalisation d’un jardin fait qu’il ne reste pas beaucoup de sous pour les économies. Il est préférable d’y voir un loisir économique compte tenu de l'équilibre des dépenses et des profits. Ce qu’on trouve à réaliser quelque chose soi-même, c’est la satisfaction et la gratification personnelle.

La consommation d’une nourriture saine est un autre facteur qui milite en faveur du jardinage. On peut surveiller de plus près la qualité des engrais et l’utilisation minimum de produits toxiques. L’agriculture biologique a le vent dans les voiles. Le compostage et le recyclage sont à l’honneur comme jamais auparavant. L’écologie devient une préoccupation constante des amateurs de jardinage et ce n’est pas par accident que la plupart des sociétés d’horticulture sont aussi des sociétés d’écologie.


II faut reconnaître que nous avons eu des grands maîtres de l'écologie depuis le tout début du jardin Botanique de Montréal. Le Frère Marie-Victorin savait ce qu’il faisait lorsqu'il est allé chercher M. Henry Teusher comme horticulteur en chef. Ce monsieur était le directeur adjoint du Jardin Botanique de New-York et un scientifique de renommé internationale. A cette époque, le recyclage de tous les débris de terre et de plantes était de mise. Le tas de compost occupait une superficie impressionnante. Le sang était récupéré des abattoirs de la rue Iberville, de même que beaucoup d'autres déchets organiques qui servaient à engraisser le compost et les plantes selon des méthodes qui semblent nouvelles aujourd'hui.

Vous parler de jardinage sans parler de la terre, de l’eau, du soleil et de tout ce qui fait pousser les plantes serait une erreur. On compare souvent la terre à la poussière, qu’on associe à la malpropreté. Cela est malheureux. La terre doit être valorisée d’abord pour les matériaux nobles qui la composent comme la pierre qui en est une grande partie.
La lumière qui nous vient du soleil est l’unique source d’énergie des plantes. L'eau reconnue comme comme le solvent universel dissout les matières minérales dans le sol et en permet l'absorption par les plantes.

Ce qui fait la grandeur et la richesse de ce loisir de plein air, c'est qu'il nous rapproche de la nature. Jardiner, c'est faire partie d'un processus qui place la personne humaine dans un rôle de maître d’un terrain, et qui nous permet de comprendre pourquoi la terre arable doit être protégée par des lois. En cultivant son jardin, en l'amenant même sur son balcon ou dans la maison en cultivant des plantes vertes, on collabore avec la terre, on apprend à la connaître et à l'apprivoiser.

Jacques Lafrenière est chroniqueur régulier au journal Habitabec, à la revue Fleurs, Plantes et Jardins et anime "Les Amis des Plantes" à la station de radio de CKVL. Il est retraité depuis 1985 d’un poste de chef de section qu'il détenait au Jardin botanique de Montréal.


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