Depuis des années, Jean-Claude Lussier hante les calli, les quais, les campielli et les palazzi vénitiens, aux temps du Carnaval. Derrière les visages blancs de poudre et de fard, sous les somptueuses étoffes de Fortuny, ce qu’il cherche, ce qu’il traque, ce qui le fait vibrer c’est le supplément d’âme que Venise octroit à ses fidèles et le Carnaval à ses officiants.

Toujours inquiétantes, ces images théâtrales évoquent les eaux-troubles de l’inconscient. Les personnages, quoique solitaires, semblent revenir d’étranges assemblées ou sur le point de se rendre à d’ultimes rendez-vous. Leurs liaisons, bien sûr, nous ne pouvons les soupçonner autrement que dangeureuses. Sade, Fellini, Visconti, Casanova et Valmont, la Reine de la Nuit et Don Giovanni tirent, à n’en point douter, les ficelles de leurs vies dissolues. L’eau de la lagune pourrait les engloutir à tout instant.

C’est de cette même eau noire, que Jean-Claude Lussier les a «tirés». Cocteau aurait, pour eux, éternels enfants terribles, fait un poème… Pour accompagner leur étrange ballet, on n’imagine pas d’autres musiques que celles que Porpora ou Haendel ont écrites pour la voix sublime du castrat Farinelli: fureur vengeresse, désespoir pathétique et éternelle compassion. Mythologiques à souhait, elles auraient certes fait le bonheur de Roland Barthes, ne sont-elles pas en effet autant de fragments d’un discours amoureux…