Titre Colocs

Les Colocs

Sur un air des Colocs...  


      Un soir que j'étais en voiture, on passait à la radio une chanson du groupe musical Les Colocs, dont j'ignorais alors le titre, mais qui m'a beaucoup plu. Je ne sais pourquoi mais cela a suscité chez moi bien des réflexions. Quelle différence entre les perspectives de la jeunesse d'aujourd'hui et notre jeunesse à nous, alors que nous avions leur âge ! Le seul nom de ce groupe : Les Colocs, est très évocateur d'un phénomène social très répandu aujourd'hui, et que les gens de ma génération n'ont pas connu, qui consiste à vivre avec des colocataires. C'est souvent la seule façon pour les jeunes de la génération présente de devenir autonomes et de débuter leur vie adulte. Avec tout juste et à peine de quoi survivre.

      Je suis né au milieu de la deuxième Grande Guerre. J'appartiens donc, en quelque sorte, à une génération entre-deux. Né trop tard pour appartenir à la génération d'avant-guerre, mais deux ou trois années trop tôt pour appartenir à part entière à celle des baby boomers. Je réalise que ma génération, à l'instar de celle de ces derniers, a bénéficié de beaucoup de largesses.

      Nous avons vécu des périodes exaltantes, sans doute comparables à l'euphorie des années 20, dites les années folles. Nous avons connu les années soixante, puis 70, puis 80... ; au Québec : l'avènement de la télévision, la fin du duplessisme, Maurice Richard, la révolution tranquille et Jean Lesage, Daniel Johnson père, le FLQ, l'éclatement des familles, la crise d'octobre, René Lévesque, Trudeau, la Loi 22, la Loi 10l, la reprise du flambeau qu'a constitué la montée du souverainisme, la fin de l'emprise du clergé catholique, la montée du syndicalisme, la Manic, la Baie James, l'avènement du métro à Montréal, l'Expo 67, les Jeux Olympiques, le référendum de 1980 et la morosité qui en a résulté, l'ère Mulroney, l'entente du Lac Meech, Charlottetown, le retour de Bourassa, le référendum de 95... et j'en passe.

      Sur le plan mondial, nous avons vécu ou été témoins : en partie de la guerre de Corée, de la guerre d'Algérie, de la terrible guerre du Vietnam, de la guerre civile en Irlande, des luttes de libération nationale des anciennes colonies occidentales, de la guerre froide entre l'Est et l'Ouest, (à bien y penser, ça fait bien des guerres), le mouvement de libération des femmes, l'assassinat des Kennedy, la lutte des noirs et Martin Luther King, l'ayatollah Khomeiny et la montée de l'intégrisme islamique, l'échec du communisme, la chute du mur de Berlin, Elvis Presley, les Beatles, la période beatnick, Mai 68, la période hippie, la période du disco, l'avènement de la pilule anticonceptionnelle, la révolution sexuelle qui a suivi... et je suis sûr d'en oublier.

      La vie était belle et facile et nous en profitions pleinement. On avait le choix des emplois. Nous nous sommes dotés de conventions collectives blindées. Nous avons vécu en quelque sorte une longue période de démesure, sans nous soucier des conséquences possibles pour ceux qui nous suivaient. Rien n'était trop gros, trop grand, trop beau, trop laid, nous voulions tout expérimenter, relever tous les défis. Rien ne nous paraissait impossible. Et nous réussissions. Nous avons été la première génération de divorcés. Nous avons vécu tous les excès, brisé toutes les règles, renversé tous les tabous, rejeté toutes les valeurs traditionnelles. Ce furent des années d'effervescence sans pareille. C'était l'allégresse perpétuelle. Et puis flop, plus rien ! Aujourd'hui... qu'en reste-t-il ? Un grand trou noir. Sans en être conscients, nous semions alors l'avenir de nos enfants, un avenir devenu aujourd'hui le présent. Quelle désolation ! La morosité et les difficultés économiques d'aujourd'hui seraient-elles le résultat de nos excès d'hier comme société ? On a le droit, même le devoir de se poser la question. Si tel était le cas, quel lourd karma collectivement avons-nous là engendré !

      Regardez vivre les jeunes d'aujourd'hui : beaux, intelligents, diplômés à tour de bras, pleins de ressources et d'ambition, mais ne pouvant entrevoir la perspective d'un avenir meilleur, endettés jusqu'au cou en raison des prêts étudiants à rembourser sur une bonne partie de leur vie active, le marché du travail leur étant à toute fin pratique fermé. Devant se contenter que d'emplois précaires, à court terme, sur appel, souvent rémunérés au salaire minimum, comment, dans de telles conditions, pouvoir seulement espérer un jour s'en sortir et imaginer se marier et fonder une famille ? Impossible ! J'ai trois filles de 27, 25 et 23 ans. A leur âge, leur mère et moi étions déjà mariés et sur le point d'avoir des enfants. Alors qu'aujourd'hui je ne puis entrevoir le jour où je serai grand-père. Quel bel avenir pour une société ! Ne serait-ce pas là une caractéristique d'une société devenue décadente ?

      Comment s'étonner alors que certains décident de s'exclure de ce bourbier merdique en devenant punk, skinkead, squeegee et que sais-je encore ? Quand on ne fait plus partie d'une société, pourquoi devrions-nous en respecter les règles ? On crée plutôt ses propres règles. On s'invente une micro-société. A part le phénomène des gangs de rue, il est étonnant qu'il n'y ait pas plus de violence sociale. Les plus démunis de la société d'aujourd'hui, et surtout les jeunes, auraient toutes les raisons au monde de se révolter contre un tel système, fondé sur un capitalisme sauvage, sans aucune conscience sociale. Certains sont tellement démunis pour à peine arriver non pas à vivre mais à survivre, qu'ils seraient pleinement justifiés de procéder au pillage des magasins d'alimentation afin d'assurer leur subsistance et leur intégrité physique. Le premier devoir d'un être humain n'est-il pas de survivre, de préserver cette vie dont le Créateur l'a doté. Je n'arrive pas à m'expliquer cette passivité et cette résignation qui ne peuvent que conduire à une attitude de plus en plus sauvage d'une société où les prédateurs que sont les possédants ont beau jeu de s'attaquer aux victimes que sont les démunis, car ils n'osent plus se défendre.

      Collectivement, nous n'avons pas de quoi être fiers du genre de société que nous léguons à nos enfants. Nous avons mangé tout le gâteau et il ne leur reste à peine que quelques miettes. N'est-ce pas comme s'ils devaient acquitter la facture du prix à payer pour nos excès d'autrefois ? Tout effet devant nécessairement avoir une cause, la société d'aujourd'hui est notre création. Elle est le résultat de ce que nous avons fait de la société qui nous a vu naître. Force est de constater que ce ne fut pas pour le mieux.

      Il est certain qu'individuellement, nous n'éprouvons aucune culpabilité. Il n'en demeure pas moins que collectivement, nous sommes responsables. La société étant constituée de la somme des individus qui la composent, comment pouvons-nous être coupables collectivement sans qu'individuellement nous n'ayons rien à y voir ? Pas facile comme question, n'est-ce pas ? Il y a là de quoi alimenter de longues et nombreuses méditations.

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